‹ Thérèse AubertChapitre 4 sur 6 · T II K R E S E A U B E R T · texte numérisé non relu

T II K R E S E A U B E R T

cheveux. L'Adolphe de Thérèse? Prends garde, car ce mot est un lien irrévocable, un engagement pour toute la

— Toute la vie.

— Tu m'aimes donc !

Elle me regardait d'un air interdit ; ses lèvres étaient pâles, elles tremblaient; sa physionomie entière avait changé.

— Si je t'aime ! dit Thérèse.

Je crus mourir, et qu'il

m'eût été doux de mourir, alors! Cependant l'intention de son père était une loi. Le lendemain tout fut prêt pour mon départ, et nos adieux doivent être le plus beau moment de ma vie, car elle avait promis de m'accompagner

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jusqu'au-dessus do la montagne.

Nous montâmes donc le sentier de la Croix, au-dessus duquel nous étions convenus de nous quitter, parce qu'elle se plaignait d'être un peu malade depuis deux jours, et que je craignais qu'elle ne se fatiguât; mais le temps était si doux, l'air si serein, la nature si brillante de verdure et de fleurs, que je ne pus m'opposer à lui laisser continuer sa promenade, jusqu'à une côte pittoresque et ombragée d'arbustes de toute espèce que nous visitions souvent ensemble.

Au sommet d'un chemin montant et assez difficile qui conduisait à de vieilles mu-

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railles minces depuis des siècles, qui de là se divisait en mille sentiers à travers des halliers coupés par le hasard, dont les compartiments confus formaient une sorte de labyrinthe, et qui aboutissait de bocage en bocage à une route de traverse, il y avait, sous quelques buissons d'églantiers, un petit lieu de halte et de délassement, où nous nous étions souvent arrêtes avant qu'elle me connût pour Adolphe, et où nous avions passé plusieurs fois des moments si doux à causer de tout ce qui l'intéressait, de son père, de su mère, du passé, de l'avenir !

Cet endroit était couvert, comme je l'ai dit, par dos

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rosiers sauvages, dont nous nous étions promis de cueillir les premières fleurs et dont nous venions de temps en temps épier les développements, moi pour elle, elle pour moi, parce que nous rivalisions d'impatience pour nous apporter l'un à l'autre les premiers tributs de la nouvelle saison.

Depuis l'éclaircissement que j'avais été obligé de donner à Thérèse, nous ne faisions plus de ces promenades, et il y avait déjà longtemps que nous n'avions vu la butte des rosiers.

Quand Thérèse y arriva, elle témoigna je ne sais quel trouble, et recula d'un pas.

Je compris son étonncmcnt.

ou pour mieux dire son effroi, et je fus près d'abord d'y céder comme elle. Cependant je pris sa main, je la conduisis jusqu'au lieu où elle avait coutume de s'asseoir, et sur lequel les jeunes pousses de la haie retombaient déjà en longues guirlandes. '

Je m'y arrêtai ; et comme je remarquai qu'elle hésitait.

— Vois-tu, lui dis-jc, les églantines sont écloses; c'est moi qui les ai aperçues le prnnier.

— Le premier ! dit-elle...

Je savais bien que notre

position était changée, mais ce mot me le rappela d'une manière presque douloureuse; nous allions nous quitter bientôt, peut être pour ton-

jours, et il était cruel de sa part de me reprocher le bonheur que j'avais dérobé à sa confiance. Ma physionomie dut même exprimer ce sentiment, car elle me dit en souriant :

— Puisque c'est toi qui les as vues, donne-moi une de ces églantincs; je la garderai toute ma vie.

Je cueillis quelques églantincs, et je vins m'asseoir à côté d'elle. Je les répandis sur ses genoux, sur son mouchoir, sur ses cheveux.

Elle en prit une, la regarda longtemps, me regarda ensuite d'un air sombre, et l'effeuilla par mégarde. Je lui en présentai une autre, mais je recueillis les pétales qui tom-

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baient sous ses doigts, et, à mesure que je les saisissais, je les appuyais sur ses lèvres, je les reprenais après elle, et je les portais sur les miennes, tout humides encore du côté que ses lèvres avaient touché.

Pendant quelques minutes, je jouis de cet artifice sans qu'elle s'en aperçut ; mais aussitôt qu'elle le surprit, elle parut s'en alarmer. Elle me disputa la fleur que je lui avais ravie, elle refusa celle que je lui présentais.

• — Eh quoi ! lui dis-je, quand nous allons nous séparer. Dieu sait combien de jours, de mois ou d'années, tu ne permettras pas à ton Adolphe, que tu ne reverras peut être plus, de chercher

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Timpression de ta bouche sur les débris d'une églantine!

Oh ! je crois en vérité que mon cœur est innocent comme le tien; mais je ne comprends rien aux idées des hommes, s'il y a un crime entre nous quand un baiser de la bouche de Thérèse est transporté sur celle de son Adolphe par une feuille de rose . D'ailleurs, penses y bien, je vais le dire à ton père, et je suis sûr de le dire sans rougir. Un jour enfin... si je ne meurs pas à la guerre, tu m'accorderas des baisers plus doux...

— J'aime à te croire, me dit-elle; mais il est possible que cela soit mal aujourd'hui, cela est même vraisemblable, puisque je suis mal à mon

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aise, que je tremble et que j'ai peur. Je serais plus tranquille si je n'avais pas déjà quelque chose à me reprocher.

— Et crois-tu, repris-je, que mon cœur soit plus paisible lui-même? C'est reflet, n'en doute pas, de ce sentiment inconnu dont Henriette nous parlait il y a deux mois, et que nous éprouvons comme elle. Au reste, Henriette sait aimer! Elle ne refuserait pas à Mondyon le bonheur d'attacher sa bouche à une petite fleur qu'elle aurait pressée contre la sienne.

— Et moi, dit Thérèse, je ne t'aime donc pas?.'..

Elle prit une feuille de rose sur mes lèvres, et la mit entre

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ses dents. Je la rapprochai de moi, je la regardai, et je me détournai d'elle , parce que mon cœur se brisait, et que je conçus je ne sais quelle idée, un de ces pressentiments bizarres qui offusquent l'esprit dans la fièvre et dans le sommeil, la persuasion que tout mon bonheur serait court et que je n'embrasserais Thérèse qu'une fois. Son teint était animé d'une manière extraordinaire; sa main brûlait et tremblait en même temps ; j'aurais voulu me rendre compte de mon état. Je ne savais rien, mais la pensée de la mort ne m'effrayait pas comme elle doit effrayer les hommes. Il me semblait que cela serait très bien.

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C'était le moment départir.

Il ne restait plus qu'un pétale à la dernière églantine que je

lui avais donnée. Je le détachai, je l'imprimai fortement sur sa bouche, et j'y collai la mienne en ramenant Thérèse sur mon sein. Je ne sais comment je

parvins à l'y retenir. Cette fleur, rien que cette fleur...

Ma vue s'obscurcit, ma poitrine se gonfla, je perdis la respiration, la connaissance, le sentiment de la vie, et quand je revins à moi, j'étais seul.

