Il
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et je me dis : Tiens , je n'ai jamais eu de femme de juge pour maîtresse 1 ça doit être curieux, la femme d'un homme qui porte une robe, ça doit être comme qui dirait le monde à l'envers. Il faut, pardieu , que je me passe cette fantaisie -là. C'était bien aisé à dire, mais où diable aller pêcher la femme d'un juge?
— Pour vous, marquis, ça devait être, en effet, très-embarrassant , je le conçois.
— Alors je me dis : H y a un moyen, c'est de me créer des relations judiciaires... un procès.
— Parfaitement raisonne , marquis.
— Et parfaitement agi , comme vous allez voir. J'habitais alors, rue de Grenelle, l'hôtel de Verneuil, propriété de mon grand-oncle ; j'avais pour voisin un vieux fesse - mathieu , l'homme le plus farouche du monde à l'endroit de la mitoyennett ; ']& voulais un procès pour avoir un juge , un juge pour avoii* sa femme : ce vieux farouche était mon procès tout trouvé. J'envoie chercher une demi -douzaine de maçons, etjecommence à faire démolir le mur-qui séparait monjardin de celui de mon chatouilleux voisin.
— Mais , marquis , il y avait de quoi le rendi'c furieux.
— En trois heures , nos deux jardins n'en faisaient plus qu'un.
— Mais le farouche voisin, marquis?
— Le farouche voisin allait se promener tous les matins sur le boulevard des Invalides ; en rentrant , il voit nos deux jardins fondus en un seul ; il s'exaspère , il rugit, il s'informe , il accourt.
LA l'KKSEXTATIOX. 16:i
— Ah çà ! pour lui expliquer \oivc a hatlis , que diable lui dites-vous , marquis?
— Je dis à ce vieillard que je l'adore, qu'il m'est impossible de vivre séparé de lui , que j'allais faire pareillement abattre le mur qui séparait nos deux appartements , afm de confondre à jamais nos deux existences...; et mes démolisseurs d'entamer sa muraille. Le voisin me croit fou , il envoie chercher \\i\ commissaire; on verbalise, je réponds que je suis dans mon droit, ainsi que je le prouverai devant les tribunaux, mais que, par respect pour la loi, je suspends, pour le quart d'heure, la démolition du mur. De là procès , de là juge, de là visite à l'un de mes Solons , M'" Joseph Renardeau.
— Il y avait donc une madame Renardeau , marquis?
— Une énorme, mou cher, aussi énorme que votre ancienne Héloise , et qui faisait tourner toutes les tètes du Palais. Bref, mon cher, sous le prétexte de JMon procès (que j'ai perdu et qui m'a coûté dans les environs de dix ou douze mille francs) je m'introduisis chez les Renardeau ; le reste alla de soi-même.
— Mais l'exposition, marquis?
— M'y voici. J'ai toujours eu, à l'Opéra, une loge d'ew cas , outre la mienne ; je l'offre au ménage Thèmis. La Renardeau se pomponne à tour de bras ; c'était une grosse petite blonde , blanche , vraiment gentille , avec de jolis yeux bleus et une taille l'oudelette.
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— \ ous n'eù'es pas alors à vous repentir de votre idée biscornue , marquis ?
— Pas du tout ; et c'est ici, mon cher, que je me cite pour exemple. La veille, au club, j'avais officiellement annoncé l'exhibition publique de la Renardeau dans ma petite loge , déclarant comme quoi j'avais eu le caprice de la femme d'un juge , comme quoi je m'étais fait un procès pour en rencontrer une , etc. L'histoire se répand , et le lendemain , à l'Opéra, tout ce qui était un peu du monde attendait, la lorgnette en main, l'arrivée des Renardeau et des Renardillons , car il y avait deux ou trois petits. Peu s'en fallut que toutes les loges de ma connaissance n'applaudissent lorsque mon homme et sa famille entrèrent dans ma loge ; ce gaillard-là, dans son meilleur réquisitoire , n'avait jamais produit un pareil effet , j'en suis sur. J'allai alors modestement jouir de mon triomphe auprès de ma Renardeau , et voilà comment je m'affichai sans me compromettre. C'est, mon cher, avec cette franchise qu'il faut se conduire envers ses amis , lorsqu'on ne veut pas que les choses prennent une certaine apparence trop vraisemblable.
