‹ Thérèse DunoyerChapitre 42 sur 71 · ENTREVUE · texte numérisé non relu

ENTREVUE

confriiipla ni silonco ù la palo liiriir d'iinr lampe d'alhàlrp suspoiidiie au plafond.

Les ridnaiix du lit et la tenture de cette charabre étaient de mousseline blanche doublée de soie cerise. Les meubles de citronnier, recouverts de satin blanc semé de bouquets de roses , et délicatement ornés d'ivoires sculptes du plus beau travail, étaient en harmonie avec ces draperies diaphanes couleur de neige rosée.

La marquise endormie disparaissait à demi au milieu de Ilots de batiste et de dentelles qui bouillonnaient autour de ses oreillers ; sous un couvrepied de soie et d'édredon , garni du plus beau point d'Angleterre , se dessinait vaguement la pose gracieuse et nonchalante de Dolorès ; une de ses manches à demi relevée laissait voir un bras rond, ferme et blanc , sur lequel reposait sa jolie tête virginale ; ses bandeaux de cheveux noirs apparaissaient à travers la valencienne de son ravissant petit bonnet à la baigneuse ; sa bouche humide , vermeille , ù demi ouverte, laissait échapper un souffle frais et léger; la douce chaleur du sommeil colorait d'un vif incarnat ses joues à fossettes.

Jamais la délicieuse fantaisie de Greuze ne créa des traits plus fins, plus charmants, une physionomie plus coquettement naïve ; jamais L'ivoire , le carmin et l'outre-mer de sa divine palette ne se fondirent en un teint plus transparent, plus pur et plus délicatement nuancé de demi-temtes azurées.

Le marquis s'approcha du lit à pas lents, la télé II. 2

JS THKRESE DINOYER.

baissée sur sa poitrine : il ref{arda longtemps sa femme avec une expression de douleur, de colère et d'amour ; un rire amer effleura ses lèvres , il dit d'une voix sourde :

a Avec une physionomie si candide , qui croirait pourtant?... v

Dolorès fit un léger mouvement , déplia son bras gauche, sur lequel reposait sa tète, et poussa un léger cri de surprise à la vue de son mari.

Le marquis attachait sur elle un coup d'œil fixe , presque menaçant.

a Quelle heure est-il donc? Que voulez-vous, mon ami? » dit la marquise en se mettant sur son séant.

M. de lîeauregard posa son flambeau sur un guéridon , remit les letti-es qu'il avait apportées à sa femme, puis il attendit en silence le premier mot, le premier geste , le pi-emier cri de Dolorès,

La marquise , d'abord étonnée , prit les lettres , les reconnut, et parut les froisser dans ses mains cachées sous un des plis du courre-pied.

Elle ne pâlit pas , ses traits demeurèrent impassibles.

M. de Beauregard lui dit enfin d'une voix profondément émue :

tt Eh bien , Dolorès ? s

La marquise resta muette, la iùte toujours baissée , les mains toujours cachées.

M. de Beauregard , attribuant le silence de sa femme à la confusion , s'approcha d'elle , et reprit avec plus d'amertume et de chagrin que de colère :

L EMREVIIF.. 19

tt \ ous ino Irompiez, Dolort's ! C'c'tait bien nial.5>

Dolon'îs ne répondit rien.

Impatienté de ce silence ol)stiné, le marquis lui prit la main en s'écriant :

tt Au moins , parlez-moi ! »

En attirant à lui les mains de sa femme, AI. de Beauregard fit tomber sur le tapis une foule de petits morceaux de papier.

La marquise avait d'abord songé à lacérer sournoisement les lettres qui l'accusaient.

AI. de Beauregard resta confondu de cette froide audace; il s'attendait à des pleurs, à des regrets, à des protestations de repentir. Il trouvait une femme imperturbable qui ne songeait qu'à faire disparaître les preuves de sa faute. Cet accueil si différent de celui qu'il attendait bouleversa toutes SCS idées ; indigné , il s'écria :

a Voilà qui est infâme ! Oserez-vous , madame , nier ces lettres maintenant décbirées? Croyez-vous que je n'ai pas d'autres preuves de votre trahison?

Dolorès ne répondit rien.

tt Alais , madame , — dit le marquis en frappant du pied avec colère, — voulez-vous donc me mettre bors de moi ? Comment ! pas un mot ! pas un mot î

— Je n'ai rien à vous dire , monsieur , — reprit Dolorès d'un ton parfaitement calme.

— Et ces lettres , madame , ces lettres? » Même silence de la part de la marquise.

