CHAPITRE IX
THERESE DINOVER.
L'appartement occupé par les deux fdles du banquier se composait d'un salon qui leur servait de cabinet de travail : ù droite étaient les chambres de miss Hubert et de Clémentine ; à gauche , celles de Thérèse et d'une femme affectée au service des deux sœurs.
A l'heure du dîner, un domestique vint annoncer
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;i madoinoiselle Thérèse qu'on la soniruif (liez elle. Ainsi (jiio l'avait prévu madame Dunoyer, la jeune lille fut très-satisfaite de cette mesure, qui n'était pas une punition pour elle.
La chambre de Thérèse était assez grande et meublée avec un mauvais croùt, avec une inconvenance qui prouvaient que madame Dunoyer n'était pas de ces mères qui attachent une grande et juste importance à l'arrangement de l'appartement de leurs filles ; virginale retraite qui doit toujours avoir un caractère simple, religieux et chaste, rien n'influant plus sur les pensées des jeunes personnes que l'aspect des objets qui les entourent.
Madame Dunoyer, ne s' accommodant plus d'un grand lit d'acajou à estrade , orné de bas-reliefs de bronze doré représentant des amours et des faunes lutinant des nymphes, avait naïvement destiné ce meuble à sa fille aînée ; une couronne , surmontée de deux colombes amoureuses et intérieurement garnie d'une glace , formait le ciel de ce lit.
Sur la cheminée on voyait une pendule où se jouaient un satyre et une bacchante ; la pose de ces figures rappelait la licence de l'époque du Directoire. Ce groupe cynique avait été également réformé par madame Dunoyer, alors passionnée pour le rococo.
Thérèse, du reste, possédait toutes ces belles choses par droit de primogéniture , à la grande envie de sa sœur Clémentine ; mais madame Héloïse
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Dunoyer avait dit à sa petite fille , avec un sentiment de sévère impartialité dont elle se sut gré :
c^ « Thérèse est ton aînée : elle doit être mieux par-
' iagée que toi. ti
Pour consoler Clémentine , sa mère lui avait abandonné une lampe de nuit , façon étrusque , à figures rouges sur fond noir, offrant un intéressant épisode des cérémonies nuptiales des Romains.
L'insouciance de madame Dunoyer était encore plus sauvage que coupable. On lui aurait parlé du goût pervers de ces ameublements, qu'elle eût haussé les épaules ; on lui aurait conseillé de donner à ses filles une chambre toute blanche, avec son Christ, son prie-Dieu , son bénitier ombragé d'un rameau de Pâques , que madame Héloïse aurait ironiquement répondu que ses filles n'étaient pas des religieuses pour être ainsi mises en cellule.
Miss Hubert avait l'instinct de pruderie des Anglaises : d'abord stupéfaite des étranges ornements de la demeure de ses élèves , elle comprit tout de suite dans quelle espèce de monde elle entrait. X'ayant d'ailleurs accepté cette place qu'en manière de pis-aller, elle ne ressentait aucune sympathie pour les deux jeunes filles.
Thérèse , ainsi que nous l'avons dit , s'apprêta donc avec une satisfaction mélancolique à passer sa soirée seule. Pour rendre la position de leur fille plus sensible , M. et madame Dunoyer avaient , pendant le dîner, envoyé chercher une loge au théâtre
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(lu Palais-Uoyal ; miss Hubert et Clémentine devaient les accompagner à ce spectacle.
Thérèse entendit sortir avec plaisir la voiture de sa mère ; il lui sembla qu'elle se trouvait plus seule ; elle ferma sa porte au verrou , mit un abat-jour sur sa lampe, approcha du feu un large canapé, puis, soulevant le coussin de ce siège avec mystère , elle y prit un petit livre relié en maroquin rouge, qu'elle baisa avec une tendresse enfantine.
Alors, à demi couchée, son beau front appuyé à l'une de ses mains blanches, dont la forme charmante se dessinait sur les noirs bandeaux de ses cheveux , Thérèse s'absorba complètement dans sa lecture.
Xous dirons quelques mots du caractère de cette jeune fille.
Le naturel de Thérèse était excellent, puisque jusqu'alors il ne s'était pas perverti. Rudoyé par son père et par sa mère , toujours sacrifiée à sa jeune sœur, assistant souvent aux ignobles querelles de ménage dont nous avons donné un crayon , entendant journellement un langage vulgaire , des plaisanteries grossières , voyant des gens dont les manières différaient peu de celles de AI. et de madame Dunoyer, sentant les effusions de son cœur sans cesse refoulées , ne trouvant aucune sympathie dans l'impassible miss Hubert, aucune distraction dans le commerce de sa sœur, recevant d'une gouvernante insoucieuse cette éducation banale , ces vagues préceptes de morale, si insuffisants pour la pratique
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(le la vie ; cutendant son père el sa mère se l'aire des reproches si odieux que sa vénération pour eux s'en altérait, sans modèle à suivre, ne pouvant ni imiter, ni aimer, ni respecter ses parents , réduite à les craindre , privée enfin , par sa luneste éducation , (les immenses ressources des sentiments religieux.,.; dans quelles exaspérations de désespoir et de révolte cette jeune fille n'aurait-elle pas pu tomber!
Hélas! selon la logique de nos passions, l'injustice dont nous sommes victimes nous absout à nos |)ropres yeux de tant de fautes, que ceux-là qui sont méchants et injustes encourent une responsabilité terrible.