— Je profiterai de la leçon , marquis , bien que ma position diffère un peu de la vôtre. Mais qu'advint - il de vos amours avec la femme du juge ? Etait-ce aussi original que vous l'espériez ?
— Foi de gentilhomme, mon cher, elle était absolument comme une autre , et son mari aussi. Ah cà , mais la vôti-e , cette grosse Dunoyer , cette an-
LA PRÉSEMTATIOX. Ifi5
ciennc Héloïse? La plaisanterie est stupide , mais j'y tiens.
— Vous le savez, marquis, je vous dis tout; je vous demande vos conseils, je les suis aveuglément : en un mot, si j'ai quelque mérite, je vous le dois.
— Voyons, flatteur, vous avez l'air parfaitement content de vous.
— Et assez de raison. D'abord l'ancienne Héloïse ne m'est de rien ; mais, dites-moi , marquis , quelle fortune donne-t-on à Achille Dunoyer ?
— Je ne sais pas ce qu'on lui donne, mais on dit que son père et lui ont pris dans les environs de trois ou quatre millions.
— C'est une belle fortune. Et le Dunoyer n'a que deux fdles, marquis ?
— J'y suis. Il n'y a qu'un inconvénient, mon cher, c'est qu'on ne voudra pas de vous pour gendre. On se glorifiera de votre intimité , parre que , pour ces gens-là , vous êtes quelque chose ; on vous portera en manière de grelot et de panache ; on vous donnera à dîner, quels dîners! on vous prêtera même deux ou trois cents louis, au lieu de renouveler un attelage, parce que, pour la maison, vous ferez autant ^efjct qu'une paire de chevaux neufs et que vous ne coûterez pas plus cher, ilais ne comptez pas qu'on vous donne une des filles en mariage.
— Il est possible qu'on ne me la donne pas, marquis ; mais, si je fais ce que M. Dunoyer a fait pour sa fortune... si je la prends?
ISB THKHKSE DUVOVEH.
— J'aime mieux ça, enlever mam'zelle Dunoyer ? C'est difrérent, mon cher, ça me va. La tradition des enlcHements se perd , les petites fdles finiraient par croire que ça n'existe que dans les romans , et dans l)eaucoup d'occasions ça démoraliserait ces pauvres petits an<]es.
— Ecoutez, marquis, et rendez-vous justice en la rendant à celui que vous appelez quelquefois votre ('■li'rc. Pour vous donner une mai-que de confiance absolue, je vous dirai d'abord, au sujet de Julie...
— Que vous avez voulu vous marier avec elle, et qu'elle vous a refuse.
— Gomment, vous savez?... — dit AI. de Montai en pâlissant de rage.
— Il n'était bruit que de cela hier au foyer de la danse ù l'Opéra. La petite Flora disait partout que la tante Sauvaaeot criait à tue-tête que vous aviez voulu indigncmoit suhornev sa nièce Julie ; .mhor- 71CÎ'! le mot a été trouvé ravissant à propos d'un légitime mariage. Vous sentez bien que je suis bien trop votre ami pour croire à un mot, à un seul mot, de ces mauvaises plaisanteries-là. Vous étiez déjà beaucoup trop Y amant de mademoiselle Julie. Encore une fois, je ne veux pas mettre seulement en question la probabilité d'une telle ignominie. Revenons à mademoiselle Dunoyer , j'aime encore mieux ça.
— Vous avez raison , marquis. Eh bien ! il y a trois semaines, j'allais dîner chez le banquier pour la première fois,
LA PHi:SE\TATIO\. Ifi7
— Et sa fille, qu'est-ce que c'est? quelque chose, (le commun? une maritorne? v
^I. de Montai se leva, alla prendre une boîte à portrait dans son secrétaire , et , la montrant au marquis :
li Que pensez-vous de cette figure?
— Ravissante, quoique d'une expression un peu dure. Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?
— Mon amère - grand'mère , la vicomtesse de -Montai, une des plus belles et des plus diaboliques crôatures de son temps, morte à vingt-huit ans ; elle il fait les beaux jours de la régence ; sa vie est un i-oman dont le dénoùment a été terrible ; sa légèreté, pour ne pas dire plus, a causé d'alTreux malheurs dans ma famille. Telle que vous lu voyez , cette belle dame a causé la mort tragique d'un de mes grands-oncles , l'aïeul de ce cousin breton dont je vous ai parlé.
