CHAPITRE X
AI. I,K AnUOl IS UK HKAl UKCAKI).
.Avant do conliniioi" ce récit, nous devons présontor au lecteur un nouveau personna;]e , M. le marquis de Beauregard.
Vous nous étendrons d'autant plus sur son caractère , que ce gentilhomme était une sorte de prok'station vivante contre ce qu'il appelait la piteuse mesquinerie , la parcimonie sordide des désordres contemporains.
Selon le marquis , il fallait être impérialement prodigue ou vivre comme un bourgeois du Alarais ; en fait de folle , il n'admettait pas de moyen terme. Dès qu'un homme était résolu de se ruiner, il se devait à lui-même de s'exécuter d'une façon galante, cavalière et magnifique, a II y a des poltrons de toutes sortes, — disait-il, — et je ne sais rien de plus lâchement niais que ces trembleurs qui re.'rardeut derrière eux après avoir engage ce grand duel avec la destinée. i^
Il fallait être fort riche (toujours selon le marquis) pour se ruiner avec quelque bon sens; ainsi la splendeur du renom que donnait un faste éblouis-
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sant compensait la perte de la fortune que l'on avait dissipée. On gagnait en éclat ce qu'on perdait en durée.
Le prix d'un splendide feu d'artiOce , dont il ne reste que fumée au bout d'un quart d'iicure, défraierait votre chauffage pendant un an ; mais qu'est-ce que la modeste lueur du foyer auprès de ces trombes de flammes qui , montant jusqu'aux nues , les font étincelcr de pourpre et d'or; auprès de ces torrents de lumière qui éclairent la terre et le ciel ; auprès de ces immenses gerbes de saphirs , de rubis et d'éiiieraudes, qui font pâlir les étoiles!
« Pour être logique et morale, — ajoutait le marquis, — c'est-à-dire belle et complète, la prodigalité devait ainsi charmer, éblouir la foule, et lui faire battre les mains sans nuire à personne, d
Quant à ces chétifs qui, au lieu de vivre dans une honnête médiocrité, se ruinent obscurément et bêtement pour se donner l'orguedleuse satisfaction de posséder deux vilains chevaux au lieu d'un, de déguiser six mauvais piafs au lieu de trois, de perdre au jeu dix louis au lieu de cinq, de payer avarenient quelque laide Phryné au lieu d'en être trompe pour rien; quant à ces rats qui, selon le marquis, rongeaient leur méchant fromage dans les ténèbres de l'incognito , il n'avait pour eux qu'un impitoyable mépris, disant que ces malheureux-là compromettaient la prodigalité, comme les commisvoyageurs et les avocats compromettaient journellement l'esprit français.
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Le marquis ne s'était pas contenté de prèclier cette crohade de la véritable magnificence contre d'indignes prétentions ; il s'était somptueusement croise , et avait joint l'exemple au précepte. Quoiqu'il eût en partie dissipé une fortune énorme , peu de maisons à Paris , parmi les meilleures , égalaient encore la sienne ; on y faisait une chère exquise, on y entendait une musique excellente , on y trouvait toutes sortes de raffinements d'un comfort rare et d'une suprême élégance ; ses bals étaient inimitables, car lui seul savait encore donner de grandes fêtes. L'automne, à sa terre de Beaurcgard en Dauphiné , il avait les plus belles chasses de France , et il y exerçait une hospitalité digne des plus grands seigneurs d'Angleterre , ce qui est tout dire à l'endroit de la vie de château.
l ne entente si magistrale de la vie annonce toujours un esprit au-dessus du vulgaire : aussi AL de 13cauregard était-il un homme distingué ; mais sa véritable excentricité naissait d'un contraste étrange entre son naturel plein de bonté , de déHcatesse, et son affectation fanfaronne de cynisme et de perversité.
En théorie , il n'y avait pas d'être au monde plus roué que le marquis ; et, dans la pratique de la vie, personne n'avait été plus fréquemment dupé ; il l'avouait d'ailleurs avec beaucoup d'esprit et de gaieté.
