‹ Thérèse DunoyerChapitre 20 sur 71 · CHAPITRE V III · texte numérisé non relu

CHAPITRE V III

.M. ACHILLE D L XO VE U.

Le comptoir de AI. AcJiiile Dunoyer était place de la Bourse , mais il occupait rue de Provence le premier étage d'une immense maison double de prolondeur.

AI. Dunoyer avait deux fdies ; elles logeaient au troisième, dans le même corps de bâtiment, sous la surveillance de leur gouvernante anglaise. Cet arrangement avait l'inconvénient d'exposer ces jeunes personnes à des rencontres souvent peu convenables lors(ju'elles descendaient chez leur mère , une si vaste maison pouvant être hantée par des gens de toutes soi'tes. AI. Dunoyer aurait dû préférer ;i son

110 T MKRlsSE DLXOVER.

splendide appartement une maison ((u'il eût habitée seul avec sa l'amiile ; mais madame Héloise Dunoycr était une élégante ; elle avait absolument voulu demcui-cr dans la Chaussée d'Antin, et l'on trouve difliciiement de petits hôtels dans ce faubourf( Sainl- Gennain de la finance.

Il est d'ailleurs des susceptibilités délicates au.\f|uelles certaines personnes, ( nous sommes loin de dire certaines classes) sont complètement étrangères.

Madame Héloise Dunoyer, âgée de trente-huit ans environ , s'était mariée fort jeune ; elle avait deux filles : l'une de dix-sept ans à peine , mademoiselle Thérèse ; l'autre de douze , mademoiselle Clémentine.

Autant pour suivre la mode ([ue pour se délivrer d'un assujettissement incompatible avec son goût excessif pour les plaisirs , madame Héloise Dunoyer avait pris une (jouveniante anglaise , et se reposait absolument sur elle de l'éducation de ses deu\ iilles , reléguées, nous l'avons dit, dans un petit appartement au troisième étage de la maison du banijuier.

Xous sommes loin de contester l'excellence des soins que les Anglaises donnent aux enfants ; mais l'abus dénature les meilleures choses. A tout priv , ou plutôt à un prix strictement limité , ou veut singer maladroitement les habitudes d'un monde exceptionnel. Pourvu que la femme à qui l'on confie l'éducation de sa fille soit Anglaise et n'ait pas de prétentions trop exorbitantes , on est assez insouciant de

\i. .\(;mi-LK ul:.\uv EU. m

ses antécodcnls , de son caractère, de sa moralité ; il est vrai qu'il coûterait beaucoup moins de prendre une «{ouvernanle française de (juclque pauvre et honnête famille , bien née , bien élevée , pour qui une telle place serait souvent une grand bienfait ; mais on n'aurait pas l'agrément de dire : — Miix Ahston , miss Turner , etc., etc., amenez mes enfants.

Madame Héloïse Dunoyer avait donc une gouvernante anglaise. Malheureusement cette gouvernante s'appelait miss Jenny Hubert, nom beaucoup trop français , qui faisait le désespoir de la financière. Madame Héloïse avait voulu imposer à miss Hubert le nom de miss Blunfield ou de miss ]\Iortimer ; cela eut été d'un bien meilleur (jenre ; mais la fière Anglaise s'était obstinément refusée à ce baptême.

Madame Héloïse Dunoyer passait pour ce que , dans sa société , on appelait une lionne ; elle montait à cheval avec une amazone à brandebourgs et uu chapeau Loui'; A/// orné d'une plume; elle avait un jour de loge à l'Opéra, et sur le petit dunkerqne^ (le son boudoir on remarquait une énorme cravache et une grande boîte de palissandre sur laquelle on lisait en gros caractères cigares. Afin de bien prouver que cet entrepôt de tabac lui appartenait , on voyait ce nom : Héloïse, inscrit en ivoire de l'autre côté de la boîte.

' (^>iicl([in's [H'isoiiurs ;i|>|i(.'ll»'iil îiiiisi , dil-oii, une fliosi* clinijjce de i<|uilli;ji.>, il.' Idillrs (le pailK-, (!<• Im-jhhts, .I<- 1)c1<.(cs, «te.

