CHARLES BAUDELAIRE
Thérése, beaucoup diront que tu n’existes pas. Mais je sais que tu existes, moi qui, depuis des années, t’épie et souvent t’arréte au passage, te démasque.
Adolescent, je me souviens d’avoir apercu, dans une salle étouffante d’assises, livrée aux avocats moins féroces que les dames empanachées, ta petite figure blanche et sans lévres.
Plus tard, dans un salon de campagne, tu m’apparus sous les traits d’une jeune femme hagarde qu ’irritaient les soins de ses vieilles parentes, d’un époux naif: « Mais qu’a-t-elle donc ? disaient-ils. Pourtant nous la comblons de tout. »
Depuis lors, que de fois ai-je admiré, sur ton front vaste et beau, ta main un peu trop grande ! Que de fois, a travers les barreaux vivants d’une famille, t’ai-je vue tourner en rond, a pas de louve ; et de ton wil méchant et triste, tu me dévisageais:
Beaucoup s’étonneront que j’aie pu imaginer une créature plus odieuse encore que tous mes autres héros. Saurai-je jamais rien dire des étres ruisselants de vertu et qui ont le ceur sur la main ? Les « ceurs sur la main » n’ont pas d’histoire ; mais je connais celle des ceurs enfouis et tout mélés a un corps de boue.
J’aurais voulu que la douleur, Thérése, te livre a Dieu ; et j'ai longtemps désiré que tu fusses digne du nom de
sainte Locuste. Mais plusieurs, qui pourtant croient a la chute et au rachat de nos Gmes tourmentées, eussent crié au sacrilége.
Du moins, sur ce trottoir ou je t’abandonne, j’ai l’espérance que tu n’es pas seule.
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L’avocat ouvrit une porte. Thérése Desqueyroux, dans ce couloir dérobé du Palais de justice’, sentit sur sa face la brume et, profondément, l’aspira. Elle avait peur d tre attendue, hésitait a sortir. Un homme, dont le col était relevé, se détacha d’un platane ; elle reconnut son pere. L’avocat cria: « Non-lieu » et, se retournant vers Théreése :
« Vous pouvez sortir : il n’y a personne. »
Elle descendit des marches mouillées. Oui, la petite place semblait déserte. Son pére ne |’embrassa pas, ne lui donna pas méme un regard ; il interrogeait l’avocat Duros qui répondait 4 mi-voix, comme s’ils eussent été épiés! Elle entendait confusément leurs propos :
« Je recevrai demain Il’avis officiel du non-lieu.
—Ii ne peut plus y avoir de surprise ?
— Non: les carottes sont cuites, comme on dit.
— Apres la déposition de mon gendre, c’était couru.
— Couru... couru... On ne sait jamais.
1. I s’agit du Palais de justice de Bazas, le B. de la p. 40, dont Jéz6me Larroque est le maire et le conseiller général. On sait que Mime Canaby avait comparu devant la cour d’assises de Bordeaux.
— Du moment que, de son propre aveu, 1] ne comptait jamais les gouttes...
— Vous savez, Larroque, dans ces sortes d’ affaires, le témoignage de la victime... »
La voix de Thérése s’éleva :
« I] n’y a pas eu de victime.
—Jai voulu dire: victime de son imprudence, madame. »
Les deux hommes, un instant, observérent la jeune femme immobile, serrée dans son manteau, et ce bléme visage qui n’exprimait rien. Elle demanda ov était la voiture ; son pére |’avait fait. attendre sur la route de Budos, en dehors de la ville, pour ne pas attirer |’attention.
Ils traversérent la place : des feuilles de platane étaient collées aux bancs trempés de pluie. Heureusement, les jours avaient bien diminué. D’ailleurs, pour rejoindre la route de Budos, on peut suivre les rues les plus désertes de la sous-préfecture. Thérése marchait entre les deux hommes qu’elle dominait du front et qui de nouveau discutaient comme si elle n’efit pas été présente ; mais, génés par ce corps de femme qui les séparait, ils le poussaient du coude. Alors elle demeura un peu en arriére, déganta sa main gauche pour arracher de la mousse aux vieilles pierres qu’elle longeait. Parfois un ouvrier a bicyclette la dépassait, ou une carriole ; la boue jaillie l’obligeait 4 se tapir contre le mur. Mais le crépuscule recouvrait Thérése, empéchait que les hommes la reconnussent. L’odeur de fournil et de brouillard n’était plus seulement pour elle |’odeur du soir dans une petite ville : elle y retrouvait le parfum de la vie qui lui était rendue enfin ; elle fermait les yeux au souffle de la terre endormie, herbeuse et mouillée ; s’efforcait de ne pas entendre
Thérése Desqueyroux 2a
les propos du petit homme aux courtes jambes arquées qui, pas une fois, ne se retourna vers sa fille ; elle aurait pu choir au bord de ce chemin : ni lui, ni Duros ne s’en fussent apercus. Ils n’avaient plus peur d’élever la voix.
« La déposition de M. Desqueyroux était excellente, oui. Mais il y avait cette ordonnance: en somme, il s’agissait d’un faux... Et c’était le docteur Pédemay qui avait porté plainte...
—Il a retiré sa plainte...
— Tout de méme, |’explication qu’elle a donnée : cet inconnu qui lui remet une ordonnance... »
Thérése, moins par lassitude que pour échapper a ces paroles dont on |’étourdissait depuis des semaines, ralen- tit en vain sa marche ; impossible de ne pas entendre le fausset de son pére :
« Je le lui ai assez dit: “Mais, ik abla trouve autre chose... trouve autre chose...
Il le lui avait assez dit, en effet, et pouvait se rendre justice. Pourquoi s’agite-t-il encore ? Ce qu’il appelle Vhonneur du nom est sauf ; d’ici les élections sénatoriales, nul ne se souviendra plus de cette histoire. Ainsi songe Thérése qui voudrait bien ne pas rejoindre les deux hommes ; mais dans le feu de la discussion, ils s’arrétent au milieu de la route et gesticulent.
« Croyez-moi, Larroque, faites front ; prenez |’ offensive dans Le Semeur’ de dimanche ; préférez- -vous que
2. Le Semeur a vraisemblablement pour correspondant réel : Le Glaneur, hebdomadaire fort lu dans le Bazadais, organe des républicains modérés, dont le propriétaire et le rédacteur en chef était, au début du siécle, le député Emile Constant. Voir |’ étude de Jean- Claude Drouin : « Aspects sociaux et politiques du Bazadais, vers 1900 », in Cahiers de Malagar, I, été 1987, pp. 67-84.
je m’en charge ? II faudrait un titre comme La Rumeur infame...
—Non, mon vieux; non, non: que répondre, d’ailleurs ? C’est trop évident que l’instruction a été baclée’; on n’a pas méme eu recours aux experts en écriture ; le silence, |’ étouffement, je ne connais que ¢a. J agirai, j’y mettrai le prix ; mais, pour la famille, il faut recouvrir tout ¢a... il faut recouvrir... »
Thérése n’entendit pas la réponse de Duros, car ils avaient allongé le pas. Elle aspira de nouveau la nuit pluvieuse, comme un étre menacé d’étouffement ; et soudain s’éveilla en elle le visage inconnu de Julie Bellade, sa grand-mére maternelle. — inconnu : on efit cherché vainement chez les Larroque ou chez les Desqueyroux un portrait, un daguerréotype, une photographie de cette femme dont nul ne savait rien, sinon qu’elle était partie un jour. Thérése imagine qu’elle aurait pu étre ainsi effacée, anéantie, et que plus tard il n’efit méme pas été permis a sa fille, 4 sa petite Marie, de retrouver dans un album la figure de celle qui l’a mise au monde. Marie, a cette heure, déja s’endort dans une chambre d’ Argelouse ot Thérése arrivera tard, ce soir; alors la jeune femme entendra, dans les ténébres,- ce sommeil d’enfant ; elle se penchera, et ses lévres chercheront comme de |’eau, cette vie endormie.
Au bord du fossé, les lanternes d’une caléche, dont la capote était baissée, éclairaient deux croupes maigres de chevaux. Au-dela, se dressait 4 gauche et a droite de la route, une muraille sombre de forét. D’un talus a I’ autre, les cimes des premiers pins se rejoignaient et, sous cet arc, s’enfongait la route mystérieuse. Le ciel, au-dessus d’elle, se frayait un lit encombré de branches. Le cocher contemplait Thérése avec une attention goulue. Comme
Thérése Desqueyroux Ge 47
elle lui demandait s’ils arriveraient assez t6t pour le dernier train, ala gare du Nizan, il la rassura : tout de méme, mieux valait ne pas s’attarder. i
« C’est la derniére fois que je vous donne cette corvée, Gardére.
— Madame n’a plus a faire ici ? »
Elle secoua la téte et |’ homme la dévorait toujours des yeux. Devrait-elle, toute sa vie, étre ainsi dévisagée ?
« Alors, tu es contente ? »
Son pére semblait enfin s’apercevoir qu’elle était 1a. Thérése, d’un bref regard, scruta ce visage sali de bile, ces joues hérissées de durs poils d’un blanc jaune que les lanternes éclairaient vivement. Elle dit 4 voix basse : «Jai tant souffert... je suis rompue...» puis s’interrompit : 4 quoi bon parler ? II ne l’écoute pas ; ne la voit plus. Que lui importe ce que Thérése éprouve ? Cela seul compte : son ascension vers le Sénat interrompue, compromise a cause de cette fille (toutes des hystériques quand elles ne sont pas idiotes). Heureusement, elle ne s’appelle plus Larroque ; c’est une Desqueyroux. La cour d’assises évitée, il respire. Comment empécher les adversaires d’entretenir la plaie ? Dés demain, il ira voir le préfet. Dieu merci, on tient le directeur de La Lande conservatrice? : cette histoire de petites filles... Il prit le bras de Thérése :
« Monte vite ; il est temps. »
Alors l’avocat, perfidement peut-étre — ou pour que Thérése ne s’éloignat pas, sans qu’il lui efit adressé une parole, demanda si elle rejoignait dés ce soir M. Bernard Desqueyroux. Comme elle répondait : « Mais bien sar,
3. La Lande conservatrice : sans doute s’agit-il du Conservateur Bazadais, journal du parti royaliste, selon Jean-Claude Drouin.
mon mari m’attend... » elle se représenta pour la premiére fois, depuis qu’elle avait quitté le juge, qu’en effet, dans quelques heures, elle passerait le seuil de la chambre ot son mari était étendu, un peu malade encore, et qu’une indéfinie suite de jours, de nuits, s’ouvrait, au long desquels il faudrait vivre tout contre cet homme. Etablie chez son pére, aux portes de la petite ville, depuis l’ouverture de |’instruction, sans doute avait-elle souvent fait ce méme voyage qu’elle entreprenait ce soir ; mais elle n’avait alors aucune autre préoccupation que de renseigner exactement son mari; elle écoutait, avant de. monter en voiture, les derniers conseils de Duros touchant les réponses que devait faire M. Desqueyroux lorsqu’il serait de nouveau interrogé ; — aucune angoisse chez Thérése, en ce temps-la, aucune géne a |’idée de se retrouver face a face avec cet homme malade : il s’agissait alors entre eux non de ce qui s’était passé réellement, mais de ce qu’il importait de dire ou de ne pas dire. Jamais les deux époux ne furent mieux unis que par cette défense ; unis dans une seule chair — la chair de leur petite fille Marie. Ils recomposaient, a l usage du juge, une histoire simple, fortement liée et qui pat satisfaire ce logicien. Thérése, a cette Epoque, montait dans la méme caléche qui |’ attend, ce soir ; — mais avec quelle impatience d’achever ce voyage nocturne dont elle souhaite 4 présent de ne pas voir la fin ! Elle se souvient qu’a peine en voiture, elle efit voulu étre déja dans cette chambre d’ Argelouse’, et se remémorait les renseignements qu’attendait Bernard Desqueyroux (qu’il ne craigne pas d’affirmer qu’elle lui avait parlé un
4. Argelouse a pour correspondant réel Jouanhaut, hameau du canton de Sore.
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soir de cette ordonnance dont un homme inconnu I’ avait suppliée de se charger, sous prétexte qu’il n’osait plus paraitre chez le pharmacien 4 qui il devait de |’ argent... Mais Duros n’était pas d’avis que Bernard allat jusqu’a prétendre qu’il se souvenait d’ avoir reproché a sa femme une telle imprudence...)
Le cauchemar dissipé, de quoi parleront-ils ce soir, Bernard et Thérése ? Elle voit en esprit la maison perdue ou il l’attend ; elle imagine le lit au centre de cette chambre carrelée, la lampe basse sur la table parmi des journaux et des fioles... Les chiens de garde que la voiture a réveillés aboient encore, puis se taisent ; et de nouveau régnera ce silence solennel, comme durant les nuits ot elle contemplait Bernard en proie a d’atroces vomissements. Thérése s’efforce d’imaginer le premier regard qu’ils échangeront tout a l’heure ; puis cette nuit, et le lendemain, le jour qui suivra, les semaines, dans cette maison d’Argelouse ot ils n’auront plus a construire ensemble une version avouable du drame qu’ils ont vécu. Rien ne sera plus entre eux que ce qui fut réellement... ce qui fut réellement... Prise de panique, Thérése balbutie, tournée vers l’avocat (mais c’est au vieux qu’elle s’adresse) :
« Je compte demeurer quelques jours auprés de M. Desqueyroux. Puis, si le mieux s’accentue, je reviendrai chez mon pére.
— Ah ! ¢a non, non, non, ma petite ! »
Et comme Gardére sur son siége s’agitait, M. Larroque reprit a voix plus basse :
« Tu deviens tout a fait folle ? Quitter ton mari en ce moment ? I faut que vous soyez comme les deux doigts
de la main... comme les deux doigts de la main, entendstu ? jusqu’a la mott...
— Tu as raison, pére ; oti avais-je la téte ? Alors c’est toi qui viendras a Argelouse ?
— Mais, Thérése, je vous attendrai chez moi les jeudis de foire, comme d’habitude. Vous viendrez comme vous étes toujours venus ! »
C’ était incroyable qu’elle ne comprit pas que la moindre dérogation aux usages serait leur mort. C’était bien entendu ? Il pouvait compter sur Thérése ? Elle avait causé a la famille assez de mal...
« Tu feras tout ce que ton mari t’ordonnera de faire. Je ne peux pas mieux dire. »
Et il la poussa dans la voiture.
Thérése vit se tendre vers elle la main de |’avocat, ses durs ongles noirs : « Tout est bien qui finit bien », dit-il, et c’était du fond du cceur ; si l’affaire avait suivi son cours, il n’en aurait guére eu le bénéfice ; la famille efit fait appel 4 maitre Peyrecave, du barreau bordelais>. Oui, tout était bien...
5. Maitre Peyrecave, fut le défenseur de Mme Canaby. Jean Lacouture rappelle que sa voix de bronze était célébre. I] « ne s’arrétait de plaider que quand il voyait sangloter les gendarmes » (Fran- ¢ois Mauriac, Paris, Seuil, 1980, p. 209). 3
Cette odeur de cuir moisi des anciennes voitures, Thérése |’aime... Elle se console d’avoir oublié ses cigaret- ° tes, détestant de fumer dans le noir. Les lanternes éclairent les talus, une frange de fougéres, la base des pins géeants. Les piles de cailloux détruisent l’ombre de y , l’équipage. Parfois passe une charrette et les mules— d’elles-mémes prennent la droite sans que bouge le muletier endormi. [1 semble 4 Thérése qu’ elle n’ atteindra jamais Argelouse ; elle espere. ne V’atteindre jamais ; plus d’une heure de voiture jusqu’a la gare du Nizan ; puis ce petit train qui s’arréte indéfiniment a a chaque gare. De Saint-Clair® méme oi elle descendra jusqu’a Argelouse, dix kilométres a parcourir en carriole (telle — est la route qu’ aucune auto n’oserait s’y engager la nuit). Le destin, a toutes les étapes peut encore surgir, la délivrer ; Thérése céde 4 cette imagination qui l’eiit possédée, la veille du jugement, si l’inculpation avait été maintenue: |’attente ‘du tremblement de terre. Elle enléve son chapeau, appuie contre le cuir odorant sa petite téte bléme et ballottée, livre son corps aux cahots.
6. Saint-Clair, toponyme fictif, a pour correspondant réel le bourg de Saint-Symphorien.
Elle avait vécu, jusqu’a ce soir, d’étre traquée ; maintenant que la voila sauve, elle mesure son épuisement. Joues creuses, pommettes, lévres aspirées, et ce large front, magnifique, composent une figure de condamnée — oui, bien que les hommes ne l’aient pas reconnue coupable — condamnée 4 la solitude éternelle. Son charme, que le monde naguére disait irrésistible, tous ces étres le possédent dont le visage trahirait un tourment secret, l’€lancement d’une plaie intérieure, s’ils ne s’épuisaient a donner le change. Au fond de cette caléche cahotante, sur cette route frayée dans |’épaisseur obscure des pins, une jeune femme démasquée caresse doucement avec la main droite sa face de brilée vive. Quelles seront les premiéres paroles de Bernard dont le faux. témoignage l’a sauvée? Sans doute ne posera-t-il aucune question, ce soir... mais demain ? Thérése ferme les yeux, les rouvre et, comme les chevaux vont au pas, s’efforce de reconnaitre cette montée. Ah ! ne rien prévoir. Ce sera peut-étre plus simple qu’ elle n’imagine. Ne rien prévoir. Dormir... Pourquoi n’est-elle plus dans la caléche ? Cet homme derriére un tapis vert: le juge d’instruction... encore lui... I] sait bien pourtant que laffaire est arrangée. Sa téte remue de gauche 4 droite : l’ordonnance de non-lieu ne peut étre rendue, il y a un fait nouveau. Un fait nouveau ? Thérése se détourne pour que l’ennemi ne voie pas sa figure décomposée. « Rappelez vos souvenirs, madame. Dans la poche intérieure de cette vieille pélerine — celle dont vous n’usez plus qu’en octobre, pour la chasse 4 la palombe —, n’avez-vous rien oublié, rien dissimulé ? » Impossible de protester ; elle étouffe. Sans perdre son gibier des yeux, le juge dépose sur la table un paquet minuscule, cacheté de rouge. Thérése pourrait réciter la formule ins-
crite sur l’enveloppe et que l’>homme déchiffre d’une voix coupante :
Chloroforme : 30 grammes
Aconitine granules : n° 20
Digitaline sol. : 20 grammes
Le juge éclate de rire... Le frein grince contre la roue. Thérése s’éveille; sa poitrine dilatée s’emplit de brouillard (ce doit étre la descente du ruisseau blanc). Ainsi révait-elle, adolescente, qu’une erreur 1’ obligeait a subir de nouveau les épreuves du brevet simple. Elle gotite, ce soir, la méme allégeance qu’a ses réveils d’alors : 4 peine un peu de trouble parce que le non-lieu n’était pas encore officiel : « Mais tu sais bien qu’il doit étre d’abord notifié a |’avocat... »
Libre... que souhaiter de plus ? Ce ne lui serait qu’un jeu de rendre possible sa vie auprés de Bernard. Se livrer a lui jusqu’au fond, ne rien laisser dans |’ombre : voila le salut. Que tout ce qui était caché, apparaisse dans la lumiére, et dés ce soir. Cette résolution comble Thérése de joie. Avant d’atteindre Argelouse, elle aura le temps de « préparer sa confession », selon le mot que sa dévote ‘amie-Anne de la Trave répétait chaque samedi de leurs vacances heureuses. Petite sceur Anne, chére innocente, quelle place vous occupez dans cette histoire ! Les étres les plus purs ignorent a quoi ils sont mélés chaque jour, chaque nuit, et ce qui germe d’empoisonné sous leurs pas d’enfants.
Certes elle avait raison, cette petite fille, lorsqu’elle répétait 4 Thérése, lycéenne raisonneuse et moqueuse : « Tu ne peux imaginer cette délivrance aprés |’aveu, aprés le pardon — lorsque, la place nette, on peut recom-
mencer sa vie sur nouveaux frais. » Il suffisait a Thérése d’avoir résolu de tout dire pour déja connaitre, en effet, une sorte de desserrement délicieux : « Bernard saura tout ; je lui dirai... »
Que lui dirait-elle ? Par quel aveu commencer ? Des paroles suffisent-elles 4 contenir cet enchainement confus de désirs, de résolutions, d’actes imprévisibles ? Comment font-ils, tous ceux qui connaissent leurs crimes ?... « Moi, je ne connais pas mes crimes. Je n’ai pas voulu celui dont on me’charge. Je ne sais pas ce que j’ai voulu. Je n’ai jamais su vers quoi tendait cette puissance forcenée en moi et hors de moi : ce qu’elle détrui- Sait sur Sa route, j’en étais moi-méme terrifiée... »
Une fumeuse.lampe a pétrole éclairait le mur crépi de la gare du Nizan et une carriole arrétée. (Que les tenébres se reforment vite a |’entour !) D’un train garé venaient des mugissements, des bélements tristes. Gardére prit le sac de Thérése, et de nouveau, il la dévorait des yeux. Sa femme avait di lui recommander: « Tu regarderas bien comment elle est, quelle téte elle fait... » Pour le cocher de M. Larroque, Thérése d’instinct retrouvait ce sourire qui faisait dire aux gens : « On ne se demande pas si elle est jolie ou laide, on subit son charme... » Elle le pria d’aller prendre sa place au guichet, car elle craignait de traverser la salle d’attente ot deux métayéres assises, un panier sur les genoux et branlant la téte, tricotaient.
Quand il rapporta le billet, elle lui dit de garder la monnaie. II] toucha de la main sa casquette puis, les rénes rassembl€es, se retourna une derniére fois pour dévisager la fille de son maitre.
Le train n était pas formé encore. Nagueére, a |’ époque des grandes vacances ou de la rentrée des classes, Thérése Larroque et Anne de la Trave se faisaient une joie de cette halte 4 la gare du Nizan. Elles mangeaient a Pauberge un ceuf frit sur du jambon puis allaient, se tenant par la taille, sur cette route si ténébreuse ce soir ;
mais Thérése ne la voit, en ces années finies, que blanche de lune. Alors elles riaient de leurs longues ombres confondues. Sans doute parlaient-elles de leurs maitresses, de leurs compagnes, — l’une défendant son couvent, autre son lycée. « Anne... » Thérése prononce son nom a haute voix dans le noir. C’était d’elle qu’il faudrait d’abord entretenir Bernard... Le plus précis. des hommes, ce Bernard : il classe tous les sentiments, les isole, ignore entre eux ce lacis de défilés, de passages. Comment Pintroduire dans ces régions indéterminées ou Thérése a vécu, a souffert ? Il le faut pourtant. Aucun autre geste possible, tout 4 |’heure, en pénétrant dans la chambre, que de s’asseoir au bord du lit et d’entrainer Bernard d’étape en étape jusqu’au point ou il arrétera Thérése : « Je comprends maintenant ; léve-toi ; sois pardonnée. » Elle traversa a tatons le jardin du chef de gare, sentit des chrysanthémes sans les voir. Personne dans le compartiment de premiére, ot d’ailleurs le lumignon n’eit pas suffi a éclairer son visage. Impossible de lire : mais quel récit n’efit paru fade a Thérése, au prix de sa vie terrible ? Peut-étre mourrait-elle de honte, d’angoisse, de remords, de fatigue, — mais elle ne mourrait pas d’ennui.
Elle se rencogna, ferma les yeux. Etait-il vraisemblable qu’une femme de son intelligence n’ arrivat pas a rendre ce drame intelligible ? Oui, sa confession finie, Bernard la reléverait : « Va en paix, Thérése, ne t’inquiéte
plus. Dans cette maison d’Argelouse, nous attendrons ensemble la-mort, sans que nous puissent jamais séparer les choses accomplies. J’ai soif. Descends toi-méme a la cuisine. Prépare un verre d’ orangeade. Je le boirai d’un trait, méme s’il est trouble. Qu’importe que le gofit me rappelle celui qu’ avait autrefois mon chocolat du matin ? Tu te souviens, ma bien-aimée, de ces vomissements ? Ta chére main soutenait ma téte ; tu ne détournais pas les yeux de ce liquide verdatre ; mes syncopes ne teffrayaient pas. Pourtant, comme tu devins pale cette nuit ol je m’apercus que mes jambes étaient inertes; insensibles. Je grelottais, tu te souviens ? Et cet imbécile de docteur Pédemay stupéfait que ma température fit si basse et mon pouls si agité... »
« Ah ! songe Thérése, il n’aura pas compris. Il faudra tout reprendre depuis le commencement... » Ot est le commencement de nos actes.? Notre destin, quand nous voulons I’isoler, ressemble a ces plantes qu’il est impossible d’arracher avec toutes leurs racines. Thérése » remontera-t-elle jusqu’a son enfance ? Mais l’enfance est elle-méme une fin, un aboutissement.
L’enfance de Thérése: de la neige a la source du fleuve le plus sali. Au lycée, elle avait paru vivre indifférente et comme absente des menues tragédies qui déchiraient ses compagnes. Les maitresses souvent leur proposaient l’exemple de Thérése Larroque : « Thérése ne demande point d’autre récompense que cette joie de réaliser en elle un type d’humanité supérieure. Sa conscience est son unique et suffisante lumiére. L’orgueil d’appartenir a |’élite humaine la soutient mieux que ne ferait la crainte du chatiment... » Ainsi s’exprimait une de ses maitresses. Thérése s’interroge: « Etais-je si
Thérése Desqueyroux ay
heureuse.? Etais-je si candide ? Tout ce qui précéde mon ‘Mariage prend dans mon souvenir cet aspect de pureté ; contraste, sans doute, avec cette ineffacable salissure des noces. Le lycée, au-dela de mon temps d’épouse et de mére, m’apparait comme un paradis. Alors je n’en avais | pas conscience. Comment aurais-je pu savoir-que dans ‘ces années d’avant la vie, je vivais ma vraie vie ? Pure, je l’étais : un ange, oui ! Mais un ange plein de passions. Quoi que prétendissent mes miaitresses, je souffrais, je faisais souffrir. Je jouissais du mal que je causais et de ~celurqui-mevenait de mes amies; pure souffrance qu’aucun remords n’altérait : douleurs et joies naissaient des plus innocents plaisirs. »
La récompense de Thérése, c’était, a la saison brilante, de ne pas se juger indigne d’Anne qu’elle rejoignait sous les chénes d’Argelouse. I] fallait qu’elle pit dire 4 |’enfant élevée au Sacré-Cceur : « Pour étre aussi pure que tu l’es, je n’ai pas besoin de tous ces rubans ni de toutes ces rengaines... » Encore la pureté d’Anne de la Trave était-elle faite surtout d’ignorance. Les dames du Sacré-Cceur interposaient mille voiles entre le réel et leurs petites filles. Thérése les méprisait de confondre vertu et ignorance : « Toi, chérie, tu ne connais pas la vie... », répétait-elle en ces lointains étés d’ Argelouse. “Ces beaux étés... Thérése, dans le petit train qui démarre enfin, s’avoue que c’est vers eux qu’il faut que sa pensée remonte, si elle veut voir clair. Incroyable vérité que dans ces aubes toutes pures de nos vies, les pires orages étaient déja suspendus. Matinées trop bleues : mauvais signe pour le temps de |’aprés-midi et du soir. Elles annoncent les parterres saccagés, les branches rompues et toute cette boue. Thérése n’a pas réfléchi, n’a rien prémédité 4 aucun moment de sa vie ; nul tournant brusque :
elle a descendu une pente insensible, lentement d’abord puis plus vite. La femme perdue de ce soir, c’est bien le jeune étre radieux qu’elle fut durant les étés de cet Argelouse ot voici qu’elle retourne furtive et protégée par la nuit.