— Le baron de Ker... de Iver... ; il n'y a que les Iirctons pour avoir de ces noms-là.
— Euen de Kcr-Ellio... qui habite son vieux manoir en vrai gentilhomme campagnard.
— C'est ça, de Ker-Ellio. Et son aïeul?
— Est mort d'une manière funeste à cause de cette belle créature dont vous voyez le portrait , marquis.
— Mais quel rapport ce portrait de votre arrièregrand'mèrc peut-il avoir avec la fille des Dunoyer ?
ltJ8 THERESE DUNOVER.
— Par je ne sais quel étrange hasard , mademoiselle Thérèse Dunoyer ressemhle à ce portrait d'une manière frappante.
— Allons donc, mon cher, illusion d'amoureux.
— Elle lui ressemhle tellement, vous dis-jc, qu'elle a, de même que ce portrait, un signe noir au-dessus du sourcil gauche.
— Ceci devient, en effet, du dernier romanesque. ^lais ce qui est non moins étrange , c'est que j'ai une idée confuse d'avoir vu..., il y a longtemps, quelqu'un de fort ressemhlant à ce portrait ; mais où cela, mais quand cela, je n'en sais, pardieu , plus rien. Continuons. Les Dunoyer sont riches, leur fille est jolie, elle ressemhle à votre arrière-graïid'raère... et vous voulez l'enlever...
— Je ne sais pourquoi mademoiselle Thérèse (elle s'appelle Thérèse) n'avait pas voulu descendre dîner le jour où son père m'avait invité; force fut à AI, Dunoyer d'envoyer chercher sa fille ; grâce aux indiscrétions de la petite sœur, véritable enfant tcrv'ihle , qui s'écria que sa grande sœur était triste parce qu'elle avait été mise la veille en pénitence, et que ça lui arrivait souvent, je devinai que la grande sœur était le souffre-douleur de la maison. Que vous dirai-je? la figure, les manières, l'accent de Thérèse, révélaient une telle pureté de race, elle avait l'air si naturellement au-dessus de tout son entourage , que je crois que l'ancienne Héloïse , comme vous dites , a fait un faux pas il y a quelque seize ou dix-sept ans. Ce ([ui est curieux, c'est que
LA PRKSEXTATION. 1(>9
justement ù cette époque un de mes oncles maternels , qui ressemblait beaucoup à mon arrièret^rand'mère, le marquis de Scnouges, est resté quelque temps à Paris et...
— M'y voici, mon cher, m'y voici, vous me remettez maintenant sur la voie. Lorsque tout à l'heure je vous disais que le portrait me rappelait confusément quelqu'un, c'est du marquis de Senonges, votre oncle, que je voulais parler ; il était charmant, en effet, et très à la mode dans un certain monde ; on l'appelait le Richelieu des bourgeoises. Il avait d'ailleurs bravement servi comme colonel sous l'empire.
— C'est cela même, marquis.
— Tout ce qu'on pouvait reprocher à Senonges, c'était d'avoir un peu trop la tournure d'un officier d'Opéra-Comique ; il avait trop l'air de s'appeler Saint-Léon ou Saint-Ernest et d'être de naissance mauvaise tête , colonel de hussards , et bon cœur ; mais ceci le rendait justement la coqueluche du quartier d'Antin, où les financières raffolaient encore de ce qu'on appelle en province les FMeviou, Mais que diable est devenu Senonges?
— Je ne sais ; il s'est embarqué pour le Texas , nous n'en avons plus eu de nouvelles.
— Continuons. Thérèse est un peu votre cousine... à la mode de Senonges. Elle est belle comme un ange, ou plutôt comme un diable. Revenons à ce diner.
— Thérèse ne me regarda pas ; je lui parlai , elle
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me répondit sèchement ; il y avait là du parti pris. Après dîner, (juclques personnes vinrent sans doute pour me voir; j'étais annoncé, j'étais le lion de cette soirée ; l'ancienne Héloïse se mit au piano ; je fis tout doucement causer l'enfant terrible ; je ne sais pourquoi je m'étais figuré que Thérèse devait lire beaucoup de romans en cachette , c'est la ressource des jeunes filles maltraitées et qu'on appelle mmirnix sujets ; \e demandai à la petite si sa sœur aimait beaucoup la lecture. En effet, Thérèse lisait beaucoup, et choisissait à sou gré dans la bibliothèque de M. son père. Cette bibliothèque était ouverte et communiquait an salon ; au bout de quelques instants, j'y entrai, les rayons étaient intacts. Je vis là Voltaire, Rousseau, Diderot, Marivaux, Byron.