Pour compléter ces exagérations cavalières , on voyait dans le même boudoir une bride arabe de soie écarlate , garnie de ses liouppes , artistement exposée au-dessus d'un portrait équestre de madame Héloïse. EnOn , dernier trait de cette vie tour à tour léonine et Pompadour , les méchants affirmaient que la financière et une notairesse de ses amies intimes étaient allées au bal de la Renaissance , déguisées en pierrettes , avec deux mystérieux débardeurs.

Ceci était le coté rnjencCj le côté lion des goûts de madame Héloïse. Xous parlerons du côté artiste. Elle avait un grand piano et de grandes prétentions musicales. Elle ne disait pas Robin des Bois, mais Freijsc/iiitz; Bceihoven, mais Betovvv....; Weber, mais Webr )'..., ce qui annonçait une éducation musicale des plus avancées. En littérature , elle était voltairienne , et citait fort joliment (en petit comité) des passages de la Guerre des dieux de Parny ou quelques fragments de Gentil-Bernard. Quant à la peinture, elle enluminait très-proprement des lithographies, dont elle faisait toutes sortes de dessus de boîte.

Pendant que madame Héloïse égayait, charmait et échevelait ainsi ses jours, ses deux filles, absolument livrées aux soins de miss Hubert, ne voyaient guère leur mère qu*à l'instant du dîner.

(j'est à ce moment que nous introduirons le lecteur dans l'iulérieur de la famille du banquier.

Les deux élèves de miss Hubert veuaieuf d'etitrcr

M ACHILLK DU NO Y EH. lU

iliiiis le ùutidoir de leur mère. Aladamc Diinoycr, d'une beauté virile et vuljjaire , était de petite taille, avait le cou *i(ros et court, le visage large et coloré , la taille épaisse, et se serrait outrageusement pour dissimuler son embonpoint, qui croissait avec l'âge. Quoique lajournée fût très-avancée, madame Héloïsc portait le déshabillé de fantaisie dont elle s'affublait le matin pour recevoir ses amis. Cela se composait d'une robe de chambre ornée, à manches flottantes, ouverte par-devant, serrée autour du corps par une riche cordelière à glands d'or. A travers les dents d'un large volant tailladé en pointe, sortaient deux pieds assez jolis chaussés de pantoufles de maroquin, brodées à la moresque. Enfin, un toquet grec de velours cerise, crânement posé sur le coin de l'oreille, donnait à madame Héloïse un gros air odalisque et mutin qui tournait la tète de tous ses attentifs (cela se dit ainsi I.

Mademoiselle Thérèse Dunoyer offrait un contraste frappant avec sa mère. Elle était grande et svelte ; son teint d'albàtrc rosé paraissait plus éblouissant encore sous les deux épais bandeaux de cheveux d'un noir de jais qui se collaient à ses tempes. Ce qui frappait tout d'abord dans cette physionomie un peu étrange, c'étaient deux grands yeux noirs, qui brillaient au milieu de ce visage d'une ])Iancheur mate et d'une expression contrainte et mélancolique. Un pou au-dessus du sourcil gauche de Thérèse, on re-' marquait un gnim de beauté , petit signe arrondi comme une mouche de velours noir.

Mi THERKSE 1)1 XOVEll.

Il est peut-être utile de rappeler au lecteur que le mystérieux tableau du manoir de Treff-Hartloj] (portrait dont Euen de Ker-Ellio s'était si follement • épris) représentait une femme qui avait aussi de jjrands yeux noirs, un front d'ivoire et un grain d'cbène un peu au-dessus du sourcil gauche.

En un mot, uu risque d'anticiper sur les événements, nous dirons dès à présent que le portrait de Treff-Hartlog ressemblait d'une manière extraordinaire à la fille du banquier.

La taille de Thérèse , souple , élancée , manquait d'un peu d'embonpoint; ses mains fluettes n "étaient pas assez potelées^ mais la distinction même de ces imperJ'ections les faisait oublier.

Clémentine, sœur cadette de Thérèse, rappelait les traits de sa mère d'une manière frappante. C'était une bonue grosse figure ronde, réjouie, entourée d'une forêt de cheveux rouges et crépus.