AI. de Beauregard continua en tâchant de se contraindre :

iO THKRKSE DIXOYER.

a Tout à l'IiouiT, madamp, je pouvais allrihupr volic mutisme à la honte, à l'abattement; mais, puisque vous avez assez de présence d'esprit pour mettre ces lettres en morceaux , ne jouez donc plus la confusion , je ne suis pas votre dupe. Après une conduite telle que la vôtre, «j'ai, je crois, madame , le droit d'attendre de vous quelques paroles de repentir, fl

Dolorès resta muette.

Pour la première fois de sa vie, le marquis, exaspéré, fut sur le point de se livrer à un acte de brutalité envers une femme ; il ferma les poings avec rage ; mais , rougissant de son emportement, il s'éloigna brusquement du lit de sa femme , et se laissa tomber sur un canapé en cachant sa figure dans ses mains.

Sans que son mari s'en aperçût et avec une prestesse merveilleuse , la marquise revêtit une robe de chambre placée sur un fauteuil à côté de son lit, mit ses pieds nus dans des pantoufles , approcha une chaise de la cheminée et anima le feu.

A ce bruit, le marquis se retourna, il vit sa femme assise. Elle avait ôté son bonnet , et du plat de sa petite main blanche elle lissait les noirs bandeaux de ses cheveux , le front toujours impassible , le regard toujours impénétrable.

M. de Beauregard , vaincu , dominé par ce sangfroid diabolique , prit un fauteuil , l'approcha de la cheminée, affecta un calme qu'il était bien loin de ressentir, et dit à Dolorès :

i/E\TUEiLi;. n

« Pardieu, madame, je m'aperçois que vous n'aimez guère les explications conjugales. Votre silence est très-significatif. A sotte question pas de réponse... Je comprends ! J'ai les preuves de votre double infidélité. Je vous les montre , espérant au moins de vous quelques paroles de repentir;... rien... Votre physionomie est restée de marbre ; vous êtes jugée. Sur cent femmes réveillées en sursaut par un mari , dans une circonstance pareille , il n'en est pas une qui n'eût au moins témoigné de l'émotion, de l'épouvante. Vous êtes restée imperturbable. Et vous n'avez pas dix-huit ans , madame ? Allons , cela promet. Mais il ne s'agit pas de reproches. Puis-je, sans trop d'indiscrétion , madame , savoir vos intentions pour l'avenir ?

— Je vous pas comprends pas bien , monsieur,

— Je vous demande , madame , si vous croyez que désormais nous puissions vivre dans les mêmes rapports que par le passé?

— Jugez-en, monsieur.

— Ainsi, — s'écria le marquis avec un sourire de persiflage amer, — vous daignerez me faire la grâce de rester en bons termes avec moi ?

— Si vous le désirez , monsieur.

— Et si je ne le désire pas , madame ! — s'écria le marquis courroucé , — et si je chasse de ma maison une femme coupable ?

— J'en sortirai , monsieur, » dit Dolorès en boutonnant tranquillement les manchettes de sa robe de chambre.

-22 TIIEUKSl!: UL.XUYEU.

M. (le Hcaiircf^ard se leva brusquement ; il élait hors fie lui. Apres avoir maiclic quelque temps , il vint se rasseoir.

tt Et dans le cas, madame, où, poussant la générosité jusqu'à la faiblesse, je serais assez lâche pour vous pardonner, pourrai-je compter qu'à l'avenir votre conduite sera digne de ma clémence ?

— Je l'ignore, monsieur.

— Gomment, madame! en admettant que j'oublie le passe, vous ne me garantissez pas même l'avenir ?

— Je ne prévois pas les événements, monsieur.

■ — Voilà de la franchise , au moins ; je vous en rends mille grâces, madame , je suis trop heureux que vous daigniez au moins me laisser l'incertitude. Kt vous croyez que je me contenterai de cela ?

— l ous seul savez cela, monsieur.

— Voilà , pardieu ! madame , des réponses d'une candeur angélique ; je suis seulement très-étonné que vous ne me rappeliez pas mes amours scandaleux, le cynisme avec lequel j'affichais mes maîtresses, les mauvais conseils que je vous donnais en vous encourageant à la coquetterie ; ce sont pourtant de belles et foudroyantes réponses à faire à mes reproches, madame. De grâce , pourquoi ne me les adressez-vous pas ? Oh î d'honneur, marquise , vous me ménagez, — ajouta M. de Beauregard avec ironie.

— Vous avez agi , monsieur, comme il vous a plu.

— ilais avouez au moins que je vous ai froissée,

que je vous ai blessde, que je vous ai humiliée ; ainsi votre infidélité aura l'excuse du dépit, de la vengeance.

— Je n'ai jamais ressenti de dépit.

— Jamais, madame ?