Je me hâtai de gagner le chemin de traverse, parce que je me rappelais qu'il y avait un endroit d'où le sentier de la Croix se laissait apercevoir, et que j'espérais y voir Thérèse, à son passage. Soit que le hasard eût servi mes désirs, soit que Thérèse, animée de la même pensée, se fût arrêtée dans ce court intervalle du coteau, qui paraissait de loin comme encadré entre un groupe d'arbres et

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une masse de rochers, je la vis immobile et détournée contre moi; je le pensai du moins, et je me persuadai follement que mon dernier adieu pouvait parvenir jusqu'à elle ; ma bouche balbutia un mot, je dis adieu!... comme si elle m'avait entendu ; et lorsqu'elle eut passé, je l'accusai dans mon cœur de m' avoir quitté trop vite, quand il me restait tant de choses à lui expliquer, à travers la distance qui nous séparait. Si elle s'était au moins assise pour que" je pusse la regarder encore!...

Pour moi, je n'avais pas détourné ma vue un seul instant du petit espace que je l'avais vue franchir comme

une ombre. Il me semblait qu'il était impossible qu'elle n'éprouvât pas le besoin de revenir à moi, comme moi celui de retourner à elle, et je croyais toujours qu'elle reviendrait là un moment, dans la seule intention de reconnaître le lieu où nous venions d'être ensemble : le jour n'était pas avancé; cet endroit n'était pas loin de Sancy ; elle pouvait, elle devait revenir; il v avait d'ailleurs jusque dans ce point de vue des enchantements pour mon cœur; toute cette place elle l'avait parcourue, elle l'avait occupée en différents moments ; tous ces contours de la montagne, ses pas les avaient suivis.

Ces arbres l'avaient cou-

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verte de leur ombre, ces rochers avaient été effleurés de ses vêtements; le ciel même, qui faisait le fond de ce tableau où elle m'avait apparu, était d'une pureté sans mélange. Il n'y avait pas un nuage, pas une vapeur qui se fût dissipée avec elle; c'était le ciel, la lumière , l'air qu'elle avait touché...

Ma vie est marquée de si peu d'époques heureuses, que celle-ci , dans son indicible tristesse, remplit encore mon cœur du sentiment d'une pure félicité ; j'espérais. Ma main venait de quitter sa main, je sentais à une douce tiédeur l'empreinte de ses doigts qui avaient été liés aux miens; l'arc si régulier et si délié qui

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couronne ses yeux, le regard si doux qui s'en échappe, je voyais cela, et j'enflammais ce regard des feux d'un amour semblable à celui que j'éprouvais.

J'avais dérobé un jour quelques-uns de ses cheveux ; mais, avare du plaisir de les presser contre mes lèvres, je les avais attachés dans les plis d'un ruban qui me venait d'elle, et que je portais près de mon cœur.

Dans le mouvement que je fis pour chercher ce ruban, je vis tomber sur le sable où j'étais assis une feuille de rose déchirée; je la regardai, je la reconnus, je ne m'y serais pas mépris mille ans après, mais je crus sen-

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tir qu'elle brûlait encore.

Quand j'arrivai près du Mans, le jour n'était pas tout à fait tombé . Cependant , comme j'allais chez mon protecteur, et que je devais éviter de le compromettre, je n'étais pas maître de toutes mes démarches. Ma vie seule dépendait de moi ; j'avais tout à ménager pour celle des autres.

Je résolus d'attendre la nuit pour m'introduire dans la ville. A peu de distance, j'avais remarqué une petite pièce de verdure, ombragée d'espace en espace de quelques arbres plantés sans ordre, et où le gazon court et foulé recouvre à peine la terre, parce que les jeunes filles des environs

viennent souvent y danser dans les belles soirées de l'année. Je m'y arrêtai sur un banc circulaire adapté à la tige d'un vieil orme, en me tournant vers la partie de riiorizon où est située la ferme de Sancy.

Comme il faisait très beau, les jeunes filles ne manquer -nt pas d'arriver à leur rendezvous du soir, et de former autour du vieil orme, où j'étais assis par hasard, leurs danses accoutumées, en chantant en chœur des airs de ronde qui m'étonnaient par leur simplicité et leur grâce, parce que l'exil et la guerre m'avaient privé de trop bonne heure de ces innocentes joies de l'enfance.

J'en comprenais cependant la douceur, et je regrettais, les yeux mouillés de larmes, de n'avoir pas vécu dans un Etat où il me fût permis d'être si facilement heureux.

L'amour lui-même se mêlait à ces plaisirs, car il y avait à chaque groupe quelques jeunes hommes de mon âge qui se disputaient à tous les refrains l'inappréciable faveur d'un baiser de préférence.

Je ne me rappelle pas bien l'air et les paroles de ces chansons-là, mais il me semblait qu'elles ne vibreraient jamais à mon oreille sans que mon cœur en tressaillît, tant elles me révélaient de choses charmantes. Cependant, ce n'était rien en soi, ou plutôt cela

serait impossible à exprimer à ceux qui n'ont pas senti la même chose.

C'était, si je m'en souviens, une belle qui s'était endormie au bord d'une fontaine, et que son père et son fiancé cherchaient sans la trouver.

C'étaient des filles de roi chassées de leur palais qui se réveillaient dans la forêt un jour de bataille, et qui faisaient plus de vœu.x pour leurs prétendus que pour la couronne.

C'étaient les regrets des bergères qui s'affligent de ne plus aller au bois parce que les lauriers sont coupés , et qui aspirent après la sa,ison qui doit ramener leurs danses et leurs amours.

Je me trouvais enfermé

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dans le cercle des jeux; j'v avais été retenu d'abord par la curiosité d'une sensation nouvelle, et puis par cette satisfaction d'une âme fatiguée qui trouve à se délasser dans des émotions douces, et puis enfin par un intérêt d'une espèce singulière qui aurait absorbé tous mes autres sentiments, si je n'avais pas connu Sancy.

Plusieurs fois le nom de Jeannette, ce nom attaché à une jeune personne dont la candeur, la franche gaieté, Tair de bien-être et de contentement, reposaient agréablement la pensée ; plusieurs fois, dis-je, il avait frappé mon oreille, et retenti jusqu'à mon cœur.

Je m'étais d'abord placé à côté d'elle, je la regardais, je comparais notre taille et nos habits, je me demandais si c'était Jeannette, et au moment où je me croyais près de me confirmer dans mes conjectures, elle se perdait comme à dessein au milieu de la foule.

Enfin, les combinaisons d'un jeu nouveau me rapprochèrent d'elle, et une loi de ce jeu me prescrivait de lui dire un secret. Je m'emparai de sa main et je la portai sur mon sein, j'attachai mes yeux sur ses yeux, de manière à la forcer de soutenir un moment mes regards, je laissai retomber une tresse de mes cheveux, comme ils étaient dans

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!e désordre de ma fuite, et je me penchai sur son épaule pour n'être entendu que par elle :

— Jeannette, lui dis-je, Dieu te récompensera, parce que tu us pris pitié d'un pauvre brigand !...

