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J obcis. Ce bureau était un vaste dépôt, où se trouvaient déjà réunis une foule de femmes gémissantes, d'enfants en pleurs, dont quelcjues-uns avaient été séparés de leurs mères, peut-être pour toujours, dans le trouble de la déroute, et qui attendaient là, dans une anxiété horrible, ce qu'il plairait aux vainqueurs de décider de leur sort.
— Es-tu aussi une brigande?
me dit un homme d'une ph}-sionomie féroce, dont le cœur s'était sans doute épanoui de joie en voyant tomber sous son pouvoir une victime de plus.
— Non, lui dis-je.
— Où e,^t ton passe-port?
— Je n'en ai point. Je suis
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la fille du meunier de P..., qui est mort en défendant la république contre les brigands, et comme nous sommes une famille nombreuse et pauvre, j'étais venue au Mans pour y chercher du service, je suis arrivée au milieu des événements dhier; la peur m'a saisie; je me suis cachée jusqu'au matin, et je cherchais à retourner d'où je viens. Voilà tout.
— • Du meunier de P..., reprit mon interrogateur, cela e.<:t possible. Q.u'on Li mène au président Aubert, dit-il en se retournant; il est de ce village; et si elle ne nous induit pas en erreur, il la reconnaîtra.
Le président était au bout
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de la £alle. Il était tourne. Des panaches à trois couleurs flottaient sur son chapeau ; un ruban à trois couleurs, en sautoir, descendait sur ses épaules. Il parlait avec action, et, à ce qu'il me parut, avec violence. J'eus le sentiment d'une mort prochaine. Mon cœur se serra pendant une seconde ; mon front se mouilla de sueur; je laissai glisser mon paquet; il allait m'échapper quand je me raffermis.
Il ne s'agissait, au pis aller, que de mourir ; et quel intérêt, quelle affection pouvaient me rattacher à la vie?
J"cntendis avec assez de calme l'homme qui me conduisait répéter le mensonge que je venais d'inventer, ou
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plutôt, si j'éprouvais quelque émotion, elle ne provenait plus que (le la honte d'avoir menti pour racheter des jours dont le souverain juge devait bientôt me demander compte.
Le président Aubert avait repris les mêmes mots d'une voix émue et inquiète. Il se retourna brusquement de mon côté, et fixa sur moi un regard triste, dont je n'oublierai jamais l'expression.
Cet état d'incertitude ne fut pas long. Sa physionomie, qui était noble et tendre, mais qui portait l'empreinte d'un souci habituel, s'éclaircit rapidement. Il sourit avec douceur, et me frappa la joue du revers de la main, en me disant affectueusement :
— C'est donc toi, pauvre Antoinette ! Tu dois avoir eu grand'peur.
Cette main, avec quel transport de reconnaissance et de respect j'y aurais imprimé mes lèvres, si j'avais pu le faire sans perdre mon bienfaiteur. Il dut lire dans mes regards une partie de ce que j'éprouvais. Q.uant à moi, j'acquérais au même instant des idées singulières et nouvelles. Je concevais, pour la première fois, qu'il n'y a point de nuance d'opinion si absolue qu'on puisse la supposer qui exclue entièrement l'humanité et la justice. Je me blâmais intérieurement àt la sévérité trop générale de certains jugements que j'avais portés jus-
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qu'alors sur la foi dus préventions et des passions des autres. Je me promettais de consulter avant tout, dans ma conduite à venir, les règles générales de la bienveillance et de la pitié, avant de m'abandonner à l'injuste impression des haines de parti.
Pendant que je faisais ces réilexions, M. Aubert avait écrit et scellé un petit billet.
11 me le donna.