— Jamais, monsieur, v

Et Dolorès boutonna son autre manchette. Le marquis était outré.

tt Ainsi , madame , ma conduite n'a en rien influencé, décidé la vôtre ?

— Eu rien, monsieur.

— Ainsi , madame, c'est de gaieté de creur, c'est par corruption, que vous vous êtes ainsi dégradée ?

— Je n'excuserai pas mes torts par un mensonge, monsieur.

— Pardieu , madame, vous choisissez là une johe occasion d'honorer la vérité !

— Vous m'interrogez , je vous réponds, monsieur.

— Ainsi j'aurais été pour vous en public ce que j'étais pour vous dans notre intimité , c'est-à-dire le plus empressé des amants, je n'aurais pas feint aux yeux de tous mon indifférence pour vous , que vous m'eussiez trompé de même?

— Je l'ignore, monsieur ; le passé qui n'a pas été m'est aussi inconnu que l'avenir.

— Très-bien, madame ; vous vous exprimez d'une façon nette et brève ; avec vous on va droit au fait. Soit. Eh bien ! pour parler net, je commence par vous défendre de recevoir chez vous M. Des Roches ou M. Labirinte.

■2i iHKUi;SK DLXOVKR.

— C'est votre droit, monsieur.

— Dans huit jours vous partirez pour ma terre du Dauphiné, d

Le marquis attendit avec anxiété la réponse de sa femme.

a Je désire , monsieur, rester à Paris cet hiver.

— Et moi, je ne le veux pas, madame; vous m'accompagnerez en Dauphiné.

— Si j'y suis obligée, j'obéirai, monsieur.

— Et ce sera sans doute pour vous y montrer aussi avenante que vous l'êtes à cette heure ?

— Oui , monsieur.

— Et vous espérez ainsi me lasser et me forcer de revenir à Paris ?

— Je l'espère, monsieur.

— El si je ne me lasse pas, madame ?

— Vous vous lasserez , monsieur. »

Ces derniers mots furent dits d'un ton si ferme, si dur, que le marquis tressaillit. Le flegme audacieux de cette femme le confondait. Jusqu'alors il l'avait trouvée soumise, froide, réservée, silencieuse, mais il ne l'aurait jamais supposée capable de cette résolution. Sa colère, tour à tour contenue et excitée , ne put se contraindre plus longtemps ; il se leva et s'écria :

a Je suis , pardieu ! bien sot de m'occuper ainsi de ce qui vous convient ou non, madame, et de vous considérer encore comme ma femme, après la façon dont je vous ai traitée ce soir. Oui, madame, ce soir, au Rocher de Cancale, à un dîner de garçons , j'ai

LK\T REVUE. i&

rais en présence vos deux amants, j'ai fait lire à Des Roches votre dernier billet à ^I. Labirinte , je les ai raillés, je les ai mis aux prises, et j'ai fini par dire à mes amis, qui demain le rediront à tout Paris, que la méprisable héroïne de cette aventure était ma femme. Et voilà comme je me venge , et voilà comme des gens de ma sorte traitent les femmes qui les trompent.

— V ous avez fait cela , monsieur ? — dit la marquise sans lever les yeux.

— Oui , madame. Oh î je ne suis pas , moi , de ces sots maris qui s'éplorent et qui prennent au tragique de tels accidents. Vous auriez peut-être voulu me voir triste et abattu ?

— Chacun fait de son honneur ce qui lui convient, monsieur.

— Et le monde, madame , comment croyez-vous qu'il vous accueille désormais ?

— Le monde fera comme vous, monsieur ; séparez-vous de moi , le monde se séparera de moi.

— Ainsi , vous ne m'avez jamais aimé ? jamais ! d s'écria douloureusement le marquis arrivant sans transition à cette question.

Dolorès resta muette.

tt Et pourquoi m'avez-vous épousé , alors , madame ?

— Le désir d'aller à Paris et de vivre dans le grand monde m'a fait oublier la disproportion d'âge qui existait entre nous, monsieur, -n

Jamais M. de Beauregard n'avait songé qu'il avait

36 THKUKSE DUSOYER.

vinjjt-cinq ans de plus que sa femme ; l'habitude des succès, les avaiilagos qu'il réunissait d'ailleurs^ ne lui avaient, pour ainsi dire, jamais permis de s'apercevoir qu'il avançait en A<{c , et qu'il atteindrait à la vieillesse lorsque Dolorès entrerait dans le printemps de la vie... Révélation d'autant plus terrible pour un homme du caractère de M. de Beauregard , qu'elle lui était faite par sa femme, qui venait de le blesser si cruellement dans sa jalousie, dans son amour et dans son orgueil.