Quelle fatigue ! A quoi bon découvrir les ressorts secrets de ce qui est accompli ? La jeune femme, 4 travers les vitres, ne distingue rien hors le reflet de sa figure morte. Le rythme du petit train se rompt ; la locomotive siffle longuement, approche avec prudence d’une gare. Un falot balancé par un bras, des appels en patois, les cris aigus des porcelets débarqués : Uzeste déja. Une station encore, et ce sera Saint-Clair d’ou il faudra accomplir en carriole la derniére étape vers Argelouse. Qu’il reste peu de temps a Thérése pour préparer sa défense !
- Argelouse est réellement une extrémité de la terre ; un de ces lieux au-dela desquels il est impossible d’ avancer, ce qu’on appelle ici un quartier’ : quelques métairies, sans église ni mairie, ni cimetiére, disséminées autour d’un champ de seigle, a dix kilometres du bourg de Saint-Clair, auquel les relie une seule route défoncée. Ce chemin plein d’orniéres et de trous se mue, au-dela d’ Argelouse, en sentiers sablonneux ; et jusqu’a |’Océan
iln’y a plus rien que quatre-vingts kilométres de maré-
cages, de lagunes, de pins gréles, de landes oi, 4a la fin de l’hiver, les brebis ont la couleur de la cendre. Les meilleures familles de Saint-Clair sont issues de ce quartier perdu. Vers le milieu du dernier siécle, alors que la résine et le bois commencérent d’ajouter aux maigres ressources qu’ils tiraient de leurs troupeaux, les grandspéres de ceux qui vivent aujourd’ hui s’établirent a Saint-. Clair, et leurs logis d’/Argelouse devinrent des métairies. Les poutres sculptées de |’auvent, parfois une cheminée en marbre témoignent de leur ancienne dignité. Elles se
7. Quartier : Mauriac souligne |’acception locale, landaise du mot. Comprenons qu’ Argelouse est un hameau de Saint-Clair.
tassent un peu plus chaque année et la grande aile fatiguée d’un de leurs toits touche presque la terre.
Deux de ces vieilles demeures pourtant sont encore des maisons de maitres. Les Larroque et les Desqueyroux ont laissé leurs logis d’Argelouse tels qu’ils les recurent des ascendants. Jér6me Larroque, maire et conseiller général de B. et qui avait aux portes de cette souspréfecture sa résidence principale, ne voulut jamais rien changer 4 ce domaine d’Argelouse qui lui venait de sa femme (morte en couches alors que Thérése était encore au berceau) et ot il ne s’étonnait pas que la jeune fille’ efit le gofit de passer les vacances. Elle s’y installait dés juillet, sous la garde d’une sceur ainée de son pére, tante Clara, vieille fille sourde qui aimait aussi cette solitude, parce qu’elle n’y voyait pas, disait-elle, les lévres des autres remuer et qu’elle savait qu’on n’y pouvait rien entendre que le vent dans les pins. M. Larroque se félicitait de ce qu’ Argelouse, qui le débarrassait de sa fille, la rapprochait de ce Bernard Desqueyroux qu’ elle devait épouser, un jour, selon le voeu des deux familles, et bien que leur accord n’efit pas un caractére officiel.
Bernard Desqueyroux avait hérité de son pére, a Argelouse, une maison voisine de celle des Larroque ; on ne l’y voyait jamais avant l’ouverture de la chasse et il n’y couchait qu’en octobre, ayant installé non loin sa palombiére®. L’hiver, ce garcon raisonnable suivait a Paris des cours de droit ; ]’été, il ne donnait que peu de jours a sa famille : Victor de la Trave l’exaspérait, que sa mére,
8. C’est Mauriac qui, selon les lexicographes, fait entrer palombiére dans la langue littéraire, et dans les dictionnaires avec la datation de 1927. Littré ne connaissait que palomieére. Il s’agit ici d’une sorte de cabane aménagée pour chasser a |’ affit les palombes. Voir p. 44 et p. 116 (pour le terme gascon).
veuve, avait épousé « sans le sou » et dont les grandes dépenses étaient la fable de Saint-Clair. Sa demi-sceur Anne lui paraissait trop jeune alors pour qu’il pat lui accorder quelque attention. Songeait-il beaucoup plus a Thérése ? Tout le pays les mariait parce que leurs pro- - priétés semblaient faites pour se confondre et le sage garcon était, sur ce point, d’accord avec tout le pays. Mais il ne laissait rien au hasard et mettait son orgueil dans la bonne organisation de la vie : « On n’est jamais malheureux que par sa faute...», répétait ce jeune homme un peu trop gras. Jusqu’a son mariage, il fit une part égale au travail et au plaisir ; s’il ne dédaignait ni la nourriture, ni |’ alcool, ni surtout la chasse, il travaillait d’ « arrache-pied », selon l’expression de sa mére. Car un mari doit étre plus instruit que sa femme ;.et déja Pintelligence de Thérése était fameuse ; un esprit fort, sans doute... mais Bernard savait 4 quelles raisons céde une femme ; et puis, ce n’était pas mauvais, lui répétait sa mére : « d’avoir un pied dans les deux camps » ; le pére Larroque pourrait le servir. A vingt-six ans, Bernard Desqueyroux, aprés quelques voyages « fortement potassés d’avance » en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas, épouserait la fille la plus riche et la plus intelligente de la lande, peut-étre pas la plus jolie, « mais on ne se demande pas si elle est jolie ou laide, on subit son charme ».
Thérése sourit 4 cette caricature de Bernard qu’elle dessine en esprit : « Au vrai, il était plus fin que la plupart des garcons que j’eusse pu épouser. » Les femmes de la lande sont trés supérieures aux hommes qui, dés le collége, vivent entre eux et ne s’affinent guére ; la lande a gardé leur cceur; ils continuent d’y demeurer en esprit ; rien n’existe pour eux, que les plaisirs qu’elle
leur dispense ; ce serait la trahir, la quitter un peu plus que de perdre la ressemblance avec leurs métayers, de renoncer au patois, aux maniéres frustes et sauvages. Sous la dure écorce de Bernard n’y avait-il une espéce de bonté? Lorsqu’il était tout prés de mourir, les métayers disaient : « Aprés lui, il n’y aura plus de monsieur, ici.» Oui, de la bonté, et aussi une justesse d’esprit, une grande bonne foi ; il ne parle guére de ce qu’il ne connait pas ; il accepte ses limites. Adolescent, il n’était point si laid, cet Hippolyte mal léché — moins curieux des jeunes filles que du liévre qu’il forgait dans la lande...
Pourtant ce n’est pas lui que Thérése, les paupiéres baissées, la téte contre la vitre du wagon, voit surgir a bicyclette en ces matinées d’autrefois, sur la route de Saint-Clair 4 Argelouse, vers neuf heures, avant que la chaleur soit 4 son comble ; non pas le fiancé indifférent, mais Sa petite sceur Anne, le visage en feu, — et déja les cigales s’allumaient de pin en pin et sous le ciel commengait 4 ronfler la fournaise de la lande. Des millions de mouches s’élevaient des hautes brandes : « Remets ton manteau pour entrer au salon ; c’est une glaciére... » Et la tante Clara ajoutait : « Ma petite, vous aurez a boire quand vous ne serez plus en nage... » Anne criait a la sourde d’inutiles paroles de bienvenue : « Ne t’égosille pas, chérie, elle comprend tout au mouvement des lévres... » Mais la jeune fille articulait en vain chaque mot et déformait sa bouche minuscule : la tante répondait au hasard jusqu’a ce que les amies fussent obligées de fuir pour rire a |’aise.
Du fond d’un compartiment obscur, Thérése regarde ces jours purs de sa vie — purs mais éclairés d’un fréle
bonheur imprécis ; et cette trouble lueur de joie, elle ne Savait pas alors que ce devait étre son unique part en ce monde. Rien ne |’avertissait que tout son lot tenait dans un salon ténébreux, au centre de |’ été implacable, — sur ce canapé de reps rouge, auprés d’ Anne dont les genoux - rapprochés soutenaient un album de photographies. D’ ot lui venait ce bonheur ? Anne avait-elle un seul des
Thérése dévorait du méme appétit les romans de Paul de \ Kock, les Causeries du lundi, \ Histoire du Consulat?, tout ce qui traine dans les placards d’ une maison de campagne. Aucun goiit commun, hors celui d’étre ensemble durant ces aprés-midi ot le feu du ciel assi¢ge les hommes barricadés dans une demi-ténébre. Et Anne parfois se levait pour voir si la chaleur était tombée. Mais, les volets a peine entrouverts, la lumiére pareille a une gorgée de métal en fusion, soudain jaillie, semblait briler la natte, et il fallait de nouveau tout clore et se tapir. Méme au crépuscule, et lorsque déja le soleil ne rougissait plus que le bas des pins et que s’acharnait, tout prés du sol, une derniére cigale, la chaleur demeurait stagnante sous les chénes. Comme elles se fussent assises au bord d’un lac, les amies s’étendaient a l’orée du champ. Des nuées orageuses leur proposaient de glissantes images ; mais avant que Thérése ait eu le temps de distinguer la femme ailée qu’Anne voyait dans le ciel,
9. Paul de Kock (1794-1871), romancier fécond mais artiste médiocre, n’est pas passé a la posténté. Les Causeries du lundi reprennent les chroniques du critique Sainte-Beuve. Adolphe Thiers est l’auteur de l’Histoire du Consulat et de |’Empire, publiée de 1845 a 1862, en vingt volumes.
ce n’était déja plus, disait la jeune fille, qu’une étrange béte étendue.
En septembre, elles pouvaient sortir aprés la collation!® et pénétrer dans le pays de la soif : pas le moindre filet d’eau a Argelouse ; il faut marcher longtemps dans le sable avant d’atteindre les sources du ruisseau appelé la Hure. Elles crévent, nombreuses, un bas-fond d’étroites prairies entre les racines des aulnes. Les pieds nus des jeunes filles devenaient insensibles dans l’eau glaciale, puis, 4 peine secs, étaient de nouveau brilants. Une de ces cabanes, qui servent en octobre aux chasseurs de palombes, les accueillait comme naguére le salon obscur. Rien a se dire; aucune parole: les minutes fuyaient de ces longues haltes innocentes sans que les jeunes filles songeassent plus 4 bouger que ne bouge le chasseur lorsqu’a l’ approche d’un vol, il fait le signe du silence. Ainsi leur semblait-il qu’un seul geste aurait fait fuir leur informe et chaste bonheur. Anne, la premiere, s’étirait —-impatiente de tuer des alouettes au crépuscule ; Thérése, qui haissait ce jeu, la suivait pourtant, insatiable de sa présence. Anne décrochait dans le vestibule le calibre 24 qui ne repousse pas'!. Son amie, demeurée sur le talus, la voyait au milieu du seigle viser le soleil comme pour I’ éteindre. Thérése se bouchait les oreilles ; un cri ivre s’interrompait dans le bleu, et la chasseresse ramassait l’oiseau blessé, le serrait d’une main précautionneuse et, tout en caressant de ses lévres les plumes chaudes, |’ étouffait.
' «Tu viendras demain ?
10. Encore un mot dont le sens se spécialise dans certaines régions du Centre et dans le Sud-ouest. Il correspond ici au goiiter. 11. Il s’agit d’une carabine sans recul.
— Oh ! non ; pas tous les jours. »
Elle ne souhaitait pas de la voir tous les jours ; parole raisonnable 4 laquelle il ne fallait rien opposer ; toute protestation eft paru, 4 Thérése méme, incompréhensible. Anne préférait ne pas revenir ; rien ne l’en efit empé- - chée sans doute ; mais pourquoi se voir tous les jours ? Elles finiraient, disait-elle, par se prendre en grippe. Thérése répondait : « Oui... oui... surtout ne t’en fais pas une obligation : reviens quand le coeur t’en dira... quand tu n’auras rien de mieux. » L’adolescente a bicyclette disparaissait sur la route déja sombre en faisant sonner son grelot.
Thérése revenait vers la maison; les métayers la saluaient de loin; les enfants ne l’approchaient pas. C’était ’heure ot des brebis s’épandaient sous les chéhes et soudain elles couraient toutes ensemble, et le berger criait. Sa tante la guettait sur le seuil et, comme font les sourdes, parlait sans arrét pour que Thérése ne lui parlat pas. Qu’était-ce donc que cette angoisse ? Elle n’avait pas envie de lire ; elle n’avait envie de rien ; elle errait de nouveau : « Ne t’éloigne pas: on va servir. » Elle revenait au bord de la route — vide aussi loin que pouvait aller son regard. La cloche tintait au seuil de la cuisine. Peut-étre faudrait-il, ce soir, allumer la lampe. Le silence n’ était pas plus profond pour la sourde immobile et les mains croisées sur la nappe, que pour cette jeune fille un peu hagarde.
Bernard, Bernard, comment tintroduire dans ce monde confus, toi qui appartiens a la race aveugle, a la race implacable des simples ? « Mais, songe Thérése, dés les premiers mots il m’interrompra: « Pourquoi m’avez-vous épousé ? je ne Courais pas aprés vous... »
Pourquoi |’ avait-elle €pousé ? C’était vrai qu’il n’avait montré aucune hate. Thérése se souvient que la mére de Bernard, Mme Victor de la Trave, répétait 4 tout venant : « Il aurait bien attendu, mais elle 1’a voulu, elle 1’a voulu, elle la voulu. Elle n’a pas nos principes, malheureusement ; par exemple, elle fume comme un sapeur : un genre qu’elle se donne ; mais c’est une nature trés droite, franche comme |’or. Nous aurons vite fait de la ramener aux idées saines. Certes, tout ne nous sourit pas dans ce mariage. Oui... la grand-mére Bellade... je sais bien... mais c’est oublié, n’est-ce pas ? On peut a peine® dire qu’il y ait eu scandale, tellement ¢’a été bien étouffé. Vous croyez a l’hérédité, vous ? Le pére pense mal, c’est entendu ; mais il ne lui a donné que de bons exemples : c’est un saint laique. Et il a le bras long. On a besoin de tout le monde. Enfin, il faut bien passer sur quelque chose. Et puis, vous me croirez si vous voulez : elle est plus riche que nous. C’est incroyable, mais c’est comme ¢a. Et en adoration devant Bernard, ce qui ne gate rien. »
Oui, elle avait été en adoration devant lui: aucune attitude qui demandat moins d’effort. Dans le salon d’Argelouse ou sous les chénes au bord du champ, elle n’avait qu’a lever vers lui ses yeux que c’ était sa science d’emplir de candeur amoureuse. Une telle proie a ses pieds flattait le garcon mais ne |’étonnait pas. « Ne joue pas avec elle, lui répétait sa mére, elle se ronge. »
« Je l’ai épousé parce que... » Thérése, les sourcils froncés, une main sur ses yeux, cherche a se souvenir. \Il y avait cette joie puérile de devenir, par ce mariage, ila belle-sceur d’Anne. Mais c’était Anne surtout qui en ‘€prouvait de l’amusement ; pour Thérése, ce lien ne comptait guére. Au vrai, pourquoi en rougir ? Les deux
mille hectares de Bernard ne |’ avaient pas laissée indif-» -
férente. « Elle avait toujours eu la propriété dans le sang. » Lorsque aprés les longs repas, sur la table desservie on apporte |’alcool, Thérése était restée souvent avec les hommes, retenue par leurs propos touchant les métayers, les poteaux de mine, la gemme, la térébenthine. Les évaluations de propriétés la passionnaient. Nul doute que cette domination sur une grande étendue de forét I’ ait séduite : « Lui aussi, d’ ailleurs, était amoureux de mes pins... » Mais Thérése avait obéi peut-étre aun sentiment plus obscur qu’elle s’efforce de mettre a jour : peut-étre cherchait-elle moins dans le mariage une domination, une possession, qu’un refuge. Ce qui l’y avait précipitée, n’était-ce pas une panique ? Petite fille
pratique, enfant ménagére, elle.avait hate d’avoir pris...)
Son rang, t trouvé sa place définitive ; elle voulait étre ras-
surée contre elle ne savait quel péril. Jamais elle ne parut si raisonnable qu’a |’époque de ses fiangailles: elle s’incrustait dans un bloc familial, « elle se casait » ; elle entrait dans un ordre. Elle se sauvait.
Ils suivaient, en ce printemps de leurs fiangailles, ce chemin de sable qui va d’Argelouse a Vilméja. Les feuilles mortes des chénes salissaient encore |’azur ; les fougéres séches jonchaient le sol que pergaient les nouvelles crosses, d’un vert acide. Bernard disait : « Faites attention a votre cigarette ; ¢a peut briler encore ; il n’y a plus d’eau dans la lande. » Elle avait demandé : « Est-
ce vrai que les fougéres contiennent de 1’acide prussique ? » Bernard ne savait pas si elles en conte- /
naient assez pour qu’on pit s’empoisonner. II |’ avait interrogée tendrement : « Vous avez envie de mourir ? » Elle avait ri. I] avait €mis le voeu qu’elle devint plus simple. Thérése se souvient qu’elle avait fermé les yeux,
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tandis que deux grandes mains enserraient sa petite téte, et qu’une voix disait contre son oreille : « Il y a la encore quelques idées fausses. » Elle avait répondu : « A vous de les détruire, Bernard. » Ils avaient observé le travail des magons qui ajoutaient une chambre a la métairie de Vilméja. Les propriétaires, des Bordelais, y voulaient installer leur dernier fils « qui s’en allait de la poitrine ». Sa sceur était morte du méme mal. Bernard éprouvait beaucoup de dédain pour ces Azévédo : « Ils jurent leurs grands dieux qu’ils ne sont pas d’ origine juive... mais on n’a qu’a les voir. Et avec ¢a, tuberculeux ; toutes les maladies... » Thérése était calme. Anne reviendrait du couvent de Saint-Sébastien pour le mariage. Elle devait quéter avec le fils Deguilhem. Elle avait demandé a Thérése de lui décrire « par retour du courrier » les robes des autres demoiselles d’honneur : « Ne pourrait-elle en avoir des échantillons ? C’était leur intérét 4 toutes de choisir des tons qui fussent accordés... » Jamais Thérése ne connut une telle paix — ce qu’elle croyait étre la paix et qui n’était que le demi-sommeil, |’ sate gl de ce reptile dans son sein.
Le jour étouffant des noces, dans i’étroite église de Saint-Clair ot le caquetage des dames couvrait |’ harmonium a bout de souffle et ot leurs odeurs triomphaient de l’encens, ce fut ce jour-la que Thérése se sentit perdue. Elle était entrée somnambule dans la cage et, au fracas de la lourde porte refermée, Soudain Ta misérable enfant se réveillait. Rien de changé, mais elle avait le sentiment de ne plus pouvoir désormais se perdre seule. Au plus épais d’une famille, elle allait couver, pareille a un feu sournois qui rampe sous la brande, embrase un pin, puis |’autre, puis de proche en proche crée une forét de torches. Aucun visage sur qui reposer ses yeux, dans cette foule, hors celui d’ Anne ; mais la joie enfantine de la jeune fille l’isolait de Thérése : sa joie ! Comme si elle eft ignoré qu’elles allaient étre séparées le soir méme, et non seulement dans |’espace ; a cause aussi de ce que Thérése était au moment de souffrir — de ce que son corps innocent allait subir d’irrémédiable. Anne demeurait sur la rive ot attendent les étres intacts ; Thérése allait se confondre avec le troupeau de celles qui ont servi. Elle se rappelle qu’a la sacristie, comme elle se penchait pour baiser ce petit visage hilare levé vers le sien, elle percut soudain ce néant autour de quoi elle
avait créé un univers de douleurs vagues et de vagues joies ; elle découvrit, l’espace de quelques secondes, une disproportion infinie entre ces forces obscures de son coeur et la gentille figure barbouillée de poudre.
Longtemps aprés ce jour, a Saint-Clair et a B., les gens ne s’entretinrent jamais de ces noces de Gamache!* (oi plus de cent métayers et domestiques avaient mangé et bu sous les chénes) sans rappeler que |’épouse, « qui sans doute n’est pas réguliérement jolie mais qui est le charme méme », parut a tous, ce jour-la, laide et méme affreuse : « Elle ne se ressemblait pas, c’était une autre” personne... » Les gens virent seulement qu’elle était différente de son apparence habituelle ; ils incriminérent la toilette blanche, la chaleur ; ils ne reconnurent pas son vrai visage.
Au soir de cette noce mi-paysanne, mi-bourgeoise, des groupes ot éclataient les robes des filles obligérent l’auto des époux a ralentir, et on les acclamait. Ils dépassérent, sur la route jonchée de fleurs d’acacia, des carrioles zigzagantes, conduites par des drdles qui avaient bu. Thérése, songeant a la nuit qui vint ensuite, murmure : « Ce fut horrible... » puis se reprend : « Mais non... pas si horrible... » Durant ce voyage aux lacs italiens, a-t-elle beaucoup souffert ? Non, non ; elle jouait a ce jeu : ne pas se trahir. Un fiancé se dupe aisément ; mais un mari! N’importe qui sait proférer des paroles menteuses ; les mensonges du corps exigent une autre science. Mimer le désir, la joie, la fatigue bienheureuse,
cela n’est pas donné 4 tous. Thérése sut plier son corps
12. Gamache est un riche paysan aux noces duquel don Quichotte assiste en compagnie de Sancho Panga. Le festin est digne de Gargantua. (Don Quichotte, II, 20.)
Thérése Desqueyroux at
a ces feintes et elle y goitait un plaisir amer. Ce monde inconnu de sensations ot un homme la forgait de pénétrer, son imagination |’ aidait 4 concevoir qu’il y aurait eu 1a, pour elle aussi peut-étre, un bonheur possible — mais quel bonheur ? Comme devant un paysage enseveli sous la pluie, nous nous représentons ce qu’il eit été dans le soleil, ainsi Thérése découvrait la volupté. Bernard, ce garcon au regard désert, toujours inquiet de ce que les numéros des tableaux ne correspondaient pas a ceux du Baedeker!’, satisfait d’avoir vu dans le moins de temps possible ce qui était 4 voir, quelle facile dupe ! I] était enfermé dans son plaisir comme ces jeunes porcs charmants qu’il est drdle de regarder a travers la grille, lorsqu’ils reniflent de bonheur dans une auge (« c’était moi, l’auge », songe Thérése). Il avait leur air pressé, affairé, sérieux ; il était méthodique. « Vous croyez vraiment que cela est sage ? » risquait parfois Thérése, stupéfaite. I] riait, la rassurait. OU avait-il appris a classer tout ce qui touche a la chair — 4a distinguer les caresses de I’honnéte homme de celles du sadique ? Jamais une hésitation. Un soir, a Paris ou, sur le chemin du retour, ils s’arrétérent, Bernard quitta ostensiblement un music-hall dont le spectacle l’avait choqué : « Dire que les étrangers voient ¢a ! Quelle honte ! Et c’est 1adessus qu’on nous juge...» Thérése admirait que cet homme pudique fit le méme dont il lui faudrait subir, dans moins d’une heure, les patientes inventions de l’ ombre.
13. Karl Baedeker (1801-1859), libraire et écrivain allemand, a laissé son nom 4 une collection de guides qui firent longtemps les délices des touristes. A. France, Daudet et Barrés s’y référaient constamment. .
a2 Thérése Desqueyroux
« Pauvre Bernard — non pire qu’un autre ! Mais le désir transforme 1’étre qui nous approche en un monstre qui ne lui ressemble pas. Rien ne nous sépare plus de notre complice que son délire : j’ai toujours vu Bernard s’enfoncer dans le plaisir, — et moi, je faisais la morte, comme si ce fou, cet épileptique, au moindre geste efit risqué de m’étrangler. Le plus souvent, au bord de sa derniére joie, i] découvrait soudain sa solitude ; le morne acharnement s’interrompait. Bernard revenait sur ses pas et me trouvait comme sur une plage ot j’eusse été tejetée, les dents serrées, froide. »
Une seule lettre d’Anne: la petite n’aimait guére écrire ; — mais par miracle, il n’en était pas une ligne qui ne plat a Thérése : une lettre exprime bien moins nos sentiments réels que ceux qu’ il faut que nous éprouvions pour qu’elle soit lue avec joie. Anne se plaignait de ne pouvoir aller du cété de Vilméja depuis |’ arrivée du fils Azévédo ; elle avait vu de loin sa chaise longue dans les fougéres ; les phtisiques lui faisaient horreur.
Thérése relisait souvent ces pages et n’en attendait point d’autres. Aussi fut-elle, 4 ’ heure du courrier, fort surprise (le matin qui suivit cette soirée interrompue au music-hall) de reconnaitre sur trois enveloppes |’ écriture d’Anne de la Trave. Diverses « postes restantes » leur avaient fait parvenir a Paris ce paquet de lettres, car ils avaient brilé plusieurs étapes, « pressés, disait Bernard, de retrouver leur nid », — mais au vrai parce qu’ils n’en pouvaient plus d’étre ensemble ; lui périssait d’ennui loin de ses fusils, de ses chiens, de l’auberge ot le Picon grenadine a un goiit qu’il n’a pas ailleurs ; et puis cette femme si froide, si moqueuse, qui ne montre jamais son plaisir, qui n’aime pas causer de ce qui est intéressant !..
Pour Thérése, elle souhaitait de rentrer 4 Saint-Clair comme une déportée qui s’ennuie dans un cachot provisoire est curieuse de connaitre I’fle ot: doit se consumer ce qui lui reste de vie. Thérése avait déchiffré avec soin la date imprimée sur chacune des trois enveloppes ; et déja elle ouvrait la plus ancienne, lorsque Bernard poussa une exclamation, cria quelques paroles dont elle ne comprit pas le sens, car la fenétre était ouverte et les autobus changeaient de vitesse a ce carrefour. II s’était interrompu de se raser pour lire une lettre de sa mére. Thérése voit encore le gilet de cellular, les bras nus musculeux ; cette peau bléme et soudain le rouge cru du cou et de la face. Déja régnait, en ce matin de juillet, une chaleur sulfureuse ; le soleil enfumé rendait plus sales, au-dela du balcon, les facades mortes. Il s’était rapproché de Thérése ; il criait : « Celle-la est trop forte ! Eh bien ! ton amie Anne, elle va fort. Qui aurait dit que ma petite soeur... »
Et comme Thérése |’ interrogeait du regard :
« Crois-tu qu’elle s’est amourachée du fils Azévédo ? Oui, parfaitement : cette espéce de phtisique pour lequel ils avaient fait agrandir Vilméja... Mais si : ca a |’ air trés sérieux... Elle dit qu’elle tiendra jusqu’a sa majorité... Maman écrit qu’elle est complétement folle. Pourvu que les Deguilhem ne le sachent pas ! Le petit Deguilhem serait capable de ne pas faire sa demande. Tu as des lettres d’elle ? Enfin, nous: allons savoir... Mais ouvre-les donc.
— Je veux les lire dans |’ordre. D’ ailleurs, je ne sau- Tais te les montrer. »
Il la reconnaissait bien 1a; elle compliquait toujours tout. Enfin l’essentiel était qu’elle ramenat la petite a la raison :
« Mes parents comptent sur toi : tu peux tout sur elle... si... Si!... Ils t’attendent comme leur salut. »
Pendant qu’elle s’habillait, il allait lancer un télégramme et retenir deux places dans le Sud-express!4. Elle pouvait commencer a garnir le fond des malles :
« Qu’est-ce que tu attends pour lire les lettres de la petite ?
