M. DE MONTAI
cinq inilln francs qu'il possédait, le comte commença donc ù mener une de ces existences bizarres, impossibles partout ailleurs qu'à Paris.
Une place dans une loge à l'Opéra, une entrée dans un club , un appartement d'une élégante apparence, une mise recherchée, un valet de chambre, tel est le strict nécessaire des paiirres du superflu, de même que, pour les malheureux, du pain, des vêtements, un abri, sont de prem.ière nécessité. Six à sept mille francs par an, habilement répartis, peuvent donner ce luxe de .w/tilor.
Il y a, nous l'avouons , une sorte de satisfactioji à savoir briller en très-bonne compagnie à si peu de frais ; d'ailleurs louables sont les goûts distingués ; comme la noblesse noblement comprise , certaines pi'étentions ont cela de bien qu'elles ohliqeiit.
Mais cette médiocrité dorée, loin de satisfaire ^I. de Montai , l'aigrissait davantage en le mettant sans cesse en contact avec des gens aussi riches et beaucoup plus riches qu'il ne l'avait été autrefois ; comme les hommes très-vains, croyant sans cesse qu'on songeait à lui , il se révoltait à cette pensée qu'on se moquait de sa ruine. Cette préoccupation haineuse icdoublait chez lui l'envie de refaire sa fortune , moins peut-être encore pour en jouir que pour écraser de son nouveau luxe ceux qui , pensait-il, s'étaient ré'jouis de son malheur.
In jour, il prit par hasard un billet de ces loteries qui se tirent à Francfort; pour un louis, il en gagna trois cents; il vit là une manifestation de la Provi-
7S THERKSE DUXOYER.
(lence qui veillait sur lui : sa foi dans un brillant avrnir devint presque une monomanie. Dès lors W. de Montai espéra, ou plutôt il fut certain d'épouser un jour quelque riche héritière ou quelque veuve opulente. La loge où il trônait chaque soir à l'Opéra avec ses colocataires fut une sorte de lieu d'exhibition indispensable à ses projets, et il considéra cette dépense comme un capital qui devait lui rapporter de gros intérêts.
Dix-huit mois se passèrent , les héritières et les veuves ne parurent pas, mais la confiance de M. de Montai en son étoile ne s'en ébranla point; deux circonstances assez heureuses pour lui , quoique très en dehors de ses vues matrimoniales , vinrent raviver ses espérances.
Un des camarades de collège de AI. de Montai , avocat obscur et ridicule , nommé M. Roupi-Gobillon, de député devint ministre (nous dirons plus fard par quel ingénieux mécanisme). Très-fier de se montrer dans l'éclat de sa nouvelle position à son ancien condisciple, qui jusqu'alors l'avait fui comme la peste , et d'ailleurs flatté de faire croire qu'avant son ministère il avait eu quelques relations de bonne compagnie, AI. Roupi-Gohillon fit toutes sortes d'avances à M. de Alontal en lui reprochant sa tiédeur,
u. Si jusqu'ici j'ai pu te recevoir froidement, — lui dit le comte, — c'est que ta position d'avocat illustre d'abord, ensuite de député influent, puis enfin de ministre, te plaçait si haut qu'elle t'imposait presque If devoir de venii- à moi; Il est toujours de bon goût
M. I)K MONTAI- 1\t
aux cjons ('minents de faire les premiers pas auprès dos personnes complètement indépendantes et qui ne sont ni au-dessus ni au-dessous d'un certain niveau social. »
M. Roupi-Gobillon, ravi de ces excuses, ménagea une surprise à son ami, dont il connaissait la détresse, et un beau jour il lui proposa tendrement un bureau de tabac. Le comte refusa net, et tança vertement le ministre de son impertinente proposition, disant qu'il ne demandait rien à personne.
Cette offre et ce refus, savamment ébruités et exagérés par M. de Montai, furent d'un excellent effet ; on commença de parler de son crédit. Il se rencontra plusieurs fois, le soir, au ministère avec quelques-uns des confrères de son ami, qui n'étaient pas des Roupi-Gobillon. Le comte fut auprès d'eux insinuant, attentif et flatteur ; il sut donner du prix à ses déférences en faisant sentir qu'elles s'adressaient, non pas à la position officielle, mais à la valeur des hommes. On le trouva prévenant, aimable; ses formes plurent, et comme, après tout, il ne demandail rien, il fut accueilli dans ce monde politique avec une affectueuse indifférence par plusieurs hommes d'Mtat fort distingués.