Les deux jeunes filles portaient des robes noires.

Miss Hubert était âgée de trente-cinq ans environ ; deux nattes de cheveux d'un blond ardent descendaient le long de ses joues bilieuses ; son air sec , hautain, faisait parfaitement sentir qu'elle croyait déroger à sa dignité en se chargeant de l'éducation des filles de madame Dunoyer. Hliss Hubert sortait, disait-elle, de la maison du duc de"* ■^, un des plus grands seigneurs d'Angleterre.

Clémentine était la favorite de madame Dunoyer, qui se voyait revivre dans sa fille, et aimait à la folie sou caraefèie joxial et tapageur. Thérèse, au cou-

M ACIIILL K DLXOVKlt. II:.

liiiire , loujoms réservée , silencieuse , pensive , lui iuspii'ait autant île jalousie que d'éloijjnenient ; et (railleurs, il laul le dire, cette malheureuse jeune lille était le fruit d'un amour aussi coupable que inallicureux.

\ ers les premiers temps de son maria<j;e, madame IléloVsc Dunoycr avait été brutalement abandonnée par l'homme auquel elle avait sacrifié ses devoirs pendant un voyage de M. Achille Dunoyer ; celui-ci a^anl eu à son retour des preuves positives de l'inlidélilé de sa femme , la naissance de Thérèse devint le signal des plus violents orages domestiques. Pourtant la cuj)idité , la crainte de voir dévoiler d'assez grandes indélicatesses forcèi'ent M. Achille Dunoyer (le pardonner les premiers torts de sa femme, dont il avait, contre son droit, compromis la fortune dans des spéculations peu honorables ; une séparation l'eût mis dans une position difficile. La nécessité l'empêcha de faire un éclat.

Peu à peu les années calmèrent l'âcreté des premiers ressentiments de M. Dunoyer; Thérèse fut la seule personne à laquelle il fit durement supporter lis accès de colère que le souvenir de la faute de madame Dunoyer éveillait parfois en lui ; il savait même une sorte de gré à Héloise de se montrer cruellement prévenue contre cette jeune fille ; il lui send)lait que sa femme voulait ainsi expier ses torts, tandis qu'au contraire celle-ci, par une barbarie stupide, croyait, en tourmentant Thérèse, se venger de l'homme dont (Ile avait eu tant à se plaindre.

116 THERKSE DUXOYER.

lia conduite de madame Dunoyer était d'une ignoble méchanceté. Rien de plus logique : les cœurs généreux ennoblissent leurs en-eurs par leur dévouement ou les excusent par leurs remords ; les âmes vulgaires et dégradées rendent leurs fautes irrémissibles à force d'égoïsme et d'impudeur.

\ous l'avons dit, il était cinq heures, miss Hubert venait de descendre dans le boudoir de madame Héloise Duaoyer avec Thérèse et Clémentine, lorsque M. Achille Dunoyer entra d'un air radieux : il avait quarante ans environ , il était maigre, de taille moyenne, et mis avec recherche. Les physiologistes qui cherchent des analogies entre la physionomie des hommes et celle des animaux auraient été frappés de la ressemblance qui existait entre la physionomie de M. Achille Dunoyer et celle du bouc : son front déprimé, ses petits yeux obliquement placés et relevés vers les tempes , sa mâchoire ronde et saillante , sa large bouche , son nez busqué à narines dilatées , rendaient ce rapport plus frappant encore. Cette figure basse et flétrie, plate et dure, respirait l'orgueil , l'égoïsme et la convoitise ; on y lisait l'absence de tout instinct élevé , de tout sentiment humain et charitable. Par un contraste , ou plutôt par une conséquence de ces organisations détestables, à la moindre familiarité d'un homme hautement placé, un sourire faux et servilc détendait à l'instant ce visage corrodé par les plus mauvaises passions.

M. Achille Dunoyer entra chez sa femme d'un air triomphant.

M. ACHILLE DUXOYER. 117

— \oiis aurons demain quelqu'un à dîner, Hrloïse , — s'écria-t-il , mais ce sera le cas , comme on dit , de mettre les petits plats dans les grands.