Elle poussa un cri, et tremblant de mon imprudence et de la sienne, elle déguisa son eft'roi sous je ne sais quel prétexte, après quoi elle rejoignit ses compagnes.

Il était fort tard quand j'entrai dans la ville, et l'obscurité favorisait mes desseins. J'arrivai assez facilement à la maison de M. Aubert, parce que Thérèse me l'avait indiquée avec beaucoup de soin, et le vieux domestique qui

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vint m'ouvrir me reconnut d'abord pour m'avoir vu quelquefois à la ferme, quand il y était envoyé par son maître.

Je fus frappé de sa tristesse et de son abattement, des pleurs avaient mouillé ses paupières.

Cependant, il ne proféra pas une parole tant que la porte fut ouverte ; mais à peine l'eut-il laissée retomber sur ses gonds, qu'il se hâta de déposer la lampe qui vacillait dans sa main tremblante, tomba sur une chaise, et m'apprit, en fondant en larmes, que M. Aubert était arrêté.

— Arrêté! m'écriai-je.

— Il y a deux jours.

— Et pourquoi ?

— Sait-on pourquoi on cbt mené dans les prisons, et

des prisons à l'échafaud? me dit-il en secouant la tête; mais cela ne pouvait pas man-

quer tôt ou tard, contunia-t-il C'était un trop honnête homme pour ces gens-ci, et depuis longtemps je pensais bien à part moi qu'ils finiraient par

le tuer pour le punir de n'être pas méchant comme eux.

— Ils ne le tueront pas ; ou je mourrai près de lui!...

— Antoinette ! reprit le vieillard étonné.

Qu'étais-je en effet, et comment pouvais-je essayer de délivrer à mon tour mon généreux libérateur, sans achever de le perdre ?

Il fallait cependant tout entreprendre, et pour parvenir à quelque chose, il fallait communiquer avec lui. Cela n'était pas aisé.

Huit

jours entiers se pas-

sèrent avant de rien obtenir, parce que M. Aubert était au secret, et la permission enfin accordée à nos prières ne me concernait point. En même

temps la correspondance de M. Aubert lui fat remise tout ouverte par le gardien de la prison. C'étaient deux lettres de Sanc}-, postérieures à mon départ.

Je passai le jour à attendre dans une an.xiété inconcevable, non que j'eusse entrevu la moindre probabilité de sauver M. Aubert par un coup de main hasardeux, ou que l'état des choses fût tellement désespéré pour lui qu'il ne me restât de toutes mes hypothèses que la certitude de sa perte; mais parce qu'un sentiment indéfinissable me rendait le retour de Dominique de plus en plus nécessaire, comme si ma vie avait dépendu de ce qu'il aurait à me dire.

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Q.uand il rentra, je cherchai impatiemment à lire dans ses yeux s'il y avait quelque circonstance nouvelle qui pût justifier mes craintes. II me parut tranquille, et sa tranquillité ne me rassurait point.

Enfin il s'assit, il tira d'un pli de ses habits une lettre à l'adresse d'Antoinette, dont je m'emparai avec empressement.

Elle était conçue en ces termes :

« Chère enfant, lorsque j'écrivais à Thérèse de vous envoyer au Mans, je mecro}ais sûr de pouvoir vous rendre avant peu à votre famille.

Vous savez combien mon sort est changé, et Fintérêt que vous y avez pris m'est connu.

Mon seul malheur est main-

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tenant de ne pouvoir mettre un terme au vôtre. Je n'ai d'ailleurs aucun danger personnel à courir, ou plutôt j'ai une certitude si positive d'échapper incessamment à tous les dangers qui me menacent, que si je vous recommande de détruire ma lettre, c'est dans la vue de ne pas compromettre vos secrets et votre existence.

La mienne est devenue inutile aux malheureux, et si elle devait se terminer à la suite d'un jugement, la confiscation priverait ma famille de ses dernières ressources. C'est pour cela que j'ai résolu d'être libre et que je m'en suis ménagé les moyens. Je vous jure que tout a réussi pour cela à ma satisfaction. Dans

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l'état OÙ ce dernier événement va nous laisser, je ne vois rien de mieux à faire pour vous que de retourner à Sancy. Je vous y engage d'abord dans votre intérêt, parce que cette maison restera votre asile tant que vous aurez besoin d'un asile. Plus tard, d'ailleurs, ma fille peut devoir son bonheur à la liaison qu'elle a contractée avec vous, et trouver dans votre amitié, dans votre protection, le prix des faibles services de son père. Elle a besoin de vous dès aujourd'hui. On m'écrit à deux reprises qu'elle est malade, qu'elle est fort malade, et j'ai peur encore qu'on ne me dissimule à quel point la vie de ma Thérèse

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est compromise. Allez donc à Sancy, chère Antoinette ! c'est son père qui vous en prie! et surtout ne parlez pas de ma captivité, ni devant ma vieille mère, ni devant ma pauvre Thérèse. Je vous répète que cela n'en vaut pas la peine.

Ma captivité va finir.

PiKRRi-: Aum:RT. »

Cette lettre n:e causait de vives alarmes sur le sort de Thérèse. Elle ne me rassurait que faiblement sur celui de M. Aubert, dont je ne comprenais point les ressources et les espérances.

La permission de Dominique lui donnait le droit d'entrer dans la prison tous les jours. Je résolus d'attendre au lendemain. Ce jour là. Do-

minique, revint de très bonne heure, après une absence si courte, qu'elle m'avait à peine donné le temps de l'impatience et de l'inquiétude. Il était rayonnant de joie.

— Notre maitre n"est plus en prison, me dit-il, quand il eut pris le temps de rassembler ses idées et la force de se faire entendre.

— Il n'est plus en prison !

m'écrial-je. Mais où est-il? le savez-vous?

Dominique me regarda d'un air embarrassé.

— Je n'en sais rien à la vérité, mais ce qu"il y a de certain, c'est que M. Aubert n'est plus dans la prison où je l'ai vu, et qu'il n'a été transféré dans aucune autre.

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Je m'en suis assuré moi-même et partout. Le concierge m'a répondu d'ailleurs d'un ton de voix sombre et avec un regard affreux, comme l'assassin qui a perdu la trace de sa victime avant de l'avoir achevée.

Il m'a dit brusquement : Il n'y est plus. — Je lui ai reparti : Est-il dans une autre maison ? — Il m'a répondu :

Kon, et il a repoussé la porte sur moi. Vrai, comme Dieu est Dieu , continua Dominique, je vous proteste que notre maitre est sauvé.

Je relus la lettre de M. Aubert. Elle avait quelque chose de vague qui m'effrayait au premier abord ; mais je trouvai qu'elle pouvait se prêter à cette explication.