— Que tu ne sois plus 1a. »
Longtemps aprés qu’il eut refermé la porte, Thérése était demeurée étendue, fumant des cigarettes, les yeux sur les grandes lettres d’or noirci, fixées au balcon d’en face ; puis elle avait déchiré la premiére enveloppe. Non, non ; ce n’était pas cette chére petite idiote, ce ne pouvait étre cette couventine 4 l’esprit court qui avait inventé ces paroles de feu..Ce ne pouvait étre de ce cceur sec — car elle avait le coeur sec : Thérése le savait peut-étre ! — qu’ avait jailli ce cantique des cantiques, cette longue plainte heureuse d’une femme possédée, d’une chair presque morte de joie, dés la premiére atteinte :
... Lorsque je l’ai rencontré, je ne pouvais croire que ce fut lui: il jouait a courir avec le chien en poussant des cris. Comment aurais-je pu imaginer que c’était ce grand malade... mais il n’est pas malade : on prend seulement des précautions, a cause des malheurs qu’il y a eu dans sa famille. Il n’est pas méme fréle, — mince plutét ; et puis habitué a étre gaté, dorloté... Tu ne me
14. Le Sud-Express est un train rapide, créé en 1887, qui reliait Paris 4 Madrid et a Lisbonne. Mauriac a décrit les plaisirs qu’il y goiitait dans sa jeunesse. Voir Nouveaux Mémoires intérieurs, Paris, Flammarion, 1965, p. 26.
reconnaitrais pas : c’est moi qui vais chercher sa pélerine, dés que la chaleur tombe...
Si Bernard était rentré a cette minute dans la chambre, il se fat apercu que cette femme assise sur le lit n’était pas sa femme, mais un étre inconnu de lui, une créature Gangere et sans nom. Elle jetasa Cigarette, déchira une seconde enveloppe :
. J’attendrai le temps qu’il faudra ; aucune résistance ne me fait peur ; mon amour ne le sent méme pas. Ils me retiennent a Saint-Clair, mais Argelouse n’est pas si éloigné que Jean et moi ne puissions nous rejoindre. Tu te rappelles la palombiére ? C’est toi, ma chérie, qui as d’avance choisi les lieux ou je devais connaitre une Joie telle... Oh! surtout ne va pas croire que nous fassions rien de mal. Il est si délicat ! Tu n’as aucune idée d’un garcon de cette espéce. Il a beaucoup étudié, beaucoup lu, comme toi : mais chez un jeune homme, ¢a ne m’agace pas, et je n’ai jamais songé a le taquiner. Que ne donnerais-je pour étre aussi savante que tu l’es! Chérie, quel est donc ce bonheur que tu possédes aujourd’hui et que je ne connais pas encore, pour que la seule approche en soit un tel délice ? Lorsque dans la cabane des palombes, ou tu voulais toujours que nous emportions notre goiiter, je demeure aupreés de lui, je sens le bonheur en moi, pareil a quelque chose que je pourrais toucher. Je me dis qu’il existe pourtant une joie au-dela de cette joie ; et quand Jean s’éloigne, tout pale, le souvenir de nos caresses, l’attente de ce qui va étre le lendemain, me rend sourde aux plaintes, aux supplications, aux injures de ces pauvres gens qui ne savent pas... qui n’ont jamais su... Chérie, pardonne-moi : je te
parle de ce bonheur comme si tu ne le connaissais pas non plus ; pourtant je ne suis qu’une novice auprés de toi : aussi suis-je bien stire que tu seras avec nous contre ceux qui nous font du mal...
Thérése déchira la troisitme enveloppe ; quelques mots seulement griffonnés :
Viens, ma chérie : ils nous ont séparés : on me garde
a vue.-Ils croient que tu te rangeras de leur cété. J’ai
dit que je m’en remettrais a ton jugement. Je t’ explique-
rai tout: il n’est pas malade... Je suis heureuse et je
| souffre. Je suis heureuse de souffrir a cause de lui et
|j’aime sa douleur comme le signe de l’amour qu’il a pour moi...
Thérése ne lut pas plus avant. Comme elle glissait le feuillet dans l’enveloppe, elle y apergut une photographie qu’elle n’avait pas vue d’abord. Prés de la fenétre, elle contempla ce visage : c’était un jeune garcon dont la téte, 4 cause des cheveux épais, semblait trop forte. Thérése, sur cette €preuve, reconnut ]’endroit : ce talus ou Jean Azévédo se dressait, pareil 4 David (il y avait, derriére, une lande ot pacageaient des brebis). II portait sa veste sur le bras ; sa chemise était un peu ouverte. Thérése leva les yeux et fut étonnée de sa figure dans la glace. II lui fallut un effort pour desserrer les dents, avaler sa salive. Elle frotta d’eau de Cologne ses tempes, son front..« Elle connait.cette joie.. et moi, alors ? et moi 2? pourquoi pas moi ?» La photographie était restée sur la table ; tout auprés luisait une €pingle...
« J’ai fait cela. C’est moi qui ai fait cela... » Dans le train cahotant et qui, 4 une descente, se précipite, Thé-
\ i Pie
rése répéte : « I] y a deux ans déja, dans cette chambre d’hétel, j’ai pris l’épingle, j’ai percé la photographie de ce garcon a l’endroit du coeur, — non pas furieusement, mais avec calme et comme s’il s’agissait d’un acte ordinaire ; — aux lavabos, j’ai jeté la photographie ainsi transpercée ; j’ai tiré la chasse d’eau. »
Lorsque Bernard était rentré, il avait admiré qu’elle fit grave, comme une personne qui a beaucoup réfléchi, et méme arrété déja un plan de conduite. Mais elle avait tort de tant fumer : elle s’intoxiquait ! A entendre Thérése, il ne fallait pas donner trop d’importance aux caprices d’une petite fille. Elle se faisait fort de 1’ éclairer... Bernard souhaitait que Thérése le rassurat, — tout a la joie de sentir dans sa poche les billets de retour ; flatté surtout de ce que les siens avaient déja recours 4 sa femme. I] l’avertit que ¢a cofiterait ce que ¢a coiterait, mais que pour le dernier déjeuner de leur voyage, ils iraient a quelque restaurant du Bois. Dans le taxi, il parla de ses projets pour |’ ouverture de la chasse ; il avait hate d’essayer ce chien que Balion dressait pour lui. Sa mére écrivait que grace aux pointes de feu, la jument ne boitait plus... Peu de monde encore 4 ce restaurant dont le service innombrable les intimidait. Thérése se souvient de cette odeur: géranium et saumure. Bernard n’avait jamais bu de vin du Rhin: « Pristi, ils ne le donnent pas. » Mais ¢a n’était pas tous les jours féte. La carrure de Bernard dissimulait 4 Thérése la salle. Derriére les grandes glaces, s’arrétaient des autos silencieuses. Elle voyait, prés des oreilles de Bernard remuer ce qu’elle savait étre les muscles temporaux. Tout de suite aprés les premiéres lampées, il devint trop rouge : beau garcon campagnard auquel manquait seulement, depuis des
semaines, l’espace ou briler sa ration quotidienne de nourriture et d’alcool. Elle ne le haissait pas ; mais quel désir d’étre seule pour penser 4 Sa ‘souffrance, pour cher- ~cherl’endroit ot elle souffrait ! Simplement qu’il ne soit plus 1a; qu’elle puisse ne pas se forcer 4 manger, a sourire ; qu’elle n’ait plus ce souci de composer son visage, d’éteindre son regard; que son esprit, se fixe librement sur ce désespoir mystérieux : une créature s’évade hors de I’ile déserte ot tu’ vimagiriais qu’elle vivrait prés de toi jusqu’a la fin; elle franchit Pabime. qui te sépare des autres, les rejoint, — - change de planéte enfin... mais non : quel étre a jamais changé de planéte ? Anne avait toujours appartenu au monde des simples vivants ; ce n’était qu’un fantéme dont Thérése autrefois regardait la téte endormie sur ses genoux, durant leurs vacances solitaires : la véritable Anne de la Trave, elle ne l’a jamais connue, celle qui rejoint, aujourd’ hui, Jean Azévédo dans une palombiére abandonnée entre Saint- Clair et Argelouse.
« Qu’est-ce que tu as ? Tu ne manges pas ? Il ne faut pas leur en laisser’: au prix que ¢a coiite, ce serait dommage. C’est la chaleur ? Tu ne vas pas tourner de I’ ceil ? A moins que ce soit un malaise... déja. »
Elle sourit ; sa bouche seule souriait. Elle dit qu’elle réfléchissait 4 cette aventure d’Anne (il fallait qu’elle parlat d’Anne). Et comme Bernard déclarait étre bien tranquille, du moment qu’elle avait pris l’affaire en main, la jeune femme lui demanda pourquoi ses parents étaient hostiles 4 ce mariage. I] crut qu’elle se moquait. de lui, la supplia de ne pas commencer a soutenir des paradoxes :
« D’abord, tu sais bien qu’ils sont juifs: maman a connu le grand-pére Azévédo, celui qui avait refusé le baptéme. »
Mais Thérése prétendait qu’il n’y avait rien de plus ancien 4 Bordeaux que ces noms d’israélites portugais :
« Les Azévédo tenaient déja le haut du pavé lorsque nos ancétres, bergers misérables, grelottaient de fiévre au bord de leurs marécages.
— Voyons, Thérése : ne discute pas pour le plaisir de discuter ; tous les juifs se valent... et puis c’est une famille de dégénérés, tuberculeux jusqu’a la moelle, tout le monde le sait. »
Elle alluma une cigarette, dun geste qui toujours avait
choqué Bernard : wate
« Rappelle-moi donc de ye est mort ton grand-pére, ton arriére-grand-pére ? Tu t’es inquiété de savoir, en m épousant, quelle maladie a emporté ma mére ? Croistu que chez nos ascendants, nous ne trouverions pas assez de tuberculeux et de syphilitiques pour empoisonner l’univers ?
— Tu vas trop loin, Thérése, permets-moi de te le dire ; méme en plaisantant et pour me faire grimper, tu ne dois pas toucher 4a la famille. »
Il se rengorgeait, vexé, — voulant a la fois le prendre de haut et ne pas paraitre ridicule a Thérése. Mais elle insistait :
« Nos familles me font rire avec leur prudence de taupes ! cette horreur des tares apparentes n’a d’égale que leur indifférence a celles, bien plus nombreuses, qui ne sont pas connues... Toi-méme, tu emploies pourtant cette expression : maladies secrétes... non ? Les maladies les plus redoutables pour la race ne sont-elles pas secrétes par définition ? nos familles n’y songent jamais, elles qui
s’entendent si bien, pourtant, a recouvrir, 4 ensevelir leurs ordures : sans les domestiques, on ne saurait jamais rien. Heureusement qu’il y a les domestiques...
— Je ne te répondrai pas : quand tu te lances, le mieux est d’attendre que ce soit fini. Avec moi, il n’y a que demi-mal : je sais que tu t’amuses. Mais 4 la maison, tu Sais, ¢a ne prendrait pas. Nous ne plaisantons pas sur le chapitre de la famille. »
La famille ! Thérése laissa éteindre sa cigarette ; |’ ceil fixe, elle regardait cette cage aux barreaux innombrables et vivants, cette cage tapissée d’oreilles et d’ yeux, ou; immobile, accroupie, le menton aux genoux, les bras entourant ses jambes, elle attendrait de mourir.
« shiek Thérése, ne fais pas cette figure : si tu te voyais...
Elle sourit, se remasqua :
« Je m’amusais.:> Que tu €s Aidancds ‘mon chéri ! »
Mais dans le taxi, comme Bernard se rapprochait d’elle, sa main |’ éloignait, le repoussait.
Ce dernier soir avant le retour au pays, ils se couchérent dés neuf heures. Thérése avala un cachet, mais elle attendait trop le sommeil pour qu’1i] vint. Un instant, son esprit sombra jusqu’a ce que Bernard, dans un marmonnement incompréhensible, se fit retourné; alors elle sentit contre elle ce grand corps brilant ; elle le repoussa et, pour n’en plus subir le feu, s’étendit sur l’extréme bord de la couche ; mais aprés quelques minutes, il roula de nouveau vers elle comme si la chair en lui survivait a l’esprit absent et, jusque dans le sommeil, cherchait confusément sa proie accoutumée. D’une main brutale et qui pourtant ne |’éveilla pas, de nouveau elle I’écarta... Ah ! l’écarter une fois pour toutes et a jamais ! le précipiter hors du lit, dans les ténébres.
A travers le Paris nocturne, les trompes d’autos se répondaient comme 4a Argelouse les chiens, les cogs, lorsque la lune luit. Aucune fraicheur ne montait de la rue. Thérése alluma une lampe et, le coude sur I’ oreiller, regarda cet homme immobile 4 cété d’elle, —cet homme dans sa vingt-septiéme année : il avait repoussé les couvertures ; sa respiration ne s’entendait méme pas ; ses cheveux ébouriffés recouvraient son front pur encore, sa tempe sans ride. I] dormait, Adam désarmé et nu, d’un sommeil profond et comme éternel. La femme ayantTejeté sur ce corps la couverture, se leva, chercha une des lettres dont elle avait interrompu la lecture, s’approcha de la lampe :
... Sil me disait de le suivre, je quitterais tout sans tourner la téte. Nous nous arrétons au bord, a l’extréme bord de la derniére caresse, mais par sa volonté, non par ma résistance ; — ou plutét c’est lui qui me résiste, et moi qui souhaiterais d’atteindre ces extrémités inconnues dont il me répéte que la seule approche dépasse toutes les joies; a l’entendre, il faut toujours demeurer en deca ; il est fier de freiner sur des pentes ou il dit qu’une fois engagés, les autres glissent irrésistiblement...
Thérése ouvrit la croisée, déchira les lettres en menus morceaux, penchée sur le gouffre de pierre qu’un seul tombereau, a cette heure avant |’aube, faisait retentir. Les fragments de papier tourbillonnaient, se posaient sur les balcons des étages inférieurs. L’odeur végétale que respirait la jeune femme, quelle campagne |’envoyait jusqu’a ce désert de bitume ? Elle imaginait la tache de son corps en bouillie sur la chaussée, — et a ]’entour ce remous d’agents, de rédeurs... Trop d’imagination pour
te tuer, Thérése. Au vrai, elle ne souhaitait pas de mourir ; un travail urgent I’ appelait, non-de vengeance, ni de haine : mais cette petite idiote, 1a-bas, 4 Saint-Clair, qui croyait le bonheur possible, il fallait qu’elle sit, comme Thérése, que le bonheur n’existe pas. Si elles ne possédent rien d’autre en commun, qu’elles aient au -moins-celac: |’ennui, ’absence de toute tache haute, de ‘tout devoir supérieur, l’impossibilité de rien attendre que les basses habitudes quotidiennes, — un isolement sans consolations. L’aube éclairait les toits ; elle rejoignit sur sa couche |’>homme immobile ; mais dés qu’elle fut étendue prés de lui, déja il se rapprochait.
Elle se réveilla lucide, raisonnable. Qu’allait-elle chercher si loin ? Sa famille l’appelait au secours, elle agirait selon ce qu’exigeait sa famille ; ainsi serait-elle sfire de ne point dévier. Thérése approuvait Bernard lorsqu’il répétait que si Anne manquait le mariage Deguilhem, ce serait un désastre. Les Deguilhem ne sont pas de leur monde: le grand-pére était berger... Oui, mais ils ont les plus beaux pins du pays ; et Anne, aprés tout, n’est pas si riche : rien a attendre du cété de son péere que des vignes dans le palus!°, prés de Langon, — inondées une année sur deux. I] ne fallait 4 aucun prix qu’Anne manquat le mariage Deguilhem. L’odeur du chocolat dans la chambre écceurait Thérése ; ce léger malaise confirmait d’autres signes : enceinte, déja. « II vaut mieux l’avoir tout de suite, dit Bernard, aprés, on n’aura plus a y penser. » Et il contemplait avec respect la femme qui portait dans ses flancs le maitre unique de pins sans nombre.
15. Le palus ou Ja palud désigne une terre d’alluvions qui occupe les fonds de vallée.
Saint-Clair, bientét ! Saint-Clair... Thérése mesure de l’ ceil le chemin qu’a parcouru sa pensée. Obtiendra-t-elle que Bernard la suive jusque-la ? Elle n’ose espérer qu’ il consente 4 cheminer 4 pas si lents sur cette route tortueuse ; pourtant rien n’est dit de l’essentiel : « Quand j aurai atteint avec lui ce défilé ot me voila, tout me restera encore 4 découvrir. » Elle se penche sur sa propre énigme, interroge la jeune bourgeoise mariée dont chacun louait la sagesse, lors de son établissement a Saint- Clair, ressuscite les premiéres semaines vécues dans la maison fraiche et sombre de ses beaux-parents. Du cété de la grand-place, les volets en sont toujours clos ; mais a gauche, une grille livre aux regards le jardin embrasé d’héliotropes, de géraniums, de pétunias. Entre le couple La Trave embusqué au fond d’un petit salon ténébreux, au rez-de-chaussée, et Anne errant dans ce jardin d’ot il lui était interdit de sortir, Thérése allait et venait, confidente, complice. Elle disait aux La Trave : « Donnezvous les gants de céder un peu, offrez-lui de voyager avant de prendre aucune décision : j’obtiendrai qu’elle vous obéisse sur ce point; pendant votre absence, j agirai.» Comment? Les La Trave entrevoyaient qu’elle lierait connaissance avec le jeune Azévédo :
« Vous ne pouvez rien attendre d’une attaque directe, ma mére. » A en croire Mme de la Trave, rien n’avait transpiré encore, Dieu merci. La receveuse, Mlle Monod, était seule dans la confidence ; elle avait arrété plusieurs lettres d’Anne: « Mais cette fille, c’est un tombeau. D’ailleurs, nous la tenons... elle ne jasera pas. »
« Tachons de la faire souffrir le moins possible... » répétait Hector de la Trave ; mais lui, qui naguére cédait aux plus absurdes caprices d’Anne, ne pouvait qu’approuver sa femme, disant : « On ne fait pas d’omelette sans casser les ceufs...» et encore: « Elle nous remerciera un jour. » Oui, mais d’ici 1a, ne tomberaitelle pas malade ? Les deux époux se taisaient, 1’ ceil vague ; sans doute suivaient-ils en esprit, dans le grand soleil, leur enfant consumée, a qui faisait horreur toute nourriture : elle écrase des fleurs qu’elle ne voit pas, longe les grilles 4 pas de biche, cherchant une issue... Mme de la Trave secouait la téte : « Je ne peux pourtant pas boire son jus de viande a sa place, n’est-ce pas ? Elle se gave de fruits au jardin, afin de pouvoir laisser pendant le repas son assiette vide. » Et Hector de la Trave : « Elle nous reprocherait plus tard d’avoir donné notre consentement... Et quand ce ne serait qu’a cause des malheureux qu’elle mettrait au monde... » Sa femme lui en voulait de ce qu’il avait |’ air de chercher des excuses : « Heureusement que les Deguilhem ne sont pas rentrés. Nous avons la chance qu’ils tiennent 4 ce mariage comme a la prunelle de leurs yeux... » Ils attendaient que ‘Thérése efit quitté la salle, pour se demander l’un a l’autre : « Mais qu’est-ce qu’on lui a fourré dans la téte au couvent ? Ici, elle n’a eu que de bons exemples ; nous avons surveillé ses lectures... Thérése dit qu’il n’y a rien de pire, pour tourner la téte aux jeunes filles, que les
romans d’amour de |’ « CEuvre des bons livres!® »... mais
elle est tellement paradoxale... D’ailleurs Anne, Dieu merci, n’a pas la manie de lire ; je n’ai jamais eu d’ observations 4 lui faire sur ce point. En cela, elle est bien une femme de la famille. Au fond, si nous pouvions arriver
a la changer d’air... Tu te rappelles comme Salies lui avait fait du bien aprés cette rougeole compliquée de bronchite ? Nous irons ot elle voudra, je ne peux pas 4 i mieux dire. Voila une enfant bien a plaindre, en vérité. » 9) 5 M. de la Trave soupirait 4 mi-voix : «Oh! un voyage ~~ avec nous... — Rien! rien! » répondait-il a sa femme * + qui, un peu sourde, |’interrogeait : « Qu’est-ce que tuas ff |, dit ? » Du fond de cette fortune ov il avait fait son trou,” quel voyage d’amour se rappelait ce vieil homme, soudain, quelles heures bénies de sa jeunesse amoureuse ?
Au jardin, Thérése avait rejoint la jeune fille dont les robes de |’année derniére étaient devenues trop larges : « Eh bien ? » criait Anne dés qu’approchait son amie. Cendre des allées, prairies séches et crissantes, odeur des géraniums grillés, et cette jeune fille plus consumée, dans l’aprés-midi d’aoft, qu’aucune plante, il n’est rien que Thérése ne retrouve dans son cceur. Quelquefois des averses Orageuses les obligeaient a s’abriter dans la serre ; les grélons faisaient retentir les vitres.
« Qu’est-ce que cela te fait de partir, puisque tu ne le vois pas ?
— Je ne le vois pas, mais je sais qu’il respire a dix kilométres d’ici. Quand le vent souffle de l’est, je sais
2 16. L’« Guvre des bons livres » était une maison d’édition bienpensante, « dont les grands auteurs s’appelaient Zénaide Fleuriot,
: Raoul de Navery » (Nouveaux Mémoires intérieurs, p. 142).
qu’il entend la cloche en méme temps que moi. (a te serait-il égal que Bernard fit 4 Argelouse ou a Paris ? Je ne vois pas Jean, mais je sais qu’il n’est pas loin. Le dimanche, a la messe, je n’essaie méme pas de tourner la téte, puisque de nos places, |’autel seul est visible, et qu’un pilier nous isole de I’ assistance. Mais a la sortie...
— Il n’y était pas dimanche ? »
Thérése le savait, elle savait qu’ Anne, entrainée par sa meére avait en vain cherché dans la foule un visage absent.
« Peut-étre était-il malade... On arréte ses lettres ; je ne peux rien savoir.
— C’est tout de méme étrange qu’il ne trouve pas le moyen de faire passer un mot.
— Si tu voulais, Thérése... Oui, je sais bien que ta position est délicate...
— Consens a ce voyage, et pendant ton absence, peut- Ctre..:
— Je ne peux pas m’éloigner de lui.
— De toute fagon il s’en ira, ma chérie. Dans quelques semaines i] quittera Argelouse.
— Ah! tais-toi. C’est une pensée insoutenable. Et pas un mot de lui pour m’aider a vivre. J’en meurs déja: il faut qu’a chaque instant je me rappelle ses paroles qui m’avaient donné le plus de joie; mais 4 force de me les répéter, je n’arrive plus a étre bien sire qu’il les ait dites en effet ; tiens, celle-ci, 4 notre derniére entrevue, je crois l’entendre encore : « I] n’y a personne dans ma vie que vous... » I] a dit ga, 4 moins que ce soit : « Vous étes
‘ce que j’ai de plus cher dans ma vie... » Je ne peux me rappeler exactement. » :
Les sourcils froncés, elle cherchait l’écho de la parole consolatrice dont elle élargissait le sens a l’infini.
« Enfin, comment est-il, ce gargon ?
— Tu ne peux pas imaginer.
— Il ressemble si peu aux autres ?
— Je voudrais te le peindre... mais il est tellement au-
dela de ce que je saurais dire... Aprés tout, peut-étre le jugerais-tu trés ordinaire... Mais je suis bien sire que non. »
Elle ne distinguait plus rien de particulier dans le jeune homme éblouissant de tout l’amour qu’ elle lui portait. « Moi, songeait Thérése, la passion me rendrait plus
lucide ; rien ne m’échapperait dé~l’étre-dont j’aurais envie. »
« Thérése, si je me résignais a ce voyage, tu le verrais, tu me rapporterais ses paroles ? Tu lui ferais passer mes
lettres ? Si je pars, si j’ai le courage de partir... »
Thérése quittait le royaume de la lumiére et pénétrait de nouveau, comme une guépe sombre, dans le bureau ot les parents attendaient que la chaleur fit tombée et que leur fille fit réduite. I] fallut beaucoup de ces allées et venues pour décider enfin Anne au départ. Et sans doute Thérése n’y fit-elle jamais parvenue sans le retour imminent des Deguilhem. Anne tremblait devant ce nouveau péril. Thérése lui répétait que pour un gargon si riche « il n’était pas mal, ce Deguilhem ».
« Mais Thérése, je l’ai a peine regardé : il a des lorgnons, il est chauve, c’est un vieux.
— I] a vingt-neuf ans...
—C’est ce que je dis: c’est un vieux ; —et puis, vieux Ou pas Vieux... »
Au repas du soir, les La Trave parlaient de Biarritz, s’inquiétaient d’un hotel. Thérése observait Anne, ce corps immobile et sans 4me. « Force-toi un peu... on se
force », répétait Mme de la Trave. D’un geste d’automate, Anne approchait la cuiller de sa bouche. Aucune lumiére dans les yeux. Rien ni personne pour elle n’existait, hors cet absent. Un sourire parfois errait sur ses lévres, au souvenir d’une parole entendue, d’une caresse recue, a ]’époque oi dans une cabane de brandes, la main trop forte de Jean Azévédo déchirait un peu sa blouse. Thérése regardait le buste de Bernard penché sur l’assiette : comme il était assis 4 contre-jour, elle ne voyait pas sa face ; mais elle entendait cette lente mastication, cette rumination de la nourriture sacrée. Elle quittait la table. Sa belle-mére disait : « Elle aime mieux qu’on ne s’en apercoive pas. Je voudrais la dorloter, mais elle n’aime pas a étre soignée. Ses malaises, c’est le moins qu’on puisse avoir dans son état. Mais elle a beau dire : elle fume trop. » Et la dame rappelait des souvenirs de grossesse: « Je me rappelle que quand je t’attendais, je devais respirer une balle de caoutchouc : iln’y avait que ¢a pour me remettre l’estomac en place. »
« Thérése, ot es-tu ?
— Ici, sur le banc.
— Ah! oui: je vois ta cigarette. »
Anne s’asseyait, appuyait sa téte contre une épaule immobile, regardait le ciel, disait : « I] voit ces étoiles, il entend l’angélus... » Elle disait encore : « Embrassemoi, Thérése. » Mais Thérése ne se penchait pas vers ‘ cette téte confiante. Elle demandait seulement :
« Tu souffres ?
— Non, ce soir, je ne souffre pas : j’ai compris que, d’une fagon ou de |’autre, je le rejoindrai. Je suis tranquille maintenant. L’essentiel est qu’il le sache ; et il va
le savoir par toi : je suis décidée 4 ce voyage. Mais au retour, je passerai a travers les murailles ; t6t ou tard, je m/abattrai contre son coeur ; de cela je suis sire comme de ma propre vie. Non, Thérése, non : toi, du moins, ne me fais pas de morale, ne me parle pas de la famille... — Je ne songe pas a la famille, chérie, mais a lui : on ne tombe pas ainsi dans la vie d’un homme: il a sa fami e lui aussi, ses intéréts, son travail, une liaison’
peut-étre...
~ Non, il m’a dit: «Je n’ai que vous dans ma « vie... » et une autre fois : « Notre amour est la seule « chose 4 quoi je tienne en ce moment... »
— En ce moment ?
— Qu’est-ce que tu crois ? Tu crois qu’il ne parlait que de la minute présente ? »
Thérése n’avait plus besoin de lui demander si elle souffrait : elle |’entendait souffrir dans l’ombre ; mais sans aucune pitié. Pourquoi aurait-elle eu pitié ? Qu’il doit étre doux de répéter un nom, un prénom qui désigne un certain étre auquel on est lié par le coeur étroitement ! La seule pensée qu’il est vivant, qu’il respire, qu’il s’endort, le soir, la téte sur son bras replié, qu’il s’éveille a l’aube, que son jeune corps déplace la brume...