— Thérèse avait dû d'abord courir là, en fille bien apprise.
— Je le crois ; pourtant ces ouvrages étaient complets. Enfin, à force de chercher, je m'aperçus que René manquait à un exemplaire de Chateaubriand. Thérèse devait être sous le charme de cette mélancolique lecture. Sans doute elle adorait Chactas ou René. Or, comme je n'avais la réputation ni d'un Chactas ni d'un René, de là sans doute l'ijccueil glacial, presque malveillant. Qu'en dites-vous, marquis ?
— Tout ceci est sagement déduit. Poursuivez.
— Heureusement , en me mettant à table , j'avais été si préoccupé de Thérèse, de sa ressemblance
LA PRKSKXTATIOX. 171
avec mon aïeule et du projet qu'à l'instant même je vonais de concevoir, que j'avais été très-peu brillant, ne me souciant pas d'ailleurs de faire de grands frais pour les Dunoyer. Je pus donc attribuer ma préoccupation à une rêverie mélancolique lorsque j'eus découvert que Thérèse était amoureuse de Chactas on de René. En sortant de la bibliothèque, je rentrai dans le salon ; l'ancienne Héloïse avait fini d'instrumenter : elle était en nage. Après quelques banalités sur son talent, je m'approchai de sa fille. Thérèse, Iriste et pensive, était dans un coin du 'salon. Je la chambrai de façon qu'elle fut forcée de m'écouter, je fis tomber la conversation sur la littérature. Thérèse me demanda d'abord , avec un étonnement d'une adorable impertinence, si je lisais. — Je lis très-peu, lui dis-je, mais je relis sans cesse deux ou trois livres de prédilection : Montaigne, la Nouvelle Héloïse et René. — Vous lisez René, monsieur? vous ! — s'écria Thérèse presque avec colère ; comme si elle me croyait capable de profaner cette poétique lecture. — Oui, je lis René. Cela vous étonne , mademoiselle?— La pauvre enfant est élevée si fort en sauvage, qu'elle me répondit, presque malgré elle : ('cla ne 7n étonne pas, cela m'afflicje. — Pour René? — lui dis-je en souriant. Elle parut surprise de se voir devinée, rougit, et baissa les yeux. Après un silence de quelques minutes, je repris : — René est moins cruel pour moi que vous ne le supposez , mademoiselle; si indigne que je sois de lui, il m'accueille avec bonté, il se laisse aimer, il ne repousse
pas un malheureux condamné aux joies factices du inonde.
— Pour le coup, mon cher, votre Thérèse est une sotte si là-dessus elle ne vous a pas éclaté de rire au nez.
— C'est bien ce qu'elle a fait, marquis.
— A la bonne heure ; cette fille commence à m'intéresser beaucoup.
— Elle m'a donc ri au nez. Je suis resté impassible ; après quelques mots insignifiants, je suis sorti, assez satisfait du manque de respect de mademoiselle Dunoj er. De deux choses l'une : ou elle croirait m'avoir déconcerté, et une jeune fille comme elle devait être flattée de déconcerter un homme comme moi ; ou elle regretterait d'avoir accueilli iinpertinemmént l'aveu d'une sympathie qui n'avait rien de blessant pour elle, et les reproches qu'elle se ferait alors me rendraient intéressant.
— Soit, mais jusqu'à présent, mon cher, je ne trouve pas le moindre motif de vous admirer ; tout ceci est correctement conduit, rien de plus.
— Attendez, marquis, attendez ; j'avais été frappé de ces mots de l'ancienne Héloïse : Dites à ma fille de descendre. Sa fille ne logeait donc pas dans le même appartement que sa mère. Grâce à l'enfant terrible, j'appris que les deux sœurs et miss Hubert, gouvernante anglaise, occupaient seules un appartement au troisième. La maison était énorme, il devait y avoir quelque location : en sortant, je regardai les écriteaux ; que vis-je? deux chambres à louer au
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quatrième sur le devant , e'est-à-dire dans le même corps de logis, un étage au-dessus des sœurs.
