e se tourna vers moi en
souriant ; j'appuyai bien doucement ma tête sur son épaule, et je collai mes lèvres à son cou. Elle frémissait contre moi.
— As-tu bien mal? lui demandai je.
— ■ Au contraire, me répondit-elle, je me sens mieu.x.
Elle frémit encore, et sa tête tomba tout à fait sur la mienne; je ne sais pas ce que j'éprouvai; je ne me rendis compte de rien. Seulement, je sentis qu'elle saisissait mes cheveux avec ses dents, et au même moment mon cœur se glaça et mon sang se figea dans mes veines.
Quand je revins à moi, j'étais sur mon lit; je n'avais de mon existence qu'une idée
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purement physique, l'impression d'une douleur vive à la place où un instant aupara- \ant j'avais senti se serrer les dents de Thérèse; j'y portai la main ; mes cheveux avaient
:te coupes e
n cet endroit.
Thérèse était morte.
Je n'avais jamais essayé mon courage sur cette supposition.
Elle ne s'était pas présentée à mon esprit; je fus étonné de vivre, et plus étonné d'être calme. Je me levai, je pris le mouchoir qui contenait mes effets vendéens ; je le mis à mon bras comme quand j'étais arrivé à Sancy, et je marchai d'un pas ferme vers la porte de la maison. Il fallait passer devant celle de Thérèse qui la touchait, mais elle n'était
qu'entr'ouverte. Il y avait tout à rentour'des gens qui pleuraient et qui priaient. En dedans on voyait un peu de lumière. Ma première pensée fut d'entrer et de mourir là ; mais cet égarement ne dura qu'une minute.
La présence d'un jeune homme caché pendant six mois sous des habits de femme dans la maison de Thérèse pouvait nuire à sa mémoire, et le nom de cet homme aurait perdu la famille de Thérèse,
s'il était
reconnu pour un
proscrit. D'ailleurs le suicide, auquel je n'avais pas encore pensé, devait être un grand crime devant Dieu, et ce crime pouvait m'interdire jusqu'au seul bien dont l'es-
I<.)^ THÉRÈSE AUBUKT
pèrance reste au chrétien dans ses malheurs, celui de revoir dans un autre monde les êtres chéris qu'il a perdus.
Cette idée me fit tressaillir parce qu'elle se présentait à mon esprit pour la premièrefois, et que j'avais été près, en cédant à mon premier mouvement, de sacrifier tout mon avenir, et de perdre Thérèse dans réternité pour n'avoir pas eu la force de lui survivre quelques jours dans le temps.
Pendant que je faisais ces réflexions, je franchissais la dernière porte de la ferme, poursuivi des cris et des gémissements qui s'élevaient audedans :
— Ali 1 ma hlle, ma belle
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Thérèse, ma bien-aimée, criait la grand'mère, je ne te verrai donc plus jamais, jamais!...
Et sa voix s'étouffait dans les sanglots.
— Pourquoi jamais? disaisjc dans mon cœur. Ah! moi, je te verrai bientôt, bientôt, je te verrai toujours, toujours!... et cette conviction me rendait je ne sais quelle force, parce que toutes mes facultés étaient absorbées en elle. Mes sens m'y confirmaient eux-mêmes tout enveloppés qu'ils étaient encore des ténèbres de la vie. Je suivais des yeux un fantôme brillant qui m'appelait à sa suite. J'entendais retentir une voix forte qui me répétait :
Bientôt, bientôt, toujours.
toujours. Et quand je lui demandais, si elle ne me trompait pas, elle me répondait à cris multipliés comme une voix en colère. Cela ressemblait à un commencement de délire, et j'invoquais comme le suprême bonheur un délire non interrompu qui me délivrait sans retour des souvenirs du passé.
Le soleil se couchait; je gravis le sentier de la Croix, et quand je fus au haut de la montagne, il n'y avait plus assez de jour pour que je distinguasse encore la maison, mais ses quatre cheminées blanches se dessinaient dans l'obscurité croissante de la nuit, et présentaient quelque image d'un monument tu-
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nèbre. Je me tournai de ce côté et je cherchai une longue suite de bancs de rochers que j'avais remarqués quelquefois et qui se projetaient en corniche saillante sur le précipice.
Je me couchai en cet endroit les yeux fixés sur le lieu où devait être le corps de Thérèse, et je priai Dieu avec une vive abondance de cœur que je pusse tomber de là dans mon sommeil.
Cependant je ne pleurai point. Je n'avais pas dormi la nuit précédente ; mes sens cédaient à un accablement invincible ; je m'y abandonnai ; mais le sommeil que je goûtai n'était pas un sommeil de repos. C'était une succession
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de pensées tumultueuses et fantastiques, de rêves pénibles et hideux. Je m'imagine que si la Providence accorde quelque relâche au supplice des damnés, c'est ainsi qu'ils doivent dormir.
Quelquefois je me persuadais qu'on s'était trompé sur les apparences de la mort de Thérèse, et qu'elle n'était pas effectivement morte, mais qu'elle était malade et mourante, et pourtant cela me consolait. Je faisais un effort pour me réveiller afin de courir la rejoindre, et à peine j'étais parvenu que l'horrible vérité se ressaisissait de mon cœur. Je criais : Elle est morte, et je retombais dans mon assoupissement à défaut
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de forces suffisantes pour entretenir ma douleur dans toute sa puissance.
Un instant après, des éclairs effleuraient mes paupières, j'entendais un bruit comme celui du tonnerre, et je voyais Thérèse qui s'envolait sur des ailes enflammées ; mais elle se détournait de moi, et je me réveillais en l'appelant : c'est ainsi que je passai cette nuit.
Quand le soleil fut levé, je m'assis sur le roc, et je regardai Sanc}'.
Un peu plus d'une heure après j'aperçus quelque mouvement, et je crus distinguer trois ou quatre hommes qui sortaient de la ferme et qui emportaient quelque chose.
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Alors je me levai, parce que je compris que tout était fini ; je me dirigeai vers un endroit écarté de la forêt voisine; je m'y dépouillai des habits de Jeannette, je repris mon uniforme, et je suivis au hasard la première route qui s'offrit à moi.
Je marchai plusieurs heures sans rencontrer personne, ou sans exciter d'autre sentiment que la surprise. Enfin, arrivé au.x portes d'une ville dont j'ignore le nom, je fus arrêté par des soldats et amené en prison.
Huit jours se sont passés depuis. Onmejuge demain...