— J'ai pensé, dit-il, que puisque tu es di.sposée à prendre du service, il est plus convenable que tu entres auprès de ma fille que partout ailleurs. La mort de sa mère a laissé dans son cœur comme dans le mien un vide qu'une tendre intimité peut seule rem-
plir. Sagnind'mère est infirme et malade. Trop d'isolement m'inquiète pour son bonheur, et je me proposais depuis longtemps de lui donner une compagne de ton âge. Tu as de l'éducation, des mœurs, la recommandation d'un nom honnête. MaThérèse te recevra et t'aimera en sœur. Tu sais peut-être que nous habitons, depuis la guerre, notre petite ferme de Sancy, près de la Sarthe. Comme tu peux n'en pas connaître le chemin, et que ton âge et ton sexe ont besoin de protection dans un voyage de quatre lieues, ce brave homme te conduira. Il a, pour passer sans obstacle, l'autorité nécessaire.
J'avais les yeux baissés. Je
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tremblais de laisser lire dans ma physionomie ce qui se passait en moi. Quand je me hasardai à regarder du côté du président, il avait repris sa conversation, et ne paraissait plus s'occuper d"autre chose.
Que la protection de Dieu s'attache à tous les jours qui te sont comptés! dis-je dans la profondeur de mon cœur; qu'elle s'étende sur ta tamille et sur tous ceux que tu aimes !
et, s'il ne t'est pas donné de jouir sur la terre, dans ce temps de corruption et de cruauté, de tout le bonheur que tu mérites, puisse la bonté céleste le mesurer dans une autre vie, dans une vie éternelle, sur les vœux que je fais pour toi
Je partis avec mon guide.
J'éprouvai quelque embarras de l'entretien que j'aurais à soutenir à lui, dans un pa3S où je ne connaissais ni les personnes, ni les lieux, et où la moindre maladresse pouvait trahir mon imposture et remettre mon salut en question ; mais je ne tardai point à m'apcrcevoir que cet homme ne jouissait pas sans motif de la confiance de M. Aubert.
Quelques mots d'une bienveillance vague, qui n'annonçaient pas le dessein d'une explication, mais qui faisaient concevoir qu'elle serait sans danger, si par hasard ma conversation la faisait naître, achevèrent de me rendre une parfaite tranquillité.
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Peu à peu, nous réunissions d'ailleurs autour de nous de pauvres paysans que la crainte des armées avait chassés de leurs foyers, et qui se hâtaient de les rejoindre avec leurs enfants dans leurs bras.
Les propos sans liaison de ces bonnes gens m'instruisaient cependant dune partie de ce qu'il était nécessaire que j'apprisse. Ils me confirmaient dans l'idée que je m'étais faite de la journée de la veille et de ses suites ; ils me démontraient l'impossibilité de rejoindre les débris des troupes royalistes et l'inutilité de cette tentative qui n'aurait servi d'ailleurs, en cas de succès, qu'à embarrasser leur retraite d'un proFcrit de plus; ils me
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faisaient apprécier le bonheur de trouver un asile pour quelques jours, en attendant une occasion plus facile de me réunir à mes malheureux camarades; le bonheur de me trouver surtout dans la maison de M. Aubert, dont quelques circonstances développaient de plus en plus à mes yeux le généreux caractère.
' Il résultait de tout ce que j'entendais, comme de tout ce que j'avais présumé d'abord, que ^I. Aubert, engagé dans les premiers mouvements de la révolution par irréflexion ou par enthousu\sme, avait continué à suivre sa marche par raison et par vertu, pour tirer au moins quelque parti de la juste influence d'ime
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âme droite et sensible sur l'aveugle multitude, et pour faire servir ce qui lui restait de cette popularité fugitive qui n'est fidèle qu'aux excès, à secourir, à sauver quelques malheureux. Je n'avais pas compté jusque-là ce genre de dévouement et de courage au nombre de ceux qui peuvent honorer l'humanité; mais je n'en fus que plus disposé à l'apprécier. Je supposai même qu'il était peut-être moins rare qu'on ne l'imaginerait au premier abord; qu'il y avait dans les rangs des mècliants beaucoup d'hommes qui ne restaient confondus avec eux que par l'excès d'une abnégation sublime, et qu'en faisant une grande part à l'erreur et
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à la faiblesse, il restait probablement fort peu de méchants dans le sens absolu du mot.