— Ceci est mieux.
— Le lendemain, mon tapissier est allé louer et meubler ce petit appartement sous le nom d'un M. Bernard, qui habitait la campagne, et voulait avoir un pied-à-terre à Paris. Il y a aujourd'hui (rois semaines, marquis, que j'ai eu avec Thérèse Dunoyer l'entrevue que je vous ai racontée. Je vous fais grâce des transitions, et j'arrive aux faits. Voici une lettre que la fille du banquier m'a remise hier soir chez sa mère.
— Ceci est très-bien, donnez... s
Et M. de Montai remit au marquis la lettre suivante, lettre que celui-ci lut tout haut ?
« Mon cœur bat , ma main tremble. . . Mon Dieu , ce que je fais est bien mal, mais je me confie à votre honneur, monsieur; je vous en conjure, ne m'écrivez plus jamais. Si adroits que soient vos moyens de me remettre vos lettres, je tremble toujours... Ah ! pourquoi votre imprudence m'a-t-elle forcée de prendre votre premier billet! Pourquoi ai-je été assez faible pour le lireî... Encore une fois, je vous en conjure, ne m'écrivez plus, monsieur, et surtout ne restez plus des journées entières dans ce petit appartement au-dessus du nôtre. Mon Dieu ! si l'on savait que c'est vous qui l'habitez , je serais perdue... Je vous crois, je vous crois, puisque vous vous dites malheureux à cause de moi. Vous dites que vous m'aimez : eh bien! je vous crois... Je n'ai
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pas besoin que vous me prouviez , par la retraite (|ue vous vous imposez , que vous pouvez renoncer à ce inonde, à ces succès qui doivent avoir tant de charmes pour vous. Vous me dites que vous avez renoncé à celte femme de théâtre ; mon père nous lavait dit... Sans cela jamais je ne vous aurais écrit... Vous me dites encore que cette retraite vous est chère , parce qu'elle vous rapproche de moi, que ce bonheur vous suffit, que vous n'en voulez pas d'autre, et que, si je vous aimais., vous n'auriez rien à envier au inonde ; et puis après cela vous ajoutez qu'il y a un secret qui vous empêche de me demander si je vous aime, moi. Alors... pourquoi me dire que vous m'aiuîez, moi? i
— Pauvre petite ! elle intéresse, — dit M. de lîeauregard eu souriant. — C'est d'un naïf superbe ; continuez , marquis, v
Le marquis continua.
tt In secret fatal , dites-vous ? ^lon Dieu , quel est-il, ce secret ? Pourquoi ne me l'avoir pas écrit dans vos longues lettres ? In secret, et fatal encore?
» Mon Dieu ! je n'ai pas dormi de la nuit, tant cette idée nie tourmentait. Hier, chez ma mère, vous aviez l'air si triste, si triste ! il m'a fallu bien du courage pour retenir mes larmes. Mais, quand je suis rentrée chez moi , oh 1 comme j'ai pleuré ! Aliss Hubert est très-méchante, il n'y a aucune confiance à avoir en elle.
1 Mon Dieu , ne me perdez pas. Mou père et ma mère sont si sévères pour moi ! Ah ! si vous saviez,
LA IMIKSENTATIOX. 175
ce ne sont pas des parents comme d'autres.... Sans cela !.... et encore.... à quoi bon ? à quoi me servirait de leur tout dire, puisqu'un secret vous empêche de me demander si je vous aime ?
T) Je consentirais bien à ce que vous m'écriviez encore , mais une seule fois , oli ! pour la dernière lois, si vous me promettiez de me dire ce secret et (le n'être plus triste comme vous l'êtes depuis plusieurs jours.
1) Vous vous plaignez de ce que je ne vous regarde pas chez ma mère : c'est que je ne veux pas pleurer devant tout le monde. Il y a dans votre physionomie ([uelque chose de si désolé, que les larmes m'en viennent tout de suite aux yeux. Et on vous disait si moqueur, si étourdi , si gai ! Moi , je le croyais : c'est pour cela que je vous en voulais d'aimer mon pauvre René. Vous m'avez pardonné cela , n'est-ce pas ?
