‹ Thérèse DunoyerChapitre 28 sur 71 · L INVITATION · texte numérisé non relu

L INVITATION

Le capitaine Des Roches était un capitaine de spahis dune admfrable figure , grand , svelte , basané , ayant trente ans à peine , et la barbe aussi noire que ses dents étaient blanches. On ne pouvait rien voir de plus éblouissant que ce jeune homme revêtu de son costume oriental, ce jour-là il était simplement et élégamment vêtu.

Le capitaine Des Roches était non-seulement un très-brave soldat, mais un des sjmrtmaii les plus distingués de France. Il n'y avait guère de meilleur jockey, soit pour une course , soit pour un steeple chase; du reste, ouvert et gai, bon compagnon,

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grand cliassour, franc buveur, noble joueur, et, quant aux femmes , aussi séduisant qu'heureux, aussi recherclté que discret, disait-on.

Le capitaine Des Roches, commençant à parler dès le salon qui précédait la chambre à coucher de M. de Montai, n'avait pas encore aperçu le marquis, et il s'était écrié en entrant :

« Tu sais l'affaire de Beauregard ? — Puis, voyant ce deraier, il fit un mouvement d'étonnement, courut à lui, lui serra cordialement la main , et lui dit d'un air interrogatif : — Ça n'était donc pas vrai ?

— Quoi donc ? — demanda M. de Montai.

— Son duel de ce matin ? — dit le capitaine.

— Son duel ! son duel ! Vous deviez vous battre ce matin , marquis ? — demanda M. de Montai.

— Eh mon Dieu ! mon cher, Henri IV est mort ! Il y a trois heures que j'ai tué le colonel Koller. — Puis, se retournant vers le capitaine Des Roches : — Gomment ça va-t-il, Bédouin?

— Très -bien, — dit le capitaine. — Diable de marquis î il n'y a que lui pour faire les choses vite et bien. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas pris pour témoin ?

— Et moi aussi , marquis ? — s'écria Montai.

— Parce que Beaudricourt et Sainte-Luce se sont trouvés hier au club lors de ma querelle avec Koller, et la partie s'est arrangée tout de suite.

— Ah ! marquis ! marquis ! vous serez toujours notre maître à tous. Quel sang-froid! — dit Montai. — Figure-toi , Des Hoches, qu'il est ici depuis une

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lieure à raconter des histoires à mourir de rire, à causer de choses et d'autres , aussi calme que s'il sortait de son lit.

— Vous êtes, pardieu, très-ctonnant ! Est-ce que j'ai quinze ans ? est-ce que j'en suis à mon premier duel ? (Jue diable voulez-vous donc que ça me fasse ?

— Et la cause de ce duel ? — dit Montai.

— Rien. Koller se vantait toujours de ses duels , cela m'impatientait.

— C'est vrdi, vous le lui aviez dit cent fois, marquis , et je suis encore à comprendre comment ce sauvage endurait si patiemment vos bourrades à ce sujet. Le pauvre diable vous estimait , — dit Des Roches.

— Bien obligé. Hier soir il a recommencé ses atroces plaisanteries à propos de son duel avec ce malheureux d'Armentières, qu'il a tué.

— Un enfant qu'il avait provoqué , — dit Montai.

— Oui. Cela m'a indigné ; j'ai grièvement insulté Koller, nous nous sommes battus ce matin, je l'ai tué ; parlons d'autre chose.

— Ah ! marquis , marquis ! ceci est bien jeune pour un homme marié , — dit M. de Montai.

— A propos d'homme marié , mon cher Bédouin, vous ne voulez donc pas décidément faire la cour à ma femme ? — dit le marquis au capitaine Des Roches. — Ktes-vous singulier ! je vous présente à la marquise au dernier bal costumé, dans tout l'éclat de votre splendeur orientale ; il y a deux mois que vous la voyez assez intimement, et vous êtes poui'

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oWe (en ma présence du hioius) d'une froideur qui va presque jusqu'à l'éloignement, tandis que, de son coté y elle vous trouve insupportable (du moins clic me le dit).