Ces relations, habilement mises en relief et jointes à sa vie de club et d'Opéra, posèrent peu à peu M. de ]\Iontal comme un homme plus sérieux que ne le sont ordinairement les gens à la mode , il passa pour avoir l'oreille des ministres ; avantages parfaitement négatifs , mais précieux pour M. de Montai ,
Cil cela qu'ils lui donnèrent une apparence de plus, et que cette apparence éveillait l'envie des gens plus riches que lui, car on commença de lui dire avec une certaine aigreur :
u Vous êtes très-lieurcux ; vous gagnez à la loterie d'Allemagne et vous avez beaucoup de crédit auprès des ministres. Il y a, en vérité, des gens à qui tout réussit. -
Ou bien :
(i Oh ! oh ! vous êtes un habile homme , vous , mon cher! vous êtes adroit; vous êtes de ces gens que l'avenir n'inquiète jamais , et qui retombent toujours sur leurs pieds; en un mol, vous avez du bonheur, i
Si la première circonstance dont nous venons de parler donna au comte une réputation de crédit et (rhal)il'jté, un succès envié vint encore l'enorgueillir.
lue jeune et jolie femme, mademoiselle Julie Dubreuil , débuta à la Comédie-Française et fit une grande sensation. Sa beauté , son talent rempli de finesse, de grâce et de charme, la mirent très-en vogue dans le monde élégant. Plusieurs jeunes gens lorl à la mode s'occupèrent de mademoiselle Julie ; ils ne furent pas écoutes ; un banquier puissamment riche ne fut pas plus heureux; un prince étranger, connu par son faste et sa royale magnificence , fut vertueusement éconduit.
Cette farouche résistance mit le comble à la célébrité de mademoiselle Julie. M. de Montai, en attenfl.'uil la fortune que son heureuse étoile devait lui
LK MAUlAGt. il 7
est vieux et iiilirme ; comme s'il n'y avait pas d'au- Ires moyens à employer envers eux que la violence !
— Mais encore, cher ange, quels moyens?
— Quels moyens ! il y en a mille. Puisque vous ne pouvez donner d'argent à Grenouillot, il fallait le prendre par les procédés , et ne pas faire le fier avec lui. Quant à Ducanson , il eût été très-sensible à des avances , à des cajoleries.
— Comment! Julie, vous voudriez ?. ..
— !Moi , non certainement ; on me couperait plulôt en morceaux que de me forcer à faire seulement une politesse à ce Ducanson.
— Eh bien! alors?
— ^lais vous, vous n'avez pas les mêmes raisons que moi de garder votre dignité envers lui. Après tout , il n'est pas votre camarade ; avec un peu d'adresse, decàlinerie , et. Dieu merci, ce n'est pas cela qui vous manque , vous auriez pu , si vous l'aviez voulu , désarmer ce vilain homme. Ainsi , par exemple , il est très-gourmand : vous pouviez quelquefois l'inviter à diner ; ce n'est pas une si grande dépense ; et puis, en le flattant, vous vous en seriez fait un ami, et, à cause de vous, il ne m'aurait plus déchirée, le vieil insolent! »
M. de Montai avait écouté cette mercuriale avec une résignation apparente, la tète baissée, toujours agenouillé près de mademoiselle Julie ; on voyait seulement , aux violents battements d'une des artères de son front, t[ue sa fureur était difficilement conlenue.
U8 THERESE ULXOVEH.
Malgré cette nouvelle boutade de mademoiselle Julie , lorsque le comte releva sa tète , son reparti avait une expression de tendresse craintive , de soumission inquiète et suppliante, à laquelle mademoiselle Julie ne put résister ; car elle était, après tout, bonne fille, et aimait ^I. de Montai à sa manière. Son aigreur, sa brusquerie tombèrent devant la touchante résignation de M. de ]\Iontal , qui lui prit tendrement la main et la porta à ses lèvres en disant :
u Eh bien! mon ange, c'est vrai ; pardonnez-moi ; j'ai eu tort. A l'avenir, quoi qu'il m'en coûte, je ferai ce que tu désires.