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Au moment où j'y réfléchissais, le bruit de l'évasion de plusieurs prisonniers parvint jusqu'à nous et me confirma dans cette idée. Je n'avais donc plus qu'à remplir les intentions de mon bienfaiteur, et qu'à satisfaire au besoin de mon âme qui était tourmentée des plus cruelles angoisses, depuis que je me représentais Thérèse malade, peut-être mourante, et appelant en vain son père et moi. J'embrassai Dominique et je partis.

Qiioique je retournasse vers Thérèse, et que peu de jours auparavant je n'eusse pas conçu de plus grand bonheur; quoique je l'aimasse plus que jamais, je marchais pénétré, de tristesse, et aussi lente-

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ment que si je n'avais jamais cil à la revoir.

Je ne m'étais pas encore trouvé si faible et si mal au monde. Il y avait devant mes veux comme un nuage de douleur qui obscurcissait jusqu'aux plus doux souvenirs de ma vie. L'incertitude où j'étais du sort à venir de M. Aubert, le doute où il m'avait laissé sur le véritable état de Thérèse, la crainte de la trouver dans une position dangereuse, l'ennui même de cet habit qui cachait mon sexe, qui commençait à le mal déguiser et qui devenait à charge à mon impatience et à mon courage; je ne sais enfin quel besoin de mourir, qui est peut-être dans les hommes très malheureux

le pressentiment des malheurs prêts à finir, tout cela agissait à la fois sur mon imagination et sur mon cœur. Il me semblait que j'arriverais toujours trop tôt où j'allais, et qu"il vaudrait mieux ne pas arriver.

Je m'assis au-dessus de la montagne de la Croix pour regarder la maison . Rien n'était changé. Il n'y avait là aucun mouvement inquiétant.

Les cultivateurs étaient à leurs travaux ordinaires. L'air était calme et doux, et l'on s'imagine que si on avait des motifs réels de souffrance, la nature entière devrait y prendre part. Je contemplais cependant avec un effroi involont.iire ce hameau qui m'avait

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VU si heureux, et je tremblais d'y rentrer.

Dans ce moment, j'entendis quelque bruit derrière moi, dans le hallier; je me détournai pour savoir d'où il provenait : c'était une femme qui était encore éloignée, mais que je reconnus à travers un étrange désordre de physionomie pour Henriette de F... Au premier abord, je crus rêver; ses cheveux étaient épars, sa robe déchirée, ses pieds nus ; elle montait avec l'agilité d'un fantôme sur les pointes aiguës des rochers, en chantant des refrains de romances, et en riant par excès ; un homme la suivait de loin, l'œil attentif à tous ses mouvements, l'air affligé et pensif;

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je le reconnus aussi pour un ses domestiques. Il m'avait aperçu en même temps, ou plutôt il avait aperçu Antoinette, car je n'étais que cela pour lui. Il porta sa main à son front avec un mouvement de tête qui exprimait la plus vive douleur, pour me taire comprendre qu'Henriette était folle.

Je me levai et je courus à elle, ses grands yeux s'arrêtèrent fixement sur moi ; elle resta debout sur le roc à la pointe duquel elle venait de s'élancer, en manifestant par son attitude immobile et réfléchie le désir de se rappeler quelque chose. Le rire qui venait d'instant en instant sur sa bouche ne s'effaça pas

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tout à fait, mais ses paupières se mouillèrent bientôt de pleurs abondants, et ce contraste avait quelque chose d'horrible; à mesure que je l'avais vue de plus près j'avais mieux remarqué l'égarement de ses traits, la bizarrerie de ses ajustements.

Elle portait en écharpe un mouchoir rouge comme nos officiers ; ses longs cheveux bruns , qui retombaient de côté et d'autre devant elle, étaient semés de soucis et de ces fleurs d'un violet foncé qu'on appelle, je crois, des ancolies; ses bras, fortement hâlés par le soleil, sortaient à nu des manches courtes de sa robe noire; ils étaient déjà maigres et flétris comme si

la mort les avait touchés.

— Tu ne sais pas, Antoinette? me dit-elle, ces gens-l.à ont tué Mondyon, tué, tué...

— Mondyon est mort !

m'écriai-je; serait-il vrai?

Elle prit la position d'un homme qui en met un autre en joue :

— Pas comme cela, repritelle ; puis elle leva la main et la laissa retomber le long de son cou avec un éclat de rire affreux; je ne comprenais pas bien ce geste, elle éclaircit mon doute en le recommençant ; le domestique qui la suivait inclina la tête d'un air affirmatif.

Mondyon ! mon pauvre Mondyon ! Je cherchais une épée, j'avais une robe, l'habit d'une

femme !... Henriette elle-même n'était plus présente à ma pensée, mais elle s'occupait encore bien moins d'Antoinette et de tout ce qui restait au monde. Quand je relevai les j-eux vers l'endroit où je l'avais vue, elle était déjà très loin. Elle avait repris le refrain monotone de sa chanson et sautillait de roc en roc au sommet de la montagne. Je tombai d'accablement sur celui qu'elle venait de quitter et où ses pieds déchirés avaient laissé une trace de sang.

Mondyon est mort! dis je en mordant la terre ! mon père est mort ! ma malheureuse mère, que j'ai à peine embrassée, est morte avant le temps, morte dans un ca-

cliot... Tout ce que j'ai aimé dévoué à l'échafaud... sacrifié aux absurdes rêveries de quelques forcenés... et j'ai des habits de femme ! O Adolphe !

vous avez des habits de femme, et vous ne manquez cependant des Aêtements et des armes d'un homme; tout cela est à votre disposition, et vous portez des habits de femme, et vous croyez jouir de votre force et de votre raison ! ah !

cette pauvre créature, cette femme privée de sens, qui vient de vous parler, qui vous mépriserait si elle savait qu'un soldat est caché sous les habits de la servante de ferme, Henriette est mille fois plus homme que vous : s'il lui restait, comme à vous, un

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morceau de fer qui pût donner la mort, elle vengerait Mondyon et ne pleurerait pas inutilement sur des malheurs qu'à votre place elle aurait dû partager. Voilà qui est bien, repris-je en me levant ; Thérèse est malade; son père luimême qui a sur moi l'autorité la plus sacrée, a voulu que je vinsse auprès d'elle. Je la verrai, je la servirai, je m'assurerai qu'elle n'a plus besoin de ma présence, et je la quitterai demain, et j'irai mourir aussi ! Thérèse est tout mon bonheur, mais l'honneur est tout avant elle ! De quel droit vivrai-je quand ils sont morts? et comment vivrais-je, grand Dieu! daignerait-elle supporter les regards d'une

faible et indigne créature qui survit à ses amis, qui ose attester leur mémoire et qui n'a pas racheté leur sang? Je m'arrêtai, je m'étreignis de mes propres bras, comme si mon père m'avait enveloppé des siens. Je me dis, avec une autorité qui ne venait pas de moi, qui appartenait à une puissance supérieure à ma volonté : Adolphe, allez mourir!... Le poids qui m'accablait diminua , mon cœur s'épanouit comme il doit le faire à la première volupté de la vie ; je s.entis que j'agissais sur les faiblesses de mon âme d'une force irrésistible, et cette idée me pénétra d'une joie encore inconnue : je répétai à voix haute : Adolphe,

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allez mourir !... et je répondis :

J'}' vais.