» Oh ! oui, vous êtes digne de comprendre René ; mon Dieu ! j'aurais tant de choses à vous dire làdessus ? et vous semblez éviter les occasions où vous pourriez me parler. Hier, ma mère nous a laissés un moment seuls ensemble, vous ne m'avez pas dit un mot, et vous m'avez regardée en silence de ce regard si tendre, si navré, qui depuis me poursuit, qui me force à vous écnre, car il me semble que vous êtes là... qui me regardez. Vous aviez l'air si malheureux ! Vous n'aurez plus cet air-là , n'est-ce pas, pour ne plus m'obliger à vous écrire ? c'est si mal et si dangereux !
l-îh THERESE DLXOVEK.
« Voilà maintenant que je ne sais pas si j'aurai le courage d'aller <i[lisser cette lettre sous votre porte, comme vous me l'avez dit. Si l'on me surprenait , mon Dieu ! Ah ! je n'oserai jamais ! ah ! je conimets une grande faute. Ma mère, ma mère, pourquoi n*ai-je pas de confiance en vous ? »
— Ici , marquis , — dit M. de Montai , — vous devez reconnaître des traces de larmes.
— Oui , mon cher, puis quelques mots ilHsibles a demi effacés par cette rosée céleste ; puis ce naï post-scriptum tracé à la hâte : Brûlez cette lettre. Ah çà ! et quand Thérèse a glissé toute tremblante la lettre sous la porte du petit appartement du quatrième , est-ce que votre porte s'est brusquement ouverte ?
— Ah î marquis, je ne suis pas encore si écolier; c'était l'effaroucher au moins pour quinze jours.
— A la bonne heure. La porte est donc restée fermée ?
— Très-honnêtement fermée. J'avais conseillé à Thérèse de laisser descendre sa petite sœur et miss Hubert pour dîner, et de profiter de ce moment pour monter jusqu'à ma porte.
— Pas mal. C'est à la fois songer au présent et à l'avenir, une habitude à faire prendre , habitude
presque innocente d'abord, et plus tard Allons,
allons, mon cher élève, bravo !
— En effet , dès qu'on a sonné le premier coup de cloche qui précède d'une demi-heure le moment où l'on se met à table, j'ai coui-u aux aguets ; la porte
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du troisième s'est ouverte, l'enfant terrible a descendu bruyamment avec la gouvernante ; quelques minutes après j'ai entendu le pas Icfjer et pour ainsi dire ému de Thérèse ; elle montait en s'arrètant presque à chaque marche. L'œil à la serrure , je la voyais parfaitement ; elle regardait autour d'elle d'un air inquiet, effaré ; puis elle avançait timidement sa jolie tète au-dessus de la rampe de l'escalier, écoutait encore, s'éloignait, se rapprochait de ma porte, perdant ainsi mille fois plus de temps qu'il n'en fallait pour glisser sa lettre. Enfin, après avoir encore hésité, elle fît ua mouvement d'une crdnerie adorable, qui voulait à peu près dire : Le sort en est jeté; elle se baissa, la lettre glissa sous la porte. Lorsque Thérèse se releva, elle avait les joues enflammées, ses genoux tremblaient ; elle s'appuya un moment à la rampe en mettant une main sur son sein, qui battait violemment; pendant une seconde, son charmant visage exprimait ces violents ressentiments d'audace et de crainte , d'orgueil et de remords , de passion et de tijiùdité , qui bouleversent les traits de toute jeune fille qui comniet son premier acte de mauvais sujet. Tout à coup la voix criarde de l'enfant terrible retentit au premier. Thérèse tressaillit. Légère comme une fée, elle sembla glisser sur l'escafier; au tournant de sa spirale , comme Thérèse relevait un peu sa robe pour descendre plus rapidement, je vis tout son brodequin noir qui faisait valoir le plus joli pied du monde ; un moment encore j'aperçus sa taille souple , mince, cambrée, son joU cou blanc où s'atta^ I. 12
nS THERESE DLXOVEU.
chaient si f]racieusement ses épais cheveux noirs; puis elle disparut en vraie sylphide. Alors... •»
AI. de Alontal en était là de son récit, lorsque son domestique annonça AI. le capitaine Des Roches.
Au nom du capitaine, une expression de haine contracta les traits du marquis ; mais cette émotion lut si rapide que .M. de Alontal ne s'en aperçut pas, et il alla mettre dans son secrétaire le portrait de son aïeule et la lettre de Thérèse.