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En entendant ce bruit, qui l'arrachait en sursaut à sa rêverie, l'émotion, nous (lirions presque l'effroi (le Thc^rèse, fut aussi (]rand que si René eût été caché dans sa chambre; elle tressaillit, elle pâlit, et resta un moment interdite , sans oser faire un mouvement.
tt ^la sœur Thérèse ! ma sœur Thér(>se ! — cria Clémentine à travers la porte, — ouvre donc ; nous arrivons du spectacle.
— Pourquoi vous enfermez-vous , mademoiselle ?
— dit miss Hubert d'une voix aigre.
— Thérèse revint à elle, sourit de sa peur, cacha soigneusement son cher René , et alla ouvrir la porte.
— Tiens , tu mets donc ton verrou , maintenant ?
— dit Clémentine.
— Oui, petite sœur.
— Et pour quelle raison , mademoiselle î — demanda miss Hubert.
— Parce que j'ai peur dans cet appartement où je suis seule , — répondit sèchement Thérèse.
— Vous n'êtes pas pourtant peureuse habituellement, — reprit miss Hubert , — mais faites comme vous voudrez. J'ai rempli mon devoir en vous faisant cette, observation. »
Telle était la formule invariable dont la gouvernante accompagnait ses remontrances. Peu lui importait que ses élèves en profitassent ou non.
« Veux-tu que je te raconte le spectacle, ma sœur?
— dit Clémentine. — \ous avons été au Palais-
THKRKSR nUXOVER. l'i)!
Koyai ; c'était jolimont amusant. Déjazet clait l)ioii drôle, va ! Elle était habillée en marquise ; il y avait un «]ros joulflu qui l'embrassait pendant que son mari était enfermé, et elle disait que ça lui faisait bien plus de plaisir que d'être embrassée par son mari, parce que son mari était vieux. \'est-ce pas , miss Hubert?
— Oui , c'est en effet un spectacle parfaitement choisi pour des enfants, — répondit l'Anolaise ; — mais vos parents trouvent cela convenable , vous devez respecter leuij goût , et profiter des enseignements que ces belles choses vous donnent, » dit la gouvernante en se chauffant les pieds à la cheminée.
L'enfant continua, ravie de montrer sa bonne mémoire.
tt Et puis il y avait encore une petite paysanne que le mari de la marquise voulait aussi embrasser; mais, comme il était vieux , lui , la petite paysanne aimait bien mieux se laisser embrasser par le gros joufflu qui embrassait la marquise. Il embrassait toujours, ce gros-là. Est-ce qu'il y a des hommes qui embrassent toujours comme ça, miss Hubert?
— Taisez-vous, mademoiselle ; il est inconvenant de dire ces choses-là devant moi. Devant vos parents, à la bonne heure, ça les divertit.
— Mon enfant, — dit Thérèse, — il y a des choses qu'il ne faut dire devant personne.
— Qu'est-ce que tu veux que je te raconte , alors ?
144 THKRKSE UUXOYER.
— Y avait-il beaucoup de monde ? les toilettes étaient-elles belles ? — dit Thérèse d'un air distrait.
— Oh! oui, ma sœur, il y avait beaucoup de monde. Et puis tu sais bien ce jeune homme dont papa a parlé tantôt avant dîner?
— Quel jeune homme?
— Mais tu sais bien , celui que papa a dit qu'il était l'amoureux de cette actrice des Français, ce monsieur qui doit dîner ici demain ?
— Ah! M. de .Montai?
— Oui, un comte, un noble.
— Eh bien ?
— Il était dans une loge avec des dames, des duchesses, à ce qu'a dit papa.
— Il n'y avait qu'une duchesse , mademoiselle , c'était madame la duchesse de Aliremont, — dit miss Hubert d'un ton dogmatique , et sans doute pour donner une idée des hautes relations de ses anciens maîtres ; — je l'ai vue il y a deux ans en Angleterre, où elle est venue passer un mois au château de railady.
— Gomme elle était jolie, cette duchesse-là ! n'estce pas, miss Hubert?
— Charmante. Il n'y a que l'aristocratie pour avoir une pareille distinction et de si parfaites manières.
— A moins que de pauvres roturières comme nous n'aient le bonheur d'être élevées par vous , miss Hubert , » dit Thérèse avec un demi-sourire ironique.