— Eh! pourquoi donc, s'il te plaît, Achille, faudra-t-il faire tout ce tralala ?

— Pour un des hommes les plus à la mode de Paris, pour un gaillard qui est la coqueluche (h> toutes les duchesses du faubourg Saint-Germain , le plus grand mauvais sujet, mais le plus charmant garçon du monde, qui est, par là-dessus, à tu et à toi avec les ministres ; enfin un homme du premier mérite, et adroit, et roué... oh ! roué ! si une femme lui résiste, à celui-là, elle aura bien du bonheur. Tu sais bien Julie, .lulie du Théâtre-Français ? personne n'avait pu en venir à bout, ni les lions les plus charmants, ni les hommes les plus riches; lui n'a eu qu'à vouloir : serviteur de tout mon cœur, la belle Julie était dans son sac.

— Mais, cnllu, me diras-tu le nom de ce don Juan ? D

M. Dunoyer, qui semblait s'amuser de la curiosité de sa femme, continua :

a Tu vas le savoir : il a été charmant pour moi , et tu lui feras, j'espère, tous tes m'amours. J'ai fait sa connaissance chez AI. Roupi-dobillon, le ministre ; ce qui m'a fait penser que, si notre don Juan, tu l'as bien nommé, ma foi , voulait m'appuyer, il pourrait me faire arriver à la députation. C'est un homme qui il un bonheur extraordinaire, il réussit dans tout ce

118 THERESE DIXOVER.

qu'il entreprend; et adroit, oh ! adroit; c'est celuilà qui aurait fait un fameux diplomate.

— En vérité, Achille , il n'y a rien de plus hete que de me taquiner ainsi devant ces enfants ! c'est pour eux d'un détestable exemple , — s'écria aic{rement madame HéloiseDunoycr, qui n'avait d'ailleurs i-ien trouvé d'inconvenant dans la manière dont son mari s'était exprimé au sujet de M. de Montai devant ses deux fdles.

— \'oyons, voyons, ne te fâche pas, Héloïse, ne fais pas tes gros yeux ; on dirait que tu vas m'avaler. Je vais te dire le nom de mon ami, sans cela tu serais capable de le prendre en grippe.

— Certainement je le prendrai en grippe si tu m'ennuies encore longtemps à cause de lui.

— Eh bien ! c'est le comte de ^lontal, rien que ça.

— Excusez du peu ! Si nous l'avons, les Dubois crèveront de jalousie ! — s'écria madame Héloïse avec une jubilation contenue ; — mais j'en ai beaucoup entendu parler, de ^I. de Montai ! je l'ai vu souvent dans sa loge à l'Opéra. Certainement je lui ferai tous mes m'amouis. Seulement une chose m'inquiète, il a l'air bien moqueur ; une fois je l'ai vu de près à la sortie de l'Opéra, et je l'ai entendu. Mon Dieu ! a-t-il dégoisé des méchancetés sur madame Dubois et sur sa belle-sœur ! Les a-t-il arrangées ! Du reste , je ne lui en fais pas un crime. Ces r/iipiex-là. méritaient bien tout ce qu'il disait d'elles, avec leurs grands airs. Mais attends donc , Achille, attends donc ; je me souviens maintenant : M. de

M. AGHILLE«DUNOYER. 110

Montai est l'intime du marquis de Beaureganl. Tu sais birn , le mari de cette jolie petite marquise américaine qui a l'air si bégueule ?

— Justement. Oh ! pour le marquis de lîeaurej^ard , il est le roi des mauv ais sujets, celui-là , si Montai en est le prince. Voilà un grand seigneur ! Ce marquis ! en a-t-il dépensé, de cet argent ! On dit qu'il a été se remplumer en Amérique et que sa femme lui a apporté des millions.

— TiSt-ce que , malgré son mai'iage , le marquis n'est pas avec la petite Rosa de l'Opéra? — demanda madame Héloïse Dunoyer en jouant maternellement avec la chevelure de sa petite fdle , qui appuyait sa léte sur ses genoux.

