ARMAND, THÉRÈSE
THÉRÈSE, apparaissant et arrêtant le geste du marquis. Ah! malheureux, c'est vous !
Armand, avec un cri.
The'rèse!
THÉRÈSE
Vous? En France?
ARMAND
En France et près de vous, près de mes deux amours.
THÉRÈSE
Je vous croyais au loin,, sauvé.
ARMAND
Tant que la lutte, pour ma foi, pour mon roi, n'aura pas eu sa fin, j'appartiens au danger, Thérèse, et je le brave... et je vais en Vendée où tombent mes amis.
THÉRÈSE
En Vendée!
ARMAND
Déguisé, errant, cherchant ma route; mais comme un viatique aimé, délicieux, j'ai voulu retrouver et j'ai voulu revivre par le cher souvenir une heure d'autrefois.
THÉRÈSE
ARMAND
Dans ce château plein de ta chère image, dans ce parc où ton ombre encor semble passer, près de ce banc désert où nos mains se joignirent... sous cette voûte sombre où nos cœurs ont aimé.
THÉRÈSE, tremblante.
Taisez-vous, taisez-vous, Thorel peut nous entendre !
ARMAND
Il est ici?
THÉRÈSE
Tout près. Je l'attends pour partir.
ARMAND
L'ami de mon enfance et l'homme qui t'a prise..*
THÉRÈSE
Que nous avons trahi, qui m'aime et que j'admire.
ARMAND
Ton mari.
Mon sauveur et mon guide.
ARMAND
Ah! tais-toi... Laisse-moi croire encore à ce qui fut un
rêve.
• THÉRÈSE
Oubliez*
ARMAND
Oublier? jamais ! seul je puis savourer la douceur du passé.
THÉRÈSE, songeuse.
Le passé...
ARMAND
Le passé. o. Mais c'est ta jeunesse... c'est ton sourire virginal... c'est ta crainte... c'est ta pudeur... c'est le doux baiser de ta lèvre... le regard profond de tes yeux. C'est le parfum de tes cheveux d'enfant... C'est toi! c'est toi! c'est toi!...
THÉRÈSE
Oubliez! Je ne veux plus aimer, ami, que le devoir. D'ailleurs, songez-y bien, voyez, tout nous sépare... Et le nom que je porte et nos périls divers.
ARMAND
Thérèse !
Elle a son titre aussi,, votre Thérèse... Elle a juré de suivre au danger son époux... Marquis, songez-y bien, je suis la girondine, et nos cœurs désunis n'ont pas la même foi.
ARMAND
Ils ont le même sang, nos cœurs, la même flamme! Ne cherche pas à dire non, tu mentirais... Que venais-tu revoir ce parc, cette demeure, où moi-même aujourd'hu je ne cherchais que toi?
THÉRÈSE
Je venais...
ARMAND
Tu venais sur ce banc, évoquer comme moi les exquis souvenirs.
THÉRÈSE
..Oubliez > «j^
u5lier !... T'oublier ! Veux-tu que j'oublie l'heure délicieuse où ton cœur se donna? Souviens-toi, souvienstoi... Les arbres de Versailles, comme ceux de ce parc, gardent ces souvenirs... Un soir, un soir d'été, la belle jeune fille avec, moi, le proscrit, dansait, ouvrait le bal... Ah! le doux menuet, tendre, mélancolique, le menuet de cour à la ,fête champêtre, le menuet d'amour par un beau soir d'été !...
THÉRÈSE
Le soir du bel été, des songes, des mensonges.
ARMAND
Le soir du cher été, des rêves de vingt ans.
O les rêves d'amour!.., des songes, des mensonges»
ARMAND
L'été de nos amours, l'été de nos serments.
THÉRÈSE
Mais l'automne est venu, voyez, les feuilles tombent, et nos songes aussi tourbillonnent là-bas.
ARMAND
Les mêmes mots d'amour, dans le froid de l'automne, redise nt nos serments.
THÉRÈSE
Des songes, des mensonges! Je ne pense qifà lui dont je suis la compagne
ARMAND
Eh! bien, je partirai, ma place est en Vendée. Mais je veux ton regard, ta dernière pense'e. Une dernière fois dis-moi que tu m^aimas.
THÉRÈSE
Jamais...
ARMAND
The'rèse, il faut aimer... Thérèse, il faut revivre... Donne-moi ton sourire dans un dernier adieu... Laisse-moi Remporter dans un dernier baiser.
THÉRÈSE
Laisse-moi... Laisse-moi!
ARMAND
Je t'adore, Thérèse !
(Un bruit de pas. Un grelot de chevaux. André Thorel apparaît à
droite.)