« Tu pleures, Thérése ? C’est a cause de moi que tu pleures ? Tu m’aimes, toi. »
La petite s’était mise a genoux, avait appuyé sa téte contre le flanc de Thérése et, soudain, s’était redressée :
« J’ai senti sous mon front je ne sais quoi qui remue...
— Oui, depuis quelques jours, il bouge.
— Le petit ?
— Oui: il est vivant déja. »
Elles étaient revenues vers la maison, enlacées comme naguere sur la route du Nizan, sur la route d’ Argelouse.
Thérése se souvient qu’elle avait peur de ce fardeau tressaillant ; que de passions, au plus profond de son étre, devaient pénétrer cette chair informe encore ! Elle se revoit, ce soir-la, assise dans sa chambre, devant la fenétre ouverte (Bernard lui avait crié depuis le jardin : « N’allume pas a cause des moustiques »). Elle avait compté les mois jusqu’a cette naissance ; elle aurait voulu connaitréun Dieu pour obtenir de lui que cette créature inconnue, toute mélée encore a ses entrailles, ne | se manifestat-jamais.
L’étrange est que Thérése ne se souvient des jours qui suivirent le départ d’Anne et des La Trave que comme d’une époque de torpeur. A Argelouse, ot il avait été
entendu qu’ elle trouverait le joint pour agir sur cet Azévédo et pour lui faire lacher prise, elle ne songeait qu’ au repos, au sommeil. Bernard avait consenti a ne pas habi- ter.sa. maison, mais celle de Thérése, plus confortable et ou la tante Clara leur épargnait tous les ennuis du ménage. Qu’importaient 4 Thérése les autres ? Qu’ ils s’arrangent seuls. Rien ne lui plaisait que cette hébétude jusqu’a ce qu’elle fit délivrée. Bernard |’ irritait, chaque matin, en lui rappelant sa promesse d’aborder Jean Azévédo. Mais Thérése le rabrouait : elle commengait de le supporter moins aisément. I] se peut que son état de grossesse, comme le croyait Bernard, ne fait pas étranger a cette humeur. Lui-méme subissait alors les premieres atteintes d’une obsession si commune aux gens de sa race, bien qu’il soit rare qu’elle se manifeste avant la trentiéme année : cette peur de la mort d’abord étonnait chez un garcon bati a chaux et a sable. Mais que lui répondre quand il protestait : « Vous ne savez pas ce que j €prouve ?... » Ces corps de gros mangeurs, issus d’une race Oisive et trop nourrie, n’ont que |’aspect de la puis-
sance. Un pin planté dans la terre engraissée d’un champ bénéficie d’une croissance rapide ; mais trés tot le coeur de l’arbre pourrit et, dans sa pleine force, il faut l’ abattre. « C’est nerveux », répétait-on 4 Bernard ; mais lui sentait bien cette paille 4 méme le métal, — cette félure. Et puis, c’était inimaginable : il ne mangeait plus, il n’ avait plus faim. « Pourquoi ne vas-tu pas consulter ? » II haussait les épaules, affectait le détachement; au vrai, l’incertitude lui paraissait moins redoutable qu’un verdict de mort, peut-étre. La nuit, un rale parfois réveillait Thérése en sursaut : la main de Bernard prenait sa main et il l’appuyait contre son sein gauche pour qu’elle se rendit compte des intermittences. Elle allumait la bougie, se levait, versait du valérianate dans un verre d’eau. Quel hasard, songeait-elle, que cette mixture fit bienfaisante ! Pourquoi pas mortelle ? Rien ne calme, rien n’endort vraiment, si ce n’est pour |’éternité. Cet homme geignard, pourquoi donc avait-il si peur de ce qui sans retour l’apaiserait ? I] s’endormait avant elle. Comment attendre le sommeil auprés de ce grand corps dont les ronflements parfois tournaient a l’angoisse ? Dieu merci, il ne l’approchait plus, —V amour lui paraissant, de tous les exercices, le plus dangereux pour son coeur. Les cogs de l’aube éveillaient les métairies. L’angélus de Saint-Clair tintait dans le vent d’est ; les yeux de Thérése enfin se fermaient. Alors s’agitait de nouveau le corps de l’>homme : il s’habillait vite, en pay- San (a peine trempait-il sa téte dans ]’eau froide). Il filait comme un chien 4a la cuisine, friand des restes du gardemanger ; déjeunait sur le pouce d’une carcasse, d’une tranche de confit froid, ou encore d’une grappe de raisins et d’une crofite frottée d’ail ; son seul bon repas de la journée ! Il jetait des morceaux 4 Flambeau et 4 Diane
Thérése Desqueyroux a3
dont claquaient les machoires. Le brouillard avait Vodeur de |’automne. C’était l’heure ot Bernard ne souffrait plus, ot il sentait de nouveau en lui sa jeunesse toute-puissante. Bientdét passeraient les palombes : il fallait s’occuper des appeaux, leur crever les yeux. A onze heures, il retrouvait Thérése encore couchée.
«Eh bien ? Et le fils Azévédo ? Tu sais que mére attend des nouvelles a Biarritz, poste restante ?
— Et ton coeur ?
— Ne me parle pas de mon ceeur. II suffit que tu m’en parles pour que je le sente de nouveau. Evidemment, ¢a prouve que c’est nerveux... Tu crois aussi que c’est nerveux ? »
Elle ne lui donnait jamais la réponse qu’il désirait :
« On ne sait jamais ; toi seul connais ce que tu éprouves. Ce n’est pas une raison parce que ton pére est mort d’une angine de poitrine... surtout 4 ton Age... Evidemment le coeur est la partie faible des Desqueyroux: Que tues drole, Bernard, avec ta peur de la mort ! N’éprouves-tu jamais, comme moi, le sentiment profond de ton inutilité ? Non ? Ne penses-tu pas que la vie des gens de “notre | espéce ressemble deja terriblement a a la mort ? »
Il haussait les épaules : elle l’assommait avec ses paradoxes. Ce n’est pas malin d’avoir de l’esprit : on n’a qu’a prendre en tout le contre-pied de ce qui est raisonnable. Mais elle avait tort, ajoutait-il, de se mettre en dépense avec lui: mieux valait se réserver pour son entrevue avec le fils Azévédo.
« Tu sais qu’il doit isc vere vers la mioctobre ? » Chepr “s.ra)
A Villandraut, la station qui précéde Saint-Clair, Thérése songe : « Comment persuader Bernard que je n’ai
pas aimé ce garcon ? Il va croire sirement que je |’ai adoré. Comme tous les étres 4 qui |’amour est profondément inconnu, il s’imagine qu’un crime comme celui dont on m’accuse, ne peut étre que passionnel. » I] faudrait que Bernard comprit qu’a cette époque, elle était trés éloignée de le hair, bien qu’il lui parit souvent importun ; mais elle n’imaginait pas qu’un autre homme lui pit étre de quelque secours. Bernard, tout compte fait, n’était pas si mal. Elle exécrait dans les romans la peinture d’étres extraordinaires et tels qu’on n’en rencontre jamais dans la vie.
Le seul homme.-supérieur~-qu’elle crit connaitre, c’était son pére. Elle s’efforcait de préter quelque grandeur a ce radical entété, méfiant, qui jouait sur plusieurs tableaux : propriétaire industriel (outre une scierie a B., il traitait lui-méme sa résine et celle de son nombreux parentage dans une usine a Saint-Clair). Politicien surtout a qui ses maniéres cassantes avaient fait du tort, mais trés écouté a la préfecture. Et quel mépris des femmes ! méme de Thérése 4 1’époque ov chacun louait son intelligence. Et depuis le drame : « Toutes des hystériques quand elles ne sont pas idiotes ! » répétait-il a l’avocat. Cet anticlérical se montrait volontiers pudibond. Bien qu’il fredonnat parfois un refrain de Béranger, il ne pouvait souffrir qu’on touchat devant lui a certains sujets, devenait pourpre comme un adolescent. Bernard tenait de M. de la Trave que M. Larroque s’ était marié vierge: « Depuis qu’il est veuf, ces messieurs m’ont souvent répété qu’on ne lui connait pas de maitresse. C’est un type, ton pére ! » Oui, c’était un type. Mais si de loin, elle se faisait de lui une image embellie, Thérése, dés qu’il était 1a, mesurait sa bassesse. Il venait peu a Saint-Clair, plus souvent 4 Argelouse, car il
Thérése Desqueyroux B
n’aimait pas a rencontrer les La Trave. En leur présence, et bien qu’il fit interdit de parler politique, dés le potage naissait le débat imbécile qui tournait vite a l’aigre. Thérése aurait eu honte de s’en méler: elle mettait son orgueil 4 ne pas ouvrir la bouche, sauf si I’on touchait a la question religieuse. Alors elle se précipitait au secours de M. Larroque. Chacun -criait, au point que la tante Clara elle-méme percevait des bribes de phrases, se jetait » dans la mélée, et avec sa voix affreuse de sourde donnait ‘: libre cours 4 sa passion de vieille radicale « qui sait ce ‘ qui se passe dans les couvents » ; au fond (songeait Thé- 9 rése), plus croyante qu’aucun La Trave, mais en guerre ouverte contre l’Etre infini qui avait permis qu "elle fat = sourde et laide, qu’elle mourit sans avoir jamais été aimée ni possédée. Depuis le jour ot) Mme de la Trave ~ avait quitté la table, on évita d’un commun accord la ‘ métaphysique. La politique, d’ ailleurs, suffisait 4 mettre hors des gonds ces personnes qui, de droite ou de gauche, n’en demeuraient pas moins d’accord sur ce principe essentiel: la propriété est l’unique bien de ce monde, et rien ne vaut de vivre que de posséder la terre. Mais faut-il faire ou non la part du feu ? Et si l’on s’y résigne, dans quelle mesure ? Thérése « qui avait la propriété dans le sang », eit voulu qu’avec ce cynisme la question fit posée, mais elle haissait les faux-semblants dont les Larroque et les La Trave masquaient leur commune p: passion. Quand son pére proclamait « un dévouement indéfectible 4 la démocratie », elle l’interrompait :
« Ce n’est pas la peine, nous sommes seuls. » Elle disait que le sublime en politique lui donnait la nausée ; le tragique du conflit des classes lui échappait dans un pays ou le plus pauvre est propriétaire, n’aspire qu’a |’étre davantage ; ot le godt commun de la terre, de la chasse,
du manger et du boire, crée entre tous, bourgeois et paysans, une fraternité étroite. Mais Bernard avait, en outre, de l’instruction ; on disait de lui qu’il était sorti de son trou ; Thérése elle-méme se félicitait de ce qu’il était un homme avec lequel on peut causer : « En somme, trés supérieur a son milieu... » Ainsi le jugea-t-elle jusqu’ au jour de sa rencontre avec Jean Azévédo.
C’était l’époque ot la fraicheur de la nuit demeure toute la matinée ; et dés la collation, aussi chaud qu’ ait été le soleil, un peu de brume annonce de loin le crépuscule. Les premiéres palombes passaient, et Bernard ne rentrait guére que le soir. Ce jour-la pourtant, aprés une mauvaise nuit, il était allé d’une traite 4 Bordeaux, pour se faire examiner.
« Je ne désirais rien alors, songe Thérése, j’allais, une heure, sur la route, parce qu’une femme enceinte doit marcher un peu. J’évitais les bois ou, 4 cause des palombiéres, il faut s’arréter 4 chaque instant, siffler, attendre que le chasseur, d’un cri, vous autorise a repartir ; mais parfois un long sifflement répond au vGtre : un vol s’est abattu dans les chénes ; il faut se tapir pour ne pas I’ effaroucher. Puis je rentrais ; je somnolais devant le feu du salon ou de la cuisine, servie en tout par tante Clara. Pas plus qu’un dieu ne regarde sa servante, je ne prétais d’attention a cette vieille fille toujours nasillant des histoires de cuisine et de métairie ; elle parlait, elle parlait afin de n’avoir pas a essayer d’entendre : presque toujours des anecdotes sinistres touchant les métayers qu’elle soignait, qu’elle veillait avec un dévouement lucide : vieillards réduits 4 mourir de faim, condamnés au travail jusqu’a la mort, infirmes abandonnés, femmes asservies 4 d’exténuantes besognes. Avec une sorte
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Thérése Desqueyroux Et
d’allégresse, tante Clara citait dans un patois innocent, leurs mots les plus atroces. Au vrai, elle n’aimait que moi qui ne la voyais méme pas se mettre 4 genoux, délacer mes souliers, enlever mes bas, réchauffer mes pieds dans ses vieilles mains.
« Balion venait aux ordres lorsqu’il devait se rendre, le lendemain, a Saint-Clair. Tante Clara dressait la liste des commissions, réunissait les ordonnances pour les
jmalades d’Argelouse : « Vous irez en premier lieu a la ' « pharmacie ; Darquey n’aura pas trop de la journée pour / « préparer les drogues... »
« Ma premiére rencontre avec Jean... I] faut que je me rappelle chaque circonstance : j’avais choisi d’aller a cette palombiére abandonnée ot je goiitais naguére aupres d’ Anne et ot je savais que, depuis, elle avait aimé rejoindre cet Azévédo. Non, ce n’était point, dans mon esprit, un pélerinage. Mais les pins, de ce cété, ont trop grandi pour qu’on y puisse guetter les palombes : je ne risquais pas de déranger les chasseurs. Cette palombiére ne pouvait plus servir car la forét, alentour, cachait Yhorizon ; les cimes écartées ne ménageaient plus ces larges avenues de ciel ov le guetteur voit surgir les vols. Rappelle-toi : ce soleil d’octobre brélait encore ; je peinais sur ce chemin de sable ; les mouches me harcelaient. Que mon ventre était lourd! J’aspirais a m/’asseoir sur le banc pourri de la palombiére. Comme jen ouvrais la porte, un jeune homme sortit, téte nue ; je reconnus, au premier regard, Jean Azévédo, et d’abord imaginai que je troublais un rendez-vous, tant son visage montrait de confusion. Mais je voulus en vain prendre le large; c’était étrange qu’il ne songeat qu’a me retenir : « Mais non, entrez, madame, je vous jure que « vous ne me dérangez pas du tout. »
« Je fus étonnée qu’il n’y edit personne dans la cabane ou je pénétrai, sur ses instances. Peut-étre la bergére avait-elle fui par une autre issue ? Mais aucune branche n’avait craqué. Lui aussi m’ avait reconnue, et d’abord le nom d’Anne de la Trave lui vint aux lévres. J’étais assise ; lui, debout, comme sur la photographie. Je regardais, a travers la chemise de tussor, |’endroit ou j’avais enfoncé l’€pingle : curiosité dépouillée de toute passion. Etait-il beau ? Un front construit, — les yeux veloutés de sa race, — de trop grosses joues ; et puis ce qui me dégoiite dans les garcons de cet Age: des boutons, les signes du sang en mouvement ; tout ce qui suppure ; surtout ces paumes moites qu’il essuyait avec un mouchoir, avant de vous serrer la main. Mais son beau regard bralait ; j’aimais cette grande bouche toujours un peu ouverte sur des dents aigués : gueule d’un jeune chien qui a chaud. Et moi, comment étais-je ? Trés famille, je me souviens. Déja je le prenais de haut, |’accusais, sur un ton solennel, « de porter le trouble et la division dans « un intérieur honorable ». Ah ! rappelle-toi sa stupéfaction non jouée, ce juvénile éclat de rire: « Alors, vous « croyez que je veux |’épouser ? Vous croyez que je « brigue cet honneur ? » Je mesurai d’un coup d’ceil, avec stupeur, cet abime entre la passion d’Anne et l’indifférence du .gargon. II se défendait avec feu : certes, comment ne pas céder au charme d’une enfant délicieuse ? Il n’est point défendu de jouer ; et justement parce qu’il ne pouvait méme étre question de mariage entre eux, le jeu lui avait paru anodin. Sans doute avaitil feint de partager les intentions d’ Anne... et comme, juchée sur mes grands chevaux, je |’interrompais, il repartit avec véhémence qu’ Anne elle-méme pouvait lui rendre ce témoignage qu’il avait su ne pas aller trop
loin ; que, pour le reste, il ne doutait point que Mlle de la Trave lui dit les seules heures de vraie passion qu’il lui serait sans doute donné de connaitre durant sa morne existence. « Vous me dites qu’elle souffre, madame ; « mais croyez-vous qu’ elle ait rien de meilleur a attendre « de sa destinée que cette souffrance ? Je vous connais :
« de réputation ; je sais qu’on peut vous dire ces choses * ~~
« et que vous ne ressemblez pas aux gens d’ici. Avant , « qu’elle ne s’embarque pour la plus lugubre traversée a « « bord d’une vieille maison de Saint-Clair, j’ai pourvu « Anne d’un capital de sensations, de réves, — de quoi «la sauver peut-étre du désespoir et, en tout cas, de « l’abrutis-sement. » Je ne me souviens plus si je fus crispée par cet excés de prétention, d’affectation, ou si méme j’y fus sensible. Au vrai, son débit était si rapide que d’abord je ne le suivais pas ; mais bientdt mon esprit s’accoutuma 4 cette volubilité: « Me croire capable, « moi, de souhaiter un tel mariage ; de jeter |’ancre dans « ce sable ; ou de me charger a Paris d’une petite fille ? « Je garderai d’ Anne une image adorable, certes ; et au « moment ot vous m’avez surpris, je pensais a elle jus- « tement... Mais comment peut-on se fixer, madame ? « Chaque minute doit apporter sa joie, — une joie diffé- « rente de toutes celles qui |’ ont précédée. »
« Cette avidité d’un jeune animal, cette intelligence dans un seul étre, cela me paraissait si étrange que je l’écoutais sans |’interrompre. Oui, décidément, j’étais éblouie : 4 peu de frais, grand Dieu ! Mais je |’étais. Je me rappelle ce piétinement, ces cloches, ces cris sauvages de bergers qui annoncaient de loin |’approche d’un troupeau. Je dis au garcon que peut-étre cela paraitrait dréle que nous fussions ensemble dans cette cabane ; j aurais voulu qu’il répondit que mieux valait ne faire
aucun bruit jusqu’a ce que fit passé le troupeau ; je me serais réjouie de ce silence céte 4 cote, de cette complicité (déja je devenais, moi aussi, exigeante, et souhaitais que chaque minute m’apportat de quoi vivre). Mais Jean Azévédo ouvrit sans protester la porte de la palombiére et, cérémonieusement, s’effaca. Il ne me suivit jusqu’a Argelouse qu’ aprés s’étre assuré que je n’y voyais point d’obstacle. Ce retour, qu’il me parut rapide, bien que mon compagnon ait trouvé le temps de toucher a mille sujets ! Il rajeunissait étrangement ceux que je croyais un peu connaitre: par exemple, sur la question religieuse, comme je reprenais ce que j’avais accoutumé de dire en famille, il m’interrompait : « Oui, sans doute... « mais c’est plus compliqué que cela... » En effet, il projetait dans le débat des clartés qui me paraissaient/admirables.... Etaient-elles en somme si admirables 7... Je crois bien que je vomirais aujourd’ hui ce ragoat : 11 disait qu’il avait longtemps cru que rien n’importait hors la recherche, la poursuite de Dieu : « S’embarquer, prendre « la mer, fuir comme la mort ceux qui se persuadent « d’avoir trouvé, s’immobilisent, batissent des abris « pour y dormir ; longtemps je les ai méprisés... »
« Il me demanda Sila ’avais lu La Vie du pére de Foucauld par René Bazin'’ ; et comme j’affectais de rire, il m/’assura que ce livre |’ avait bouleversé : « Vivre dan- « gereusement, au sens profond, ajouta-t-il, ce n’est « peut-étre pas tant de chercher Dieu que de le trouver «et l’ayant découvert, que de demeurer dans son
17. Dans Fauteuil XXX : René Bazin, texte paru en 1931 et repris au tome VIII de ses Zuvres completes (Paris, Bibliothéque Bernard Grasset, Arthéme Fayard, 1952), Mauriac couvre d’éloges cette biographie : « L’auteur de la Vie du pére de Foucauld a attaché pour toujours son nom a une mémoire impérissable » (p. 483).
orbite.» Il me décrivit «la grande aventure des mystiques », se plaignit de son tempérament qui lui interdisait de la tenter, « mais aussi loin qu’allait son « souvenir, il ne se rappelait pas avoir été pur ». Tant d’impudeur, cette facilité 4 se livrer, que cela me changeait de la discrétion provinciale, du silence que, chez nous, chacun garde sur sa vie intérieure ! Les ragots de Saint-Clair ne touchent qu’aux apparences /Iés cceurs ne sé découvrent jamais. Que sais-je de Bernard, au fond ? N’y a-t-il pas en lui infiniment plus que cette caricature dont je me contente, lorsqu’il faut me le représenter ? Jean parlait et je demeurais muette : rien ne me venait aux lévres que les phrases habituelles dans nos discussions de famille. De méme qu’ ici toutes les voitures sont « a la voie », c’est-a-dire assez larges pour que les roues correspondent exactement aux orniéres des charrettes, toutes mes pensées, jusqu’a ce jour, avaient été « a la voie » de mon pére, de mes beaux-parents. Jean Azévédo allait téte nue ; je revois cette chemise ouverte sur une poitrine d’enfant, son cou trop fort. Ai-je subi un charme physique ? Ah ! Dieu, non ! Mais il était le pre- “mier homme que je rencontrais et pour qui comptait, plus que tout, la vie de l’esprit. Ses maitres, ses amis parisiens dont il me rappelait sans cesse les propos ou les livres me défendaient de le considérer ainsi qu’un phénoméne : il faisait partie d’une élite nombreuse, «ceux qui existent », disait-il. I] citait des noms, n’imaginant méme pas que je les pusse ignorer ; et je feignais de ne pas les entendre pour la premieére fois.
« Lorsqu’au détour de la route apparut le champ d’ Argelouse : “Déja !”’m’écriai-je. Des fumées d’ herbes briilées trainaient au ras de cette pauvre terre qui avait donné son seigle ; par une entaille dans le talus, un trou-
peau coulait comme du lait sale et paraissait brouter le sable. II fallait que Jean traversat le champ pour atteindre Vilméja. Je lui dis : « Je vous accompagne:; toutes ces « questions me passionnent. » Mais nous ne trouvames plus rien a nous dire. Les tiges coupées du seigle, a travers les sandales, me faisaient mal. J’avais le sentiment qu’il souhaitait d’étre seul, sans doute pour suivre a loisir une pensée qui lui était venue. Je lui fis remarquer que nous n’avions pas parlé d’ Anne ; il m’assura que nous
n’étions pas libres de choisir le sujet de nos colloques, ni d’ailleurs de nos méditations : « ou alors, ajouta-t-il « avec superbe, il faut se plier aux méthodes inventées « par les mystiques... Les étres comme nous suivent tou- « jours des courants, obéissent 4 des pentes... » ainsi ramenait-il tout a ses lectures de ce moment-la. Nous primes rendez-vous pour arréter, au sujet d’ Anne, un plan de conduite. I] parlait distraitement et, sans répondre a une question que je lui faisais, il se baissa: d’un geste d’enfant, il me montrait un cépe, qu’il approcha de son nez, de ses lévres. »
Bernard, sur le seuil, guettait le retour de Thérése : « Je n’ai rien ! Je n’ai rien ! cria-t-il, dés qu’il apercut sa robe dans l’ombre. Crois-tu que bati comme tu me vois, je suis anémique ? C’est a ne pas croire et c’est pourtant ‘vrai: il ne faut pas se fier aux apparences ; je vais suivre un traitement... le traitement Fowler : c’est de l’arsenic ; important est que je retrouve |’ appétit. »
Thérése se souvient que d’abord elle ne s’irrita pas : tout ce qui lui venait de Bernard |’atteignait moins que d’habitude (comme si le coup eat été porté de plus loin). Elle ne l’entendait pas, le corps et |’4me orientés vers un autre univers ou vivent des étres avides et qui ne souhaitent que connaitre, que comprendre, — et, selon un mot qu’ avait répété Jean avec un air de satisfaction profonde « devenir ce qu’ils sont ». Comme 4 table, elle parlait enfin de sa rencontre, Bernard lui cria: « Tu ne me le disais pas ? Quel dréle de type tu es tout de méme ! Eh bien ? Qu’est-ce que vous avez décidé ? »
Elle improvisa aussitét le plan qui devait étre en effet ‘suivi : Jean Azévédo acceptait d’écrire une lettre 4 Anne ou il saurait en douceur lui enlever tout espoir. Bernard 's’était esclaffé lorsque Thérése lui avait soutenu que le jeune homme ne tenait pas du tout 4 ce mariage : un Azé-
védo ne pas tenir a €épouser Anne de la Trave ! « Ah! ¢a, tu es folle ? Tout simplement, il sait qu’il n’y a rien a faire ; ces gens-la ne se risquent pas lorsqu’ils sont sfrs de perdre. Tu es encore naive, ma petite. »
A cause des moustiques, Bernard n’avait pas voulu que la lampe fit allumée ; ainsi ne vit-il pas le regard de Thérése. « I] avait retrouvé appétit », comme il disait. Déja ce médecin de Bordeaux lui avait rendu la vie.
« Ai-je souvent revu Jean Azévédo? Il a quitté Argelouse vers la fin d’octobre... Peut-étre fimes-nous cing ou six promenades ; je n’isole que celle ot nous nous occupaémes de rédiger ensemble la lettre pour Anne. Le naif garcon s’arrétait 4 des formules qu’il croyait apaisantes, et dont je sentais, sans lui en rien dire, toute l’horreur. Mais nos derniéres courses, je les confonds dans un souvenir unique. Jean Azévédo me décrivait Paris, ses camaraderies, et j’imaginais un royaume dont la loi efit été.de.« devenir soi-méme ». « Ici vous « étes condamnée au mensonge jusqu’a la mort. » Pronong¢ait-il de telles paroles avec intention ? De quoi me soup¢onnait-il ? C’était impossible, a l’entendre, que je pusse supporter ce climat étouffant : « Regardez, me « disait-il, cette immense et uniforme surface de gel ot « toutes les 4mes ici sont prises ; parfois une crevasse « découvre l’eau noire: quelqu’un s’est débattu, a « disparu ; la crofite se reforme... car chacun, ici comme « ailleurs, naft avec sa loi propre ; ici comme ailleurs, « chaque destinée est particuliére ; et pourtant il faut se « soumettre 4 ce morne destin commun ; quelques-uns « résistent : d’ot ces drames sur lesquels les familles « font silence. Comme on dit ici: «II faut faire le « silence... »
« — Ah! oui ! m’écriai-je. Parfois je me suis enquise « de tel grand-oncle, de telle aieule, dont les photogra- « phies ont disparu de tous les albums, et je n’ai jamais « recueilli de réponse sauf, une fois, cet aveu : « Il a dis- « paru... on l’a fait disparaitre. »
« Jean Azévédo redoutait-i] pour moi ce destin ? II assurait que l’idée ne lui serait pas venue d’entretenir Anne de ces choses, parce que, en dépit de sa passion, elle était une 4me toute simple, 4 peine rétive, et qui bient6t serait asservie : « Mais vous ! Je sens dans toutes « vos paroles une faim et une soif de sincérité... » Faudra-t-il rapporter exactement ces propos a Bernard ? Folie d’espérer qu’il y puisse rien entendre ! Qu’il sache, en tout cas, que je ne me suis pas rendue sans lutte. Je me rappelle avoir opposé au garcon qu’il parait de phra-
ses habiles le plus vil consentement a la déchéance. J’eus mé€me recours a des souvenirs de lectures morales qu’on nous faisait au lycée. « Etre soi-méme.? repetai-je, mais «nous ne le sommes que dans la mesure ol nous nous « Créons. » (Inutile de développer ; mais peut-étre faudra-t-il développer pour Bernard.) Azévédo niait qu’il -existat une déchéance pire que celle de se renier. II prétendait qu’il n’était pas de héros ni de saint qui n’eiit fait plus d'une fois le tour de soi-méme, qui n’efit d’abord -atteint toutes ses limites : « II faut se dépasser pour trou- «ver Dieu », répétait-il. Et encore: « S’accepter, cela , « oblige les meilleurs d’entre nous 4a s’affronter eux- « mémes, mais a visage découvert et dans un combat « sans ruse. Et c’est pourquoi 11 arrive souvent que ces | « affranchis se convertissent a la religion la plus « étroite. »
« Ne pas discuter avec Bernard le bien-fondé de cette
morale ; — lui accorder méme que ce sont 1a sans doute
de pauvres sophismes ; mais qu’il comprenne, qu’il s’efforce de comprendre jusqu’ot’ une femme de mon espéce en pouvait étre atteinte et ce que j’éprouvais, le soir, dans la salle 4 manger d’Argelouse : Bernard, au fond de la cuisine proche, enlevait ses bottes, racontait en patois les prises de la journée. Les palombes captives se débattaient, gonflaient le sac jeté sur la table ; Bernard mangeait lentement, tout a la joie de l’appétit reconquis, —comptait avec amour les gouttes de « Fowler »: « C’est la santé », répétait-il. Un grand feu brdlait et, au dessert, il n’avait qu’a tourner son fauteuil, pour tendre a la flamme ses pieds chaussés de feutres. Ses yeux se fermaient sur La Petite Gironde'®. Parfois il ronflait, mais aussi, souvent, je ne l’entendais méme pas respirer. Les savates de Balionte trainaient encore a la cuisine ; puis elle apportait les bougeoirs. Et c’était le silence : le tsilence d’Argelouse ! Les gens qui ne connaissent pas “cette lande perdue ne savent pas ce qu’est le silence : il cerne la maison, comme solidifié dans cette masse épaisse de forét ot rien ne vit, hors parfois une chouette ululante (nous croyons entendre, dans la nuit, le sanglot que nous retenions).