— Comment , marquis ! vous ne voyez pas que Des Roches s'est occupé de madame de Beaurej^ard, (|u'il a perdu sa peine et qu'il lui tient rancune? — dit Montai.

— Vous êtes fou, mon cher, — dit le capitaine en riant. — Tenez , marquis , s'il faut vous l'avouer, madame de Beauregard est un peu... trop puritaine pour moi. J'ai un ton exécrable, les femmes de bonne compagnie m'imposent et me rendent stupide, je ne puis trouver un mot à leur dire ; lorsque j'ai l'honneur de voir la marquise, je passe le temps à regarder tour à tour le tapis et la pendule pour voir arriver la fin de ma mortelle visite , et vous concevez que ça ne me rend pas aimable, comme vous le dit votre femme.

— N'en croyez pas un mot , mon cher ^llontal , — dit le marquis ; — il n'y a rien de plus sournois, de plus perfide, que ces vauriens qui affectent do n'aimer que les impures ; les pauvres maris croient cela et disent à leur femme : a Croiriez-vous , ma chère, que Des Roches (je suppose), qui a tout ce qu'il faut pour réussir ailleurs , n'adresse ses hommages qu'à des créatures du plus bas étage ? d A quoi la femme est sur le point de répondre involontairement au mari : « Pour qui me prenez-vous donc, monsieur, vous m'insultez ! »

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L'entretien fut interrompu par le domestique de M. de Montai , qui vint apporter une carte de visite ù son maître.

Celui-ci lut à haute voix : Le baron de Ker-FMio.

e. Le chouan ? le cousin breton hretonnant ? — s'écria le marquis. — Le canard sauvage a donc quitté ses bruyères ?

— Priez ^L de Ker-Ellio d'entrer, » dit M. de Montai.

Le domestique sortit.

a Un provincial ? — dit le capitaine Des Roches.

— Oui , et qui vient pour la première fois à Paris, — dit AL de Montai en souriant.

— Eh bien ! pardieu ! il arrive bien , — s'écria le marquis ; — il dînera avec nous ce soir.

— Ce soir ? — dit M. de Alontal.

— Oui, sans doute, je venais vous inviter, et j'allais passer chez vous aussi , Bédouin.

— Mille grâces, marquis; mais quelle idée bizarre ! le jour même de ce duel î

— Ça vous paraît étrange, n'est-ce pas? mais j'ai une raison pour agir ainsi, et, pardieu î vous n'êtes pas de mes amis si vous me refusez. »

A ce moment, M. de Ker-ElIio entra.

Xous prions le lecteur de se souvenir qu'Eu en était un homme simple et rêveur, pieux et bon, d'un esprit inculte , d'un caractère ferme et loyal , d'une âme aimante et généreuse, d'un courage calme mais éprouvé, un homme enfin complètement étranger à certaines mœurs, à certaines corruptions ; pour tout

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dire, c'était toujours le rustique élève de l'ex-dragon, l'abbé de Kéroui'llan,

L'extérieur d'Kuen échappait au ridicule ; car il n'annonçait aucune prétention ; sa redingote bleue sévèrement boutonnée jusqu'au cou, sa cravate noire, ses cheveux courts , sa bar])e brune et épaisse , lui donnaient une physionomie mâle et austère.

En se trouvant face à face avec des élégants^ Euen n'éprouva aucune timidité ; sans affecter de rudesse, il ne fui cependant pas gêné ; il se présenta d'une manière simple, froide et polie.

Xous avons sommairement rappelé les principaux traits du caractère d'Ewen, afin de faire partager peut-être au lecteur l'étonnement profond que ressentit le jeune gentilhomme campagnard à certains passages de l'entretien suivant.

Lorsqu'on avait nommé Evven, M. de Montai était allé vivement à sa rencontre.

Le capitaine Des Roches s'était levé pour allumer un cigare.

