CHAPITRE XV
LA LETTRK.
Kn sortant du Hocher de Caucale , le marquis , pour jouor jusqu'au bout le rôle qu'il s'était imposé , se fit voir à l'Opéra et chez trois ou quatre personnes qui recevaient ce soir-là.
Nous le répétons , le colonel Koller avait une telle réputation de férocité , sa mort vengeait tant de funestes rencontres, le marquis était si <i[énéralement aime, que personne n'interpréta défavorablement l'indifférence qu'il tcmoifjnait à la suite de ce malheureux duel.
AI. de Beauregard ne fut ni plus ni moins gai qu'à l'ordinaire dans les réunions où il se trouva. Il importait à sa vanité de paraître complètement indifférent à la trahison de sa femme , et de faire croire que la scène du Rocher de Cancale avait été l'expression sincère de cette insouciance.
Vers une heure du matin , il rentra chez lui.
Pour expliquer la violence du désespoir auquel il se livra lorsqu'il fui seul, il faut dire et la véritable cause de son duel avec le colonel Koller, et cominent II. I
■I T H khi; s F, DINOVER
le tnar«|iiis avail smpiis \c srrrrl flrs conpalilrs liaisons do sa fcinmo.
La veille , il avait reçu par la poste et sous enveloppe, plusieurs lettres de Des Roches à madame de Beauregard , et un billet de cc^le-ci adressé le'jour même à M. Labirinte.
La marquise avait reproché , devant d'autres domestiques , de fijraves infidélités à une de ses fem-\ mes ; celle-ci s'était vengée de sa maîtresse en la trahissant, madame de Beauregard ayant eu l'incroyable imprudence de conserver cette fdle pour confidente, de la charger d'un nouveau billcl pour y[. Labirinte , et de lui laisser la garde du coffret qui contenait les lettres du capitaine Des Roches , coffret que la marquise avait placé , pour plus de sûreté, chez sa femme de chambre.
Cette découverte fut un coup de foudre pour le marquis.
Après deux heures de rc'flexions , son parti fut pris.
Le soir, il parut au club ; il semblait encore plus crai que d'habitude. Il entra dans la salle de billard ; une partie était engagée.
L'un des jouem-s était le colonel Koller.
Xous l'avons dit, le marquis , aussi brave que personne au monde , avait plusieurs fois très-poliment , mais très-fermement , fait sentir au colonel que ses forfanteries sanguinaires étaient de mauvais goût ; par caprice ou par considération pour un homme qui avait fait vaillamment ses preuves, le colonel avait
lonjoiirs palipmmrnf oiuluré ces ohsrrva(ions du marquis.
Ce soir-là, en visant une bille, le colonel dit à M. de Beauregard :
— Marquis, aussi vrai que j'ai saigné mon dernier poulet, ce petit jeune homme de dix-neuf ans que sa maman a tant pleuré , je ferai cette rouge au milieu.
— Ça n'est pas vrai — dit M. de Beauregard ; et, au moment où le colonel allait jouer, il lui poussa violemment le coude avec le bout de sa canne.
Le colonel se retourna furieux et les lèvres tremblantes de rage :
<t Marquis , si vous ne me donnez pas à l'instant des explications sur votre stupide plaisanterie , vous aurez affaire à moi ! »
]M. de Beauregard reprit avec hauteur :
a Je ne plaisante qu'avec mes amis , monsieur.
— Mais c'est donc une insulte ? — s'écria le colonel.
— C'est une insulte , » dit froidement le marquis.
Le colonel resta un moment stupéfait de cette audace , ne comprenant pas qu'on osât ainsi s'attaquer à lui. Puis , partant d'un éclat de rire féroce : — C'est dit — s'écria-t-il — je vous mettrai en terre demain matin ; je suis insulté , je choisis le pistolet, et je tirerai le premier, ça me va ; je n'ai jamais tué de marquis.
Il n'y avait pas d'accommodement possible entre les deux adversaires ; ainsi que nous l'avons dit , les
A THKRKSE DUXOYER.
concilions ot \o lieu du duel furent arrêtés s(^ancp tenante : on devait se rencontrer le lendemain matin près des carrières de Charenton.
Après s'être longtemps promené dans sa chambre avec agitation, le marquis avait ouvert une cassette, il y avait pris les lettres qu'on lui avait envoyées , les avait mises sous une enveloppe, puis, s' asseyant à son secrétaire, il avait écrit en ces termes à la marquise :
u Jpudi, unp hniro du malin.
a Dolorita min ^ vous m'avez trompé ; les lettres que vous trouverez sous cette enveloppe, qui renferme mon testament, vous prouveront que je sais tout. Je me bats demain matin avec le colonel KoUer, il tirera le premier, je l'ai provoqué pour cela. Je ne vous ai point espionnée, le hasard m'a tout appris.
a Une de vos femmes , que vous aviez maltraitée sans doute , aura voulu se venger ; elle m'a adressé ces lettres : je vous les renvoie.
9 Vous avez dix-huit ans à peine ; vous êtes douée d'une physionomie candide, d'une dissimulation profonde, d'un caractère impénétrable ; avant d'avoir lu ce que j'ai lu , je vous regardais comme la plus vertueuse des femmes. Je ne vous fais pas de reproches , j'ai mérité ce qui ni'arrive.
ï Voici l'heure de vous expliquer le mystère de ma conduite envers vous.
» Devant mes amis , j'affectais de vous parler de mes maîtresses , je raillais cruellement les maris assez ridicules pour être amoureux de leurs femmes ; je vous reprochais gaiement d'être indifférente aux hommages dont on vous entourait.
n Seul avec vous , je changeais de langage ; je me mettais à vos pieds , que je haisais en esclave ; seul avec vous, je poussais la tendresse, la passion jusqu'à la folie ; seul avec vous , je ne trouvais pas de paroles assez amoureuses pour vous dire : Dolorita, je t'aime...