Rien de plus commun chez les gens de plaisir que cet oubli de la proportion des âges. In homme de quarante ans suppose à peine qu'une femme de vingt ans puisse le trouver plus qiie mitr. Mais qu'une circonstance imprévue, brutale, le force de compter avec lui-même, c'est avec autant d'envie que d'amertume qu'il regrette la jeunesse, la jeunesse, avantage inappréciable dont chaque jour l'éloigné de plus en plus.

Les réponses sèches et dures de Dolorès renversaient toutes les prévisions du marquis et le jetaient dans une voie inextricable.

Devait-il faire un éclat sérieux, après avoir affiché tant d'insouciance ? devait-il continuer de jouer le même rôle ? devait-il contraindre sa femme à abandonner le monde, dans l'espoir que la solitude et que ses soins la ramèneraient à des sentiments meilleurs ? devait-il enfin se séparer complètement de la marquise et la renvoj^er à ses parents ?

Cette dernière résolution eût été la plus sage , la

L EiVTREVLE. 27

plus (ligtifi , mais elle blessait le misérable amourpropre de M. de Bcauregard , qui tenait à passer pour un mari peu vulgaire ; d'ailleurs il lui aurait fallu renoncer à Dolorcs , qu'il aimait encore malgré lui.

Il était sous le coup de pensées trop amères et trop poignantes pour prendre en ce moment une détermination décisive.

Après un nouveau silence , il se leva et dit à la marquise :

Il Demain , madame , vous saurez mes dernières intentions. Je veux croire que vous vous y conformerez.

— j'attendrai vos ordres, monsieur, v dit Dolorès

Lé marquis regagna son appartement. (j%4f%u^?J

ih THERESE DLNOVEH

chapitrp: XVII.

LA RESSE.MBLA.VCE.

Kwen de Ker-Ellio avait ressenti une impression douloureuse à la suite de la scène du Hocher de Cancale, et sa répugnance pour la vie de Paris s'en était encore augmentée. Chaque soir, en rentrant dans son bruyant hôtel garni de la rue Montmartre, il regrettait son paisible manoir de Trcff-Hartlog , qu'il aurait bien vite regagné, sans l'invitation à dîner de M. Achille Dunoyer et sans quelques formalités relatives au placement de ses fonds chez ce banquier.

En félicitant sincèrement Euen de sa guérison et de ses projets de mariage avec quelque bonne héritière bretonne, le bon abbé de Kéroucllan lui annonçait qu'il avait fait quelques ouvertures aux parents de mademoiselle Yvonne de Kergalek ; on attendait le retour du jeune baron pour donner suite à ces préliminaires.

Evven s'eunuyaitfort à Paris, mais il s'applaudissait de plus en plus d'y être venu ; grâce à ce voyage, il s'était arraché à ses folles rêveries, il était rentré dans une voie sage et raisonnable.

On n'a pas onhiié qno le baron devait dîner avec son consin chez AI. .Achille Dnnoyer, huit ou dix jours après la scène du Hochet' de Cancale^ W. de Aïontal ayant averti Euen qu'il ne pourrait aller le prendre, celui-ci se rendit seul chez le banquier.

Dans sa crainte un peu provinciale d'arriver trop tard, AI. de Ker-EUio arriva beaucoup trop tôt.

In domestique, qui avait ôté une livrée ridiculement galonnée pour mettre le couvert plus à son aise, introduisit le baron dans le salon, en le priant d'attendre madame Héloïse Dunoyer, et en murmurant fort impertinemment : que n. sans doute la montre de monsieur avançait ; qu'il s'était levé sans doute de bon matin ; qu'on n'arrivait jamais de si bonne heure , » etc. , etc. Ce disant , il alla chercher un bâton armé d'une petite bougie et commença d'allumer les lustres et les candélabres.

Eu en resta seul.

Pour faire comprendre la scène qui va suivre, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur la disposition de l'appartement où elle va se passer.

En face de la cheminée, surmontée d'une glace, s'ouvrait la porte de la bibliothèque de AI. Dunoyer. Cette pièce, seulement éclairée par une lampe à abat-jour, était assez obscure; le salon resplendissait de clarté.

Euen, debout devant la cheminée, tournait le dos à la porte de la bibliothèque , et regardait machinalement dans la glace. Quelle fut sa stupeur! Il y vit tout à coup apparaître une figure absolument sem-

30 THKRKSE DU NOYER.

hlable ù celle que représenfail le portrait mystérieux de Treff-Hartloo; !

Comme dans ce fataJ portrait, le visage, d'une blancheur de marbre, se détachait éclatant et lumineux sur un fond très-sombrc.

Comme dans ce fatal portrait, la figure était d'un ovale parfait, le nez fin et droit, les yeux noirs, grands et surmontés de longs sourcils hardiment accusés.