« Ce fut surtout aprés le départ d’ Azévédo que je |’ai connu, ce silence. Tant que je savais qu’au jour Jean de nouveau m’apparaitrait, sa présence rendait inoffensives les ténébres extérieures ; son sommeil proche peuplait les landes et la nuit. Dés qu’il ne fut plus 4 Argelouse, aprés cette rencontre derniére ot i] me donna rendez-vous dans un an, plein de l’espoir, me disait-il, qu’a cette époque je saurais me délivrer (j’ignore encore aujourd’hui s’il
18. C’est un grand quotidien bordelais d’information qui paraissait encore sous l’Occupation.
parlait ainsi légérement ou avec une arriére-pensée ; jincline 4 croire que ce Parisien n’en pouvait plus de silence, du silence d’Argelouse, et qu’il adorait en moi son unique auditoire), dés que je l’eus quitté, je crus pénétrer dans un tunnel indéfini, m’enfoncer dans une -ombre sans cesse accrue ; et parfois je me demandais si j atteindrais enfin l’air libre avant l’asphyxie. Jusqu’a mes couches, en janvier, rien n’arriva... »
Ici, Thérése hésite ; s’efforce de détourner sa pensée ‘de ce qui se passa dans la maison d’Argelouse, le surlendemain du départ de Jean : « Non, non, songe-t-elle, cela n’a rien a voir avec ce que je devrai tout a I|’heure -expliquer 4 Bernard ; je n’ai pas de temps a perdre sur des pistes qui ne ménent a rien. » Mais la pensée est rétive ; impossible de |’empécher de courir ot elle veut : Thérése n’anéantira pas dans son souvenir ce soir d’octobre. Au premier étage, Bernard se déshabillait ; Thérése attendait que la biiche fiat tout a fait consumée pour le rejoindre, -— heureuse de demeurer seule un instant : que faisait Jean Azévédo a cette heure ? Peutétre buvait-il dans ce petit bar dont il lui avait parlé ; peut-étre (tant la nuit était douce) roulait-il en auto, avec ‘un ami, dans le bois de Boulogne désert. Peut-étre travaillait-il 4 sa table, et Paris grondait au loin ; le silence, ¢ était lui qui le créait, qui le conquérait sur le vacarme du monde ; il ne lui était pas imposé du dehors comme celui qui étouffait Thérése ; ce silence était son ceuvre et ne s’étendait pas plus loin que la lueur de la lampe, que les rayons chargés de livres... Ainsi songeait Thérése ; et voici que le chien aboya, puis gémit, et une voix connue, une voix exténuée, dans le vestibule, Vapaisait : Anne de la Trave ouvrit la porte ; elle arrivait
de Saint-Clair a pied, dans la nuit, — les souliers pleins de boue. Dans sa petite figure vieillie, ses yeux brillaient. Elle jeta son chapeau sur un fauteuil ; demanda: « Ou est-il ? »
Thérése et Jean, la lettre écrite et mise a la poste, avaient cru cette affaire finie, —trés loin d’imaginer qu’ Anne pit ne pas lacher prise, — comme si un étre cédait a des raisons, 4 des raisonnements lorsqu’il s’agit de sa vie méme ! Elle avait pu tromper la surveillance de sa mére et monter dans un train. Sur la route ténébreuse d’Argelouse, la coulée de ciel clair entre les cimes l’avait guidée. « Le tout était de le revoir ; si elle le revoyait, il serait reconquis ; il fallait le revoir. » Elle trébuchait, se tordait les pieds dans les orniéres, tant elle avait hate d’atteindre Argelouse. Et maintenant Thérése lui dit que Jean est parti, qu’il est 4 Paris. Anne fait non, de la téte, elle ne la croit pas ; elle a besoin de ne pas la croire pour ne pas s’effondrer de fatigue et de désespoir :
« Tu mens comme tu as toujours menti. »
Et comme Thérése protestait, elle ajouta :
« Ah! tu l’as bien, toi, l’esprit de famille ! Tu poses pour |’affranchie... Mais depuis ton mariage, tu es devenue d’emblée une femme de la famille... Oui, oui, c’est entendu : tu as cru bien faire ; tu me trahissais pour me sauver, hein ? Je te fais grace de tes explications. »
Comme elle rouvrait la porte, Thérése lui demanda ot elle allait.
« A Vilméja, chez lui.
— Je te répéte qu’il n’y est plus depuis deux jours.
— Je ne te crois pas. »
Elle sortit. Thérése alors alluma la lanterne accrochée dans le vestibule et la rejoignit :
« Tu t’égares, ma petite Anne: tu suis le chemin de Biourge. Vilméja, c’est par 1a. »
Elles traversérent la brume qui débordait d’une prairie. Des chiens s’éveillérent. Voici les chénes de Vilméja, la maison non pas endormie mais morte. Anne tourne autour de ce sépulcre vide, frappe a la porte des deux poings. Thérése, immobile, a posé la lanterne dans V’herbe. Elle voit le fantéme léger de son amie se coller a chaque fenétre du rez-de-chaussée. Sans doute Anne répéte-t-elle un nom, mais sans le crier, sachant que c’est bien inutile. La maison, quelques instants, la cache ; elle reparait, atteint encore la porte, glisse sur le seuil, les bras noués autour des genoux ou sa figure se dérobe. Thérése la reléve, |’entraine. Anne, trébuchant, répete : « Je partirai demain matin pour Paris. Paris n’est pas si grand ; je le trouverai dans Paris... » mais du ton d’une enfant a bout de résistance et qui déja s’abandonne.
Bernard, éveillé par le bruit de leurs voix, les attendait en robe de chambre, dans le salon. Thérése a tort de chasser le souvenir de la scéne qui éclata entre le frére et la sceur. Cet homme capable de prendre rudement les poignets d’une petite fille exténuée, de la trainer jusqu’a une chambre du deuxiéme, d’en verrouiller la porte, c’est ton mari, Thérése : ce Bernard qui, d’ici deux heures, sera ton juge. L’esprit de famille l’inspire, le sauve de toute hésitation. I] sait toujours, en toute circonstance, ce qu’il convient de faire dans |’intérét de la famille. Pleine d’angoisse, tu prépares un long plaidoyer ; mais seuls, les hommes sans principes peuvent céder a une raison étrangére. Bernard se moque bien de tes
arguments : « Je sais ce que j’ai a faire. » II sait toujours ce qu’il a a faire. Si parfois il hésite, il dit : « Nous en avons parlé en famille et nous avons jugé que... » ; comment peux-tu douter qu’il n’ait préparé sa sentence ? Ton sort est fixé a jamais : tu ferais aussi bien de dormir.
Aprés que les La Trave eurent ramené Anne vaincue a Saint-Clair, Thérése, jusqu’aux approches de sa délivrance, n’avait plus quitté Argelouse. Elle en connut vraiment le silence, durant ces nuits démesurées de novembre. Une lettre adressée 4 Jean Azévédo était demeurée sans réponse. Sans doute estimait-il que cette provinciale ne valait pas l’ennui d’une correspondance. D’abord, une femme enceinte, cela ne fait jamais un beau souvenir. Peut-étre, 4 distance, jugeait-il Thérése fade, cet imbécile que de fausses complications, des attitudes eussent retenu ! Mais que pouvait-il comprendre a cette simplicité trompeuse, a ce regard direct, a ces gestes jamais hésitants ? Au vrai, il la croyait capable, comme la petite Anne, de le prendre au mot, de quitter tout et de le suivre. Jean Azévédo se méfiait des femmes qui rendent les armes trop t6t pour que |’ assaillant ait le loisir de lever le siége. I] ne redoutait rien autant que la victoire, que le fruit de la victoire. Thérése, pourtant, s’efforgait de vivre dans l’univers de ce garcon ; mais des livres que Jean admirait, et qu’elle avait fait venir de Bordeaux, lui parurent incompréhensibles. Quel désceuvrement ! I] ne fallait pas lui demander de travailler 4 la layette : « Ce n’était pas sa partie », répétait
Mme de la Trave. Beaucoup de femmes meurent en couches, a la campagne. Thérése faisait pleurer tante Clara en affirmant qu’elle finirait comme sa mére, qu’elle était sfire de n’en pas réchapper. Elle ne manquait pas d’ajouter que «¢a lui était égal de mourir ». Mensonge ! Jamais elle n’avait désiré si ardemment de vivre ; jamais non plus Bernard ne lui avait montré tant de sollicitude : « I] se souciait non de moi, mais de ce que je portais dans mes flancs. En vain, de son affreux accent, rabachait-il : « Reprends de la purée... Ne mange pas de pois- « son... Tu as assez marché aujourd’ hui... » Je n’en étais pas plus touchée que ne |’est une nourrice étrangére que l’on étrille pour la qualité de son lait. Les La Trave vénéraient en moi un vase sacré; le réceptacle de leur progéniture ; aucun doute que, le cas échéant, ils m’eussent sacrifiée a cet embryon. Je perdais le sentiment de mon existence individuelle. Je n’étais que le sarment ; aux yeux de la famille, le fruit attaché 4 mes entrailles comptait seul. »
« Jusqu’a la fin de décembre, il fallut vivre dans ces ténébres. Comme si ce n’efit pas été assez des pins innombrables, la pluie ininterrompue multipliait autour de la sombre maison ses millions de barreaux mouvants. Lorsque |’ unique route de Saint-Clair menaga de devenir impraticable, je fus ramenée au bourg, dans la maison a peine moins ténébreuse que celle d’ Argelouse. Les vieux platanes de la Place disputaient encore leurs feuilles au vent pluvieux. Incapable de vivre ailleurs qu’a Argelouse, tante Clara ne voulut pas s’établir 4 mon chevet ; mais elle faisait souvent la route, par tous les temps, dans son cabriolet « a la voie » ; elle m’apportait ces chatteries que j’avais tant aimées, petite fille, et qu’elle croyait
que j’aimais encore, ces boules grises de seigle et de miel, appelees miques ; le gateau dénommé fougasse ou roumadjade!*. Je ne voyais Anne qu’ aux repas, et elle ne m ’adressait plus la parole; résignée, semblait-il, réduite, elle avait perdu d’un coup sa fraicheur. Ses cheveux trop tirés découvraient de vilaines oreilles pales. On ne pronongait pas le nom du fils Deguilhem, mais Mme de la Trave affirmait que si Anne ne disait pas oui encore, elle ne disait plus non. Ah! Jean l’avait bien jugée : il n’avait pas fallu longtemps pour lui passer la bride et pour la mettre au pas. Bernard allait moins bien parce qu’il avait recommencé de boire des apéritifs. Quelles paroles échangeaient ces étres autour de moi ? Ils s’entretenaient beaucoup du curé, je me souviens (nous habitions en face du presbytére). On se demandait, par exemple, « pourquoi il avait traversé quatre fois la « place dans la journée, et chaque fois il avait da rentrer « par un autre chemin...
Sur quelques propos a Jean Azévédo, Thérése prétait plus d’attention 4 ce prétre jeune encore, sans communication avec ses paroissiens qui le trouvaient fier : « Ce n’est pas le genre qu’il faut ici. » Durant ses rares visites chez les La Trave, Thérése observait ses tempes blanches, ce haut front. Aucun ami. Comment passait-1l ses soirées ? Pourquoi avait-il choisi cette vie ? « II est trés exact, disait Mme de la Trave ; il fait son adoration tous les soirs ; mais il manque d’onction, je ne le trouve pas ce qui s’appelle pieux. Et pour les ceuvres, il laisse tout tomber. » Elle déplorait qu’il eit supprimé la fanfare du
19. Mauriac livre ici méme le secret de la composition des miques. Fougasse est le nom donné a une brioche en couronne, faite dans le Sud-Ouest, qui s’apparente a la fouace d’ Auvergne. Les dictionnaires du gascon ignorent le nom de roumadjade.
patronage ; les parents se plaignaient de ce qu il n’accompagnait plus les enfants sur le terrain de football: « C’est trés joli d’avoir toujours le nez dans ses livres, mais une paroisse est vite perdue. » Thérése, pour l’entendre, fréquenta |’église. « Vous vous y décidez, ma petite, juste au moment ot votre état vous en aurait dispensée. » Les prénes du curé, touchant le dogme ou la morale, étaient impersonnels. Mais Thérése s’intéressait a une inflexion de voix, a un geste ; un mot parfois semblait plus lourd... Ah ! lui, peut-étre, auraitil pu l’aider a débrouiller en-elle ce monde confus ; différent des autres, lui aussi avait pris un parti tragique ; a Sa solitude intérieure, il avait ajouté ce désert que crée Ja soutane autour de |’>homme qui la revét. Quel réconfort puisait-il dans ces rites quotidiens ? Thérése aurait voulu assister 4 sa messe dans la semaine, alors que, sans autre témoin que l’enfant de chceur, il murmurait des paroles, courbé sur un morceau de pain. Mais cette démarche eft paru étrange a sa famille et aux gens du bourg, on aurait crié a la conversion.
Autant que”? Thérése ait souffert A cette époque, ce fut au lendemain de ses couches qu’elle commenga vraiment de ne pouvoir plus supporter la vie. Rien n’en paraissait a l’extérieur; aucune scéne entre elle et Bernard ; et elle montrait plus de déférence envers ses beaux-parents que ne faisait son mari lui-méme. C’était
la le tragique : qu’il n’y efit pas une raison de rupture ;
20. Grévisse signale la fréquence chez Mauriac de cet emploi d’autant que, « servant a exprimer, dans la proposition d’ opposition Vidée de quantité et d’intensité », et il cite un autre exemple du méme tour, celui de la p. 137 (Le Bon Usage, J. Duculot, Gembloux, 1975, p. 1178).
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l’événement était impossible a prévoir qui aurait empéché les choses d’aller leur train jusqu’é la mort. La mésentente suppose un terrain de rencontre oi se heurter ; mais Thérése ne rencontrait jamais Bernard, et moins encore ses beaux-parents ; leurs paroles ne |’ atteignaient guere ; |’idée ne lui venait pas qu’il fit nécessaire d’y répondre. Avaient-ils seulement un vocabulaire commun ? Ils donnaient aux mots essentiels un sens différent. Si un cri sincére échappait 4 Thérése, la famille avait admis, une fois pour toutes, que Ja jeune femme adorait les boutades. « Je fais semblant de ne pas entendre, disait Mme de la Trave, et si elle insiste, de n’y pas attacher d’importance ; elle sait qu’avec nous ¢a ne prend pas... »
Pourtant Mme de la Trave supportait mal, chez Thérése, cette affectation de ne pouvoir souffrir que les gens fissent des cris sur sa ressemblance avec la petite Marie. Les exclamations coutumiéres (« Celle-la, vous ne pouvez pas la renier... ») jetaient la jeune femme dans des sentiments extrémes qu’elle ne savait pas toujours dissimuler. « Cette enfant n’a rien de moi, insistait-elle. Voyez cette peau brune, ces yeux de jais. Regardez mes photos : j’étais une petite fille blafarde. »
Elle ne voulait pas que Marie lui ressemblat. Avec cette chair détachée de la sienne, elle désirait ne plus rien posséder en commun. Le bruit commengait de courir que le sentiment materne! ne |’étouffait pas. Mais Mme de la Trave assurait qu’elle aimait sa fille 4 sa maniére : « Bien sfir, il ne faut pas lui demander de surveiller son bain ou de changer ses couches : ce n’est pas dans ses cordes ; mais je |’ai vue demeurer des soirées entiéres, assise auprés du berceau, se retenant de fumer pour regarder la petite dormir... D’ailleurs nous avons une
bonne trés sérieuse ; et puis Anne est 1a ; ah ! celle-la, je vous jure que ce sera une fameuse petite maman... » Depuis qu’un enfant respirait dans la maison, c’était vrai qu’Anne avait recommencé de vivre. Toujours un berceau attire les femmes; mais Anne, plus qu’aucune autre, maniait l’enfant avec une profonde joie. Pour pénétrer plus librement chez la petite, elle avait fait la paix avec Thérése, sans que rien ne subsistat de leur tendresse ancienne, hors des gestes, des appellations familiéres. La jeune fille redoutait surtout la jalousie maternelle de Thérése : « La petite me connait bien mieux que sa mére. Dés qu’elle me voit, elle rit. L’autre jour, je l’avais dans mes bras ; elle s’est mise a hurler lorsque Thérése a voulu la prendre. Elle me préfére, au point que jen suis parfois génée... »
Anne avait tort d’étre génée. Thérése, a ce moment de sa vie, se sentait détachée de sa fille comme de tout le reste. Elle apercevait les tres et les choses et son propre corps et son esprit méme, ainsi qu’un mirage, uhe vapeur suspendue en dehors d’elle. Seul; dans ce néant, Bernard prenait une réalité affreuse : sa corpulence, sa voix du nez, et ce ton péremptoire, cette satisfaction. Sortir du monde... Mais comment ? et ot aller ? Les premiéres chaleurs accablaient Thérése. Rien ne |’avertissait de ce qu’elle était au moment de commettre. Que se passa-t-il cette année-la ? Elle ne se souvient d’aucun incident, d’aucune dispute ; elle se rappelle avoir exécré son mari plus que de coutume, le jour de la Féte-Dieu, alors qu’entre les volets mi-clos elle guettait la procession. Bernard était presque le seul homme derriére le dais. Le village, en quelques instants, était devenu désert, comme si c’eit été un lion, et non un agneau, qu’on avait laché
dans les rues”!... Les gens se terraient pour n’étre pas, obligés de se découvrir ou de se mettre 4 genoux. Une »
fois le péril passé, les portes se rouvraient une 4 une. 4 -
Thérése dévisagea le curé, qui avangait les yeux presque fermés, portant des deux mains cette chose étrange. Ses lévres remuaient: a qui parlait-il avec cet air de douleur ? Et tout de suite, derriére lui, Bernard « qui
accomplissait son devoir ».
Des semaines se succédérent sans que tombat une goutte d’eau. Bernard vivait dans la terreur de |’ incendie, et de nouveau « sentait » son cceur. Cinq cents hectares avaient brilé du cété de Louchats: « Si le vent avait soufflé du nord, mes pins de Balisac étaient perdus. » Thérése attendait elle ne savait quoi de ce ciel inaltérable. Il ne pleuvrait jamais plus... Un jour, toute la forét crépiterait alentour, et le bourg méme ne serait pas €pargné. Pourquoi les villages des Landes ne brilent-ils
jamais ? Elle trouvait injuste que les flammes.choisissent ‘
toujours les pins, jamais les hommes. En famille, on dis- ‘cutait indéfiniment sur les causes du sinistre : une cigarette jetée ? la malveillance ? Thérése révait qu’une nuit elle se levait, sortait de la maison, gagnait la forét la plus envahie de brandes, jetait sa cigarette jusqu’a ce qu’une immense fumée ternit le ciel de l’aube... Mais elle chas-
21. C’est la suppression de cette phrase, dans |’adaptation faite par Franju, qui avait paru 4 Mauriac trahir gravement l’esprit du ‘roman (Les Paroles restent, Paris, Grasset, 1985, pp. 233-234). Dans la postface de la précédente édition de Thérése Desqueyroux au Livre de Poche, Claude Mauriac écrivait du roman et du film de Franju : « Par refus de |’Esprit, il en a parfois ignoré |’esprit. Aussi fermé au surnaturel que Mauriac en était proche. »
sait cette pensée, ayant l’amour des pins dans le sang ; ce n’était pas aux arbres qu’allait’sa haine. =”
La voici au moment de regarder en face l’acte qu'elle a commis. Quelle explication fournir 4 Bernard ? Rien a faire que de lui rappeler point par point comment la chose arriva, C’ était ce jour du grand incendie de Mano. Des hommes entraient dans la salle & manger od la famille déjeunait en hate. Les uns assuraient que le feu paraissait trés éloigné de Saint-Clair; d'autres insistaient pour que sonnat le tocsin. Le parfum de la résine brilée imprégnait ce jour torride et le soleil était comme sali, Thérése revoit Bernard, la téte tournée, écoutant le rapport de Balion, tandis que sa forte main velue s’ oublie au-dessus du verre et que les gouttes de Fowler tombent dans l'eau. Il avale d’un coup le reméde sans qu’abrutie de chaleur, Thérése ait songé a l’avertir qu'il a doublé sa dose habituelle. Tout le monde a quitté la table, — sauf elle qui ouvre des amandes fraiches, indifférente, étrangére A cette agitation, désintéressée de ce drame, comme de tout drame autre que le sien, Le tocsin ne sonne pas. Bernard rentre enfin : « Pour une fois, tu as
. eu raison de ne pas t’agiter : c'est du cété de Mano que ' ¢a brile...» Il demande: « Est-ce que j'ai pris mes
gouttes ? » et sans attendre la réponse, de nouveau il en
fait tomber dans son verre, Elle s'est tue par paresse,
» sans doute, par fatigue. Qu’ espére-t-elle 4 cette minute ? , «Impossible que j'aie prémédité de me taire. »
Pourtant, cette nuit-ld, lorsqu'au chevet de Bernard vomissant et pleurant, le docteur Pédemay l’interrogea sur les incidents de la journée, elle ne dit rien de ce qu'elle avait vu a table. Il efit été pourtant facile, sans se compromettre, d'attirer l’attention du docteur sur l’arse-
nic que prenait Bernard. Elle aurait pu trouver une phrase comme celle-ci : « Je ne m’en suis pas rendu compte au moment méme... Nous étions tous affolés par cet incendie... mais je jurerais, maintenant, qu’il a pris une double dose... » Elle demeura.muette ; €prouva-t-elle seulement la tentation de parler ? L’acte qui, durant le déjeuner, était déja en elle 4 son insu, commenga alors d’émerger du fond de son étre, — informe encore, mais a demi baigné de conscience.
Apres le départ du docteur, elle avait regardé Bernard endormi enfin ; elle songeait : « Rien ne prouve que ce soit cela ; ce peut étre une crise d’appendicite, bien qu’ il n’y ait aucun autre symptdme... ou un cas de grippe infectieuse. » Mais Bernard, le surlendemain, était sur pied. « Il y avait des chances pour que ce fiit cela. » Thérése ne l’aurait pas juré ; elle aurait aimé a en étre sfire. « Oui, je n’avais pas du tout le sentiment d’étre la proie d’une tentation horrible ; il s’agissait d’une curiosité un peu dangereuse 4 satisfaire> Le premier jour ov, avant que Bernard entrat dans la salle, je fis tomber des gouttes de Fowler dans son verre, je me souviens d’ avoir répété : « Une seule fois, pour en avoir le coeur net... je saurai si « c’est cela qui |’a rendu malade. Une seule fois, et ce « sera fini. »
Le train ralentit, siffle longuement, repart. Deux ou trois feux dans |’ombre: la gare de Saint-Clair. Mais Thérése n’a plus rien a examiner ; elle s’est engouffrée dans le crime béant ; elle a été aspirée par le crime ; ce qui a suivi, Bernard le connait aussi bien qu’elle-méme : cette soudaine reprise de son mal, et Théreése le veillant nuit et jour, quoiqu’elle parfit a bout de forces et qu’elle fit incapable de rien avaler (au point qu’il la persuada
d’essayer du traitement Fowler et qu’elle obtint du docteur Pédemay une ordonnance). Pauvre docteur! Il s’étonnait de ce liquide verdatre que vomissait Bernard ; il n’aurait jamais cru qu’un tel désaccord pit exister entre le pouls d’un malade et sa température ; il avait maintes fois constaté dans la paratyphoide un pouls calme en dépit d’ une forte fi¢vre ; — mais que pouvaient signifier ces pulsations précipitées et cette température au-dessous de la normale ? Grippe infectieuse, sans doute : la grippe, cela dit tout.
Mme de la Trave songeait a faire venir un grand médecin consultant, mais ne voulait pas froisser le docteur, ce vieil ami ; et puis Thérése craignait de frapper Bernard. Pourtant, vers la mi-aoiit, aprés une crise plus alarmante, Pédemay, de lui-méme, souhaita l’avis d’un de ses confréres ; heureusement, dés le lendemain, |’ état de Bernard s’améliorait ; trois semaines plus tard, on parlait de convalescence. « Je |’ai échappé belle, disait Pédemay. Si le grand homme avait eu le temps de venir, il aurait obtenu toute la gloire de cette cure. »
Bernard se fit transporter 4 Argelouse, comptant bien étre guéri pour la chasse a la palombe. Thérése se fatigua beaucoup a cette époque : une crise aigué de rhumatismes retenait au lit tante Clara; tout retombait sur la jeune femme : deux malades, un enfant ; sans compter les besognes que tante Clara avait laissées en suspens. Thérése mit beaucoup de bonne volonté 4 la relayer auprés des pauvres gens d’ Argelouse. Elle fit le tour des métairies, s’occupa, comme sa tante, de faire exécuter les ordonnances, paya de sa bourse les remédes. Elle ne songea pas 4 s’attrister de ce que la métairie de Vilméja demeurait close. Elle ne pensait plus 4 Jean Azévédo, ni a personne au monde. Elle traversait, seule, un tunnel,
vertigineusement ; elle en était au plus obscur ; il fallait, sans réfléchir, comme une brute, sortir de ces ténébres, de cette fumée, atteindre |’air libre, vite ! vite !