Ces idées reposaient mon cœur, elles adoucissaient le sentiment de ma vie, elles jetaient du charme sur toutes les impressions que je recevais des objets extérieurs ; et l'instinct du bien-être qui faisait palpiter mon sein s'augmenta encore à la vue de la petite ferme de Sancy.
Jamais mes regards ne s'étaient arrêtés sur uVi tableau plus agréable.
Hélas! aujourd'hui même je trouve une sorte de plaisir à me le rappeler, comme si mon existence rétrogradait jusqu'au jour où je l'aperçus
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pour la première fois, et que ce qui s'est passé depuis fût encore de l'avenir.
Sancy ne se compose que de trois ou quatre maisons parmi lesquelles on distingue celle de M. Aubert à ses quatre cheminées blanches et à retendue de ses jardins.
On y arrive par un sentier tortueux tracé pour une seule personne sur le revers d'une petite côte aride, mais extrêmement pittoresque, dont toute la surface est hérissée de rochers qui affectent les formes les plus bizarres et les plus variées.
duelques buissons de ronces, de houx, de genévrier, et des mousses de ditférentes couleurs sont la seule végéta-
tion qii on y remarque pendant la plus grande partie de Tannée; mais, au printemps, elle rachète sa pauvreté accoutumée par un luxe tout à fait extraordinaire.
lîUe se charge de violettes, de primevères jaunes et d'une quantité innombrable de ces jolies anémones, dont la tige penchée se plait dans les lieux obscurs, sous le frais abri des roches humides. Cette parure éphémère disparaît aux premières ardeurs du soleil de mai.
Au sommet de la montagne, sur une petite esplanade de verdure d'où Fœil s'égare au loin dans des plaines délicieuses, s'élevait une croix de pierre que l'on avait déjà
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ébranlée, mais que l'on n'avait pu abattre.
Elle se soutenait entre les pierres auxquelles sa base était liée par de fortes bandes de fer, quoique penchée au point qu'elle paraissait depuis le bas suspendue sur la pente du précipice, et elle ajoutait à la singularité de cet aspect sauvage l'aspect d'une ruine miraculeuse.
Un joli ruisseau, qui coule entre deux rangs de saules, et qui va un quart de lieue plus loin se perdre dans la Sarthe, baigne le pied de cette colline, qu'il embrasse tout entière et dont son murmure anime seul la muette solitude.
Au delà se déploient des
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campagnes riantes , coupées d'espace en espace avec une grâce infinie par de petits coteaux boisés, ou par des bouquets d'arbres solitaires qui se dessinent sur le fond du paysage comme des îles de verdure.
Quand j'arrivai à Sancy, la saison était bien avancée, et quelques traits de ce tableau, altéré par les premières influences de riiiver, manquaient à la perfection de son ensemble ; mais je les ai rassemblés depuis autour de la première idée que je m'en étais faite, et qui m'avait causé une sorte d'extase. En effet, je n'avais jamais éprouvé jusqu'alors une profonde impression de plaisir à la vue de
la nature : elle m'avait quelquctbis étonne, elle ne m'avait pas encore ravi.
Mon cœur, fortement dilaté, ne s'était jamais senti comme emprisonné dans mon sein, comme tourmenté du besoin de s'élancer hors de moi pour embrasser la création, et cependant cette jouissance si nouvelle pour lui ne comblait pas les désirs immenses qu'il venait de concevoir. Il prenait possession sans obstacle de tout cet infini qu'il commençait à découvrir; mais, en se repliant sur lui-même, il s'étonnait de se trouver si vide encore et de ne rapporter de ses conquêtes qu'une curiosité insatiable et des inquiétudes inconnues. 11 se de-
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mandait si c'était là tout ce qui lui était donné, et il palpitait d"une impatience indéfinissable qui était pleine de soucis et de charmes.