Personne mieux que le marquis n'avait connu les femmes ; personne n'avait mieux possédé les moyens de les séduire par le dévouement, de les frapper par
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l'impicvu, de les éblouir par le faste, de les dominer par l'audace , de les attirer quelquefois par le dédain. Jamais homme , enfin , ne réunit à un plus haut degré ce précieux mélange d'impertinence et de grâce, d'effronterie et de tendresse, de bravoure et d'abnégation, dont le charme est presque irrésistible lorsqu'il est accompagné des traits et de la tournure les plus agréables. En théorie , don Juan , Lovclace n'avaient pas une conscience plus amoureuse , et plus facile , et plus vaste , et plus souverainement impitoyable aux larmes qu'ils faisaient couler;... pourtant personne plus que le marquis n'avait été soumis, dominé par ses maîtresses.
Kxposait-il ses théories sociales, on restait épouvanté de sa démoralisation profonde , de son mépris de tous principes ; on frémissait de l'entendre ériger en système le despotisme le plus cruel , glorifier la jouissance matérielle sous toutes ses formes, insulter à toutes les misères, à toutes les pauvretés. On devait le croire, d'après son langage, affreusement avide, égoïste, sans foi, sans ame , sans honneur (sauf le point d'honneur ; il portait la bravoure jusqu'à l'intrépidité).
Et pourtant la bourse du marquis avait toujours été largement ouverte à ses amis, ses libéralités excessives encourageaient la paresse des villageois de sa terre en Dauphiné ; il s'était constamment laissé piller par ses gens d'affaires, et il poussait le désintéressement jusqu'à n'avoir jamais voulu placer quelques fonds assez considérables provenant de la
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vente d'une propriéfé, un gentilhomme ne devanl , selon lui , vivre que du blé de ses terres ou du bois de ses forets ; tirer un misérable intérêt de 4 ou 5 p. 100 de son argent courant sentait son traitant d'une lieue.
Ce n'est pas tout : le marquis affectait un dédain cruel pour les sentiments les plus sacrés. Son père, d'une complexion robuste , avait vécu fort vieux. Tant que le vieillard s'était bien porté, il n'y avait pas d'atroces plaisanteries que le marquis n'eût empruntées aux fds de comédie du dix-huitième siècle pour se plaindre de l'existence infiniment trop prolongée de ce père , qui lui faisait indécemment attendre son héritage.
Un des amis de M. de Bcauregard lui disait :
a J'ai rencontré votre père, il m'a semblé un peu souffrant; à son âge les moindres incommodités peuvent devenir très-grandes !
— Flatteur, » répondit le marquis.
Une autre fois il racontait qu'un jour d'hiver son père lui avait dit : « Il gèle à pierre fendre, et pourtant , voyez , avec mes quatre-vingt-sept ans , je ne porte qu'une petite redingote ; c'est qu'aussi j'ai l'àme chevillée dans le corps, et je vivrai cent ans.') tt Vous n'avez, monsieur, que des choses désobligeantes à me dire, s aurait répondu le marquis d'un air courroucé.
Et, dès que son père ressentait la plus légère indisposition, M. de Beauregard passait des journées entières , des nuits à son chevet , lui prodiguant les
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soins les plus tendres. Son père mort, il s'en allu lairc un long voyage en Italie; sa douleur fut durable et profonde.
Au bout de quelques années, le marquis, voyant sa fortune largement entamée , résolut de se marier richement pour réparer cette brèche. Il fallut alors entendi-e ses insolents quolibets de grand seigneur sur les femmes de bas lieu , trop heureuses de mettre leur fortune aux pieds d'un gentilhomme qui les décanaillait, qui les lavait de leur crasse bourgeoise en leur donnant un nom humain. Il fallut l'entendre exposer comme quoi les gens d'illustre maison devant, de temps à autre, fumer ainsi leurs terres, l'argent d'un beau-père roturier était un engrais qui, après tout , n'avait pas trop mauvaise odeur !
Le marquis , voulant donc rétablir sa fortune par un opulent mariage, crut faire un coup de maître en s'en allant fasciner quelque riche In'ritière américaine (AI. de Beauregai'd croyait encore à ces Pactoles d'outre-mer). >
Le marquis débarqua à la Havane , y passa les trois plus abominables mois qu'un homme de son esprit et de son caractère put passer dans ce pays. Parfaitement lenscigné , il se mit en devoir de /^/.veiner la senorita Dolorès , ravissante petite Havanaise de seize ans, lille du citoyen Pablo , un des plus riches éleveurs de sangliers domestiqnes de cette île (ce fut le terme dont le marquis se servit pour désigner la nature de Xèlève de ce citoyen du \ouv eau-Monde j.