— Tiens, vois-tu, c'est à te manger de caresses, pauvre adoré, " s'écria mademoiselle Julie, qui, touchée jusqu'aux larmes , se laissa glisser de son fauteuil, s'assit à terre à côté de M. de ]\Iontal, lui prit la tète et le couvrit de baisers passionnés en s'ccriant : « Je suis une indigne ! une ingrate ! c'est affreux ! Ce pauvre bon chat se mettrait dans le feu pour moi, et je viens le bourrer injustement, et rien, pas un mot dur de sa part. Il se contente de me demander grâce et pardon encore.
— Julie, bonne Julie, c'est que c'est (a tète qui parle , et non ton cœur —
— Je ne suis pas ta boime Julie ; je suis un monstre dénaturé ! Est-ce qu'après tout ton amourpropre n'est pas le mien? Est-ce que mon amant est lait pour s'humilier devant un Ducanson , devant un Grcnouillol? Est-ce que, si ra t'humilie, par contre coup ra ne nriiumilic pas, moi? Je le dis que j'c-
tais une sotte ; mais c'est toujours ça : ou ne couiiail son bonheur que lorsqu'on ne l'a plus. Tu n'as qu'un (h'faut, vois-tu, c'est d'être trop bon.
— Tu m'aimes tant, Julie, comment ne serais-jc pas indulgent !
— \on, tu me gâtes trop; tu devrais me gronder. Il faut que ça soit bien vrai , puisque ma tante Sauvageot, qui m'adore, me dit toujours : a Saistu pourquoi je me déliais de notre ^^etit notaiv. / c'est que je le trouvais trop soumis devant toi ; à sa place, moi, je te remi)arrerais quelquefois joliment. ))
— Pauvre ange ! je crains tant de te causer le moindre chagrin 1
— Mais c'est justement parce que tu m'aimes qu-' tu dois être sévère. Est-ce qu'il m'est permis d'oùblier tout ce que tu fais pour moi? Comme le disait encore ma tante Sauvageot : « Va donc trouver un homme qui tienne les corrjptes, qui écrive tes dépenses , qui te cherche des placements sûrs , qui aille chez ton avoué , chez ton notaire , qui fasse la loi au directeur de ton théâtre , qui rogne les ongles à tes marchands , qui soit enfin ton véritable pcfil factotum.
— Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je m'occupe de tes intérêts , Julie ? Kst-ce qu'ils ne me sont pas aussi chers que .s'ils étaient les miens ? est-ce que je ne dois pas t'encourager , t'aider dans cette voie d'ordre et d'économie que tu suis avec tant de sagesse ?
100 THERESE DUXOYER.
— Comme tu parlo5 bien! comme c'est vrai ce que tu dis là !
— Et c'est parce que tu as une conduite si rcijléc, si honnête, que... Mais , écoute, ma Julie, ne reste pas là par terre , à genoux.
— Si, je veux rester à tes pieds; j'ai été injuste envers toi : c'est ma place.
— Xon , je t'en prie, mon ange.
— Eh bien! assieds-toi dans ton fauteuil, je me mettrai sur tes genoux.
— Soit. Maintenant donne-moi tes deux mains dans les miennes , et surtout ne me regarde pas si tendrement avec tes beaux grands yeux ; tu me donnerais des distractions , et j'ai à te parler très-sc> rieusemeut. Ecoute-moi donc bien , je t'en conjure.
— Pauvre Edouard ! — dit mademoiselle Julie , • — lu ne m'as jamais parlé de cette voix-là , ni regardée ainsi. C'est donc vraiment grave ce que tu as à me dire ?
— - Très-grave , et c'est pour cela que je tenais à te parler ici , chez moi.