Ma gorge se serrait, mes paupières se mouillaient de larmes, je ne sais quel murmure bruissait à mes oreilles, quelle clarté mobile et décevante éblouissait mes yeux.
Depuis plus d'un an, j'avais vécu au milieu des distractions de la guerre, occupé de soins continuels, entouré de périls toujours renaissants. J'attribuai l'état singulier où je me trouvais à l'efi'et de la solitude, mais je comprenais mal qu'elle pût produire ainsi dans mon imagination et dans mes organes des désordres qui
apprûcliaient du délire. Cette incertitude me suivit jusqu'à la ferme, où elle devait cesser.
Mon conducteur m'introduisit dans la chambre de Thérèse, à qui je remis la lettre de son père. Au moment où elle me regarda, mon cœur se remplit : l'univers était complet.
Thérèse avait un peu moins de seize ans.
Ce n'était pas la plus belle des femmes, mais c'était la seule femme qui m'eût fait comprendre le bonheur d"aimer et d'être aimé; car je le compris d'abord, non sans m'étonner, qu"un sentiment si puissant, si tyrannique. qui absorbait si complètement toutes les facultés de ma vie. eût si
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peu de chose à faire pour les soumettre.
Je me suis souvent demandé depuis s'il en était ainsi parmi les autres hommes; mais je n'ai pu l'apprendre d'eux.
Cette impression fut subite comme la pensée , subite comme le regard que Thérèse laissa tomber sur moi, et qui était animé d'une si touchante bienveillance que la vue du ciel ouvert n'aurait pas réjoui mon âme d'une volupté plus vive et plus pure.
|e dis son regard, parce que je ne sais point d'autre expression pour peindre cette émanation d'un feu doux qui s'échappe entre les cils d'une femme aimée, et dont le contact bouleverse le coeur et
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fait tourner le ïang dans toutes les artères.
La paupière de Thérèse n'était pas tout à fait rabaissée sur la lettre de son père, que je savais déjà que ma destinée lui appartenait à jamais. J'osai la regarder alors parce qu'elle ne me regardait plus, et j'étais si faible pour mon bonheur que je redou tais presque le moment où sa lecture finirait. Je ne me sentais pas la force de supporter à si peu de distance deux émotions dont la première avait suffi pour inonder tous mes sens d'une férocité enivrante.
Les biens de l'existence me semblaient mal répartis.
Thérèse était d'une petite taille, mais on ne s'en aperce-
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vait que par comparaison, parce que la nature n'avait jamais donné à des formes plus gracieuses des proportions plus remarquables par leur élégance et leur harmonie.
Ses cheveux noirs, qui étaient rattachés avec simplicité sur le sommet de la tête, laissaient à découvert un front plus blanc que l'ivoire : deux boucles seulement s'arrondissaient de l'un et Je l'autre côté comme pour en relever l'éclat.
Elle n'avait pas un coloris animé, mais la moindre impression vive le faisait naitrc, et le charme fugitif n'en était que plus enchanteur. Il en résultait un caractère de beauté qui n'était pas moins fait pour
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l'âme que pour les )-eux.
Cet avantage, qui n'est dans les autres femmes que le signe accoutumé de la jeunesse et de la santé, paraissait dans Thérèse un privilège particulier du sentiment.
Dès le premier regard, on la trouvait charmante, mais on ne savait à quel point elle était digne d'être aimée, tant qu'on ne l'avait pas vue rougir d'une douce émotion.
La même facilité à sentir et à exprimer embellissait toutes les parties de sa physionomie de cet attrait indéfinissable qu'on sent mieux qu'on ne peut le décrire, et qui se renouvelle si vite que l'œil attentif de l'amour même ne le saisit pas toujours.
C'était quelquefois le transport d'une gaieté si franche et si ingénue, l'expression du bonheur facile d'un enfant
content de peu de chose ; c'était plus souvent je ne sais quelle tristesse indéterminée qui ne semblait pas se nourrir d'un objet réel et qui s'égarait dans des pensées étrangères