— Si fait, si fait, il ne s'en cache pas ; on dit même

qu'il a l'autre sœur aussi Du moins, on les voit

loutes les deux dans les petites loges qu'il a aux lîouffes et à l'Opéra pour ses maîtresses. V.t sa mijaurée de femme qui ne se doute de rien !

— ^la foi , tant pis pour elle ; malgré sa jolie figure, elle a l'air par trop bêtasse aussi ; avec ses bonnets à la puritaine, elle ressemble à une religieuse, — dit madame Héloïse.

— Est-ce que c'est parce qu'elle resseiubb' à une religieuse qu'elle a l'air bêtasse, cette dame ? — ^ demanda la petite Clémentine.

-- Amour d'enfant, va ! — s'écria madame Dunoyer en embrassant sa fille avec une effusion de tendresse et d'orgueil i — ma parole d'honneur, il n'y a que ce raton pour avoir de ces idées-li'i ! l'Ilie

120 THERESE Dl \OVEK.

est si franche ! Elle dit tout ce qui lui passe par la tète.

— Il ne faudrait pas pourtant que ça allât trop loin, — dit sentencieusement M. Achille.

— Ma foi, j'aimerais mieux encore qu'elle fût étourdie, inconséquente, qu'hypocrite, -d

Et madame Dunoyer jeta un coup d'oeil sur Thérèse.

Sans doute, M. Dunoyer comprit l'allusion , car il ajouta sèchement, eu regardant aussi la jeune fille :

u Le fait est qu'il n'y a rien de pire que l'eau qui dort ; avec les caractères dissimulés on doit s'attendre à tout , et ne jamais compter sur rien, n

Thérèse avait les yeux baissés sur sa tapisserie , elle comprit la portée de ces attaques indirectes, et ne dit mot.

Miss Hubert , les bras croisés , ses petits yeux bleu-clair fixés sur le foyer, restait impassible; de temps à autre un imperceptible sourire de dédain effleurait ses lèvres pendant cet entretien, si inconvenant à entendre pour de jeunes personnes.

Le silence et l'indifférence apparente de Thérèse irritèrent madame Héloïse Dunoyer ; elle reprit :

«Il me semble, mademoiselle, que, lorsqu'on parle des hypocrites, vous pouvez bien prendre cela pour vous et faire attention à ce qu'on vous dit. ■!<

Thérèse ne répondit rien.

M. Achille s'écria :

a Eh bien! Thérèse, vous n'entendez donc pas votre mère ?

M. ACHILLE DUXOYER. 121

— Je ne savais pas qu'il fut question de moi , — (lit la jeune fille.

— Va de qui donc, s'il vous plaît? du chat de AI. le curé? — s'écria madame Héloïse en colère.

— Il me semble que, s'il y a ici une hypocrite, c'est

vous. ))

Thérèse garda le silence.

Sa mère reprit avec une irritation croissante :

« Ail çà ! répondrez-vous ?

— Que voulez-vous que je vous réponde, maman?

— Alademoiselle, — s'écria il. Achille, — au lieu de tenir indécemment tète à votre mère, vous devez répondre : — Maman , puisque vous me reprochez d'être hypocrite , je ne le sei*ai plus.

— Je ne serai plus hypocrite, — dit Thérèse sans lever les yeux.

— Voyez si ce n'est pas à la battre ! — s'écria madame Héloïse. — Est-elle sournoise ! est-elle fausse , avec son regard en-dessous î

— Oh ! petite maman , ne gronde pas Thérèse ,

— dit Clémentine en caressant sa mère.

— Si je la gronde , — dit brusquement madame Héloïse, — c'est qu'elle le mérite. Depuis sa naissance, elle ne m'a jamais causé que du chagrin ! v

Ces mots prononcés , la femme du banquier se mordit les lèvres ; elle s'aperçut trop tard de l'imprudence qu'elle avait commise.

IjCS traits de AI. Achille Dunoyer se contractèrent ; il jeta un regard irrité sur sa femme, et dit avec amertume :

122 THERKSE DUXOYER.

u Je VOUS conseille de vous plaindre des chagrins que votre fille vous a causés dejniis sn naissance (il appuya sur ces mots) ; vous feriez mieux de vous taire que de dire certaines choses. »

^ladame Dunoyer , piquée d'être ainsi traitée devant Thérèse et sachant que son mari serait ohligé de se contenir, répondit aigrement :

tt Je dis ce qu'il me plaît de dire, entendez-vous? ce n'est pas vous qui m'empêcherez de parler.