J'arrivai à Sancy sans trouver personne, ou plutôt j'évitai quelques enfants qui gardaient leurs troupeaux sur les revers de la côte, et qui auraient pu me dire ce qui se passait. La porte était ouverte, les domestiques n'y étaient point.

Thérèse couchait dans la seconde chambre, il y avait beaucoup de monde, les domestiques, les amis, les médecins auprès de son lit.

J'entrai le plus doucement possible; mais je remarquai qu'on parlait ; je m'avançai, sans précaution, jusqu'à l'endroit où elle devait me voir.

Elle ne me vit cependant point : je ne compris pas pré-

cisénient pourquoi ; une fille se pencha vers elle, et lui dit avec une expression singu- Hère :

— Antoinette est arrivée ! . . .

J'observai iin mouvement,

et j'entendis un cri sourd, un cri voilé qui ne me rappelait pas distinctement la voix de Thérèse; elle se souleva sur son lit, et demanda :

— Où est-elle?

Ce n'était pas Thérèse comme je l'avais vue; son teint était animé d'un éclat extraordinaire, qui contrastait avec la pâleur livide de son front ; ses yeux étaient tournés sur moi, et je ne trouvais pas ses regards. Je songeai à la petite vérole que je devais avoir eue peu de temps après

ma naissance. Confirmé dans cette idée par un mot échappé à l'une des personnes qui étaient

là, je fus frappé de la pensée

que la petite vérole faisait quelquefois mourir, et que Thérèse avait une maladie mortelle : ce fut l'affaire d'un moment, mais ce moment usa

tellement ma vie, que j'éprouvai que le bonheur même ne la prolongerait pas.

— Oh ! n'approche pas. dit Thérèse, n'approche pas, si tu n'as pas eu la petite vérole ! . . .

— J'ai eu la petite vérole, lui dis-je en m'appuyant sur son lit, car j'avais peine à me soutenir, et en couvrant de baisers et de larmes sa main qu'elle venait de m'abandonner :

— J'ai eu la petite vérole.

Je n'en étais pas bien sûr,

et combien j'aurais voulu être sûr du contraire pour espérer de souffrir du même mal. et de courir les mêmes dangers ! . . .

Thérèse avait pressé ma

main ; elle l'avait portée sur sa bouche. Je l'avais embrassée aussi. Elle m'avait repoussé un peu.

Ses lèvres étaient sèches et ardentes. Qiiand j'eus reposé, calmé le trouble de mon âme, je remarquai qu'il n'}' avait plus personne autour de nous, et que Thérèse avait recouvert son visage de son drap.

Je compris, je crus comprendre son intention. Je me révoltais contre l'idée qu'elle ne me croyait pas digne de la regarder et de l'aimer dans la laideur de sa maladie.

— Tu n'aimes plus ton Adolphe, lui dis-je à voi.\ basse, puisque tu ne veux plus le voir?

— Adolphe, dit-elle beau-

coup plus bas, songe donc que tu te nommes...

— Ils sont sortis, continuai-je. Il n'y a plus que toi et ton Adolphe que tu ne veux pas voir.

Elle serra ma main, souleva sa tête et la laissa retomber sous ce drap qui la couvrait comme un linceul . Cette pensée me déplaisait . Je voulus l'arracher, elle le retint.

— due je ne veux pas voir !

murmura-t-elle avec un sanglot qui me brisa le cœur.

Dis que je ne peux plus le voir et que je ne le verrai plus. Thérèse n'est plus rien pour Adolphe qu'un spectre, que la tête du squelette qui roule dans les cimetières.

Elle n'a pas d'yeux !

I 5 R T II K R K s I- A U lî K R T

— Tais-toi, lui dis-je en la rapprochant de moi ; ton pauvre esprit s'égare ; il est affaibli et troublé par ton mal. S'il ne t'abusait toimême, tu ne me tromperais pas si cruellement.

Elle rejeta le drap et se tourna vers moi comme si elle m'avait regardé. Je ne lui vis pas d'yeu.x, mais je n'avais jamais remarqué les effets de la petite vérole, et je ne m'en formais qu'une idée vague.

— C'est un accident commun, lui dis-je, qui ne dure qu'autant que la maladie et qui ne doit pas t'effrayer.

Elle sourit, saisit mes doigts, les porta vers l'orbite de ses yeux et les appuya dans sa protbndeur.

T II K R K S F. A U n 1-. R T I 59

Il était vide.

Je tressaillis malgré moi, car j'aurais voulu lui dérober ce que j'éprouvais, mais j'avais les mains engagées dans les siennes; elle les pressa vivement, et puis les abandonna, comme si elle avait voulu me rendre la liberté. Je la devinai, je repris ses mains, je les retins avec force. Je pleurais amèrement.

— Thérèse, m'écriai-je, que ceux qui aiment comme vous sont heureux ! Qu'ils ont des liens souples et faciles ! Vous auriez abandonné Adolphe aveugle !

— Elle voulut m'intcrrompre. Je continuai.

— Adolphe que vous avez recueilli, que vous avez nourri,

l6o THÉRÈSE AUBE RT

que vous avez sauvé, je n'ose plus dire, hélas ! que vous avez aimé! vous l'auriez abandonné pour un malheur de plus! votre pitié allait jusquelà et pas plus loin ! Un coup de feu pouvait aussi m'enlever les yeux, et Adolphe alors n'avait personne qui l'aimât, qui le conduisit, qui reçut pour lui l'aumône de la charité ! C'est ainsi que tu m'aimais, c'est ainsi que vous aimez ! Oh ! j'espère bien que vous n'êtes pas aveugle ; mais, si vous l'étiez, cesserai-je moi, de te voir et de vivre pour toi ! Dis-moi, pourrais-je te quitter sans mourir ! L'aveugle a un chien qui le précède, qui le sert, qui sollicite pour lui de l'attitude et du reçard la

THÉRÈSE A UBERT l6l

charité des passants, un chien dont il est aimé; et ce qu'il attend d'une brute, vous ne le demanderiez pas au cœur que vous avez choisi! Non, Thérèse, tu n'as pas besoin d'yeux tant qu'Adolphe en aura pour veiller sur toi ; et quant à lui, s'il avait besoin d'être vu de toi, de toi seul à jamais, tu le pardonneras aux vanités de l'amour, mais là, dans ton cœur, ne le vois-tu pas encore?

— Oh! toujours, toujours, dit Thérèse. Oh! je te vois mieux. Je ne t'ai jamais si bien vu : je vois jusqu'au pli de ton front, jusqu'au mouvement de ton sourcil, jusqu'à la petite cicatrice de ta lèvre supérieure, et je verrais cela

1 1>2 T II E K li S K A U B H R T

plus longtemps que les autres femmes : mais pourquoi te lier à un cadavre? Je te fais de la peine ! reprit-elle. Oh !

je connais bien mon Adolphe, et je ne renoncerais pas à lui sur la terre si je ne savais où le retrouver! Mais je le retrouverai un jour pour ne m'en séparer jamais. Tu aurais beau faire, continua-t-ellc en passant ses doigts dans mes cheveux, tu pourrais vivre et aimer, c'est dans l'ordre ; mais ton éternité m'appartient tout entière . J'aurai alors, et pour toujours, ma beauté, ma jeunesse, mes }-eux.