— Voyons , mon bon Edouard, je t'écoute ; tu as l'air si sérieux ! Tiens , c'est comme le jour où nous avons été pour toujours l'un à l'autre ; te rappellestu ? J'hésitais encore , et tu me dis d'un ton à la fois si doux , si triste , si solennel : « Julie , je vous le jure par l'anneau de ma pauvre mère mourante , par cet anneau que je vous donne... vous n'aurez, jamais d'ami plus dévoué, pbis lidèie que moi. t Oh! alors, te souriens-îu ? h's pleurs me sont venus aux
yeux; tiens, comme maintenant.... et je te dis : Mdouard , je suis à toi ! -n
Et mademoiselle .Julie essuya une larme , une vraie larme , qui brilla dans ses beaux yeux noirs.
tt Oh! oui, Julie, ma Julie bien-aimée, rappelletoi ce souvenir sacré l'anneau de ma pauvre mère
mourante n'était pas un gage d'amour que je t'offrais... c'était mieux que cela... c'était un gage d'estime, Julie, un gage de profonde estime... Oui... car j'avais déjà lu dans ton âme , j'avais déjà su y découvrir ta valeur , pauvre femme ! A travers les égarements involontaires de ta vie passée , j'avais reconnu la noblesse de ton cœur !
— Que tu es bon ! — dit mademoiselle Julie trèsattendrie. — Si j'ai maintenant quelques qualités , n'est-ce pas à toi que je les dois? Tu as toujours été si gentil que j'ai voulu êti-e digne de Ion amour.
— Eh bien ! je le crois. — s'écria ^I. de ^lontal avec exaltation. — Oui, mon amour t'a réhabilitée ! Depuis longtemps je t'ai suivie pas à pas , je t'ai étudiée ; tu as grandi à mes yeux ! ta conduite justifie ma passion pour toi; maintenant je suis fier de mon amour.
— Ah ! il n'y a que toi pour dire de ces choses-là !
— Parce que ma Julie est seule capable de les inspirer.
— Bon chéri , va !
— l'xoute , Julie , il est temps de reconnaître ton amour, ta tendresse, et surtout la dignité de la conduite.
102 THERESE DUXOYER.
— Que veux-tu donc dire , Edouard?
— Je veux , — dil solennellement M. de Montai , — je veux te donner une preuve éclatante non-seulement de mon amour et de ma reconnaissance , mais encore de mon respect,
— Oh ! Edouard ! pas de ça ! tu sais nos conventions ? Tu n'es pas heureux. Je ne veux rien accepter de toi ; à ma fête un houquet de dix francs , voilà tout; ton cœur, ton amour , voilà ce que je veux, voilà ce que je prends.
— Xohle femme ! digne amie ! ah ! je reconnais bien l'élévation de ton àme ! mais rassure-toi — ajouta ^I. de ^Montai en souriant d'un air de mystère ; — le cadeau que je veux te faire est sans doule au-dessus de ton attente ; cependant tu l'accepteras avec joie.
— Qu'est-ce que tu veux donc me donner?
— Ma main !
— Tu dis...
— Que je t'épouse , mon adorée ; oui , je brave les sots préjugés du monde , je te consacre ma vie tout entière , je te prends pour ma femme. Eh bien ! refuserez-vous ce cadeau-là, madame la comtesse?»
Et ]\I. de Montai , le sourire aux lèvres , attendit avec ^ne orgueilleuse complaisance l'explosion de la gratitude de sa maîtresse.
^lademoisclle Julie, frappée de stupeur, le regarda d'abord en silence ; puis, cachant sa ligure dans ses mains, elle tomba dans un fauteuil avec accablement.
M. de Montai crut que la joie causait le saisisse-
LE MARIAGE. lOS
ment de m.i(1emolselle Julie. Il se baissa et I(ii <lif tendrement :
a Pardon , mon ange , j'aurais du te préparer à eelte heureuse confidence, et... »
Mais mademoiselle Julie repoussa brusquement ]\I. de Montai , se leva , et s'écria avec une amertume douloureuse et couri-oucée :
(t Ah ! ma tante Sauvagcot me l'avait bien dit !
— Quoi donc , Julie ?
— Ainsi, Edouard , vous me trompiez I
— Comment ?
— Vous vouliez m'épouser!
-— Que dit-elle ?
— Je vois tout maintenant. C'est indigne ! c'i'-tait pour ma fortune que vous m'aimiez! c'était dans le but de m'amener au mariage que vous preniez mes intérêts si à cœur! Et moi qui mettais tant de désinliM-essement dans mon amour ! Ah ! Edouard , l^douard , vous dissipez cruellement mes illusions ! ■<>
M. de ^lontal était à la fois si surpris, si humilié , si furieux de ce refus aussi insultant qu'imprévu, qu'il pâlit, et, écumant de rage, il resta quelques moments sans parler.