— Je vous répète que vous feriez mieux de vous taire que de rappeler certaines choses , madame ; est-ce assez clair?

— Papa, papa, ne gronde pas maman, — s'écria Clémentine en se jetant au cou de son père.

— Va moi , je vous dis , monsieur , — reprit madame Dunoyer les joues enflammées de colère, — que, si certaines choses ont été et qu'on les ait tolérées, c'est qu'on y trouvait son compte. Kst-ce assez clair aussi ?

— ^Madame , si ces enfants n'étaient pas là î — s'écria M. Dunoyer avec fureur, — je vous traiterais comme vous le méritez î

— Et moi aussi, sans ces enfants, je vous dirais votre fait, monsieur. \"ous savez hien que je ne vous crains pas, moi, malgré vos airs furieux. i>

^îiss Hubert se leva, et dit aux deux jeunes filles av ec une ironie glaciale :

u \'enez , mesdemoiselles; il paraît que monsieur votre père et madame votre mère ont à rauso- ensemble.

M. AT. Il II, LE nrxovEn. i-2n

— Oui, oui, miss Hubert, emmenez-les, » s'écria ^I. Dunoyer en marchant avec a<]itation dans la chambre.

liCs deux jeunes filles sortirent avec leur gouvernante.

La porte fermée, Dunoyer s'écria :

tt \'ave/-vous pas honte , devant vos enfants , de me pousser à bout ?

— Qui est-ce qui a commencé, monsieur? Est-ce moi ?

— Comment, madame! il ne me sera pas permis de m'indigner au souvenir de votre conduite passée? Comment! parce que j'ai été assez généreux pour oublier...

— Assez généreux! Ah! en voilà une fameuse, par exemple! j'aime beaucoup ça! Dites donc que , si vous n'avez pas fait d'éclat dans le temps , c'est que vous aviez compromis ma fortune dans vos affaires véreuses , et que vous avez mieux aimé vous taire que de me rendre mes comptes , qui n'auraieni pas été flatteurs pour votre probité.

— \ otre conduite en a-t-elle été moins criminelle, madame?

— \'otre clémence en a-t-elle été plus honorable, monsieur? \'est-ce pas par avarice que vous avez rongé votre frein? Combien de fois d'ailleuis ne me i'avez-vous pas reprochée comme aujoui-d'hui , voire générosité ! l'ille est belle !

— ^lais il faudrait que je n'eusse pas* de sang dans les veines, madame, pour voir saiis haine cette

124 THERESE DL'XOYER.

fille qui ne m'appartient pas, après tout ! Je ne sais pas seulement comment je supporte sa présence, comment je ne la chasse pas d'ici ?

— Faites-en ce que vous voudrez ; qu'est-ce que cela me fait, à moi? — reprit madame Héloïse. — Est-ce que j'ai jamais pris le parti de Thérèse contre vous? Toutes mes préférences ne sont-elles pas pour sa sœur? L'éloignement que j'ai toujours témoigné à cette grande sournoise ne devait-il pas vous montrer que je me repentais du passé? Après tout, ce ((ui est fait est fait ; que voulez-vous que j'y fasse !

— Je veux, madame, que, lorsque, malgré moi, ces odieux souvenirs me viennent à l'esprit et que ma colère éclate, vous essayiez de m'apaiser, au lieu (le prendre à tâche de m'irriter.

— Eh! croyez-vous qu'il me soit agréahle d'être maltraitée par vous devant cette Thérèse , au moment où je la gronde encore?

— Eh! mon Dieu, madame, tout le monde a ses accès d'humeur; et j'ai, je crois, le droit d'en avoir?

— Qui vous dit le contraire? Seulement, sachez vous contenir quand il faut. Il y aurait eu ici des étrangers, quelle jolie scène ça aurait fait! Sans compter que cette miss Hubert , avec son air impertinent et glacial, ne perd pas un mot de ce qu'on dit , j'en suis sure.

