LES TROIS VISAGES DE THERESE
« I] est toujours trés difficile de dire comment nos personnages naissent. Mais il est certain que quand je
‘1, Ce texte, qui respecte la graphie fautive du manuscerit (Canabie pour Canaby), a paru dans le dixiéme des Cahiers Frangois Mauriac (Paris, Grasset, 1983), Claude Mauriac |’avait publié pour la premiére fois dans La Terrasse de Malagar (Paris, Grasset, 1977, pp. 68-69), Claude Mauriac y reproduit aussi un extrait plus bref, daté du samedi 26 mai 1906,
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réfléchis sur telle ou telle de mes créatures, je retrouve presque toujours la créature vivante, qui n’est quelquefois qu’une silhouette d’ot je suis parti. Ainsi, je |’ ai raconté d’ailleurs bien souvent!, pour Thérése Desqueyroux il y a eu d’abord, entre bien d’autres, la vision d’une dame de Bordeaux qui s’appelait Mme Canaby, accusée d’avoir empoisonné son mari; j’al assisté a une audience du procés — j’avais dix-sept ou dix-huit ans 4 ce moment-la” —, et j’ai gardé le souvenir trés vif de cette petite silhouette entre les deux gendarmes dans le box des accusés, de cette bouche mince, de cet air traqué, de son regard. Ceci dit, le personnage de la dame en question n’avait absolument rien de commun avec mon personnage : j’ai emprunté a son affaire les circonstances matérielles de l’empoisonnement, mais je n’ai pris qu’une silhouette. Par ailleurs, je me rappelle lorsque j’étais adolescent, combien j’étais frappé par la vue d’une jeune femme qui avait épousé tout pres de nous un garcon, fils unique de la campagne, trés riche et trés ordinaire de manieéres ; elle, par contre, était €videmment une créature ardente et brilante, ayant probablement lv goifit des
1. Notamment dans Le Romancier et ses personnages, ouvrage publié en 1933, chez Corréa et, pour une part, sorti d’une conférence prononcée en 1932. Mauriac y révéle quels emprunts il a faits au procés Canaby : « Je me suis souvenu des dépositions des témoins, j ai utilisé une histoire de fausses ordonnances dont |’ accusée s’ était servie pour se procurer l¢s poisons [...]. Les motifs de l’accusée avaient été, en réalité, de |’ ordre le plus simple : elle aimait un autre homme que son mari. Plus rien de commun avec ma Thérése, dont le drame était de n’avoir pas su elle-méme ce qui |’ avait poussée a ce geste criminel » (Zuvres romanesques et thédtrales completes, t. II, p. 844).
2. Mauriac était alors, en réalité, dans sa vingt et uniéme année.
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femmes!. C’est une chose dont je me suis apercu bien des années aprés, en réfléchissant sur certaines circonstances de sa vie ; cet air enfermé derriére les barreaux d’une famille est une chose qui, méme adolescent, me frappait énormément. Je crois que c’est de 1a aussi qu’est venue Thérése Desqueyroux. »
(18° entretien, Souvenirs retrouvés, pp. 126-127.)
« ... Quand je pense au visage de Thérése Desqueyroux, tel que vous venez de me le décrire, je vois en réalité deux figures superposées, deux photographies : il y a celle dont je vous avais parlé, cette dame de Bordeaux accusée d’avoir empoisonné son mari, jugée 4 Bordeaux il y a quarante ans et dont le petit visage m’avait frappé. Ne prononcez pas son nom car j’ai regu |’autre jour une lettre furieuse (je croyais qu’aprés quarante ans tout de méme !) de quelqu’un qui appartenait a sa famille. Et puis, il y aun autre visage : celui, trés noble, d’une jeune femme que ma femme et moi avons beaucoup aimée ; c’était une amie trés chére, c’était un des étres les plus nobles que nous ayons connus, qui est morte d’ ailleurs depuis pas mal de temps ; nous |’aimions tous profondément. Je comprends maintenant que ce grand front, ce geste dont vous parlez et ces cigarettes, une certaine
1. Une lettre 4 Henri de Régnier, datée du 30 mars 1927, €voque une influence littéraire : le roman de Jacques de Lacretelle, La Boni- fas, publié en 1925. « Je crois que j’ai trop insisté sur l’ ennui dont elle souffre et pas assez sur son vrai drame qui est la solitude sexuelle. C’est au fond une Bonifas qui s’ignore (comme j’en ai connu plusieurs dans des campagnes et dans des milieux ot ces monstruosités sont inconnues méme de celles et de ceux qui en sont atteints). » Voir l’édition de Caroline Mauriac : Frangois Mauriac, Nouvelles Lettres d’une vie, Paris, Grasset, 1989, p. 113.
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fagon d’étre enfin, vient de cette trés chére et trés admirable amie, qui était une femme tout a fait différente’. Cette amie avait ce visage et elle était trés nettement inadaptée. Or je crois que le drame de Thérése Desqueyroux, c’est le drame de |’inadaptation a la vie, le “nous ne sommes pas au monde”. »
(28° entretien, Souvenirs retrouvés, p. 207.)