Jamais ressemblance n'avait été plus frappante.

On comprend ce prodige.

Thérèse s'était rendue dans le salon par la bibliothèque ; l'épaisseur des tapis avait amorti le bruit de ses pas ; ù l'aspect d'un étranger, elle s'était un moment arrêtée dans la pénombre formée par la baie de la porte, et l'image de la jeune fille s'était réfléchie dans la glace.

Eu en pâlit, un instant son cœur cessa de battre ; il se crut le jouet d'une illusion ; les yeux ardemment fixés sur cette apparition , il retenait sa respiration.

Bientôt l'image devint moins distincte , s'effaça peu à peu et disparut.

Autre mystère facile à expliquer.

Thérèse, intimidée, s'était retirée à reculons sur la pointe du pied.

Euen , songeant enfin que la personne dont il voyait la figure dans la glace devait être derrière lui , se retourna brusquement.

Thérèse n'était plus là.

LA HESSEMBLANCR. 31

Cette étrange rencontre, rapprochée de la non moins étrange existence du portrait de Treff-Hartlog, aurait vivement impressionné un homme d'un caractère moins romanesque que cehii d'Eiven,

Qu'on juge de ce qu'éprouva le jeune baron !

M. et madame Dunoyer entrèrent dans le salon et s'excusèrent auprès de leur convive de l'avoir fait attendre. Kuen, dont les traits étaient visiblement altérés, leur répondit avec tant de distraction, il semblait si ému , que ^I. Achille et madame Héloïse se regardèrent avec surprise.

Plusieurs personnes arrivèrent, M. de Ker-EUio cacha plus facilement son trouble.

M. de Alontal entra ; peu de temps après lui arrivèrent Thérèse, sa sœur et miss Hubert.

A la vue de Thérèse, l'étonnement de j\ï. de Ker- Ellio redoubla; aux grandes lumières, la ressemblance était plus extraordinaire encore ; on remarquait jusqu'au petit signe noir que la fdle du banquier avait au-dessus du sourcil gauche.

Les sages résolutions d'Evven s'évanouirent comme un songe. L'amour insensé qu'il avait si longtemps nourri se réveilla tout à coup avec une violence inouïe ; c'était Thérèse qu'il avait si ardemment aimée dans la solitude ! Il reporta sur elle la folle passion que lui avait inspirée l'être chimérique dont elle lui offrait la vivante image. Il n'en douta pas , cette jeune fille devait ressembler en tout à son idole chérie, et réunir les adorables qualités qu'il avait

32 THKRKSE DIXOYER.

rrvc'Ps. La falalitc lo poussait à cet amour ; Jrop dp circonslancps incroyablos l'avaient rapproché do collo femme pour qu'elle n'excrcàt pas sur sa vie une immense influence, soit en mal, soit en bien.

Par quelle bizarrerie cette jeune fdle offrait-elle une ressemblance si minutieuse avec une femme qui, un siècle avant, avait été le mauvais génie de la famille de Ker-Ellio? Evven était-il menacé du même sort? Sa pensée s'égarait dans ce chaos.

Ces violentes préoccupations , jointes à la timidité naturelle d'Eu en, ne lui permirent pas de se montrer à son avantage. Lors même que Thérèse n'eût pas été plus que prévenue en faveur de ^I. de Montai , le pen-kan-guer eût été loin de produire sur elle une impression avantageuse.

On servit ; par deux fois ^I. Achille Dunoyer pria M. de Ker-Ellio de domier la main à madame Héloïse. Eu vain celle-ci fit tous les frais possibles pour le baron ; il était complètement absorbé dans la contemplation de Thérèse. La jeune fille parla peu, mais elle s'exprimait avec une grâce et une modestie charmantes. Euen l'écoutait avec un muet ravissement; jamais voix plus pure, jamais accent plus enchanteur n'avait frappé son oreille.

Deux ou trois fois M. de ]\Iontal, qui se plaisait à mettre Thérèse en valeur, engagea avec elle une conversation à voix haute. Euen admira de nouveau l'esprit charmant, le tact parfait de la jeune fille, dont la distinction naturelle ressortait davantage

encore au milieu des «jens vulgaires qui l'entouraicnt.

Aous l'avons dit, la ligure de j\I. de Ker-EUio était mâle et sévère, mais sa tournure manquait d'élégance ; et bientôt son étonnement, sa distraction, donnèrent à sa physionomie et à ses manières quelque chose d'embarrassé, de hagard, de brusque, qui même , en pareille compagnie , pouvait passer pour un manque absolu de savoir-vivre.

AI. Dunoyer ne se méprit pas sur la véritable cause de la préoccupation d'Euen.