Ine amie sincère et affectueuse , en absorbant pour ainsi dire la surabondance de tendresse dont l'àme de Thérèse était noyée, eût été pour elle d'un secours inappréciable. Malheureusement, fière et timide , la crainte de voir ses avances reçues froidement lui imposait une grande réserve, et le peu de jeunes filles qu'elle rencontrait dans la société de sa mère ne lui inspiraient pas le désir de vaincre cette réserve.
Thérèse avait de ces instincts généreux, hardis, qui , moralement dirigés , atteignent souvent aux plus héroïques vertus, mais qui, faussés ou égarés, vous conduisent à l'abîme par de dangereuses apparences, par de brillantes illusions. Jusqu'alors elle n'avait jamais eu l'occasion de montrer à ses parents l'énergie de son caractère et de sa volonté ; les gens
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sûrs tic leur l'orcc cèdent facilement sur les petites choses.
Pour dire toute notre pensée , Thérèse était une de ces femmes qui suivent toujours résolument, fièrement, jusqu'au bout la ligne qu'elles se sont tracée ; qui peuvent faire une grande , une irréparable faute, mais qui n'en font qu'une ; qui peuvent se perdre , mais qui se perdent sans bassesse, sans trahison, sans lâcheté ; de ces femmes enfin qui aiment avec tant d'élévation et de sincérité, qu'elles intéressent même lorsque leur amour est coupable ; natures si excellemment bonnes et généreuses, qu'elles répandent jusque sur leurs fautes un reflet de grandeur.
-Vous l'avons dit, Thérèse avait pris un livre caché sous un des coussins de son divan. Après avoir lu pendant quelque temps , sa tête se pencha sur sa poitrine doucement agitée , ses yeux se voilèrent de larmes.
L'ouvrage qui causait l'émotion de Thérèse était René.
M. Achille Dunoyer possédait une bibliothèque destinée seulement à meubler son cabinet : aussi, dans sa malheureuse insouciance , laissait-il Thérèse choisir à son gré parmi les œuvres de Voltaire , de Prévost, de Jean-Jacques, de Marivaux, de Parny, de Lesage, de Byron, de Scott, de Chateaubriand, de Diderot , de Crébillon , etc.
Qu'on juge du désordre que la plupart de ces ouvrages apportèrent dans un cœur jeune et aimant , dans un esprit ardent et concentré.
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Heureusement la variété , l'abondance même de ces lectures préservèrent longtemps Thérèse en éveillant en elle mille pensées contraires.
Ainsi , après avoir aimé le tendre Saint-Preux , le pauvre Des Grieux, si faible et si passionné, Thérèse s'était sérieusement éprise du don Juan de Byron. Souvent, bien souvent, elle s'était arrêtée pensive sur ces stances qui peignent avec un charme si voluptueux le premier amour de don Juan :
Auprès d'Iués passant les jours sans cesse,
À son Juan si gentil, si mignon,
Julie en sœur faisait mainte caresse,
Pienant, donnant des baisers à foison ;
Folâtres jeux qu'en sa course r-ipide
Le temps parfois change en d'autres ébats.
Plus dangereux, surtout dans ces climats
Si rapprochés de la zone torride.
Je vous l'ai dit, Juan comptait seize ans,
El pour la belle ajoutez sept printemps.
On ii'enleud plus qu'une voix affaiblie Et de soupirs un bruit entrecoupe ; Ses yeux de pleurs sont noyés, car Julie De vrais remords avait le cœur frappé ; \on sans raison, dira-f-on : je l'avoue, ilais pour leur âge on doit être indulgent : De femme jeune et d'un adolescent. Trop aisément, hélas 1 l'amour se joue. Elle résiste encore, et pois tout bas Dit un peu tard : i. Xou, je n'y consens p
On pense que don Juan, ce joyeux, riche et beau
^ Nous empruntons ces strophes à une excellente traduction inedile
IIIEHKSE IJ UNO Y EU. laT
«jcnlilliommc, si moqueur, si séduisant et si hardi, avait l'ait paraître aux yeux de Thérèse bien grave et bien bourgeois le discret amant de Julie , et bien niais l'amant toujours trompé de la voluptueuse Manon.
liais un nouvel amour vint chasser don Juan du cœur de Thérèse. Depuis quelques jours elle avait lu René ; cette belle figure triste, pensive et solitaire , toujours en butte aux orages des passions , excita chez la jeune lille une sympathie profonde , presque douloureuse. Elle n'avait pas jusqu'alors complètement adoré ses iiéros , sa jalousie avait toujours un peu troublé ses amours ; car, enfin , Saint-Preux aimait Julie ; Ivanhoc , la belle Saxonne et Rébecca ; Des Grieux , Manon ; don Juan , ses innombrables maîtresses ; tandis que René était seul depuis le trépas d'Amélie.
A bien dire , Rejié fut le premier, le seul ouvrage qui ouvrit à Thérèse l'horizon sans bornes de la rêverie. Depuis cette lecture , son imagination errait sans cesse sur les grèves désertes et sur les collines plurieuses , d'autres fois elle s'enfermait avec Amélie dans le monastère situé au bord de la mer :
« La nuit, du fond de ma cellule, j'entendrai le murmure des Ilots qui baignent les murs du couvent ; je songerai à ces promenades que je faisais avec
(lu lion Juan de IJyron , où Tespiit et la grâce de l'oiiginal se relrouvent à chaque page ; nous legretfons vivement que la modestie de l'auteur ne nous permette pas de lui témoigner pabli(iiiement notre gratitude.