Mademoiselle Julie , blessée dans son amourpropre et dans son avarice, ne voyant dans l'amour j)assé de M. de Montai qu'un vil calcul, ne put dissimuler l'aigreur de ses ressentiments.
« Ah ! ma pauvre tante Sauvageot avait bien raison. Je ne m'étonne plus maintenant si elle se défiait de votre soumission à tous mes caprices. C'est tout
104 THKRKSE J> UNO VER.
simple , vous visiez à ma fortune : après tout , ça en valait la peine : cent mille écus placés , une cinquantaine de mille francs par an d'appointements et de bénéfices. Pourtant, je me croyais assez jeune et assez jolie pour être aimée avec autant de désintéressement que je vous aimais moi-même. Voyez pourtant ! la première impression de ma tante Sauvageot ne l'avait pas trompée: avant d'être ensorcelée comme moi, elle m'avait dit : Défie-toi de ce Montai ; c'est un mange-tout qui n'a que des dettes ; il ne te laissera que les yeux pour pleurer. Et voilà ce qui arrive... Ah! Edouard, Edouard! — dit mademoiselle Julie avec une douleur et une dignité réelles , — l'anneau de votre mère devait-il servir à des projets si humiliants pour moi... et si honteux poar vous? »
Ces derniers mots mirent le comble à la fureur de Al. de Montai : il s'écria en montrant une bague qu'il portait :
a L'anneau de ma mère , le voilà Il faut
que vous soyez aussi sotte que vous l'êtes pour avoir cru que je le prostituerais à une créature de votre espèce î L'anneau que je vous ai donné n'a jamais appartenu à ma mère... je me suis moqué de vous.
— Eh bien ! monsieur, il est mille fois plus infâme encore d'avoir osé jouer avec le souvenir de votre mère. . . que de me l'avoir prostitué, comme vous dites ! — s'écria fièrement et noblement mademoiselle .Ldie.
— \ ous taiiTz-vous ?
— Ali ! c'est seulement à présent que je vous connais !... Quelle figure!... Tenez, vous me faites peur... je veux m'en aller, v
M. de Montai saisit mademoiselle Julie par le bras :
i'. Pour dire partout que j'ai voulu t'épouser et que tu m'as refusé , n'est-ce pas ?
— Mais , Edouard , vous ne pouvez pas m'empécher de m'en aller... lâchez donc mon bras , vous me faites mal... je vous assure que vous me failes mal.
— Oui , oui , va , joue ton rôle ! — dit M. de Alontal avec une ironie cruelle en secouant brutalement le poignet de mademoiselle Julie ; puis il la repoussa en s'écriant : — Prends garde ! il n'y a au monde que toi et moi qui soyons instruits de ce qui vient de se passer ! Si cela s'ébruite , tu me le payeras ! Tu m'entends bien ? J'ai acquis de l'influence pour te servir, je la retournerai contre toi el je t'écraserai.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! — dit la malheureuse fdle en pleurant, — voilà pourtant la récompense de mon amour î
— Votre amour! est-ce que je ne l'ai pas mille fois payé par toutes les bassesses que j'ai faites auprès de votre ignoble tante, par le valetage auquel je m'étais condamné, par mon entremise dans toutes vos sales intrigues de coulisses ?
— Ainsi , votre dévouement, vos soins...
106 THERESE DIXOYER.
— Elle est pourtant assez orgueilleuse, assez hèle pour croire que c'était par amour que je faisais ainsi le cabotin (il hausse les épaules) ! Est-ce que je vous aimais ? J'étais votre amant pour exciter l'envie de gens plus riches et plus heureux que moi. Mais à la fin, fatigué d'avoir tous les ennuis , tous les dégoûts d'un pareil ménage, j'avais songé à vous épouser pour votre argent. . . Eh bien ! oui, pour votre argent. Est-ce clair?... J'avais fait taire l'honneur, qui se révoltait en moi, et... Mais soyez tranquille, je me vengerai...