Plusieurs lois le banquier surprit le regard d'admiration muette et pour ainsi dire extatique que M. de Ker-EUio attachait sur Thérèse. Cette révélation donna fort à penser à M. Achille qui parut bientôt enseveli dans de profondes réflexions, dont il ne soî'tait que pour jeter tour à tour les yeux sur Ewen et sur Thérèse.

Entre les autres convives , la conversation tomba sur le fameux dîner du Rocher de Cancale, qui depuis huit jours était le sujet de toutes les conversa-^ tions.

M. de Montai, en sa qualité d'ami du marquis, fut accablé de questions.

« Le marquis est plus riche et plus gai que jamais, — reprit-il. — Il a un bonheur insolent. Il a appris il y a quatre jours la nouvelle de la mort de son beau-père, don l'ablo, qui laisse, dit-on, une fortune immense. Ainsi la marquise se trouve maintenant IL 3

34 THEUKSE DL'XOVEll.

colossalemcnt riche. Pour passer les premiers jours de son deuil, Beauregard est allé présider à une grande partie de chasse dans la foret de Breteuil , où il a envoyé son équipage. Ils sont là une vingtaine de mauvais sujets. Dieu sait la vie qu'ils vont y mener pendant les quinze jours que durera ce déplacement !

— Bien sur qu'ils ont des demoiselles avec eux, — dit madame Héloise. — Et sa petite femme, qui avait l'air si bégueule, quelle gaillarde ! Est-ce vrai qu'on ne la reçoit plus dans le monde, et que depuis l'histoire du Rocher de Cancale il est séparé d'elle?

— Qui ça? le Rocher de Cancale ? — dit AI. Achille d'un air malicieux.

— Oh! que c'est joli ! — repartit madame Héloïsc en haussant les épaules. — Dites donc , Montai , le marquis est-il réellement séparé d'avec sa femme ?

— Pas du tout , madame , — dit Montai ; — le marquis n'est nullement séparé, seulement on a fait justice de la conduite de madame de Beauregard, qui a eu l'effronterie de se représenter dans le monde.

— Comment donc cela? — dit madame Héloïse.

— Il y a quelques jours, avant le deuil de la marquise, j'étais le soir chez madame la duchesse de Xoirmont ; madame de Beauregard entra ; après avoir été intrépidement saluer la duchesse, elle alla s'asseoir à côté de deux femmes qui se levèrent aussitôt d'un air indigné. La marquise changea de place, ses voisines se levèrent encore. Enfin , après vingt mi-

LA UESSE.MMLAXCE. 35

nulcs d'au silence général , madame de lîeauregard i)attit bravement en rclraitc sans avoir sourcillé.

— Aïais c'était à mourir de honte, — dit madame Iléloïse.

— Oh ! la petite marquise a sous ce rapport la vie très-dure, s dit M. de Montai.

La conversation changea.

Malgré sa parenté , malgré l'espèce de liaison qui existait entre lui et Kvven, AI. de Alontal entreprit de le railler pour briller aux yeux de Thérèse sous un jour nouveau. Les projets du comte furent parfaitement servis par la distraction de M. de Ker-Ellio ; celui-ci ne s'aperçut pas des sarcasmes de sou coucin, et il fut, selon l'expression consacrée , complètement noyé.

Madame Héloïse était de ces gens qui ne manquent jamais l'occasion d'être de mauvais goût. Sans respect pour les plus simples règles du savoir-vivre, oubliant qu'elle parlait devant ses fdles, elle voulut à son tour plaisanter le baron. Le supposant pieux en sa qualité de \'endéen, elle lui débita quelques sottises impies du vieux libéraHsme, et lui demanda entre autres si les curés de son pays ne choisissaient pas de jolies filles pour gouvernantes, et s'ils n'abusaient pas un peu du confessionnal avec leurs pénitentes.

AL de Ker-Ellio avait des principes religieux trèsarrêtés ; il était habitué à considérer avec vénération une mère de famille entourée de ses enfants ; tiré de sa rêverie par les impertinentes questions de machime

36 THERKSE IJLXOVER.

Hcioïse , il lïit doublement choqué , et répondit sèchement :

^ Madame , j'ai appris de ma mère à respecter la religion et ses ministres , et ils méritent cette vénération. »

Madame Héloïse ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre le sens de cette réponse et riposta avec une crànerie voltairienne tout à fait piquante.

a Ah bien î par exemple, nous autres Parisiennes, nous élevons au contraire nos enfants dans le mépris des tartufes et des bigots. X'est-ce pas, Achille? »

AI. Achille, autre espèce d'esprit fort, répondit avec insouciance :

a- Aloi, je me moque des choses religieuses comme de colin-tampon. Ce sont de ces sornettes bonnes à débattre entre les femmes et les cagots. X'est-ce pas, cher comte? »

M. Achille était si triomphant de posséder à sa table un homme titré , qu'il ne manquait jamais à cette appellation nobiliaire.