THEKKSE DUXOYER. 145
La goui ernanto ne répondit rien ; Clémentine continua :
tt Oli ! oui , elle était bien gentille, avec sa petite capote de dentelle , cette duchesse , et même que papa a dit à maman : « l'ois-tu , vois-tu ce monstre (le Montai, comme il chauffe la petite duchesse! » Qu'est-ce que ça veut donc dire, ça, miss Hubert, il chauffe la petite duchesse? Je me suis rappelé ce mot pour vous le demander.
— \ ous faites là un bel emploi de votre mémoire ! Quant à vous traduire les grossièretés de monsieur votre père , cela n'est pas de mon emploi, et je ne connais pas assez le français ; demandez à madame votre mère, elle doit savoir ça.
— Tiens, ça n'est pas des grossièretés, puisque |)apa le dit à maman.
— Jolie garantie ! — dit la gouvernante.
— Aliss Hubert, — dit Thérèse a\'ec fermeté, — vous avez tort de parler ainsi devant ma sœur et devant moi.
— Mon Dieu! mademoiselle, rapportez cela à vos parents, vous le pouvez ; je n'y tiens déjà pas tant à cette place.
— Soit ; mais tant que vous la conserverez, vous m'obligerez de parler plus respectueusement de mon père et de ma mère.
— C'est bien , mademoiselle , dit sèchement la gouvernante.
l.',ij THKHKSE nrxOVER.
Puis elle ajouta :
(i. Allons, venez vous coucher; il est minuit passé, Clémentine.
— Oh ! miss Hubert, laissez-moi finir de raconter le spectacle à ma sœur.
— Eh bien ! voyons , dépèche-toi , mon enfant ; qu'as-tu à me dire encore?
— Tu vas voir, tu vas voir. Pendant un entracte, M. de Montai est sorti de la loge de cette duchesse ; papa , voyant ça , a sauté dehors de notre loge en disant à maman : « Je vais tâcher de happer le comte au passage et de te l'amener, n Alors maman a tiré de toutes ses forces ses manchettes et la pointe de son corsage , et puis elle a dit à miss Hubert : a Ma féronnièrc est-elle bien au milieu de mon front, miss Hubert?»
— Cela est vrai , puisque madame votre mère avait trouvé joli et coquet de joindre à un chapeau à plumes une féronnière de diamants, — dit la gouvernante avec un sérieux ironique.
— A ce moment, — continua Clémentine, — papa a ouvert la porte , il amenait le monsieur; alors maman s'est levée tout debout dans la loge.
— C'est encore exactement vrai, — dit miss Hubert ; — madame votre mère s'est levée, ce qui prouve sa grande considération pour ^I. le comte de Montai, car une femme ne se lève jamais pour recevoir un homme, surtout lorsque la femme a l'âge de madame votre mère , et l'homme l'âge de AI. de Montai. T)
THÉRÈSE DUXOYER. 147
Après cette nouvelle méchanceté , qui excita un mouvement d'impatience mal contenu chez Thérèse, Clémentine continua son récit :
tt Alors, M. de Montai est entré dans notre loge ; il a salué maman en la priant de se rasseoir,
— Ce que madame votre mère s'est bien gardée de faire , toujours par suite de sa vénération pour AI, de Alontal, qui pourrait être son fils, — dit la gouvernante,
— Oui, ma sœur, c'est comme te le dit miss Hubert, maman est restée debout tout le temps de la visite de M. de Montai , et j'entendais qu'on riait beaucoup à côté de notre loge en nous regardant. — Moi , je ne riais pas , je regardais ce monsieur qui doit dîner demain; comme il est gentil, mon Dieu! et puis si bien mis ! — Moi , j'aimerais bien qu'il m'embrasse comme le gros joufflu de paysan embrassait la marquise dans la pièce du Palais-Royal. \'est-ce pas, miss Hubert?
— Certainement, c'est la moralité de la comédie ; c'est à quoi vos parents avaient sans doute songé en vous menant à un pareil théâtre ; vous répondez parfaitement à leur attente, — dit miss Hubert.
— Allons, allons, va te coucher, petite babillarde , y> dit Thérèse à sa sœur,
Clémentine et miss Hubert se retirèrent, Thérè.se resta seule et s'endormit en pensant à René.
THKHKSF. nrVOVEH.