Au début de décembre, une reprise de son mal terrassa Bernard : un matin, il s’était réveillé grelottant, les jambes inertes et insensibles. Et ce qui suivit ! Le médecin consultant amené un soir de Bordeaux par M. de la Trave ; son long silence, aprés qu’il eut examiné le malade (Thérése tenait la lampe et Balionte se souvient encore qu’elle était plus blanche que les draps) ; sur le palier mal éclairé, Pédemay, baissant la voix 4 cause de Thérése aux écoutes, explique a son confrére que Darquey, le pharmacien, lui avait montré deux de ses ordonnances falsifiées : a la premiére, une main criminelle avait ajouté : Liqueur de Fowler; sur |’ autre figuraient d’assez fortes doses de chloroforme, de digitaline, d’aconitine. Balion les avait apportées 4 la pharmacie, en méme temps que beaucoup d’autres. Darquey, tourmenté d’avoir livré ces toxiques, avait couru, le lendemain, chez Pédemay... Oui, Bernard connait toutes ces choses aussi bien que Thérése elle-méme. Une voiture sanitaire l’avait transporté, d’urgence, 4 Bordeaux, dans une clinique ; et, dés ce jour-la, il commenga d’aller mieux. Thérése était demeurée seule a Argelouse ; mais quelle que fit sa solitude, elle percevait autour d’elle une immense rumeur ; béte tapie qui entend se rapprocher la meute ; accablée comme aprés une course forcenée, — comme si, tout prés du but, la main tendue déja, elle avait été soudain précipitée a terre, les jambes rompues. Son pére était venu un soir, a la fin de I’hiver, |’avait conjurée de se disculper. Tout pouvait étre sauvé encore. Pédemay avait consenti 4 retirer sa plainte, prétendait n’étre plus sir qu’une de ses ordonnances ne fit pas tout
entiére de sa main. Pour l’aconitine, le chloroforme et la digitaline, il ne pouvait en avoir prescrit d’aussi fortes doses ; mais puisque aucune trace n’en avait été relevée dans le sang du malade...
Thérése se souvient de cette scéne avec son pére, au chevet de tante Clara. Un feu de bois éclairait la chambre ; aucun d’eux ne désirait la lampe. Elle expliquait de sa voix monotone d’enfant qui récite une legon (cette legon qu’elle repassait durant ses nuits sans sommeil) : « J’ai rencontré sur la route un homme qui n’était pas d’Argelouse, et qui m’a dit que puisque jenvoyais quelqu’un chez Darquey, il espérait que je voudrais bien me charger de son ordonnance ; il devait de l’argent a Darquey et aimait mieux ne pas se montrer ala pharmacie... I] promettait de venir chercher les remédes a la maison, mais ne m’a laissé ni son nom ni son adresse...
— Trouve autre chose, Thérése, je t’en supplie au nom de la famille. Trouve autre chose, malheureuse ! »
Le pére Larroque répétait ses objurgations, avec entétement ; la sourde, a demi soulevée sur ses oreillers, sentant peser sur Thérése une menace mortelle, gémissait : « Que te dit-il ? Qu’est-ce qu’on te veut ? Pourquoi te fait-on du mal ? »
Elle avait trouvé la force de sourire 4 sa tante, de lui tenir la main, tandis que, comme une petite fille au catéchisme elle récitait : « C’ était un homme sur la route ; 11 faisait trop noir pour que j’aie vu sa figure ; il ne m’a pas dit quelle métairie il habitait. » Un autre soir, il était venu chercher les remédes. Par malheur, personne, dans la maison, ne I’avait apercu.
Saint-Clair, enfin. A la descente du wagon, Thérése ne fut pas reconnue. Pendant que Balion remettait son billet, elle avait contourné la gare et, 4 travers les planches empilées, rejoint la route od stationnait la carriole.
Cette carriole, maintenant, lui est un refuge ; sur le chemin défoncé, elle ne redoute plus de rencontrer personne. Toute son histoire, péniblement reconstruite, s’effondre : rien ne reste de cette confession préparée. Non : rien a dire pour sa défense ; pas méme une raison a fournir ; le plus simple sera de se taire, ou de répondre seulement aux questions. Que peut-elle redouter ? Cette nuit passera, comme toutes les nuits ; le soleil se lévera demain : elle est assurée d’en sortir, quoi qu’il arrive. Et rien ne peut arriver de pire que cette indifférence, que ce a eeinent total “qui la Sépare.d are du monde-et-de-son—
autant que Ja peut-gofiter une vivante.
Ses yeux accoutumés a l’ombre reconnaissent, au tournant de la route, cette métairie ot quelques maisons basses ressemblent a des bétes couchées et endormies. Ici Anne, autrefois, avait peur d’un chien qui se jetait toujours dans les roues de sa bicyclette. Plus loin, des
aulnes décelaient un bas-fond ; dans les jours les plus torrides, une fraicheur fugitive, 4 cet endroit, se posait sur les joues en feu des jeunes filles. Un enfant a bicyclette, dont les dents luisent sous un chapeau de soleil, le son d’un grelot, une voix qui crie: « Regardez ! je lache les deux mains ! » cette image confuse retient Thérése, tout ce qu’elle trouve, dans ces jours finis, pour y reposer un coeur a bout de forces. Elle répéte machina- | lement des mots rythmés sur le trot du cheval : « Inutilité de ma vie — néant de ma vie — solitude sans bornes — | destinée sans issue. » Ah ! le seul geste possible, Bernard ne le fera pas. S’il ouvrait les bras pourtant, sans rien demander ! Si elle pouvait appuyer sa téte sur une poitrine humaine, si elle pouvait pleurer contre un corps vivant) a Pay yy Elle apercoit le talus du champ ot Jean Azévédo, un jour de chaleur, s’est assis. Dire qu’elle a cru qu’il existait un endroit du monde ot elle aurait pu s’épanouir au milieu d’étres qui l’eussent comprise, peut-étre admirée, aimée ! Mais sa solitude lui est attachée plus étroitement qu’au lépreux son ulcére : « Nul ne peut rien pour moj ;
-nul ne peut rien contre moi. »
« Voici Monsieur et Mlle Clara. »
Balion tire sur les rénes. Deux ombres s’avancent. Bernard, si faible encore, était venu au-devant d’elle — impatient d’étre rassuré. Elle se léve 4 demi, annonce de loin : « Non-lieu ! » Sans aucune autre réponse que : « C’était couru ! » Bernard aida la tante 4 grimper dans la carriole, et prit les rénes. Balion rentrerait a pied. Tante Clara s’assit entre les époux. II fallut lui crier dans l’oreille que tout était arrangé (elle n’avait d’ailleurs du drame qu’une connaissance confuse). A son habitude, la sourde commenga de parler a perdre haleine ; elle disait
qu ils avaient toujours eu la méme tactique et que c’ était Paffaire Dreyfus qui recommengait: « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. Ils étaient rudement forts et les républicains avaient tort de ne plus se tenir sur leurs gardes. Dés qu’on leur laisse le moindre répit, ces bétes puantes, elles vous sautent dessus...» Ces jacassements dispensaient les époux d’échanger aucune parole.
Tante Clara, soufflant, gravit l’escalier un bougeoir a la main :
« Vous ne vous couchez pas ? Thérése doit étre fourbue. Tu trouveras dans la chambre une tasse de bouillon, du poulet froid. »
Mais le couple demeurait debout dans le vestibule. La vieille vit Bernard ouvrir la porte du salon, s’effacer devant Thérése, disparaitre a sa suite. Si elle n’avait pas été sourde, elle aurait collé son oreille... mais on n’avait pas a se méfier d’elle, emmurée vivante. Elle éteignit sa bougie, pourtant, redescendit a tatons, mit un ceil a la serrure : Bernard déplagait une lampe ; son visage vivement éclairé paraissait a la fois intimidé et solennel. La tante apercut de dos Thérése assise, elle avait jeté son manteau et sa toque sur un.fauteuil ; le feu faisait fumer ses souliers mouillés. Un instant, elle tourna la téte vers son mari et la vieille femme se réjouit de voir que Thérése souriait.
Thérése souriait. Dans le bref intervalle d’espace et de temps, entre |’écurie et la maison, marchant aux cétés de Bernard, soudain elle avait vu, elle avait cru voir ce qu’il importait qu’elle fit. La seule approche de cet homme avait réduit 4 néant son espoir de s’expliquer, de se confier. Les étres que nous connaissons le mieux,
comme nous les déformons dés qu’ils ne sont plus 1a ! Durant tout ce voyage, elle s’était efforcée, 4 son insu, de recréer un Bernard capable de la comprendre, d’essayer de la comprendre ; — mais, du premier coup d’ceil, il lui apparaissait tel qu’il était réellement, celui qui ne s’est jamais mis, fit-ce une fois dans sa vie, a la place d’autrui ; qui ignore cet effort pour sortir de soiméme, pour voir ce que. |’adversaire voit. Au vrai, Bernard |’écouterait-il seulement? II arpentait la grande piéce humide et basse, et le plancher pourri par endroits craquait sous ses pas. Il ne regardait pas sa femme, — tout plein des paroles qu’il avait dés longtemps préméditées. Et Thérése, elle aussi, savait ce qu’elle allait dire. La solution la plus simple, c’est toujours a celle-la que nous ne pensons jamais. Elle allait dire : « Je disparais, Bernard. Ne vous inquiétez pas de moi. Tout de suite, si vous voulez, je m’enfonce dans la nuit. La forét ne me fait pas peur, ni les ténébres. Elles me connaissent ; nous nous connaissons. J’ai été créée a l’image de ce pays aride et ou rien n’est vivant, hors les oiseaux qui passent, les sangliers nomades. Je consens a étre rejetée ; brilez toutes mes photographies ; que ma fille méme ne sache plus mon nom, que je sois aux yeux de ma famille comme si je n’avais jamais été. »
Et déja Thérése ouvre la bouche ; elle dit :
« Laissez-moi disparaitre, Bernard. »
Au son de cette voix, Bernard s’est retourné. Du fond de la piéce, il se précipite, les veines de la face gonflées ; balbutie :
« Quoi ? Vous osez avoir un avis ? émettre un voeu ? Assez. Pas un mot de plus. Vous n’avez qu’a écouter, qu’a recevoir mes ordres, — a vous conformer a mes décisions irrévocables. »
Il ne bégaie plus, rejoint maintenant les phrases préparées avec soin. Appuyé a la cheminée, il s’exprime d’un ton grave, tire un papier de sa poche, le consulte. Thérése n’a plus peur ; elle se moque de lui ; il est grotesque. Peu importe ce qu’il dit avec cet accent ignoble et qui fait rire partout ailleurs qu’a Saint-Clair, elle partira. Pourquoi tout ce drame ? Cela n’aurait eu aucune
Amportance que cet imbécile disparfit du nombre des vivants. Elle remarque, sur le papier qui tremble, ses ongles mal tenus ; il n’a pas de manchettes, il est de ces
-campagnards ridicules hors de leur trou, et dont la vie n’importe 4 aucune cause, 4 aucune idée, 4 aucun étre. C’ est paf habitude que l’on donne une importance infinie a l’existence d’un homme. Robespierre avait raison ; et Napoléon, et Lénine... I] la voit sourire ; s’exaspére, hausse le ton, elle est obligée d’écouter :
« Moi, je vous tiens ; comprenez-vous ? Vous obéirez aux décisions arrétées en famille, sinon...
— Sinon... quoi ? »
Elle ne songeait plus a feindre |’ indifférence ; elle prenait un ton de bravade et de moquerie ; elle criait :
« Trop tard ! Vous avez témoigné en ma faveur ; vous ne pouvez plus vous déjuger. Vous seriez convaincu de faux témoignage...
— On peut toujours découvrir un fait nouveau. Je la détiens dans mon secrétaire, cette preuve inédite. Il n’y a pas prescription, Dieu merci ! »
Elle tressaillit, demanda :
« Que voulez-vous de moi ? »
Il consulte ses notes et, durant quelques secondes, Thérése demeure attentive au silence prodigieux d’ Argelouse. L’heure des cogs est encore éloignée ; aucune eau
vive ne court dans ce désert, aucun vent n’émeut les cimes innombrables.
« Je ne céde pas a des considérations personnelles. Moi, je m’efface : la famille compte seule. L’intérét de la famille a toujours dicté toutes mes décisions. J’ ai consenti, pour l’honneur de la famille, a tromper la justice de mon pays. Dieu me jugera. »
Ce ton pompeux faisait mal a Thérése. Elle aurait voulu le supplier de s’exprimer plus simplement.
« I] importe, pour la famille, que le monde nous croie unis et qu’a ses yeux, je n’aie pas |’ air de mettre en doute votre innocence. D’autre part, je veux me garder le mieux possible...
— Je vous fais peur, Bernard ? »
I] murmura : « Peur ? Non: horreur. » Puis :
« Faisons vite et que tout soit dit une fois pour toutes : demain, nous quitterons cette maison pour nous établir a cété, dans la maison Desqueyroux ; je ne veux pas de votre tante chez moi. Vos repas vous seront servis par Balionte dans votre chambre. L’accés de toutes les autres piéces vous demeure interdit ; mais je ne vous empécherai pas de courir les bois. Le dimanche, nous assisterons ensemble a la grand-messe, dans l’église de Saint-Clair. I] faut qu’on vous voie 4 mon bras ; et le premier jeudi du mois nous irons, en voiture ouverte, a la foire de B., chez votre pére, comme nous avons toujours fait.
— Et Marie ?
-- Marie part demain avec sa bonne pour Saint-Clair, puis ma mére |’aménera dans le Midi. Nous trouverons une raison de santé. Vous n’espériez tout de méme pas qu’on allait vous la laisser ? I] faut la mettre a l’abri, elle aussi! Moi disparu, c’est elle qui, 4 vingt et un ans,
aurait eu la propriété. Aprés le mari, l'enfant... pourquoi pas 2»
Thérése s’est levée ; elle retient un cri:
« Alors vous croyez que c’est 4 cause des pins que jai... »
Entre les mille sources secrétes de son acte, cet imbécile n’a donc su en découvrir aucune ; et il invente la raison la plus basse :
« Naturellement : a cause des pins... Pourquoi seraitce ? Il suffit de procéder par élimination. Je vous défie de m’indiquer un autre mobile... Au reste, c’est sans importance et cela ne m’intéresse plus ;)je ne me pose plus de quéstions ; vous n’étes plus rien ; ce qui existe,
c’est le nom que vous portez, hélas! Dans quelques
‘mois, lorsque le monde sera convaincu de notre entente,
qu’Anne aura épousé le fils Deguilhem... Vous savez que les Deguilhem exigent un délai, qu’ils demandent a réfléchir... 8 ce moment-la, je pourrai enfin m’établir a Saint-Clair ; vous, vous resterez ici. Vous serez neurasthénique, ou autre chose...
— La folie, par exemple ?
— Non, ¢a porterait tort 4 Marie. Mais les raisons plausibles ne manqueront pas. Voila. »
Thérése murmure: «A Argelouse... jusqu’a la mort... » Elle s’approcha de la fenétre, l’ouvrit. Bernard, a cet instant, connut une vraie joie ; cette femme qui toujours I’ avait intimidé et humilié, comme il la domine, ce soir ! comme elle doit se sentir méprisée ! I] éprouvait Vorgueil de sa modération. Mme de la Trave lui répétait qu’il était un saint ; toute la famille le louait de sa grandeur d’dme : il avait, pour la premiére fois, le sentiment de cette grandeur. Lorsque, avec mille précautions, a la maison de santé, |’ attentat de Thérése lui avait été décou-
vert, son sang-froid, qui lui attira tant de louanges, ne lui avait guére coiité d’efforts. Rien n’est vraiment grave pour les étres incapables d’aimer ; parce qu’il était sans amour, Bernard-n’avait éprouvé que cette sorte de joie tremblante, aprés un grand péril écarté : ce que peut ressentir un homme 4 qui |’on révéle qu’il a vécu, durant des années, et 4 son insu, dans |’intimité d’un fou furieux. Mais, ce soir, Bernard avait le sentiment de sa force ; il dominait la vie. I] admirait qu’ aucune difficulté ne résiste a un esprit droit et qui raisonne juste ; méme au lendemain d’une telle tourmente, il était prét 4 soutenir que l’on n’est jamais malheureux, sinon par sa faute. Le pire des drames, voila qu’il l’avait réglé comme n’importe quelle autre affaire. Ca ne se saurait presque pas ; il sauverait la face ; on ne le plaindrait plus ; il ne voulait pas étre plaint. Qu’y a-t-il d’humiliant a avoir épousé un monstre, lorsque l’on a le dernier mot ? La vie de garcon a du bon, d’ailleurs, et l’approche de la mort avait accru merveilleusement le goat qu’il avait des propriétés, de la chasse, de l’automobile, de ce qui se mange. et de ce qui se boit : la vie, enfin !
Thérése demeurait debout devant la fenétre; elle voyait un peu de gravier blanc, sentait les chrysanthémes qu’un grillage défend contre les troupeaux. Au-dela, une masse noire de chénes cachait les pins ; mais leur odeur résineuse emplissait la nuit ; pareils a l’armée ennemie, invisible mais toute proche, Thérése savait qu’ils cernaient la maison. Ces gardiens, dont elle écoute la plainte sourde, la verraient languir au long des hivers, haleter durant les jours torrides ; ils seraient les témoins de cet étouffement lent. Elle referme la fenétre et s’approche de Bernard :
« Croyez-vous donc que vous me retiendrez de force ?
— A votre aise... mais sachez-le bien : vous ne sortirez d’ici que les poings liés.
— Quelle exagération ! Je vous connais : ne vous faites pas plus méchant que nature. Vous n’exposerez pas la famille 4 cette honte ! Je suis bien tranquille. »
Alors, en homme qui a tout bien pesé, il lui expliqua que partir, c’était se reconnaitre coupable. L’opprobre, dans ce cas, ne pouvait étre évitée par la famille, qu’en s amputant du. membre gangrené, en le rejetant, en Te reniant, 4 la face des hommes.
« C’ était méme le parti auquel d’abord ma mére aurait voulu que nous nous arrétions, figurez-vous ! Nous avons été au moment de laisser la justice suivre son cours ; et si ce n’avait été d’Anne et de Marie... Mais il est temps encore. Ne vous pressez pas de répondre. Je vous laisse jusqu’au jour. »
Thérése dit 4 mi-voix :
« Mon pére me reste.
—Votre pére? mais nous sommes entiérement d’accord. I] a sa carriére, son parti, les idées qu’il représente : il ne pense qu’a étouffer le scandale, cofite que coiite. Reconnaissez au moins ce qu’il a fait pour vous. Si l’ instruction a été baclée, c’est bien grace a lui... D’ailleurs, il a di vous exprimer sa volonté formelle... Non ? »
Bernard n’élevait plus le ton, redevenait presque courtois. Ce n’était pas qu’il éprouvat la moindre compassion. Mais cette femme, qu’ il n’entendait méme plus res- /pirer, gisait enfin ; elle avait trouvé sa vraie place. Tout rentrait dans l’ordre. Le bonheur d’un autre homme n eit pas résisté a un tel coup : Bernard était fier d’ avoir réussi ce redressement ; tout le monde peut se tromper ; tout le monde, d’ailleurs, 4 propos de Thérése, s’était
trompé, — jusqu’a Mme de la Trave qui, d’habitude, avait si vite fait de juger son monde. C’est que les gens, maintenant, ne tiennent plus assez compte des principes ; ils ne croient plus au péril d’une éducation comme celle qu’a recue Thérése ; un monstre, sans doute ; tout de méme on a beau dire : si elle avait cru en Dieu... la peur est le commencement de la sagesse. Ainsi songeait Bernard. Et il se disait encore que le bourg, impatient de savourer leur honte, serait bien dégu, chaque dimanche, a4 la vue d’un ménage aussi uni! II lui tardait presque d’étre a dimanche, pour voir la téte des gens !... D’ailleurs, la justice ‘n’y perdrait rien. II prit la lampe, son bras levé éclairait la nuque de Thérése : « Vous ne montez pas encore ? »
Elle ne parut pas |’entendre. II sortit, la laissant dans le noir. Au bas de l’escalier, tante Clara était accroupie sur la premiére marche. Comme la vieille le dévisageait, il sourit avec effort, lui prit le bras pour qu’elle se levat. Mais elle résistait, — vieux chien contre le lit de son maitre qui agonise. Bernard posa la lampe sur le carreau, et cria dans |’ oreille de la vieille que Thérése déja se sentait beaucoup mieux, mais qu’elle voulait demeurer seule quelques instants, avant d’aller dormir :
« Vous savez que c’est une de ses lubies ! »
Oui, la tante le savait : ce fut toujours sa malchance d’entrer chez Thérése au moment ou la jeune femme souhaitait d’étre seule. Souvent il avait suffi a la vieille d’entrouvrir la porte, pour se sentir importune.
Elle se mit debout avec effort, et, appuyée au bras de Bernard, gagna la piéce qu’elle occupait au-dessus du grand salon. Bernard y pénétra derriére elle, prit soin d’allumer une bougie sur la table, puis, l’ayant baisée au
front, s’éloigna. La tante ne l’avait pas quitté des yeux. Que ne déchiffrait-elle sur les figures des hommes qu’elle n’entendait pas ? Elle laisse 4 Bernard le temps de regagner sa chambre, rouvre doucement la porte... mais il est encore sur le palier, appuyé a la rampe :il Toule une ci cigarette ; elle rentre en hate, les jambes trem- ~blantes, a bout de souffle, au point de n’avoir pas la force de se déshabiller. Elle demeure couchée sur son lit, les yeux ouverts.
Au salon, Thérése était assise dans le noir. Des tisons vivaient encore sous la cendre. Elle ne bougeait pas. Du fond de sa mémoire, surgissaient, maintenant qu’il était trop tard, des lambeaux de cette confession préparée durant le voyage ; mais pourquoi se reprocher de ne s’en étre pas servie ? Au vrai, cette histoire trop bien construite demeurait sans lien avec la réalité. Cette importance qu’il lui avait plu d’attribuer aux discours du jeune Azévédo, quelle bétise ! Comme si cela avait pu compter le moins du monde ! Non, non : elle avait obéi a une profonde loi, & une loi inexorable ; elle n’avait pas détruit cette famille, c’était elle qui serait donc détruite ; ils avaient raison de la considérer comme un monstre, mais elle aussi les jugeait monstrueux. Sans que rien ne parit au-dehors, ils allaient, avec une lente méthode, I’ anéantir. « Contre moi, désormais, cette puissante mécanique familiale sera montée, — faute de n’avoir su ni l’enrayer ni sortir 4 temps des rouages. Inutile de chercher d’ autres raisons que celle-ci: « parce que c’était eux, parce que c’était moi... » Me masquer, sauver la face, donner le change, cet effort que je pus accomplir moins de deux années, j’imagine que d’autres étres (qui sont mes semblables) y persévérent souvent jusqu’a la mort, sauvés
par l’accoutumance peut-étre, chloroformés par 1’ habitude, abrutis, endormis contre le sein de la famille maternelle et toute-puissante. Mais moi, mais moi, mais moi... »
Elle se leva, ouvrit la fenétre, sentit le froid de |’aube. Pourquoi ne pas fuir ? Cette fenétre seulement 4 enjamber. La poursuivraient-ils ? La livreraient-ils de nouveau a la justice ? C’était une chance a courir. Tout, plutdét que cette agonie interminable. Déja Thérése traine un fauteuil, l’appuie a la croisée. Mais elle n’a pas d’argent ; des milliers de pins lui appartiennent en vain : sans |’entremise de Bernard, elle ne peut toucher un sou. Autant vaudrait s’enfoncer a travers la lande, comme avait fait Daguerre, cet assassin traqué pour qui Thérése enfant avait éprouvé tant de pitié (elle se souvient des gendarmes auxquels Balionte versait du vin dans la cuisine d’ Argelouse) — et c’ était le chien des Desqueyroux qui avait découvert la piste du misérable. On I’avait ramassé 4 demi mort de faim dans la brande. Thérése Pavait vu ligoté sur une charrette de paille. On disait qu’il était mort sur le bateau avant d’arriver a Cayenne. Un bateau... le bagne... Ne sont-ils pas capables de la livrer comme ils |’ont dit ? Cette preuve que Bernard prétendait tenir... mensonge, sans doute ; 4 moins qu’ il n’ait découvert, dans la poche de la vieille pélerine, ce paquet de poisons...
Thérése en aura le coeur net. Elle s’engage a tatons dans |’escalier. A mesure qu’elle monte, elle y voit plus clair 4 cause de |’aube qui, la-haut, éclaire les vitres. Voici, sur le palier du grenier, |’armoire ot: pendent les vieux vétements — ceux qu’on ne donne jamais, parce qu’ils servent durant la chasse. Cette pélerine délavée a
une poche profonde : tante Clara y rangeait son tricot, du temps qu’elle aussi, dans un « jouquet~ » solitaire, guettait les palombes. Thérése y glisse la main, en retire le paquet cacheté de cire :
Chloroforme : 30 grammes Aconitine granules : n° 20 Digitaline sol. : 20 grammes
Elle relit ces mots, ces chiffres. Mourir. Elle a toujours eu la terreur de mourir. L’essentiel est de né pas regarder la mort en face —de prévoir seulement les gestes indispensables : verser |’eau, diluer la poudre, boire d’un trait, s’étendre sur le lit, fermer les yeux. Ne chercher a rien voir au-dela. Pourquoi redouter ce sommeil plus que tout autre sommeil ? Si elle frissonne, c’est que le petit matin est froid. Elle descend, s’arréte devant la chambre ou dort Marie. La bonne y ronfle comme une béte grogne. Thérése pousse la porte. Les volets filtrent le jour naissant. L’étroit lit de fer est blanc dans lombre. Deux poings minuscules sont posés sur le drap. L’oreiller noie un profil encore informe. Thérése reconnait cette oreille trop grande : son oreille. Les gens ont raison : une réplique d’elle- méme est la, cgourdie, endormie.« Je m’en
destin a remplir jusqu’au bone dont pas un iota ne sera omis. » Tendances, inclinations, lois du sang, lois inéluctables. Thérése a lu que des désespérés emportent avec eux leurs enfants dans la mort ; les bonnes gens laissent
22. Le jouquet est, selon |’ auteur des Anges noirs, « un abri pour chasser au fusil les palombes » (Zuvres completes, Paris, Gallimard, t. III, p. 234).
Thérése Desqueyroux iy
choir leur journal : « Comment des choses pareilles sontelles possibles ? » Parce qu’elle est un monstre, Thérése sent profondément que cela est possible et que pour un rien... Elle s’agenouille, touche a peine de ses lévres une petite main ; elle s’étonne de ce qui sourd du plus profond de son étre, monte a ses yeux, briile ses joues : quelques pauvres larmes,-elle qui ne pleure jamais !
Thérése se lévé; regarde encore |l’enfant, passe enfin dans sa chambre, emplit d’eau le verre, rompt le cachet de cire, hésite entre les trois boites de poison.
La fenétre était ouverte ; les cogs semblaient déchirer le brouillard dont les pins retenaient entre leurs branches des lambeaux diaphanes. Campagne trempée d’aurore. Comment renoncer a tant de lumiére ? Qu’est-ce que la mort ? On ne sait pas ce qu’est la mort. Thérésé n’ est pas
“assurée du néant. Thérése n’est pas absolument sire qu’ il n’y ait personne. Thérése se hait de ressentir une telle terreur. Elle qui n’hésitait pas a y précipiter autrui, se cabre devant le néant. Que sa lacheté I’humilie ! S’il existe, cet Etre (et elle revoit, en un bref instant, la Féte-Dieu accablante, |’homme solitaire écrasé sous une chape d’or, et cette chose qu’il porte des deux mains, et ces lévres qui remuent, et cet air de douleur), qu’I] détourne la main
~criminelle avant que ce ne soit trop tard ; — et sic’est sa volonté qu'une pauvre ame aveugle franchisse le passage, puisse-t-Il, du moins, accueillir avec amour ce monstre, sa créature/ Thérése verse dans 1’eau le chloroforme dont le nom, plus familier, lui fait moins peur parce qu’il suscite des images de sommeil. Qu’elle se hate ! La maison s’éveille : Balionte a rabattu les volets dans la chambre de tante Clara. Que crie-t-elle 4 la sourde ? D’habitude, la servante sait se faire comprendre au mouvement des lévres. Un bruit de portes et de pas précipités.