AI. de Montai savait déjà avec quelle dureté le banquier traitait sa fille ; il crut être agréable à Thérèse en persiflant AI. Achille ; il reprit donc en tâchant d'imiter l'ironie hautaine de AI. de Beauregard :

a Je vous dirai franchement , mon cher monsieur Dunoyer, que nous autres nous avons des idées particulières sur la religion ; c'est affaire de caste , de parti, de bonne compagnie, si vous voulez, mais

LA RESSEMHLANCE. 37

onfin nous nous sommes toujours fait unp loi do rptpecter les prêtres et les choses religieuses. »

Ces mots nous' autres établissaient une distinction si marquée entre ]\I. de Montai et ]\I. Dunoyer, que celui-ci se mordit les lèvres de dépit ; madame Héloïse rougit jusqu'au front.

Euen, absorbé dans ses pensées, ne prenait plus aucune part à la conversation.

a Connu ! — dit ^I. Achille ; — vous voulez vous servir de la religion comme d'un moyen pour dominer ! mais enfoncé le moyen ! enfoncé par la révolution de 89 , par le triomphe du tiers-état ! Voyezvous, le centre de la chambre, dont mon père faisait partie, constitue la seule et vraie noblesse de nos jours ; il n'y a plus qu'une aristocratie , celle de la fortune... De notre temps, un duc ne trouverait pas quatre sous de son titre.

— Ce qui , bien certainement , n'arriverait pas si les litres pouvaient se vendre aux bourgeois enrichis, mon cher monsieur Dunoyer, » dit le comte en souriant.

Xous n'insisterons pas sur la suite d'une conversation dont nous venons de donner ce spécimen , et dans laquelle M. de Alontal fit montre d'une impertinence assez spirituelle.

On se leva de table.

Un des convives crut être agréable à madame Héloise Dunoyer en priant Thérèse de chanter. La grosse femme rougit de dépit, mais elle fut forcée d'engager sa fille à se mettre au piano. Celle-ci re-

3< THKRKSE DIXOYER.

fusa d'ahorfl ; M. dp Montai insista; d'iin regard (iirtif cWo lui fit comprpiidro (juVlIc sp rendait à sa sonlp demande.

Thérèse chanta avec tant d'ame, tant de goût, tant de méthode ; elle fut enfin si supérieure à ellemême , que sa mère, furieuse de jalousie, l'interrompit au bout d'un quart d'heure, en lui disant :

tt Thérèse, cela vous fait mal à la poitrine... c'est assez, ma chère. »

Euen était dans l'extase ; il avait été moins touché du véritable talent de Thérèse que de l'effet profondément sympathique que sa voix mélodieuse et vibrante lui avait fait éprouver.

Par deux fois M. de Iver-Ellio sentit couler ses larmes. Heureusement personne ne s'aperçut de cet attendrissement ridicule.

Quelques parties de whist s'engagèrent.

l"'nen profita d'un moment ou personne ne faisait attention à lui pour sortir de chez AI. Achille Duuoyer.

Eu en de Ker-Ellio rentra chez lui dans un état voisin de la folie.

Tantôt il s'abandonnait à une joie insensée en songeant que ses rêveries, que son amour idéal n'avaient été qu uu pressentiment, et que la femme qui pouvait faire le bonheur de sa vie existait telle qu'il l'avait rèvéc. Tantôt, au contraire, il restait morne, accablé de désespoir. Thérèse ne l'aimerait peut-être jamais ; elle avait dû concevoir de lui une première impression défavorable.

LA RESSEMBLANCE. S'.t

Xous lo répétons , il avait suffi à Kuen (\o voir mademoiselle Dunoyer pour être persuadé qu'elle était douce de toutes les qualités qu'il lui supposait. Il la connaissait depuis si longtemps, pour ainsi dire, que cette seule entrevue porta son amour jusqu'au délire. Le surlendemain, il fut sur le point de retourner chez le banquier, mais la timidité le retmt , craignant de faire quelque éclat ridicule et de ne pouvoir dominer les émotions qui l'agitaient ; il voulut attendre que l'effervescence de son esprit s'apaisàt.

Il n'en fut rien. La passion d'Ewen pour Thérèse fit chaque jour de nouveaux progrès. C'était la même violence d'exaltation dont il avait été transporté dans la solitude, appliquée à une réalité saisissante.