En disant cela, elle couvri:

de sa main la place où il> n'étaient plus.

TIIERliSK AUIiKRT I63

J'avais perdu la force de lui répondre. Je succombais sous le poids de ma douleur. Il me semblait que les larmes dont je mouillais sa main auraient dû parler pour moi ; mais ne pouvait-elle pas les prendre pour celles de la pitié, d'une pitié ordinaire et commode, comme celle qu'ont les autres hommes pour leurs semblables, et qui n'engage point la vie de celui qui l'éprouve? Sa main d'ailleurs était si pâle et si froide ! Elle pouvait être insensible à mes larmes. Je sentais qu'il me manquait un langage, que les signes perdus pour ses yeux, l'action de ma main peut-être perdue pour .sa main qui lui répondait à peine, celle de mes paroles

l64 TUÉlUiSli AUBHRT

soutenue des exclamations vulgaires, des froids serments dont les amants se servent pour tromper, ne parviendraient pas sûrement à son cœur. J'aurais voulu ouvrir le mien, et que ses yeux un moment, un seul moment dessillés, eussent pu s'assurer que je ne la trompais pas. Oh! je concevais dans cette idée une inexprimable volupté à mourir!

Dans cette impuissance de me faire entendre, je déchirais son drap de mes dents, j'y étouffais mes sanglots, j'y desséchais mes yeux en les comprimant avec force pour tarir les pleurs dont ils étaient inondés. Je désirais de les perdre !

— Veux-tu, lui dis je, veux-

THÉRKSF, AUBE RT l6>

tu que je les arrache, ces yeux qui te déplaisent, et que nous allions promener ensemble notre infirmité de ville en ville, à la merci du ciel et des hommes compatissants ?

Dis, veux-tu que je sois aveugle, et que je détruise de deux coups de poignard ce faible et malheureux avantage que la nature trop injuste me donne aujourd'luii sur toi !

Alors on dira : Voilà les deux amants, la maîtresse qui a perdu les yeux par la petite vérole, l'amoureux qui s'est aveuglé pour ressembler à sa maîtresse ; ils s'en vont par le monde fidèles et heureux, car leur bonheur consiste à s'aimer ; on le dira, n'en doute pas, et l'on prendra

1 66 T II F. R K s 1- A U B 1- R T

soin de notre misère !

— Je te comprends bien, me répondit-elle. Ce que tu dis-là, je l'ai éprouvé tant de fois dans mon cœur, avant de penser que je deviendrais si malheureuse, et quand je m'imaginais que ce serait à moi à protéger, à soutenir, à embellir ta vie ! Mais ce sont peut-être les illusions de la jeunesse insensée pour qui tout l'avenir est dans une minute d'ivresse et d'égarement.

Tu seras toujours tout pour moi, quoi qu'il arrive, car mon cœur n'aura jamais le funeste privilège de pouvoir changer. Je t'aimerai toute ma vie comme je t'ai aimé, parce que je te verrai toute ma vie comme je t'ai vu, et qu'au-

cunc impression nouvelle ne pourra plus me parvenir par ces yeux éteints, parce que ma vie se composera toute des souvenirs du passé, et qu'elle n'aura plus de présent. Mais toi, si jeune et si longtemps condamné à être l'unique pensée d'une pauvre fille imparfaite, infirme, défigurée, es-tu bien sûr de ne jamais éprouver de lassitude et de dégoûts? Tu te fâches, continua-t-elle en souriant. Oh !

tu es un homme habile, plein d'expérience et de raison, et qui sait déjà toute l'existence, comme s'il y avait passé plusieurs fois ! Ne tourmentez pas cet amant de dix-sept ans de l'idée qu'il n'y a point de cntiments éternels, et que la

l68 TUKRKSF AUlîEUT

contrainte d'une obligation rebutante peut fatiguer à la longue une âme que le bonheur même aurait ennuyée !

Ecoute ! ne me promets pas tant. Je suis très exigeante cependant; j'aime beaucoup, et il est naturel de beaucoup exiger de ce qu'on aime.

Promets-moi, cet engagement peut se tenir, de me conserver ton amitié toute la vie ; promets-moi, quand tu en aimeras une autre, de ne pas me le dire, car je veux aimer tout ce que tu aimeras; et celle-là, je sens que je ne pourrais pas l'aimer. Consens encore à me laisser, vivre où tu vivras ; et, si je te deviens jamais un peu à charge, promets-nioi de faire en sorte que je ne le

THKRÈSE ACHr. RT ifÇ)

devine pas. Voilà bien des sacrifices, mais je les comprends, et je les attends de toi. Je te dégage d'avance de tout autre serment.

J'allais parler, elle cherclia ma bouche avec sa main et la couvrit fortement. Je me levai désespéré. Je marcliai dans la chambre avec une sorte de fureur. Je vis qu'elle était inquiète. Je revins. Je la touchai.

— Thérèse, lui dis-je, mettons un terme à ces débats affreux. Vous dites des paroles de femme, et vous tuez votre ami. Savez-vous qu'il n'en coûte pas plus d'en finir ?

C'est à l'éternité que tu en appelles? Eh bien! allons dans l'éternité! et, si ton âme

170 TUER KSF ALBERT

se révolte contre la mort, va, je me charge de tout. Kc frissonne pas ainsi. Dieu ne nous repoussera point. Il y a des actions fortes qui sont audessus de la capacité et des jugements de l'homme, mais que Dieu apprécie, et qui trouveront devant lui la grâce que la méprisable sagesse du vulgaire leur a refusée. Puisque notre existence sur cette terre est perdue, anéantie à jamais, et que tu ne comprends d'autres moyens de l'améliorer que des transactions qui nous humilieraient tous les deii.x, c'est un signe que Dieu est content, et qu'il nous rappelle à lui. >.'e te persuade pas, Thérèse, que sa souveraine bonté accablerait

TlIKKKSn AUBI.RT 17I

de tant de maux deux âmes innocentes qu'il a formées avec prédilection, s'il ne voulait nous indiquer que le temps de nous en retourner est venu. Ke crains rien, Thérèse !

Si je trouve en moi assez de force pour ce que je conçois, c'est que cette force m'est donnée; c'est qu'il était marqué dans les décrets du ciel que nous mourrions ensemble, et que je te porterais dans les bras de notre divin père, avant de prendre possession de toi pour l'éternité.'

— Adolphe! cria-t-elle d'un son de voix qui annonçait la terreur; et elle se releva avec effort, le bras étendu de mon côté. Je m'approchai pour la soutenir.

Elle tremblait. Sa poitrine était gonflée, haletante. Elle s'aperçut que j'étais près d'elle, et retomba en frissonnant.