— La faute à qui ? ]\Iais voilà de vos idées ! Il vous a fallu une gouvernante anglaise , et ainsi s'emhàter d'une créature qui vous espionne toujours.

— J'ai voulu avoir une gouvernante anglaise, parce

M. ACHILLE DUNOVER. 125

que tous les i{ens de boJiton en ont; d'ailleurs, si je n'avais pas pris miss Hubert , les Dubois me l'auraient enlevée. Quant à vous espionner , à l'exception de l'heure du déjeuner ou du dîner, miss Hubert ne nous gène guère , puisqu'elle reste toujours en haut avec les petites. Quant aux quatre mille Francs par an qu'on lui donne , ce n'est pas ça qui vous ruine.

— Est-ce que je me plains? Est-ce que vous ne dépensez pas tout ce que vous voulez ?

— Et moi, est-ce que je me mêle de ce que vous faites , monsieur?

— Je ne dis pas cela.

— Alors c'est bien la peine de se quereller!

— A qui la faute?

— A qui ?. . .

— A qui? à cette Thérèse, — dit M. Acîiille Dunojcr en se radoucissant , — à cette sournoise, qui, à l'heure qu'il est, j'en suis sur, se frotte les mains (h- joie en pensant que nous nous disputons.

— Mou Dieu, oui ; elle est capable de se moquci" de nous avec sa miss Hubert, car je suis sùrc qu'elles s'entendent comme larrons en foire, — reprit madame Héloïse en se calmant à son tour. — Après tout , c'est vrai, c'est la faute de Théi-èse I Si elle ne m'avait pas mise hors de moi par son insolent sang-froid, je ne me serais pas emportée. J'étais, au contraire, toute gaie en pensant que nous allions avoir M. le comte de Montai dans notre intimité.

— l*arbleu , je savais bien qu'en l'attirant chez

I2G TIlEUi:SK DLNOVEK.

nous je vous ferais plaisir. Mais des duretés, voilà ma récompense !

— Ah ! mou Dieu , Acliille , ètes-\ eus rabâcheur ! Allez ! puisqu'on vous dit que c'est de la faute de cette Thérèse , qui ne le portera pas en paradis, que voulez-vous de plus?

— Soit ; mais mademoiselle Thérèse dînera aujourd'hui dans sa chambre , — s'écria M. Dunoyer.

— Après tout, il ne sera pas dit qu'une pareille péronnelle fera la loi dans ma maison!

— Tu as raison, Achille, — dit madame Dunoyer,

— elle dînera dans sa chambre ; après cela, elle est bien capable de n'en être pas autrement fâchée, l'hypocrite !

— Que veu\-tu? elle a dix-sept ans; on ne pont plus la mettre au pain sec.

— Alors il faut se résigner à tout endurer d'elle.

— Dieu merci! la voilà en âge d'être mariée.

— Qui donc, mou Dieu, nous en débarrassera '? v

Quelques mots encore sur la famille Dunoyer : La basse et mauvaise nature de M. Achille avait été soigneusement développée par l'éducation. ].c père Dunoyer , d'abord chaudronnier , puis membre de la bande noire, puis banquier, avait fait trpis ou quatre banqueroutes plus ou moins fructueuses, mais assez habiles pour ne pas être frauduleuses aux yeux de la loi. Cet homme n'avait reculé devant aucune turpitude : prêts usuraircs, tromperies indigues, rien ne l'avait arrêté. Arrivé au terme de sa longue car-

\1. ACHILLK UlSOVEll. IJl

nère de loiuberies, chargé des dépouilles opiincs i\c toutes les dupes qu'il avait rencontrées sui" son chemin, riche enfin, il voulut être honoré il eut dn

moins des honneurs. Membre d'un conseil municipal, puis maire, puis député, il siéijea au centre. 11

|)arla, il parla même beaucoup à la France à la

France 1 et tant d'hounèles gens , appartenant à l'opinion que cet homme contaminait en la professant, ne chassèrent pas cet élu de la corruption , qui ne représentait là que la filouterie audacieuse et impunie 1

Le père Dunoyer se voyait avec délices renaître dans M. Achille ; c'étaient les mêmes instincts de bassesse, de spoliation et de rapacité, joints à un orgueil d'autant plus démesuré qu'il était moins londé, car M. Achille avait à peu près la figure, l'esprit et les manières d'un domestique de piace ; ce qui prouvait néanmoins une amélioration daJis l'espèce, car le père Dunoyer avait toujours tenu du chaudronnier ambulant et du joueur de gobelets.