Thérése n’a que le temps de jeter un chile sur la table pour cacher les poisons. Balionte entre sans frapper :
« Mamiselle est morte ! Je l’ai trouvée morte, sur son lit, tout habillée. Elle est déja froide. »
On a tout de méme mis un chapelet entre les doigts de la vieille impie, un crucifix sur sa poitrine. Des métayers entrent, s’agenouillent, sortent, non sans avoir longuement dévisagé Thérése debout au pied du lit (« Et qui sait si ce n’est pas elle encore qui a fait le coup ? »). Bernard est allé 4 Saint-Clair pour avertir la famille et pour toutes les démarches. II a di se dire que cet accident venait a point, ferait diversion. Thérése regarde ce corps, ce vieux corps fidéle qui s’est couché sous ses pas au moment ot elle allait se jeter dans la mort. Hasard ; coincidence. Si on lui parlait d’une volonté particuliére, elle hausserait les €paules. Les gens se disent les uns aux autres : « Vous avez vu ? Elle ne fait méme pas semblant de pleurer ! » Thérése parle dans son cceur a celle qui n’est plus 1a: vivre, mais comme un cadavre entre les mains de ceux qui la haissent. N’essayer de rien voir au-dela.
Aux funérailles, Thérése occupa son rang. Le dimanche qui suivit, elle pénétra dans |’église avec Bernard qui, au lieu de passer par le bas-cété, selon son habitude,
traversa ostensiblement la nef. Thérése ne releva son
voile de crépe que lorsqu’elle eut pris place entre sa belle-mére et son mari. Un pilier la rendait invisible a Vassistance ; en face d’elle, il n’y avait rien que le ‘. choeur. Cernée de toutes parts : la foule derriére, Bernard “. a droite, Mme de la Trave a gauche, et cela seulement lui est ouvert, comme |’aréne au taureau qui sort de la nuit : cet espace vide, ou, entre deux enfants, un homme déguisé est debout, chuchotant, les bras un peu écartés.
Bernard et Thérése rentrérent le soir 4 Argelouse dans la maison Desqueyroux a peu prés inhabitée depuis des années. Les cheminées fumaient, les fenétres fermaient mal, et le vent passait sous les portes que les rats avaient rongées. Mais l’automne fut si beau, cette année-la, que d’abord Thérése ne souffrit pas de ces incommodités. La chasse retenait Bernard jusqu’au soir. A peine rentré, il s’installait 4 la cuisine, dinait avec les Balion: Thérése entendait le bruit des fourchettes, les voix monotones. La nuit tombe vite en octobre. Les quelques livres qu’elle avait fait venir de la maison voisine lui étaient trop connus. Bernard laissa sans réponse la demande qu’ elle lui fit de transmettre une commande 4 son libraire de Bordeaux ; il permit seulement a Thérése de renouveler sa provision
“de cigarettes. Tisonner... mais la fumée résineuse et refoulée brilait ses yeux, irritait sa gorge déja malade a cause du tabac. A peine Balionte avait-elle emporté les restes d’un repas rapide, que Thérése éteignait la lampe, se couchait. Combien d’heures demeurait-elle étendue, sans que la délivrat le sommeil ! Le silence d’ Argelouse l’empéchait de dormir: elle préférait les nuits de vent, — cette plainte indéfinie des cimes recéle une douceur humaine.
Thérése s’abandonnait 4 ce bercement. Les nuits troublées de |’équinoxe |’endormaient mieux que les nuits calmes.
Aussi interminables que lui parussent les soirées, il lui arrivait pourtant de rentrer avant le crépuscule, soit qu’a sa vue, une mére ait pris son enfant par la main, et I’ait ramené rudement a |’intérieur de la métairie, soit qu’un bouvier, dont elle connaissait le nom, n’ait pas répondu a son bonjour. Ah ! qu’il efit été bon de se perdre, de se noyer au plus profond d’une ville populeuse ! A Argelouse, pas un berger qui ne connit sa légende (la mort méme de tante Clara lui était imputée). Elle n’aurait osé franchir aucun seuil ; elle sortait de chez elle par une porte dérobée, évitait les maisons ; un cahot lointain de charrette suffisait pour qu’elle se jetat dans un chemin de traverse. Elle marchait vite, avec un coeur angoissé de gibier, se couchait dans la brande pour attendre que fit passée une bicyclette.
Le dimanche, a la messe de Saint-Clair, elle n’éprouvait pas cette terreur et gofitait quelque relache. L’ opinion du bourg lui paraissait plus favorable. Elle ne savait pas que son pére, les La Trave la peignaient sous les traits d’une victime innocente et frappée 4 mort : « Nous craignons que la pauvre petite ne s’en reléve pas ; elle ne veut voir personne et le médecin dit qu’il ne faut pas la contrarier. Bernard |’entoure beaucoup, mais le moral est atteint... »
La derniére nuit d’octobre, un vent furieux, venu de l’ Atlantique, tourmenta longuement les cimes, et Thérése, dans un demi-sommeil, demeurait attentive 4 ce bruit d’Océan. Mais au petit jour, ce ne fut pas la méme plainte qui l’éveilla. Elle poussa les volets, et la chambre demeura sombre ; une pluie menue, serrée, ruisselait sur les tuiles des communs, sur les feuilles encore épaisses des chénes.
Bernard ne sortit pas, ce jour-la. Thérése fumait, jetait sa cigarette, allait sur le palier, et entendait son mari errer d’une piéce a |’autre au rez-de-chaussée ; une odeur de pipe s’insinua jusque dans la chambre, domina celle du tabac blond de Thérése, et elle reconnut |’odeur de son ancienne vie. Le premier jour de mauvais temps... Combien devrait-elle en vivre au coin de cette cheminée oi le feu mourait ? Dans les angles la moisissure détachait le papier. Aux murs, la trace demeurait encore des portraits anciens qu’avait pris Bernard pour en orner le salon de Saint-Clair — et les clous rouillés qui ne soutenaient plus rien. Sur la cheminée, dans un triple cadre de fausse écaille, des photographies étaient pales comme si les morts qu’ elles représentaient y fussent morts une seconde fois : le pere de Bernard, sa grand-mére, Bernard coiffé « en enfant d’ Edouard ». Tout ce jour a vivre encore, dans cette chambre ; et puis ces semaines, ces mois...
Comme la nuit venait, Thérése n’y tint plus, ouvrit doucement la porte, descendit, pénétra dans la cuisine. Elle vit Bernard assis sur une chaise basse, devant le feu, et qui soudain se mit debout. Balion interrompit le nettoyage d’un fusil ; Balionte laissa choir son tricot. Tous trois la regardaient avec une telle expression qu'elle leur demanda :
« Je vous fais peur ?
—L’accés de la cuisine vous est interdit. Ne le savezvous pas ? »
Elle ne répondit rien, recula vers la porte. Bernard la rappela :
« Puisque je vous vois... je tiens a vous dire que ma présence ici n’est plus nécessaire. Nous avons su créer a Saint-Clair un courant de sympathie ; on vous croit, ou l’on fait semblant de vous croire un peu neurasthénique. Tl est entendu que vous aimez mieux vivre seule et que je
viens souvent vous voir. Désormais, je vous dispense de la messe... »
Elle balbutia que « ¢a ne ]’ennuyait pas du tout d’y aller ». Il répondit que ce n’était pas son amusement qui importait. Le résultat cherché était acquis :
« Et puisque la messe, pour vous, ne signifie rien... »
Elle ouvrit la bouche, parut au moment de parler, demeura silencieuse. I] insista pour que d’aucune parole, d’aucun geste, elle ne compromit un succés si rapide, si inespéré. Elle demanda comment allait Marie. Il dit qu’elle allait bien, et qu’elle partait le lendemain avec Anne et Mme de la Trave pour Beaulieu. Lui-méme irait y passer quelques semaines : deux mois au plus. Il ouvrit la porte, s’effaga devant Thérése.
Au petit jour sombre, elle entendit Balion atteler. Encore la voix de Bernard, des piaffements, les cahots de la carriole qui s’éloignait. Enfin la pluie sur les tuiles, sur les vitres brouillées, sur le champ désert, sur cent kilometres de landes et de marais, sur les derniéres dunes mouvantes, sur |’ Océan.
Thérése allumait sa cigarette a celle qu’elle achevait de fumer??. Vers quatre heures, elle mit un «ciré», s’enfonga dans la pluie. Elle eut peur de la nuit, revint a sa chambre. Le feu était éteint, et comme elle grelottait, elle se coucha. Vers sept heures, Balionte lui ayant monté un ceuf frit sur du jambon, elle refusa d’en manger ; ce goat de graisse |’ écceurait 4 Ja fin ! Toujours du confit ou du jambon. Balionte disait qu’elle n’ avait pas mieux a lui offrir: M. Bernard lui avait interdit la volaille. Elle se
23. Jacques Petit, responsable de |’ édition de la Pléiade, note que le tabagisme de Thérése est une addition tardive. Le manuscrit n’en fait nullement état.
plaignait de ce que Thérése la faisait monter et descendre inutilement (elle avait une maladie de coeur, les jambes enflées). Ce service était déja trop lourd pour elle ; ce qu’elle en faisait, c’était bien pour M. Bernard.
Thérése eut la fiévre cette nuit-la ; et son esprit étrangement lucide construisait toute une vie a Paris: elle revoyait ce restaurant du Bois ot elle avait été, mais sans Bernard, avec Jean Azévédo et des jeunes femmes. Elle posait son étui d’écaille sur la table, allumait une Abdullah. Elle parlait, expliquait son coeur, et l’orchestre jouait en sourdine. Elle enchantait un cercle de visages attentifs, mais nullement étonnés. Une femme disait: « C’est comme moi... j’ai éprouvé cela, moi aussi. » Un homme de lettres la prenait 4 part : « Vous devriez écrire tout ce qui se passe en vous. Nous publierons ce journal d’une femme d’aujourd’hui dans notre revue.» Un jeune homme qui souffrait 4 cause d’elle la ramenait dans son auto. Ils remontaient |’avenue du Bois ; elle n’était pas troublée mais jouissait de ce jeune corps bouleversé, assis asa gauche. « Non, pas ce soir, lui disait-elle. Ce soir, je dine avec une amie. — Et demain soir ? — Non plus. — Vos soirées ne sont jamais libres ? — Presque jamais... pour ainsi dire jamais... »
Un étre*4 était dans sa vie grace auquel tout le reste du monde lui paraissait insignifiant; quelqu’un que
24. Georges Mounin, qui a relevé la fréquence du mot étre dans le roman (33 occurrences), observe qu’ «il surgit toujours aux endroits o1 Thérése Evoque ceux qu’ elle aimerait aimer, supprimant ainsi, dans le roman, toute référence au sexe de |’étre aimé ». D’ autres mots « sans polarité sexuelle » relaient étre : corps, créature, quelqu’un. Voir, in La Linguistique 1974 — 1, n° 10, pp. 21- 32, cette étude de Georges Mounin: « Structure, fonction, pertinence. A propos de Thérése Desqueyroux. »
personne de son cercle ne connaissait ; une créature trés humble, trés obscure ; mais toute l’existence de Thérése tournait autour de ce soleil visible pour son seul regard, et dont sa chair seule connaissait la chaleur. Paris grondait comme le vent dans les pins. Ce corps contre son corps, aussi”> léger qu’il fat, l’empéchait de respirer ; mais elle aimait mieux perdre le souffle que l’éloigner. (Et Thérése fait le geste d’étreindre, et de sa main droite serre son épaule gauche — et les ongles de sa main gauche s’enfoncent dans son épaule droite.)
Elle se léve, pieds nus ; ouvre la fenétre ; les ténébres ne sont pas froides ; mais comment imaginer qu’il puisse un jour ne plus pleuvoir ? I] pleuvra jusqu’a la fin du monde. Si elle avait de |’argent, elle se sauverait a Paris, irait droit chez Jean Azévédo, se confierait a lui ; il saurait lui procurer du travail. Etre une femme seule dans Paris, qui gagne-sa vie, quine.dépend de personne. Etre sans famille ! Ne laisser qu’a son cceur le soin de choisir les siens — non selon le sang, mais selon l’esprit, et selon la chair aussi ; découvrir ses vrais parents, aussi rares, aussi disséminés fussent-ils... Elle s’endormit enfin, la fenétre ouverte. L’aube froide et mouillée Péveilla : elle claquait des dents, sans courage pour se lever et fermer la fenétre, — incapable méme d’étendre le bras, de tirer la couverture.
Elle ne se leva pas, ce jour-1a, ni ne fit sa toilette. Elle ‘ avala quelques bouchées de confit et but du café pour pouvoir fumer (a jeun, son estomac ne supportait plus le
25. Cet emploi d’aussi, alors qu’on attendrait si, est signalé encore une fois par Grévisse comme une particularité de la syntaxe mauniacienne (op. cit., ibid.).
tabac). Elle essayait de retrouver ses imaginations “ nocturnes ; au reste, il n’y avait guére plus de bruit dans Argelouse, et l’aprés-midi n’était guére moins sombre que la nuit. En ces jours les plus courts de l’année, la pluie épaisse unifie le temps, confond les heures ; un crépuscule rejoint |’autre dans le silence immuable. Mais Thérése était sans désir de sommeil et ses songes en devenaient plus précis ; avec méthode, elle cherchait, dans son passé, des visages oubliés, des bouches qu’elle avait chéries de loin, des corps indistincts que des rencontres fortuites, des hasards nocturnes avaient rapprochés de son corps innocent. Elle composait un bonheur, ; elle inventait une joie, elle créait de toutes piéces un! impossible amour. ) « Elle ne quitte plus son lit, elle laisse son confit et. son pain — disait, 4 quelque temps de 1a, Balionte a Balion. — Mais je te jure qu’elle vide bien toute sa bouteille. Autant qu’on lui en donnerait, a cette garce, autant qu’elle en boirait. Et aprés ¢a, elle brile les draps avec sa cigarette. Elle finira par nous mettre le feu. Elle fume tant qu’elle a ses doigts et ses ongles jaunes, comme si elle les avait trempés dans de l’arnica: si ce n’est pas malheureux ! des draps qui ont été tissés sur la propriété... Attends un peu que je te les change souvent ! » Elle disait encore qu’elle ne refusait pas de balayer la chambre ni de faire le lit. Mais c’ était cette feignantasse qui ne voulait pas sortir des draps. Et ce n’était pas la peine que Balionte, avec ses jambes enflées, montat des brocs d’eau chaude : elle les retrouvait, le soir, 4 la porte de la chambre ot elle les avait posés le matin. La pensée de Thérése se détachait du corps inconnu qu’elle avait suscité pour sa joie, elle se lassait de son bonheur, éprouvait la satiété de |’imaginaire plaisir —
inventait une autre évasion. On s’agenouillait autour de son grabat. Un enfant d’Argelouse (un de ceux qui fuyaient 4 son approche) était apporté mourant dans la chambre de Thérése ; elle posait sur lui sa main toute jaunie de nicotine, et il se relevait guéri. Elle inventait d’autres réves plus humbles : elle arrangeait une maison au bord de la mer, voyait en esprit le jardin, la terrasse, disposait les piéces, choisissait un a un chaque meuble, cherchait la place pour ceux qu’elle possédait a Saint- Clair, se disputait avec elle-méme pour le choix des étoffes. Puis le décor se défaisait, devenait moins précis, et il ne restait qu’une charmille, un banc devant la mer. Thérése, assise, reposait sa téte contre une épaule, se levait a l’appel de la cloche pour le repas, entrait dans la charmille noire et quelqu’un marchait a ses cétés qui soudain |’entourait des deux bras, |’attirait. Un baiser, songe-t-elle, doit arréter le temps; elle imagine qu’il existe dans l’amour des secondes infinies. Elle imagine ; elle ne le saura jamais. Elle voit la maison blanche encore, le puits ; une pompe grince ; des héliotropes arrosés parfument la cour ; le diner sera un repos avant ce bonheur du soir et de la nuit qu’il doit étre impossible de regarder en face, tant il dépasse la puissance de notre coeur: ainsi l’amour dont Thérése a été plus sevrée qu’aucune créature, elle en est possédée, pénétrée. A peine entend-elle les criailleries de Balionte. Que crie la vieille ? Que M. Bernard rentrera du Midi, un jour ou |’autre, sans avertir : « et que dira-t-il quand il verra cette chambre ? un vrai parc a cochons ! Il faut que Madame se léve de gré ou de force. » Assise sur son lit, Thérése regarde avec stupeur ses jambes squelettiques, et ses pieds lui paraissent énormes. Balionte l’enveloppe d’une robe de chambre, la pousse dans un
fauteuil. Elle cherche 4 cété d’elle les cigarettes, mais sa main retombe dans le vide. Un soleil froid entre par la fenétre ouverte. Balionte s’agite, un balai a la main, s’essouffle, marmonne des injures, — Balionte qui est bonne pourtant, puisqu’on raconte en famille qu’a chaque Noél la mort du cochon qu’elle a fini d’engraisser lui arrache des larmes. Elle en veut 4 Thérése de ne pas lui répondre : le silence est 4 ses yeux une injure, un signe de mépris.
~ Mais il ne dépendait pas de Thérése qu’elle parlat. Quand elle ressentit dans son corps la fraicheur des draps propres, elle crut avoir dit merci ; en vérité, aucun son n’était sorti de ses lévres. Balionte lui jeta, en s’en allant : « Ceux-la, vous ne les brillerez pas ! » Thérése eut peur qu’elle ait enlevé les cigarettes, avanga la main vers la table : les cigarettes n’y étaient plus. Comment Vivre sans.fumer ? II fallait que ses doigts pussent sans
cesse toucher cette petite chose séche et chaude ; il fallait
qu’elle pit ensuite les flairer indéfiniment et que la chambre baignat dans une brume qu’ avait aspirée et rejetée sa bouche. Balionte ne remonterait que le soir ; tout un aprés-midi sans tabac ! Elle ferma les yeux, et ses doigts jaunes faisaient encore le mouvement accoutumé autour d’une cigarette.
A sept heures Balionte entra avec une bougie, posa sur la table le plateau : du lait, du café, un morceau de pain. « Alors, vous n’avez pas besoin d’autre chose ? » Elle attendit malignement que Thérése réclamat ses
cigarettes ; mais Thérése ne détourna pas sa face collée
au mur.
Balionte avait sans doute négligé de bien fermer la ‘fenétre : un coup de vent I’ouvrit, et le froid de la nuit emplit la chambre. Thérése se sentait sans courage pour
rejeter les couvertures, pour se lever, pour courir pieds nus jusqu’a la croisée. Le corps ramassé, le drap tiré jusqu’aux yeux, elle demeurait immobile, ne recevant que sur ses paupiéres et sur son front le souffle glacé. L’immense rumeur des pins emplissait Argelouse, mais en dépit de ce bruit d’Océan, c’était tout de méme le silence d’Argelouse. Thérése songeait que si elle eit aimé souffrir, elle ne se fit pas si profondément enfoncée sous ses couvertures. Elle essaya de les repousser un peu, ne put demeurer que quelques secondes exposée au froid. Puis, elle y réussit plus longtemps, comme par jeu. Sans que ce fit selon une volonté délibérée, sa douleur devenait ainsi son occupation et — qui sait? — sa raison d’étre au monde.
« Une lettre de Monsieur. »
Comme Thérése ne prenait pas l’enveloppe qu’elle lui tendait, Balionte insista: stirement, Monsieur disait quand il rentrait ; il fallait pourtant qu’elle le sit pour tout préparer.
« Si Madame veut que je lise... »
Thérése dit : « Lisez ! lisez ! » Et, comme elle faisait toujours en présence de Balionte, se tourna du cété du mur. Pourtant, ce que déchiffrait Balionte la tira de sa torpeur :
J’ai été heureux d’apprendre, par les rapports de Balion, que tout va bien a Argelouse...
Bernard annongait qu’il rentrerait par la route, mais que comme il comptait s’arréter dans plusieurs villes, il ne pouvait fixer la date exacte de son retour.
Ce ne sera stirement pas aprés le 20 décembre. Ne vous étonnez pas de me voir arriver avec Anne et le fils Deguilhem. Ils se sont fiancés a Beaulieu ; mais ce n’est pas encore officiel ; le fils Deguilhem tient beaucoup a@ vous voir d’abord. Question de convenances,
assure-t-il ; pour moi, j’ai le sentiment qu’il veut se faire une opinion sur vous savez quoi. Vous étes trop intelligente pour ne pas vous tirer de cette épreuve. Rappelez-vous que vous étes souffrante, que le moral est atteint. Enfin, je m’en rapporte a vous. Je saurai reconnaitre votre effort pour ne pas nuire au bonheur d’Anne, ni compromettre l’heureuse issue de ce projet si satisfaisant pour la famille, a tous égards ; — comme Je n’hésiterais pas non plus, le cas échéant, a vous faire payer cher toute tentative de sabotage ; mais je suis sir que ce n’est pas a redouter.
C’était un beau jour clair et froid. Thérése se leva, docile aux injonctions de Balionte, et fit 4 son bras quelques pas dans le jardin, mais eut bien de la peine a finir son blanc de poulet. II restait dix jours avant le 20 décembre. $i Madame consentait 4 se secouer un peu, c’était plus qu’il n’en fallait pour étre sur pied.
« On ne peut pas dire qu’elle y mette de la mauvaise volonté, disait Balionte 4 Balion. Elle fait ce qu’elle peut. M. Bernard s’y connait pour dresser les mauvais chiens. Tu sais, quand il leur met le « collier de force » ? Celle-la, ¢a n’a pas été long de la rendre comme une chienne couchante. Mais il ferait aussi bien de ne pas s’y fier... »
Thérése, en effet, mettait tout son effort dans le renon- . cement au songe, au sommeil, a |’anéantissement. Elle s’obligeait 4 marcher, 4 manger, mais surtout a redevenir lucide, a voir avec ses yeux de chair les choses, les étres ; —et comme elle fit revenue dans une lande incendiée par elle, qu’elle efit foulé cette cendre, qu’elle se fit promenée 4 travers les pins brilés et noirs, elle essaierait
aussi de parler, de sourire au milieu de cette famille, — de sa famille.
Le 18, vers trois heures, par un temps couvert mais sans pluie, Thérése était assise devant le feu de sa chambre, la téte appuyée au dossier, les yeux fermés. Une trépidation de moteur |’éveilla. Elle reconnut la voix de Bernard dans le vestibule ; elle entendit aussi Mme de la Trave. Lorsque Balionte, a bout de souffle, eut poussé la porte sans avoir frappé, Thérése était debout déja, devant la glace. Elle mettait du rouge a ses joues, a ses lévres. Elle disait : « I] ne faut pas que je lui fasse peur, a ce gar¢gon. »
Mais Bernard avait commis une faute en ne montant pas d’abord chez sa femme. Le fils Deguilhem, qui avait promis 4 sa famille « de ne pas garder les yeux dans sa poche », se disait « que c’ était a tout le moins un manque d’empressement et qui donnait a penser ». Il s’écarta un peu d’Anne, releva son col de fourrure, en remarquant que « ces salons de campagne, il ne faut pas essayer de les chauffer ». Il demanda a Bernard : « Vous n’avez pas de cave en dessous ? Alors votre plancher pourrira toujours, 4 moins que vous ne fassiez mettre une couche de ciment... »
Anne de la Trave avait un manteau de petit-gris, un chapeau de feutre sans ruban ni cocarde (« mais, disait Mme de la Trave, il cofite plus cher, sans la moindre fourniture, que nos chapeaux d’autrefois avec leurs plumes et leurs aigrettes. C’est vrai que le feutre est de toute beauté. I] vient de chez Lailhaca, mais c’est le modéle de Reboux”° »). Mme de la Trave tendait ses bottines au
26. Lailhaca est le chapelier bordelais, Reboux le créateur parisien.
Loz Thérése Desqueyroux
feu, sa figure 4 la fois impérieuse et molle était tournée vers la porte. Elle avait promis a Bernard d’étre a la hauteur des circonstances. Par exemple, elle l’avait averti : « Ne me demande pas de |’embrasser. On ne peut pas demander ¢a a ta mére. Ce sera déja pour moi bien assez terrible de toucher sa main. Tu vois : Dieu sait que c’est épouvantable ce qu’elle a fait ; eh bien, ce n’est pas ce qui me révolte le plus. On savait déja qu’il y avait des gens capables d’assassiner... mais c’est son hypocrisie ! Ca, c’est €pouvantable ! Tu te rappelles : « Mére, prenez donc ce fauteuil, vous serez mieux... » Et tu te souviens quand elle avait tellement peur de te frapper ? « Le pau- « vre chéri a horreur de la mort, une consultation « l’achévera... » Dieu sait que je ne me doutais de rien ; mais «pauvre chéri» dans sa bouche m/avait surprise... »
Maintenant, dans le salon d’Argelouse, Mme de la Trave n’est plus sensible qu’a la géne que chacun éprouve ; elle observe les yeux de pie du fils Deguilhem fixés sur Bernard.
« Bernard, tu devrais aller voir ce que fait Thérése... Elle est peut-étre plus souffrante. »
Anne (indifférente, comme détachée de ce qui peut survenir) reconnait la premiére un pas familier, dit : « Je ’entends qui descend. » Bernard, une main appuyée a son coeur, souffre d’une palpitation. C’était idiot de
.n’étre pas arrivé la veille, il aurait réglé la scéne d’avance avec Thérése. Qu’allait-elle dire ? Elle était de force a tout compromettre, sans rien faire précisément qu’on lui pat reprocher. Comme elle descend lentement l’escalier ! Ils sont tous debout, tournés vers la porte que Thérése ouvre enfin.
Bernard devait se rappeler, bien des années aprés, qu’a l’ approche de ce corps détruit, de cette petite figure blanche et fardée, il pensa d’abord : « Cour d’assises ». Mais ce n’était pas 4 cause du crime de Thérése. En une seconde, il revit cette image coloriée du Petit Parisien qui, parmi beaucoup d’ autres, ornait les cabinets en planches du jardin d’Argelouse ; — et tandis que bourdonnaient les mouches, qu’au-dehors gringaient les cigales d’un jour de feu, ses yeux d’enfant scrutaient ce dessin rouge et vert qui représentait La Séquestrée de Poitiers”’.
Ainsi contemplait-il, maintenant, Thérése, exsangue, décharnée, et mesurait-il sa folie de n’avoir pas, coiite que coiite, écarté cette femme terrible, — comme on va jeter a |’eau un engin qui, d’une seconde a |’autre, peut éclater. Que ce fit ou non a son insu. Thérése suscitait le drame, — pire que le drame : le fait divers ; il fallait qu’elle fat criminelle ou victime... I] y eut, du cdté de la famille, une rumeur d’étonnement et de pitié si peu feinte, que le fils Deguilhem hésita dans ses conclusions, ne sut plus que penser. Thérése disait :
« Mais c’est trés simple, le mauvais temps m’empéchait de sortir, alors j’avais perdu |’appétit. Je ne mangeais presque plus. Mieux vaut maigrir qu’engraisser... Mais parlons de toi, Anne, je suis heureuse... »
Elle lui prit les mains (elle était assise, Anne debout). Elle la contemplait. Dans cette figure, qu’on efit cru rongée, Anne reconnaissait bien ce regard dont I’ insistance naguére l’irritait. Elle se souvient qu’elle lui disait :
« Quand tu auras fini de me regarder comme ¢a! »
27. L’affaire remonte a 1901. Maurice Maucuer se sert de ce souvenir d’enfance pour dater le mariage de Bernard: «en 1919 au plus t6t » (op. cit., p. 27).