— Fais ce que tu voudras de ma vie, me dit-elle. Dispose de ces derniers jours que Dieu m'accorde, si tu le veu.\ ; mais ne me parle pas comme cela. Songe que je suis malade, et que tu me fais peur.

Je pensai qu'en effet mon emportement avait fait aggraver son mal.

Je te fais peur, Thérèse !

Adolphe te fait peur! Ah!

plutôt mourir mille fois que d'inquiéter ton cœur de la peine la plus légère ! Q.ue disje? plutôt mourir seul, et te perdre pour jamais! Je ne ferai moi-même que ce que t;;

THERESE AUBl-RT I75

voudras ! et si tu te défies trop de ma constance pour être heureuse sur la foi de mes promesses, s'il faut l'épreuve de ma vie pour te rassurer, je me contenterai de te suivre, de t'épicr de loin, de tenir mes yeux arrêtés sur toutes tes démarches, mes pensées attentives à toutes tes pensées ; je ne te fatiguerai pas de l'obstination d'un sentiment auquel tu n'as pas la force de croire; je ne t'en parlerai que lorsque tu ne pourras plus rien craindre de ces illusions de la jeunesse et des passions qui t'inspirent tant de défiance. J'attendrai pour te dire : Voilà, que le temps et le désespoir aient usé mes jours et blanchi mes che-

174 T " ^-'^ '-SI- A uni- RT

veux, [c reviendrai alors prés de toi, dévoué à ton bonheur comme aujourd'hui, et je te prouverai, en mourant à tes pieds du plaisir de t'entendre dire encore une fois que tu m'aimes, que vous vous étiez cruellement trompée sur mon cœur !

Pendant ce temps-là, je baignais ses mains dans mes larmes. Elle ne me repoussait plus.

— Je le veux bien, ditelle. J'y croirai tant que tu le voudras. Si c'est une illusion, elle vaut la vie tout entière.

Je serais bien folle de la repousser. Oui, je crois que tu m'aimes, Adolphe, que tu m'aimes telle que je suis et que tu m'aimeras toujour^.

THERKSEAUBURT IJ)

Ne s'cst-il pas trouve des amants qui n'ont pas survécu à leur maîtresse? un sentiment qui triomphe de la mort peut bien résister au malheur.

Elle engagea ses bras dans les miens. Elle était tout à fait contre mon sein. Je craignais de l'incommoder, parce qu'elle souffrait partout. Je m'éloignai faiblement en laissant ma bouche assez près de la sienne pour aspirer son souffle ; et, comme cette position était difficile à conserver longtemps sans une fatigue excessive, j'appu)-ai le haut de mon corps sur le lit, et peu à peu je m'y reposai tout entier sans qu'elle s'en aperçût.

Cette idée me causa un horrible serrement de cœur.

176 TlIÉRESi; AUBEllT

J'cprouvai un mélange inexprimable de douleur et d'ivresse à penser que j'étais couché avec Thérèse, avec Thérèse aveugle et mourante; je comparais cela aux félicités que je m'étais promises, et je concevais profondément que la vie de l'homme ne peut pas embrasser toute sa destinée.

J'étais sûr qu'il manquait beaucoup à la mienne, mais qu'elle ne finissait pas ici, et que Dieu ne m'avait pas donné seulement pour mon supplice une âme qui désirait le bonheur et qui comprenait l'éternité.

Depuis que je pouvais me rendre compte de mes actions, je n'avais jamais négligé de prier ; la nuit était déjà tombée.

TiiURi:si-. Aur. r. RT 177

On savait que je veillerais Thérèse ; on avait apporté la lampe et les remèdes de la nuit. Je voulus me recueillir pour ma prière, et j'eus un instant d'inquiétude, parce que j'étais couché auprès d'une tcmmc : mon cœur battit avec violence, et repoussa cette idée comme une profanation.

O dieu ! dis je en moi même, vous lisez dans mon âme, et vous savez si elle est indigne de vous ! Cela me rendit un calme singulier, et qui changea en confiance tout l'effroi que le premier sentiment de cette apparence de faute m'avait inspiré. Je me plaçai plus près de Thérèse. Ses pieds étaient glacés ; je les réchauffai dans ma main. Elle dormait

17''^ THÉRKSF- AU Eli UT

d'un sommeil inquiet, et le moindre frémissement de ses membres ne m'échappait point.

J'étais du moins plus à portée de la secourir.

Elle tournait souvent sa tête avec vivacité, en poussant de petits cris en articulant deux ou trois syllabes confuses. Mon bras droit était engagé sous son cou depuis plusieurs heures . J'y avais senti d'abord un peu de malaise, ensuite de l'engourdissement, et j'avais fini par ne rien sentir.

C'était un apprentissage de la mort; et la mort est si peu de chose! si elle avait pu me gagner ainsi tout entier, si j'avais pu cesser d'être, sans cesser d'être lié pour

toujours au corps de Thcrèsc, le néant lui-même ne m'aurait pas épouvanté à ce prix.

Quand je m'aperçus qu'elle se réveillait par degrés, je m'éloignai doucement pour qu'elle ne sût pas que j'avais été si près d'elle, et que son âme innocente ne s'en alarmât point.

— • Est-ce toi? me dit-elle.

• — Oui, lui répondis-je en l'embrassant.

— Est-il jour? reprit-elle.

Je ne m'attendais pas à cette question, elle me déchira.

— Pas tout à fait, lui répliquai-je avec un trouble dont elle devina le motif.

— Je veux, dit-elle, que tu t'exerces à soutenir cette idée, et que tu corriges mes erreurs

I Sn T H K R P S n A u r. r R T

avec autant de sang-froid que si elles ne te rappelaient pas une époque qui est passée pour ne plus revenir. Moimême, en me réveillant, j'ai failli céder à cette impression.

Je ne te voyais pas; mais tu me touchais, c'était toi, bien toi, et j"ai oublié l'autre pensée comme une chose étrangère à ma vie. Il y a parmi les créatures de Dieu beaucoup d'êtres qui sentent et qui ne voient pas. Nous ne plaignons cependant pas leur malheur, parce que nous regardons cela comme naturel à leur espèce ; mais un être privé de l'avantage de voir, qui verrait cependant par les yeux d'un être semblable à lui, d'un être qui l'aime et qui en a soin.

THÉRÈSE ALBERT l8l

nous jugerions qu'il est infiniment favorisé sur la terre.

Qu'importe, en effet, que je ne voie pas, si toi, qui est la forte et la grande moitié de mon existence, tu vois pour nous conduire et pour nous faire vivre tous deux?

Je m'apercevais à cette exaltation de sentiment et de langage, qu'elle était animée par la fièvre. J'imprimai mes lèvres sur ses doigts pour lui témoigner que je prenais plaisir à l'entendre, et que ce qu'elle disait était dans un parfait accord avec mes pensées.

— C'est un étrange commerce que l'amour, continuat-elle, un commerce où celui qui donne le plus est toujours le plus favorisé, et admire

162 THERESli AUBERT

les grâces que la fortune t'a faites ! Tu seras tout entre nous deux, et moi, je ne serai rien ! rien absolument !