AI. Achille était le beau, l'élégant de la famille, rejeton d'autant plus précieux que deux de messieurs ses frères, qui annonçaient toutes sortes de qualitc'S particulières à la famille, avaient péri victimes d'une épizootie. Le père Dunoyer, pour s'étourdir sur cette perte cruelle, avait imaginé une entreprise en actions qui ruina cent familles, et sur laquelle il réalisa plus d'un million. Mais, hélas! malgré ces distractions innocentes, malgré les triomphes de M. Achille, (pii éclipsait par son luxe opii/acier loua les (Inndics de la Loursc, le prie Dunoyer ne se consola |)as ;

128 THERESE DUNOYEll.

SOU àine paternelle avait été mortellement blessée : il se retira dans une habitation magnifique qu'il possédait aux environs de Pans, et y termina paisiblement sa carrière au milieu et par l'excès de la plus basse crapule, laissant à M. Achille une grande fortune, son exemple à suivre et un nom flétri.

^I. Achille porta le nom comme il convenait, suivit pieusement l'exemple, et augmenta sa fortune.

Si misérable, si hideux que soit ce portrait, il n est pas exagéré. Oui, il est des familles où l'habitude de la fraude U(jale est comme héréditaire ; où il existe une primogéniture de mauvaise foi soigneusement transmise; où le père, rompu à toutes les infamies tolérées , enseigne à son fils la science de la faillite honnête comme une ressource pour les mauvais jours ; de même que ces pères sages et prévoyants font apprendre à leurs enfants quelque profession manuelle pour leur servir de refuge contre les bouleversements qui détruisent les plus grandes fortunes.

Et ces mœurs ignobles sont d'autant plus frappantes que dans la même sphère il est d'heureux et de nombreux contrastes : on y trouve des familles où l'honneur et la probité se transmettent purs et sans tache de génération en génération ; des familles dont le nom est partout respecté, dont le crédit a toujours resplendi d'un éclat égal ; de ces gens enfin dont la caisse est l'arche sainte des petites fortunes et le foyer des plus grands intérêts publics. Mais ceux-là, simples et austères, vivent en famille ; leurs

M. ACHILLE UUX'OYKR. 129

femmes, remplies de distinction et de modestie, sont pieuses et charitables, elles ont surtout la pudeur de la richesse, comme les liormes financières dont nous avons parlé en ont l'impudeur ; mais ceux-là n'ont pas la sotte vanité de singer les grands seigneurs, ne font pas siffler leurs ridicules prétentions aristocratiques , ne s'exposent pas à des mépris amers , à de sanglants dédains ; ceux-là se tiennent dans une réserve pleine de bon goût et de dignité. Aussi les hommes les plus éminents les aiment , les respectent, les recherchent, et ne leur reprochent qu'une chose... leur froideur polie.

Heureusement encore, ces exceptions se rencontrent partout ; si, des banquiers seulement opulents comme les Dunoyer, nous passons aux princes de la finance ou aux gens colossalement riches, là aussi se trouvent d'heureux contrastes. Si plusieurs font servir leurs grands biens aux plus méprisables passions, si d'autres se retranchent dans une sordide avarice, quelques-uns portent noblement ces fortunes énormes , soit en encourageant libéralement les arts qu'ils aiment ou qu'ils pratiquent , soit en faisant en secret d'immenses aumônes , et cela avec tant de délicate et touchante bonté , que ceux qu'ils secourent leur vouent une reconnaissance pure de toute humiliation.

I)isons-lc enfin, à l'honneur de notre époque et au désespoir des Dunoyer ou des hommes qui n'ont pour eux que l'impudence que leur donnent une fortune royale et la honteuse servilité de leurs parasites r. 9

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