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Pour amener le beau-père Pablo à lui donner sa fille, M. de Beauregard mit en œuvre plus de finesse, plus d'inlrifjucs , plus de ruses qu'il n'en eût fallu pour conclure vin^jt traités diplomatiques.
Pour plaire à l'innocente créole, le marquis déploya plus d'esprit, plus de jifràcc qu'il n'en eût fallu pour mettre à mal vingt Parisiennes des plus coquettes. Mais, avec ses airs de don Juan, avec sa désinvolture de Lovelace, il finit par devenir sérieusement , passionnément épris de la petite Dolorès ; et le jour où il l'épousa fut véritablement le plus beau jour de sa vie.
Le marquis s'était toujours bien gardé d'entendre un mot aux affaires ; en grand seigneur amoureux qu'il était , il avait aveuglément signé le contrat. On laisse à penser les épigrammes dont il accabla son malbeureux beau-père, qu'il qualifiait tour à tour de Huron, d'Inca, de Peau-Rouge, etc.
Le beau-père Pablo était d'un flegme impertui*bable ; il avait doté sa fille de quelques milliers d'acres de forêts vierges situées au Texas sur les bords du lac ya?fiabijloyekau\ Pour reconnaître cette générosité patriarcale , le marquis reconnaissait généreusement un douaire de V00,000 francs à la jolie Dolorès, Dolorita , dont les charmants yeux bleus étaient toujours baissés.
En vertu du contrat aveuglément signé par le marquis , l'excellent beau-père Pablo , le Huron , rinca, exigea, avant le départ de sou gendre pour la France , cinq mille louis en avance de douaire ,
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lesquels cinq mille louis, donnés par le marquis en bonnes lettres de change, étaient destinés aux premiers dc'l'richements des forêts du lac l'a/ziaZ/i/loi/cliair, établissement magnifique qui devait dès lors porter le nom pompeux de Bcrturef/ardrille.
Pour avoir eu l'insolente idée d'aller refaire sa fortune en Amérique, le marquis revint donc à Paris avec cent mille francs de moins (sans compter le reste du douaire ) , une femme de plus , et Beaurcf/ftrdrille en perspective dans les brouillards du l amabyloijehcnr.
AI. de Beauregard avait trop de finesse pour ne pas s'être aperçu que son beau-père l'Inca avait outrageusernent abusé de son laisser-aller en affaires ; mais , trop grand seigneur pour s'arrêter longtemps à une pareille misère , le marquis en conclut que , lorsqu'on voyage pour se marier, on ne doit jamais s'embarquer sans un valet de chambre notaire; disons aussi que l'amour qu'il ressentait pour Dolorès augmenta beaucoup le désintéressement du marquis.
Cet homme , qui n'avait pas eu assez d'impitoyables sarcasmes contre les maris amoureux de leurs femmes, cet homme qui ne devait voir dans son épouse qu'un sac d'argent qu'il jetterait dans un coin lorsque le sac serait vide , cet homme s'était de plus en plus épris de la jolie créole.
Toutefois, fidèle à sa théorie de vice et d'affectation cynique , le marquis , pour sauver ce qu'il appelait les apparences , pour qu'on ne le soupçonnai pas d'avoir laissé cent mille francs en Amérique , et
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(le n'avoir rapporté du .\ou; cau-Montlc qu'un amour passionné pour sa femme, le marquis, disons-nous, redoubla de faste, joignit à une maîtresse qu'il avait à l'Opéra , avant son mariage , le ragoût de la sœur de celte femme, et, afin de bien prouver que ces nUcs lui appartenaient, il les envoya dans de petites loges qu'il avait à l'Opéra et aux Bouffons.