— Tu te trompes, lui dis- je, en affectant d'entrer pour lui plaire dans les rêves de son imagination, car tu seras toujours la pensée qui nous animera tous deux, et moi je ne serai que le corps qui lui obéit.

Cette idée lui sourit beaucoup.

— Voilà, dit-elle, qui est digne de ton cœur. Il y aura une âme et un corps; mais l'âme, ce sera encore toi, car je sens que toute la mienne est passée en toi, et que hors

do toi je n'en ai plus

Dieu me le pardonne, mon

ami ! mais il n'y a que lui qui puisse nous redonner l'un à l'autre comme nous étions.

Il parait qu'ici c'était fini, et qu'il nous gardait, comme tu disais hier, pour la vie de l'avenir. J'ai fait là-dessus un rêve étrange cette nuit.

Elle remarqua que j'écoutais : elle rit.

— Tu n'as pas beaucoup de confiance aux rêves, n'estce pas?

Je pressai encore ses doigts qui étaient croisés dans les miens.

— Imagine-toi, reprit-elle, que je me suis retrouvée telle que j'étais quand tu m'as vue pour la première fois. J'étais conviée à un beau festin avec Henriette (je ne lui avais

184 THÉRÈSE AUIîUKT

point parlé d'Henriette), et avec nous il y avait deux officiers. Je me figure que c'était un repas de noces. L'un des officiers, c'était toi. Je regar-

dais avec étonnenient comme ta physionomie s'était animée d'une expression martiale terrible, sans perdre cette expression de douceur pour laquelle je t'ai aimé, car tu avais touiours la tendresse de ton re-

THERESE ALBERT Iby

gard. la timidité de ton sourire, et je me réjouissais d'avoir touché un cœur si modeste et si fier. L'autre officier ce devait être Mondyon.

Je le voyais à peu près comme tu me l'as dépeint, gai, mutin, boudeur, emporté, mais digne un peu d'être aimé de mon Adolphe. îsous étions d'une joie folle comme de pauvres jeunes gens qui se croient heureux, et qui croient que le bonheur est une chose durable. Tout à coup je relevai les yeux vers Henriette, parce qu'elle chantait. Je fus surprise et épouvantée : elle était si pâle, si malade, si tristement vêtue. Oh ! si tu l'avais vue comme cela I Saisie de douleur, ie me retournai

lh)8 THÉRÈSE AUBERT

vers vous; Mondyon et toi, vous aviez les yeux fixes, immobiles, éteints. Vous ressembliez à ces images moulées de plâtre ou de cire, auxquelles il ne manque pour faire illusion que le mouvement de la vie . Vous ne viviez pas, car tu ne me regardais point, ou tu n'eus pas l'air de me voir; et c'était une chose hideuse à considérer, parce que vos têtes ne paraissaient plus appartenir à votre corps, et qu'elles ne s'}- rattachaient que par je ne sais quelle ligne sanglante.

Après m'avoir dit cela, Thé- • rèse resta extrêmement abattue.

Je cherchais inutilement à dissiper les idées qui la tourmentaient, parce que j'en

THKRi:SF. AUBFRT 1S9

étais poursuivi moi-même, mais i'essa}ais de lui faire croire que j'étais tranquille, quoique ma voix fût altérée et tremblante.

Enfin le jour était venu; Thérèse avait demandé un confesseur. Qiielquc bruit que j'entendis au dehors m'apprit qu'il était arrivé. J'en avertis Thérèse, j'ouvris, et je me plaçai auprès de la porte; le prêtre passa devant moi sans me regarder. C'était un homme d'une petite taille et d'une physionomie commune, qui avait tout au plus trentesix ans : Je passai le seuil de la chambre, et je m'arrêtai au dehors ; il ne me parvenait de l'intérieur qu'un murmure sourd et confus. Je défail-

190 THERESHAUBKKT

lais; je suivis de la main le montant de la porte contre lequel j'étais appuyé, et quand je fus à genoux, je m'y retins fortement en y collant mon visage et en enfonçant mes doigts dans les inégalités des moulures.

Je ne pus me lever que lorsque le prêtre sortit; il essuyait une larme . Après avoir fait quelques pas, il s'arrêta tout à coup et nomma Antoinette; je me présentai.

— Mademoiselle vous demande, dit il en me regardant fixement d'un air d'abord triste et austère, mais qui s'éclaircit peu à peu.

Ensuite il se rapprocha vivement de moi. pressa ma

THKRi;SE AUBERT I9I

main entre ses mains, et me donna sa bûnédiction.

Tout le monde le regardait avec étonnement, car j'étais seul à le comprendre. Je crus deviner que la bénédiction et le serrement de main de ce saint prêtre n'étaient qu'un ajournement à quelque prochain rendez-vous, dans un monde où nous étions attendus. Cette pensée me donna un peu de force, parce que les apparences de la mort s'embellissaient pour moi de tout ce qae j'avais perdu, de tout ce qui me restait à perdre dans la vie. J'entrai à pas posés dans la chambre de Thérèse; je croyais cependant la trouver éveillée, et je fus étonné de son immobilité. Un

petit mouvement de sa tête qui était relevée sur son oreiller, et qui était animée d'un coloris très vif, quoique les traces de sa maladie n'y parussent presque plus, me décida à m'approclier davantage.

Elle m'appela d'une voix basse; je me précipitai à genoux auprès d'elle, et je pris sa main qui tombait de son lit pour y appliquer mes lèvres. Elle était extraordinairement froide; inutilement j'essayais de la réchauffer de mon souffle ; l'ardeur même de ma bouche ne pouvait y rapppeler la vie . Thérèse m'appela encore en essayant d'élever la voix.

— Je suis là! m'écriai je, ne m'entends-tu pas!

Elle parut étonnée.

— Je t'entends bien, me répondit-elle, mais je ne te sens point.

Je me levai, je plaçai mon visage très près du sien, au point de l'effleurer de mon haleine.

— Comme cela, dit-elle, je suis plus sûre que tu es auprès de moi. Tu peux même m'embrasser une fois comme ta sœur et ton épouse. On me l'a permis tout à Theure, et on m'a dit que Dieu n'était point irrité contre nos amours depuis que tu es revenu.

Je l'embrassai.

— A la bonne heure ! reprit-elle, ceci n'est pas un péché ; cela ne fait pas le mal du baiser de l'églantine.

— O ma Thérèse, lui dis-jc, cette fois-là, c'est moi qui étais coupable !

— Garde-toi bien de le croire, interrompit-elle vivement, car il n'y a encore que moi qui ai racheté quelque chose.

Je m'aperçus que sa voix s'embarrassait, que sa poitrine se soulevait et s'abaissait plus fréquemment, que sa respiration devenait courte et douloureuse.

— Ne parle pas comme cela, repris-je, tu te fatigues et tu souffres. Je n'ai pas besoin d'entendre tes pensées. A mesure qu'elles se succèdent dans ton cœur, elles parviennent au mien.

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