« Je me réjouis de ton bonheur, ma petite Anne. »
Elle sourit briévement au « bonheur d’ Anne », au fils Deguilhem — 4 ce crane, 4 ces moustaches de gendarme, a ces épaules tombantes, a cette jaquette, a ces petites cuisses grasses sous un pantalon rayé gris et noir (mais quoi ! c’était un homme comme tous les hommes, — enfin, un mari). Puis de nouveau elle posa les yeux sur Anne, lui dit :
« Enléve ton chapeau... Ah ! comme ga, je te reconnais, ma chérie. »
Anne, maintenant, voyait de tout prés une bouche un peu grimagante, ces yeux toujours secs, ces yeux sans larmes mais elle ne savait pas ce que pensait Thérése. Le fils Deguilhem disait que I’hiver a la campagne n’est pas si terrible pour une. femme qui aime son intérieur : «Il y a toujours tant de choses a faire dans une maison. »
« Tu ne me demandes pas des nouvelles de Marie ?
— C’est vrai... Parle-moi de Marie... »
Anne parut de nouveau méfiante, hostile ; depuis des mois, elle répétait souvent, avec les mémes intonations que sa mére : « Je lui aurais tout pardonné, parce que, enfin, c’est une malade ; mais son indifférence pour Marie, je ne peux pas la digérer. Une mére qui ne s’intéresse pas 4 son enfant, vous pouvez inventer toutes les excuses que vous voudrez, je trouve ¢a ignoble. »
Thérése lisait dans la pensée de la jeune fille : « Elle me méprise parce que je ne lui ai pas d’abord parlé de Marie. Comment lui expliquer ? Elle ne comprendrait pas que je suis remplie de moi-méme, que je m’occupe tout entire. Anne, elle, n’attend que d’avoir des enfants pour s’anéantir en eux, comme a fait sa mére, comme font toutes les femmes de la famille. Moi, il faut toujours que je me retrouve ; je m’efforce de me rejoindre... Anne
oubliera son adolescence contre la mienne, les caresses de Jean Azévédo, dés le premier vagissement du marmot que va lui faire ce gnome, sans méme enlever sa jaquette. = femmes de la famille aspirent 4 perdre toute exis- ‘tence individuelle. C’est beau, ce don total a l’espéce ; je sens la beauté de cet effacement, de cet anéantissement... Mais moi, mais moi... »
Elle essaya de ne pas écouter ce qu’on disait, de penser 4 Marie ; la petite devait parler, maintenant : « Cela m/’amuserait quelques secondes, peut-étre, de l’entendre, mais tout de suite elle m’ennuierait, je serais impatiente de me retrouver seule avec moi-méme... » Elle interroge Anne:
« Elle doit bien parler, Marie ?
— Elle répéte tout ce qu’on veut. C’est tordant. II suffit d'un cog ou d’une trompe d’auto, pour qu’elle léve son petit doigt et dise : « T’entends la “sisique ? ”C’est un amour, c’est un chou. »
Thérése songe : « II] faut que j’écoute ce qu’on dit. J’ai la téte vide ; que raconte le fils Deguilhem ? » Elle fait un grand effort, préte |’ oreille.
« Dans ma propriété de Balisac, les résiniers ne sont pas vaillants comme ici: quatre amasses de gemme, lorsque les paysans d’ Argelouse en font sept ou huit.
— Au prix ot est la gemme, faut-il qu’ils soient fainéants !
— Savez-vous qu’un résinier, aujourd’ hui, se fait des journées de cent francs... ae je crois que nous fatiguons Mme Desqueyrovx...
Thérése appuyait au pete sa nuque. Tout le monde se leva. Bernard décida qu’il ne rentrerait pas a Saint- Clair. Le fils Deguilhem acceptait de conduire |’auto.que le chauffeur raménerait 4 Argelouse, le iendemain, avec
le bagage de Bernard. Thérése fit un effort pour se lever, mais sa belle-mére |’en empécha.
Elle ferme les yeux, elle entend Bernard dire 4 Mme de la Trave : « Ces Balion, tout de méme ! ce que je vais leur laver la téte... Ils le sentiront passer. — Fais attention, ne va pas trop fort, il ne faut pas qu’ils s’en aillent ; d’abord ils en savent trop long ; et puis, pour les propriétés... Balion est seul a bien connaitre toutes les limites. »
Mme de la Trave répond a une réflexion de Bernard que Thérése n’a pas entendue: « Tout de méme, sois prudent, ne te fie pas trop 4 elle, surveille ses gestes, ne la laisse jamais entrer seule a la cuisine ou a la salle a manger... mais non: elle n’est pas évanouie ; elle dort ou elle fait semblant. »
Thérése rouvre les yeux : Bernard est devant elle ; il tient un verre et dit: « Avalez ¢a; c’est du vin d’Espagne ; c’est trés remontant. » Et comme il fait toujours ce qu’il a décidé de faire, il entre a la cuisine, se met en colére. Thérése entend le patois glapissant de Balionte et songe : « Bernard a eu peur, c’est évident ; peur de quoi ? » II rentre :
« Je pense que vous mangerez avec plus d’appétit a la salle 4 manger que dans votre chambre. J’ai donné des ordres pour que le couvert soit mis comme autrefois. »
Thérése retrouvait le Bernard du temps de I’ins-
- truction : l’allié qui voulait a tout prix la tirer d’affaire. I] désire qu’ elle guérisse, cofite que cofite. Oui, c’est évident qu’il a eu peur. Thérése l’observe, assis en face d’elle et tisonnant, mais ne devine pas |’ image que contemplent ses gros yeux dans la flamme ; ce dessin rouge et vert du Petit Parisien : La Séquestrée de Poitiers.
Autant qu’il ait plu, le sable d’Argelouse ne retient aucune flaque. Au cceur de I’hiver, il suffit d’une heure de soleil pour impunément fouler, en espadrilles, les chemins feutrés d’aiguilles, élastiques et secs. Bernard chas- Sait tout le jour, mais rentrait pour les repas, s’inquiétait de Thérése, la soignait comme il n’ avait jamais fait. Trés peu de contrainte dans leurs rapports. II |’ obligeait 4 se peser tous les trois jours, 4a ne fumer que deux cigarettes aprés chaque repas. Thérése, sur le conseil de Bernard, marchait beaucoup: «L’exercice est le meilleur apéritif. »
Elle n’avait plus peur d’ Argelouse ; il lui semblait que les pins s’écartaient, ouvraient leurs rangs, lui faisaient signe de prendre le large. Un soir, Bernard lui avait dit : «Je vous demande d’attendre jusqu’au mariage d’Anne ; il faut gue tout le pays nous voie, une fois encore, ensemble ; aprés vous serez libre. » Elle n’ avait pu dormir, durant la nuit qui suivit. Une inquiéte joie lui ‘tenait les yeux ouverts. Elle entendit a l’aube les cogs innombrables qui ne semblaient pas se répondre : ils chantaient tous ensemble, emplissaient la terre et le ciel d’une seule clameur. Bernard la lacherait dans le monde, comme autrefois dans la lande cette laie qu’il n’avait pas su apprivoiser. Anne enfin mariée, les gens diraient ce qu’ils voudraient : Bernard immergerait Thérése au plus profond de Paris et prendrait la fuite. C’était entendu entre eux. Pas de divorce ni de séparation officielle ; on inventerait, pou. .e monde, une raison de santé (« elle ne se porte bien qu’en voyage »). Il lui réglerait fidélement ses gemmes, a chaque Toussaint.
Bernard n’interrogeait pas Thérése sur ses projets : qu’elle aille se faire pendre ailleurs. « Je ne serai tranquille, disait-il 4 sa mére, que lorsqu’elle aura débarrassé
le plancher. — J’entends bien qu’elle reprendra son nom de jeune fille... N’empéche que si elle fait des siennes, on saura bien te retrouver. » Mais Thérése, affirmait-il, ne ruait que dans les brancards. Libre, peut-étre n’y aurait-il pas plus raisonnable. II fallait, en tout cas, en courir la chance. C’ était aussi |’ opinion de M. Larroque. , Tout compte fait, mieux valait que Thérése disparit ; on ‘Youblierait plus vite, les gens perdraient |’habitude d’en parler. I] importait de faire le silence. Cette idée avait pris racine en eux et rien ne les en efit fait démordre : il fallait que Thérése sortit des brancards. Qu’ ils en étaient impatients !
Thérése aimait ce dépouillement que I’ hiver finissant impose a une terre déja si nue ; pourtant la bure tenace des feuilles mortes demeurait attachée aux chénes. Elle découvrait que le silence d’Argelouse n’existe pas. Par les temps les plus calmes, la forét se plaint comme on — pleure sur soi-méme, se berce, s’endort et les nuits ne sont qu’un indéfini chuchotement. Il y aurait des aubes de sa future vie, de cette inimaginable vie, des aubes si désertes qu’elle regretterait peut-étre 1’ heure du réveil a Argelouse, l’ unique clameur des cogs sans nombre. Elle se souviendra, dans les étés qui vont venir, des cigales du jour et des grillons de la nuit. Paris : non plus les pins déchirés, mais les étres redoutables ; la foule des hommes aprés la foule des arbres.
Les €poux s’étonnaient de ce qu’entre eux subsistait si peu de géne. Thérése songeait que les étres nous deviennent supportables dés que nous sommes siirs de pouvoir les quitter. Bernard s’intéressait au poids de Thérése, — mais aussi a ses propos ; elle parlait devant lui plus librement qu’ elle n’ avait jamais fait : « A Paris... quand je serai a Paris... » Elle habiterait l’hétel, cherche-
trait peut-étre un appartement. Elle comptait suivre des cours, des conférences, des concerts, « reprendre son éducation par la base ». Bernard ne songeait pas 4 la surveiller ; et, sans arriére-pensée, mangeait sa soupe, vidait son verre. Le docteur Pédemay, qui parfois les rencontrait sur la route d’Argelouse, disait 4 sa femme : « Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’ils n’ont pas du tout lair de jouer la comédie. »
Un matin chaud de mars, vers dix heures, le flot humain coulait déja, battait la terrasse du café de la Paix”® ow étaient assis Bernard et Thérése. Elle jeta sa cigarette et, comme font les Landais, |’écrasa avec soin.
« Vous avez peur de mettre le feu au trottoir ? »
Bernard se forga pour rire. I] se reprochait d’avoir accompagné Thérése jusqu’a Paris. Sans doute au lendemain du mariage d’Anne, l’avait-il fait 4 cause de l’opinion publique, — mais surtout il avait obéi au désir de la jeune femme. II se disait qu’elle avait le génie des situations fausses : tant qu’elle demeurerait dans sa vie, il risquait de condescendre ainsi a des gestes déraisonnables ; méme sur un esprit aussi équilibré, aussi solide que le sien, cette folle- ee semblant “d’influence. Au moment de se s€parer d’ elle; il ne pouvait se défendre d’une tristesse dont il n’eat jamais convenu : rien qui lui fat plus étranger qu’un sentiment de cette sorte, provoqué par autrui (mais surtout par Thé-
28. Si, comme le pensent certains Gascons, Desqueyroux signifie des carrefours, Thérése a choisi le lieu idéal pour savourer sa liberté retrouvée et pour en goiter l’apaisement a Paris. C’est a l’angle que le boulevard des Capucines fait avec la place de l’Opéra que se trouve le célébre café de la Paix.
rése... cela était impossible 4 imaginer). Qu’ il se sentait impatient d’échapper a ce trouble ! II ne respirerait libre- ment que dans le train de midi. L’ auto |’ attendrait ce soir a Langon. Trés vite, au sortir de la gare, sur la route de Villandraut, les pins commencent. II observait le profil de Thérése, ses prunelles qui parfois s’attachaient dans la foule 4 une figure, la suivaient jusqu’a ce qu'elle ait disparu ; et soudain :
« Thérése... je voulais vous demander... »
Il détourna les yeux, n’ayant jamais pu soutenir le & regard de cette femme, puis trés vite : \ « Je voudrais savoir... C’était parce que vous mes— » détestiez ? Parce que je vous faisais horreur ? » ee Il écoutait ses propres paroles avec étonnement, avec ti agacement. Thérése sourit, puis le-fixa d’un air grave : /4 Enfin ! Bernard lui posait une question, célle méme.qui-. fat d’ abord -venue.a l’esprit de Thérése’si elle avait été 4 sa place. Cette confession longuement préparée, dans la victoria, au long de la route du Nizan, puis dans le petit train de Saint-Clair, cette nuit de recherches, cette quéte patiente, cet effort pour remonter a la source de son acte, — enfin ce retour épuisant sur soi-méme était peut-étre au moment d’obtenir son prix. Elle avait, 4 son insu, troublé Bernard. Elle l’avait compliqué ; et voici -qu’il l’interrogeait comme quelqu’un qui ne voit pas clair, qui hésite... Moins simple... donc, moins implacable. Thérése jeta sur cet homme nouveau un regard complaisant, presque maternel. Pourtant, elle lui répondit, d’un ton de moquerie :
« Ne savez-vous pas que c’est a cause de vos pins ? | Oui, j’ai voulu posséder seule vos pins. »
Il haussa les épaules :
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« Je ne le crois plus si je l’ai jamais cru. Pourquoi avez-vous fait cela? Vous pouvez bien me le dire, maintenant. » b
Elle regardait dans le vide : sur ce trottoir, au bord d’un fleuve de boue-et de corps pressés, au moment de s’y jeter, de s’y débattre, ou-de-consentir a |’enlisement, - elle percevait une lueur, une aube: elle imaginait un
"retour au pays secret et triste, —toute une vie de méditation, de perfectionnement, dans le silence d’ Argelouse : l’aventure intérieure, la recherche de Dieu... Un Marocain qui vendait des tapis et des colliers de verre crut qu’elle lui souriait, s’approcha d’eux. Elle dit, avec le méme air de se moquer :
« Jallais vous répondre : « Je ne sais pas pourquoi j’ai « fait cela » ; mais maintenant, peut-étre le sais-je, figurez-vous ! ai se pourrait que ce fat pour voir dans vos
tout ce que depuis tt une seconde }’ jy découvre. » Il gronda, d’un ton qui rappelait a Thérése leur voyage de noces :
« Vous aurez donc de l’esprit jusqu’a la fin... Sérieusement : pourquoi ? »
Elle ne riait plus ; elle demanda a son tour : « Un homme comme vous, Bernard, connait toujours toutes les raisons de ses actes, n’est-ce pas ? — Sfrement... sans doute... Du moins il me semble. — Moi, j’aurais tant voulu que rien ne vous demeurat eaché.Si-vous saviez a quelle torture je me suis soumise “pour voir clair-:.Mais toutes les raisons que j’aurais pu vous donner, comprenez-vous, a peine les eussé-je énoncées, elles m’auraient paru menteuses... »
Bernard s’impatienta :
« Enfin, il y a eu tout de méme un jour ot vous vous étes décidée... ot vous avez fait le geste ?
— Oui, le jour du grand incendie de Mano. »
Ils s’étaient rapprochés, parlaient 4 mi-voix. A ce carrefour de Paris, sous ce soleil léger, dans ce vent un peu trop frais qui sentait le tabac d’outre-mer et agitait les stores jaunes et rouges, Thérése trouvait étrange d’évoquer |’aprés-midi accablant, le ciel gorgé de fumée, le fuligineux azur, cette pénetrante odeur de torche qu’épandent les pignadas”” consumées, — et son propre coeur ensommeillé ot prenait forme lentement le crime.
« Voici comment cela est venu : c’était dans la salle 4 manger, obscure comme toujours a midi ; vous parliez, la téte un peu tournée vers Balion, oubliant de compter les gouttes qui tombaient dans votre verre. »
Thérése ne regardait pas Bernard, toute au soin de ne pas omettre la plus menue circonstance; mais elle lentendit rire et alors le dévisagea : oui, il riait de son stupide rire ; il disait : « Non ! mais pour qui me prenezvous ! » Il ne la croyait pas (mais au vrai, ce qu’elle disait, était-ce croyable ?). Il ricanait et elle reconnaissait le Bernard siir de soi et qui ne s’en laisse pas conter. II avait reconquis son assiette ; elle se sentait de nouveau perdue ; il gouaillait :
« Alors, l’idée vous est venue, comme cela, tout d’un coup, par l’opération du Saint-Esprit ? »
Qu’il se haissait/d’avoir interrogé Thérése ! C’était perdre tout le bénéfice du mépris dont il avait accablé cette folle : elle relevait la téte, parbleu ! Pourquoi avait-
29. C’est la forme gasconne de pinéde. Le mot désigne une forét de pins maritimes exploités pour la gemme.
il cédé 4 ce brusque désir de comprendre ? Comme s’il y avait quoi que ce fit 4 comprendre, avec ces détraquées ! Mais cela lui avait échappé ; il n’avait pas réfléchi...
« Ecoutez, Bernard, ce que je vous en dis, ce n’est pas pour vous persuader de mon innocence, bien loin de la!»
Elle mit une passion étrange 4 se charger : pour avoir agi ainsi en somnambule, il fallait, 4 l’entendre, que depuis des mois elle efit accueilli dans son coeur, qu’elle efit nourri des pensées criminelles. D’ ailleurs, le premier geste accompli, avec quelle fureur lucide elle avait poursuivi son dessein ! avec quelle ténacité !
« Je ne.me sentais cruelle que lorsque ma main hésitait. Je m’en voulais de prolonger vos souffrances. II ‘fallait aller jusqu’au-bout,-et vite ! Je cédais 4 un affreux devoir. Oui, c’était comme un devoir. »
Bernard I’ interrompit-:
« En voila des phrases ! Essayez donc de me dire, une bonne fois, ce que vous vouliez ! Je vous en défie.
— Ce que je voulais ? Sans doute serait-il plus aisé de dire ce que je ne voulais pas ; je ne voulais pas jouer un personnage, faire des gestes, prononcer des formules, renier enfin 4 chaque instant une Thérése qui... Mais non, Bernard ; voyez, je ne cherche qu’a étre véridique ; comment se fait-il que tout ce que je vous raconte 1a rende un son si faux ?
— Parlez plus bas: le monsieur qui est devant nous
-s’est retourné. »
Bernard ne souhaitait plus rien que d’en finir. Mais il connaissait cette maniaque : elle s’en donnerait a coeur joie de couper les cheveux en quatre. Thérése comprenait aussi que cet homme, une seconde rapproché, s’ était
de nouveau éloigné 4 1’infini. Elle insistait pourtant,. essayait de son beau sourire, donnait 4 sa voix certaines inflexions basses et rauques qu’il avait aimées.
« Mais maintenant, Bernard, je sens bien que la Thérése qui, d’instinct, écrase sa cigarette parce qu’un rien suffit 4 mettre le feu aux brandes, — la Thérése qui aimait compter ses pins elle-méme, régler ses gemmes ; — la Thérése qui était fi¢re d’épouser un Desqueyroux, de tenir son rang au sein d’une bonne famille de Ja lande, contente enfin de se caser, comme on dit, cette Thérésela est aussi réelle que |’ autre, aussi vivante ; non, non: il n’y avait aucune raison de la sacrifier a |’ autre.
~— Quelle autre ? »
Elle ne sut que répondre, et il regarda sa montre. Elle dit :
« Il faudra pourtant-que je revienne quelquefois, pour mes affaires... et pour Marie.
— Quelles affaires ? C’est moi qui gére les biens de la communauté. Nous ne revenons pas sur ce qui est entendu, n’est-ce pas ? Vous aurez votre place a toutes les cérémonies officielles ot il importe, pour l’honneur du nom et dans |’intérét de Marie, que |’on nous voie ensemble. Dans une famille aussi nombreuse que la notre, les mariages ne manquent pas, Dieu merci ! ni les enterrements. Pour commencer, ¢a m’étonnerait que l’oncle Martin dure jusqu’a |’automne : ce vous sera une occasion, puisqu’il parait que vous en avez déja aSSe@Z... »
Un agent a cheval approchait un sifflet de ses lévres, ouvrait d’invisibles écluses, une armée de piétons se hatait de traverser la chaussée noire avant que |’ait recouverte la vague des taxis: « J’aurais dfi partir, une
nuit, vers la lande du Midi, comme Daguerre. J’aurais di marcher 4 travers les pins rachitiques de cette terre mauvaise ; — marcher jusqu’a épuisement. Je n’aurais pas eu le courage de tenir ma téte enfoncée dans |’eau d’une lagune (ainsi qu’a fait ce berger d’Argelouse, l’année derniére, parce que sa bru ne lui donnait pas a manger). Mais j’aurais pu me coucher dans le sable, fermer les yeux... C’est vrai qu’il y a les corbeaux, les fourmis qui n’attendent pas... »
Elle contempla le fleuve humain, cette masse vivante qui allait s’ouvrir sous son corps, la rouler, l’entrainer. Plus rien a faire. Bernard tire encore sa montre.
« Onze heures moins le quart : le temps de passer a ’hétel...
— Vous n’aurez pas trop chaud pour voyager.
—TI] faudra méme que je me couvre, ce soir, dans l'auto. »
Elle vit en esprit la route ot il roulerait, crut que le vent froid baignait sa face, ce vent qui sent le marécage, les copeaux résineux, les feux d’herbes, la menthe, la brume:. Elle regarda Bernard, eut ce sourire qui autrefois faisait dire aux dames de la lande : « On ne peut pas prétendre qu’elle soit jolie, mais elle est le charme méme. » 'Si Bernard lui avait dit : « Je te pardonne ; viens... », elle
!se serait levée, l’aurait suivi. Mais Bernard, un instant ému, n’éprouvait plus que |’horreur des gestes inaccoutumés, des paroles différentes de celles qu’il est d’usage d’échanger chaque jour. Bernard était «a la voie », comme ses carrioles : il avait besoin de ses orniéres ; quand il les aura retrouvées, ce soir méme, dans la salle a manger de Saint-Clair, il goitera le calme, la paix.
« Je veux une derniére fois vous demander pardon, Bernard. »
Elle prononce ces mots avec trop de solennité et sans espoir, — dernier effort pour que reprenne la conversation. Mais lui proteste : «.N’en parlons plus...
— Vous allez vous sentir-bien-seul: sans étre 1a, j occupe une place ; mieux vaudrait pour vous que je fusse morte. »
I] haussa un peu les épaules et, presque jovial, la pria « de ne pas s’en faire pour lui ».
« Chaque génération de Desqueyroux a eu son vieux garcon ! Il fallait bien que ce fat moi. J’ai toutes les qualités requises (ce n’est pas vous qui direz le contraire 7?). Je regrette seulement que nous ayons eu une fille; a cause du nom qui va finir. II est vrai que, méme si nous étions demeurés ensemble, nous n’aurions pas voulu d’ autre enfant... alors, en somme, tout est au mieux... Ne vous dérangez pas ; restez 1a. »
Il fit signe a un taxi, revint sur ses pas pour rappeler a Thérése que les consommations étaient payées.
Elle regarda longtemps la goutte de porto au fond du verre de Bernard ; puis de nouveau dévisagea les passants. Certains semblaient attendre, allaient et venaient. Une femme se retourna deux fois, sourit 4 Thérése (ouvriére, ou déguisée en ouvriére ?). C’ était l’heure ot se vident les ateliers de couture. Thérése ne songeait pas a quitter la place ; elle ne s’ennuyait ni n’éprouvait de tristesse. Elle décida de ne pas aller voir, cet aprés-midi, Jean Azévédo, — et poussa un soupir de délivrance : elle n’avait pas envie de le voir: causer encore ! chercher des formules ! Elle connaissait Jean Azévédo ; mais les étres dont elle souhaitait l’approche, elle ne les connaissait pas ; elle savait d’eux seulement qu’ils n’exigeraient guére de paroles. Thérése ne redoutait plus la solitude.
Il suffisait qu’elle demeurat immobile: comme son corps, étendu dans la lande du Midi, efit attiré les fourmis, les chiens, ici elle pressentait déja autour de sa chair une agitation obscure, un remous. Elle eut faim, se leva, vit dans une glace d’Old England*? la jeune femme qu’elle était : ce costume de voyage trés ajusté lui allait bien. Mais de son temps d’Argelouse, elle gardait une figure comme rongée : ces pommettes trop saillantes, ce nez court. Elle songea: «Je n’ai pas d’age.» Elle déjeuna (comme souvent dans ses réves) rue Royale. Pourquoi rentrer 4 I’hétel puisqu’elle n’en avait pas envie ? Un chaud contentement lui venait, grace a cette demi-bouteille de Pouilly. Elle demanda des cigarettes. Un jeune homme, d’une table voisine, lui tendit son briquet allumé, et elle sourit. La route de Villandraut, le soir, entre-c€s pins sinistres, dire qu’il y a une heure a peine, ellé-souhaitait-de~s’y enfoncer aux cdétés de Bernard ! Qu’importe d’aimer tel pays ou tel autre, les pins ou les érables, |’Océan ou la plaine ? Rien ne I’ intéressait que ce qui vit, que les étres de sang et de chair. « Ce n’est pas la ville de pierres que je chéris, ni les conférences, ni les musées, c’est la forét vivante qui s’y agite, et que creusent des passions plus forcenées qu’aucune tempéte. Le gémissement des pins d’ Argelouse, la nuit, n’était €mouvant que parce qu’on I’eit dit humain. »
Thérése avait un peu bu et beaucoup fumé. Elle riait. seule comme une bienheureuse. Elle farda ses joues et “ses lévres, avec minutie ; puis, ayant gagné la rue, marcha au hasard.
30. Old England est un magasin de vétements du boulevard des Capucines, réputé pour son élégance.
3 f Approches de l’ceu
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Jalons mauriaciens
Thérése : Mauriac ne s’est jamais délivré de l’emprise de ce personnage-la. Nous avons voulu éclairer un peu Vhistoire de sa hantise en confrontant le journal inédit de 1906 avec de larges extraits des « Entretiens avec Jean Amrouche », qui datent de 1952. Pour plus de renseignements sur le modéle historique de Thérése, on se reportera au Francois Mauriac de Jean Lacouture (pp. 207-210), qui s’est référé aux comptes rendus publiés dans le journal La Petite Gironde. Henriette- Blanche Canaby était 1’épouse d’un courtier en vins du quai des Chartrons. Le 28 mai 1906 la cour d’assises de Bordeaux acquitta du crime d’empoisonnement Mme Canaby, mais elle la condamna a quinze mois de prison pour faux et usage de faux (les ordonnances).
1906. Premiére rencontre
« Mardi 29 mai 1906
« Pauvre femme que je vis hier aux barres de la cour d’assises, droite et pale devant les hommes qui vous jugeaient, n’avez-vous pas senti monter vers vous Si pitoyable, si vaincue, un peu de mon humaine et tendre
152 Approches de l'auvre
pitié ? L’idée du vieux La Bruyére chantait en moi : « C’est toujours une curiosité de voir comment des hommes traitent d’autres hommes... » Aussi coupable que vous dussiez étre, de quel droit vos fréres vous torturaient-ils ? Ces fonctionnaires irréligieux, qui nient dans leur philosophie du fumoir la liberté humaine, affectentils done d’y croire lorsqu’ils ont vétu leur corps chétif et inélégant sous les somptuosités des robes rouges, fourrées d’hermine ?
« Est-ce qu’il ne fallait pas que l’idée germe en vous un soir de tuer votre mari ? et n’était-ce pas 1a une conséquence irréductible, inévitable, de causes profondes qui ne dépendaient pas de vous ? — Est-ce que toute votre vie, que, joyeuse, vous suiviez, n’aboutissait pas immanquablement a la cour d’assises ?
« La société a le droit de se défendre mais non pas de punir, le mari de Mme Canabie n’était pas mort — il croyait sa femme innocente. La société n’ avait donc pas été lésée... »
(Journal de jeunesse inédit'.)
1952. Rétrospective sur Thérése