1) Vous ne me demandiez aucune explication sur mes maîtresses, votre charmante ingénuité ne se démentait pas , votre caractère était d'une égalité , d'une sérénité parfaites ; je vous voyais enfin si gravement heureuse de mon amour (votre figure est à la fois candide et sérieuse), que je me persuadais que vous regardiez mes affectations d'infidélité comme des plaisanteries , ou bien qu'ayant pénétré les secrets motifs de ces apparences , vous vous sentiez assez aimée pour pardonner ma lâche et mauvaise honte.
» Je me trompais.
I Peut-être n'avez-vous seulement jamais soupçonné la violence de mon amour pour vous , et mes luttes cruelles pour cacher cet amour.
j) Peut-être avez-vous cru que je vous abandonnais, vous... vous, adorable enfant, pour de misérables créatures depuis longtemps flétries.
« THEllKSE DLXUYEU.
■n Peut-être enfin n'avcz-vous jamais soupçonne la vérité !
D Oui , vous m'aurez cru jjrossièrement infidèle , isolément indifférent ; les protestations passionnées du tête-à-téte n'auront pas cicatrisé les blessures douloureuses de mon dédain apparent. Gela est juste , Dolorès , je ne vous accuse pas ; maintenant, apprenez la cause de ces contradictions, je ne veux pas même que vous me regrettiez.
V Je suis né bon, généreux, sensible; et, toute ma vie , j'ai tâché de paraître égoïste , insouciant et moqueur. J'ai feint le vice comme tant d'autres feignent la vertu. Je suis en cela plus misérable encore que les hypocrites en bien ; ils recherchent les applaudissements des gens de cœur, je ne recherchai jamais que les applaudissements des gens corrompus.
5) Il serait trop long de vous dire comment, élevé par un oncle , débris vivant du siècle passé , un des coryphées de l'époque la plus scandaleuse du règne de Louis XV, comment , dis-je , j'appris presque en naissant à railler les sentiments les plus purs , à ne connaître d'autres lois que celles du plaisir, à regarder comme vulgaires , bourgeois et ridicules les devoirs les plus sacrés ; comment enfin je pris la détestable habitude d'affecter et d'exagérer les vices que j'avais , et surtout ceux que je n'avais pas , afin d'égaler, par mon désordre, par l'éclat de mes aventures , les héros de la Régence.
» J'ai le courage brutal qui consiste à jouer sa
vie pendant dix minutes , mais je suis le plus lâche des hommes lorsqu'il s'agit d'affronter les sarcasmes d'une centaine de sots débauchés ; il est vrai que je suis le Lucifer de ce monde infernal ; il est vrai que j'ai été plus avant que personne dans la théorie du vice, et que j'ai fait, par mes principes, pâlir les plus effrontés.
s Gela est bien beau, n'est-ce pas, mou enfant? mais ce n'est rien encore... Cent fois j'ai violenté les plus charmants , les plus doux penchants. J'étais fait pour adorer ce qui est pur et beau , pour ressentir des joies ineffables dans cette adoration, et, de gaieté de cœur , et souvent avec répugnance , je me suis abandonne à ce qui était hideux et corrompu.
» Je vous l'assure , Dolorès , celui qui emploierait à se perfectionner l'énergique opiniâtreté que j'ai mise à me pervertir, deviendrait un héros. Mon cœur déjouait presque toujours les honteuses combinaisons de mon esprit. J'étais allé en Amérique avec les intentions les plus cupides , les plus égoïstes ; je voulais épouser sans amour une fille douée de grands biens ; qu'ai-je fait? je me suis passionnément épris de vous , ^ je suis revenu moins riche qu'avant mon départ.
■n Mais vous concevez... laisser deviner au monde que le marquis de Beauregard , le marquis de Beauregard! jugez un peu, ce grand, cet illustre roué, avait fait une telle école ! c'était impossible ; je redoublai donc de faste. . . , et l'on me crut enrichi par mon mariage... ; j'affichai deux maîtresses au lieu
8 TIIKUESE DlNOVLIl.
d'une..., et l'on crut que je vous dédaignais; bien plus, en traitant ainsi la femme qui, aux yeux du monde , avait augmenté ma fortune , je faisais acte de fière indépendance ; mes soins eussent été taxés de valetage intéressé.
)) Et tout cela était mensonge , Dolorita mia , vos jjràces naïves, votre touchante ingénuité avaient fait sur moi une profonde impression ; je ne savais, je ne sais encore rien de plus séduisant que vous ; de ma vie je n'ai rien aimé autant que vous ; vous avez été la seule femme dont j'aie été profondément, douloureusement jaloux.
B Les cyniques et atroces plaisanteries que je faisais à mes amis , en les engageant à s'occuper de vous , me brûlaient les lèvres.
•» Chaque jour je sentais s'augmenter ma passion pour vous ; votre conduite , en apparence pleine de réserve , de froideur et de dignité , redoublait ma confiance et mon audace.
7) Oui , je me plaisais à braver un péril que je ne redoutais pas. J'appelais insolemment des adorateurs autour de vous , parce que je vous croyais la plus vertueuse des femmes ; enfin , je semblais dédaigner le précieux trésor que tous m'enviaient , et dont j'étais intérieurement si fier et si jaloux.
D Ainsi ma détestable vanité de vices était satisfaite, et mon amour aveugle et confiant faisait chaque jour de nouveaux progrès.
7) A cette heure , pourquoi vous raentirais-je , Dolorcs ? .îe puis tout vous dire : écoutez donc le