Le marquis resta dans son fauteuil, considérant le Breton avec curiosité.

tt Que je suis aise de vous voir, mon cher cousin ! AL l'abbé de Kérouëllan ne m'avait pas fait espérer sitôt votre arrivée , — dit j\L de Alontal en sei'rant cordialement la main d'Euen.

— Je ne pensais pas non plus venir sitôt, mais des affaires imprévues...

— Depuis combien de temps êtes-vous à Paris ?

— A mon arrivée, je me suis trouvé un peu in-

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disposé ; co qui m'a erapi'clié , monsiour, dp vpiiir vous voir plus tôt.

— C'est un cjrand vol que m'a fait cette indisposition-là, » dit AI. de Montai.

Puis, s'adressant au marquis , et lui présentaul Euen, il lui dit :

a M. le baron de Ker-Kllio, mon cousin.»

AI. de Beauregard se leva et s'inchna.

AI. de Alontal termina la présentation en disant à Eu en :

tt AI. le capitaine Des Roches, mon ami. »

Le capitaine salua.

Tous se rassirent.

Il y eut un moment de silence assez embarrassaut ; le marquis le rompit le premier. Se tournant du côté d'Eu en, il lui dit avec un mélange de noblesse et de cordialité qui n'appartenait qu'à lui :

« Pardon, monsieur, je vais vous faire une proposition très-indiscrète , mais très-franche , et , en votre qualité de Breton , vous m'excuserez. Votre cousin, le capitaine Des Roches, et quelques autres de mes amis me font le plaisir de dîner avec moi , soyez des nôtres. \'ous ferez ainsi tout de suite connaissance avec quelques coryphées de cette jeunesse dorée que mon âge me donne le droit de présider, s

Euen avait trop de bon goût pour refuser cette invitation par un sentiment de discrétion exagérée ; il répondit :

. J'accepte avec grand plaisir, monsieur, etjevc-

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inpirie mon cousin du bon accueil que vous vouioz bipn mo faire.

— Et vous n'avez pas tort, monsieur, car il nous a dit tout ce que vous valiez.

— Et vous avez confirmé ce que j'avais dit, mon cher cousin, — reprit Montai.

— Ma foi, messieurs, — dit gaiement Eucn, — je vous préviens qu'en vrai Breton je suis capable de croire tout ce que vous me dites.

— Xous le disons pour cela, monsieur ; et, pardieu ! votre franchise nous met si bien h l'aise , que je vous demanderai la permission de reprendre avec ces messieurs l'entretien que nous avions commencé.

— Mais, marquis... — dit M. de Montai...

— D'honneur, mon cher, que dirions-nous à monsieur? Des banalités. Comment trouvez-vous Paris? l'aspect de Paris a-t-il répondu à votre attente? et autres sottises indignes de lui et de nous ?

— Vraiment, monsieur, je suis de votre avis, et autant que vous j'ai peur de ces conversations-là, — dit Ewen en riant.

— Et vous avez raison , monsieur. Vous me permettrez donc de dire à ces messieurs avec qui je veux les faire dîner. Ce menu des convives vous intéressera peut-être, les femmes surtout, les plus fringantes impures de Paris.

— Ah î ah ! il y aura des femmes , marquis ? — s'écria Des Roches.

-^ Le capitaine affecte cet étonnement sous le prétexte que je suis marié , monsieur, — dit conh-

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(Icmnient le marquis à Eu en. — A propos de ça, et si vous le permettez, j'aurai l'honneur de vous présenter à madame de Beaurejjard ; elle est chez elle tous les mercredis.

— Monsieur... — dit Kuen en s'inclinant.

— Je dois vous prévenir, monsieur, que la marquise a dix-huit ans à peine, qu'elle est jolie comme un ange ; mais n'allez pas en devenir amoureux , vous rendriez le capitaine jaloux comme un tigre ; il ne veut pas l'avouer, mais il s'en occupe beaucoup.