De plus , à la fin des dîners de garçons que le marquis donnait de temps en temps à ses amis, il les suppliait de faire la cour à sa femme et de la déniaiser; affectant dans ces propos la rouerie elfrontée des maris de la régence, il demandait en grâce à être le confident des premiers adorateurs de madame de Beauregard , afin de leur donner de bons conseils ; mais il les suppliait en retour de former la marquise, cette petite créole ayant encore une foule de préjugés iroquois, ni plus ni moins que si elle sortait de garder les sangliers domestiques de M. son père ; malgré ces impertinentes affectations, le marquis continuait à être en cachette amoureux- fou de sa femme.
Maintenant, quelques mots des rapports qui jexistaient entre Ai. de Beauregard et ^I. de Montai. Lorsque ce dernier avait débuté dans le monde, le marquis était à l'apogée de sa gloire. On ne parlait que de sou esprit , de sa magnificence ; son goût avait une autorité despotique en matière d'élégance ; on lui attribuait les aventures les plus originales , des succès de toutes sortes ; on vantait le courage chevaleresque qu'il avait prouvé dans deux ou trois
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duels tiTs-hfiurcux où il s'était montré d'une !)ravoure folle et charmante.
M. de Alontal éprouva une admiration profonde pour le marquis. Il voulut , autant qu'il le put , copier sa spirituelle impertinence, sa prodigalité, ses folies de toutes sortes ; mais , l'argent et l'originalité manquant à il. de Montai pour-jouer longlemps et brillamment ce rAle , en très-peu de temps sa fortune disparut ; il ne lui resta que la consolalion d'avoir été un des satellites de l'éblouissante planète du marquis. Celui-ci du moins sut gré à M. de Hlontal de ses efforts d'imitation , et il ne le rangea pas dans la catégorie des rats mangeurs de fromage y quoiqu'il lui eût reproché d'avoir quelquefois marchandé sa ruine ; il continua même de le voir assez fréquemment.
M. de Montai était trop vain pour ne pas tenir beaucoup à l'espèce de lustre que répandaient sur lui ses relations fréquentes avec M. de Beauregard : aussi employait-il toute sa finesse à flatter le mar- (|uis , à le poser en successeur des Bassompierre , (les Richelieu , des Lauzun , des Brummel ; à l'appeler son viattre ; à le proclamer le seul homme de l^'rance , conséquemmcnt d'Europe, conséquemment du monde, qui comprît encore la vie.
Quoique intérieurement flatté de ces louanges, le marquis dit un jour à Aï. de Montai avec son cynisme habituel :
tt Vous voulez m'emprunter de l'argent ou faire la cour à ma femme : j'ai cinq cents louis à votre
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disposition, et je vous présenterai domain à la marquise, ^laintenant je puis tout à mon aise me laisser aller au plaisir d'être dupe de vos llattcries. »
M. de Montai avait encore assez d'argent pour ne pas recourir à la bourse de M. de Be(iuregard , et la conquête de la marquise lui semblait au-dessus de ses forces. Il refusa donc les offres de son héros , et rendit ainsi ses louanges doublement précieuses.
Le marquis , touché de ce désintéressement , devint l'ami presque dévoué de M. de Montai, quoique souvent il le brutalisât fort , à propos de mademoiselle Julie, lui disant — qu'il était ignoble et indigne d'un gentilhomme de s'emmèiKUier avec ces personnes-là ; qu'on ne devait prendre ra que comme objet de luxe, que comme occasion de dépenses, et qu'on volait à ces pauvres filles tout l'argent qu'on ne leur donnait pas.
Xous expliquerons tout à l'heure le véritable motif de la visite matinale que AI. de Beauregard va rendre à M. de Montai.
Xous ferons seulement observer que, pendant les quelques moments oîi il attendit à la porte de M. de ]lIontal, le marquis , n'étant pas dans l'obligation de composer ses traits , semblait en proie à de violents ressentiments de haine et de colère ; deux ou trois fois un tressaillement de rage contracta sa physionomie ; mais , dès qu'il fut rentré chez le comte , il reprit son masque habituel d'insouciance ironique , et se montra même d'une gaieté folle dans son entretien.
LA PRKSEXTATIOX. ir,<»
Pourtant un obsorvateur attentif aurait remarqué chez le marquis une sorte d'agitation fébrile ; sa verre joyeuse cachait une émotion aussi violente que contrainte.