— Vous vous vengerez de ce que je n'ai pas voulu me mettre la corde au cou , n'est-ce pas ? Est-ce que je ne vous connaissais pas? Est-ce que, lorsqu'un homme comme vous , qui n'a rien , épouse une femme comme moi , qui est riche, il ne fait pas une bassesse ? Et quelle confiance peut-on avoir dans un homme qui fait une bassesse ? Je voulais bien do vous pour mon amant , parce que cela ne m'engageait à rien ; mais j'aurais mieux aimé mourir mille fois que de vous prendre pour époux... Si un jour je me marie , c'est que je trouverai un homme qui ne me ruinera pas et qui m'offrira les garanties que je désire pour viire heureuse et tranquille.
— Sortez d'ici , et allez au diable le chercher , ce mari ! mais n'ayez jamais l'audace de prononcer mon nom ! «
r.ctfo scène est péiiihle ; il osf honteux de voir un
h ommo, d'abord si serviicmeat flatteur, dnvenir si insolent et si brutal lorsque sa proie lui échappe ; mais nous croyons cette scène vraie. Autrefois elle eût été improbable ; de nos jours elle n'a rien qui puisse étonner. Que chacun cherche dans son souvenir, il y trouvera peut-être des faits analo<]ues.
Le lecteur connaît maintenant assez mademoiselle Julie pour eompicndre que toute insistance de la part du comte pour obtenii- la main de la comédienne cùl été vaine.
Elevée dans la pauvreté, ayant vu la misère de près , mademoiselle Julie ne redoutait rien tant (lu'une vieillesse malheureuse et abandonnée : poussant l'ordre jusqu'à l'avarice , elle vivait avec beaucoup d'économie, nous l'avons dit. Une telle femme, d'un esprit borné , d'un cœur froid, d'un caractère raisonnable , devait être à l'endroit de son argent d'une invincible ténacité ; la vanité d'épouser M. de Alontalne devait pas, chez mademoiselle Julie, entrer une seconde en comparaison avec la terreur d'être minée par cet aimable gentilhomme.
M. de Montai ne vivait que par l'orgueil et par l'envie ; en touchant les mêmes ressorts chez mademoiselle Julio, et en la mettant à même de satisfaire son orgueil et d'exciter l'envie de ses rivales par un mariage titré, il avait du croire à la réussite de ses projets.
Il se trompa.
Après le départ de mademoiselle Julie , le comte passa quel(|iies heures rrueUes. Ce refus ruinait ses
dernières espérances ; à peine lui restait-il dix niillo francs. Cette somme épuisée , il se trouvait en face du suicide ou de la misère. Comme il raillait amèrement les croyances qu'il avait eues à la Providence , une nouvelle circonstance vint tout à coup lui rendre la conOance qu'il avait perdue, et lui donner une nouvelle foi en son étoile,
AI. de Alontal avait quelquefois rencontré chez son ami Roupi-Gobillon , AI. Achille Dunoyer, banquier fort riche , liomme de quarante ans environ , possédé des vanités les plus ridicules , visant à être un homme à la mode, voulant à tout prix imiter les façons, le luxe et les élégants travers de l'aristocratie.
AI. Achille Dunoyer considéra la rencontre de AI. de Alontal comme une bonne fortune. Faisant partie de cette jeunesse dorée au sein de laquelle AI. Achille Dunoyer brûlait d'être admis, le comte y exerçait une certaine influence de reflet, grâce à son intimité avec le marquis de Beauregard , roi de ce monde élégant.
Aï. Acliille Dunoyer fit toutes les avances imaginables à AI. de Alontal ; celui-ci, n'ayant alors nul besoin de Ai. Achille, le reçut très-froidement et l'évita ; mais, après l'étrange manière dont mademoiselle Julie avait accueilli sa proposition de mariage , lorsqu'il vit ses dernières ressources épuisées, il songea qu'un ami aussi riche que AI. Dunoyer n'était pas à dédaigner, et il manœuvra assez iiabileinent pour paraître se rendre naturellement auv
M. ACHILLE J)LXOVEH. lOD
avances du haïKjuicr , avances si longtcriips repoiissccs !
Telle était la position tle AI. de Montai au nioincnt où Euen de Kcr-Eilio quittait la Breta<{ne pour venir à Paris réclamer le payement arriére de sa créance. »
AI. Dunoyer étant un des personnages importants de ce l'écit , nous introduirons le lecteur chez cet opulent financier.