— Vécoutez pas le marquis , monsieur; il se moque cruellement de moi. J'ai le malheur de n'aimer que les femmes de mauvaise compagnie. Aladame de Beauregard nfimpose, tranchons le mot, me fait une peur horrible avec son grand air. Je n'ai pas l'honneur de lui agréer, et le marquis me raille sans pitié.

— C'est égal, — reprit ]\I. de Beauregard en s'adressant à Eu en , — méfiez-vous de Des Roches si vous rendez quelques soins à ma femme. Il y a bien encore un AI. Labirinte qui s'occupe fort de la marquise ; mais je ne sais trop s'il faut le compter comme un adversaire sérieux , celui-là. Qu'est-ce que vous en pensez, Des Roches?

— Diable! marquis; mais, si j'étais assez heureux pourm'inquiéter des adorateurs de madame de Beauregard, j'aurais grand'peur de M. Labirinte : comment donc ! un jeune poète, frais comme une rose de mai, par là-dessus député , et le bras droit d'un

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ministi'o... de M. Roupi-Gobillon , l'ami intime de Montai.

— Je vous demande pardon de ce nom-là, — dit le marquis ù Kvven ; — en prononçant le nom de ce minisire, Des Roches a l'air de dire quelque chose d'assez malpropre, mais ce drôle-là s'appelle ainsi. Et à propos de ça, ne trouvez-vous pas que lorsqu'on a déjà l'infirmité de s'appeler Roiipi , il est est indécent d'y ajouter encore Gobillon?

— Il y a sans doute quelque vanité là dessous, — dit Euen en riant.

— Pardieu, monsieur, vous avez raison. Ce nom jumeau doit être le fruit incestueux de l'orgueil aristocratique d'un avocat démocrate, ce qui n'empêche pas M. Labirinte de dédier de petits vers à la marquise et de gouverner un peu la France, C'est là où est l'avantage du député sur vous, mon pauvre Des Roches ; vous servez le pays, tandis que M. Labirinte le gouverne... et les femmes aiment toujours dominer... qui gouverne...

— Soit , marquis , — dit M. de Montai , — mais ne nous mêlons pas des affaires des autres.

— Vous avez raison , mon cher , je suis de trèsmauvais goût, j'ai l'air de vouloir agacer deux rivaux l'un contre l'autre, comme si cela me regardait. Or donc, et sans transition aucune, parlons des impures de notre dîner : d'abord je vous amène mademoiselle Rosa et sa sœur Herminie. — Puis , s'adresant à Ewen, le marquis'ajouta : — Mademoiselle Rosa est nn sujet très-distingué du ballet de l'Opéra, et ma-

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demoiselle Herminic, sa sœur, est une iugéoue de petit théâtre non moins distinguée. Toutes deux sont à moi. Si ça peut vous amuser, je vous mènerai là, ça vous fera tout de suite deux entrées dans le monde, madame de Beauregard pour la bonne compagnie, mam'zelle Rosa et sa sœur pour la mauvaise.

— F^t qui aurons-nous encore en femmes , marquis? — dit M. de Montai.

— Xous aurons la plus méchante, la plus maligne, la plus effrontée, la plus mordante, la plus infernale diablesse de notre enfer : Serpentine !

— \'oilà un nom qui promet, — dit Eu en en sonriant.

— C'est un surnom, — dit AI. de Alontal ; — elle se nomme Adèle Clermont; mais, comme dit le marquis, c'est bien la plus diabolique créature : un esprit de démon, ne ménageant rien, ne respectant l'ien, très au fait de tous les scandales du monde, car elle ne voit que des» hommes de bonne compagnie et disant tout ce qu'elle sait quand l'envie lui en prend, sans s'inquiéter des amants ou des maris.

— Avec cela jolie comme un ange, — ajouta Des Roches, et insolente comme Lucifer.

— Ah ! j'oubliais Clarisse Harïowe et la belle Grecque, — dit le marquis.

— Si le nom de Serpentine est significatif, — reprit Ewen, — celui de Clarisse Harlou e ne l'est pas moins ; seulement, dans une telle réunion , ce Jiom paraît bien sentimental.

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