Seul, sans conseil, sans ami, ^L de Ker-Ellio passait des jours entiers dans sa sombre petite chambre de riiôtel garni de la rue ^lontmartre, au fond de ce quartier bruyant, obscur et infect, ne pouvant s'arrêter à aucun des desseins qui fermentaient dans son cerveau. Plusieurs fois il était allé chez M. de Montai, vers lequel il se sentait attiré par une vive sympathie, mais, à son grand regret, on lui avait toujours répondu que le comte était ; absent. Sachant l'intimité ([ui unissait son cousin au banquier, il comptait beaucoup, sinon sur son appui, du moins sur son avis au sujet de certaines démarches décisives qu'il avait résolu de tenter.

40 THKRKSE DINOVER.

Un jour, AI. de Iver-Ellio , plus licurcux quo do coutume, rencontra il. de Montai.

On l'introduisit chez le comte.

Le pen-kan-o[uer était plus pâle, plus triste , plus abattu qu'il ne l'était lorsque l'abbé de Kérouëllan l'avait forcé de quitter Treff-Hartlog pour venir à Paris.

M. de Montai n'avait pas vu son cousin depuis le jour du dîner de M. Dunoyer, il fut frappé de l'altération de ses traits.

tt Qu'avez-vous , mon cber cousin? s'écria-t-il. — Avez-vous été sérieusement malade?

— \on, — répondit Evven d'un air sombre, — j'ai été un.peu souffrant. Je suis veuu plusieurs fois pour vous voir ; on m'a dit que vous étiez absent.

— En effet, — dit M. de ilontsl en rougissant malgré lui, — j'étais allé chasser quelques jours en Xormandie ( M. de Montai mentait ; il avait été pendant ce temps renfermé dans le petit appartement qu'il avait loué dans la maison de M. Dunoyer). ^lais , — reprit M. de Montai , — je regretterai beaucoup mon absence , si elle m'a fait perdre l'occasion de vous être bon à quelque chose.

— Vous pouvez , mon cousin , me rendre un grand service.

— Parlez , parlez , je vous en conjure. »

Après quelques moments de silence. Eu en reprit :

tt Vous m'avez offert vos services ; vous êtes un loyal pai-ent , je puis tout vous dire. »

LA BKSSEMBLAXCE. 41

M. de Montai , étonné de l'air solennel du haron , lui tendit la main.

tt Parlez , parlez , disposez de moi , je vous en conjure.

— Xe me croyez pas fou, écoutez-moi, et vous comprendrez peut-être ma position étrange et fatale. Après la guerre de Vendée , je revins chez moi , en Bretagne , vivre dans la maison de mon père ; j'ai toujours aimé la solitude. Il y a quelques mois, à force dé rêver sans but , j'évoquai un idéal : il réunissait tous les charmes que j'aurais désiré rencontrer dans ma femme. Il y avait dans ma chambre un vieux portrait de famille représentant une personne d'une beauté remarquable ; à force de contempler cette figure charmante , je donnai ses traits à mon idéal, et..,, faut-il vous faire cet aveu?... je devins amoureux de cette peinture —

— Mais c'est tout un roman , mon cousin.

— Oui, un roman absurde et douloureux. Je devins donc amoureux de ce portrait... amoureux comme un insensé. Ma monomanie prit un caractère si sérieux , que mon ancien précepteur, l'abbé de Kéroucllan , me conseilla de quitter la Bretagne. Je vins à Paris ; les distractions devaient calmer ma raison. En effet, je ne considérais plus ces chimères que comme un songe, lorsque...

— Achevez ; vous ne sauriez croire combien ce récit m'intéresse. «

M. de Ker-EUio passa la main sur son front brûlant , et reprit à voix basse :

42 THERKSF niXOVER.

tt Lorsque jp rencontrai mademoiselle Thérèse Diinoyer.

— Eh bien , mon cousin?

— Eh bien! elle ressemble d'une manière frappante au portrait dont je vous ai parlé. »

Et Euen regarda son cousin avec angoisse.

On se souvient peut-être que \L de Montai possédait aussi un portrait de son arrière grand'mère, femme infernale qui avait , dit-on , causé de terribles malheurs dans la famille de Ker-EUio.

Malgré ce rapprochement bizarre , malgré l'inquiétude que pouvait lui causer l'amour d'Ewen, M. de Montai ne trahit pas son émotion, il répondit en souriant :

tt Je comprends, ou plutôt je devine : vous aimez mademoiselle Dunoyer. Et c'est seulement à cause de cette ressemblance extraordinaire, mon cher cousin , que vous .tombez amoureux d'une femme que vous voyez pour la première fois?

— Je suis sur... je dirais presque : je sais que mademoiselle Dunoyer a l'esprit , les qualités , les vertus que je lui suppose. C'est mon rêve réalisé , je le sens là,

— Je le désire pour mademoiselle Dunoyer et pour vous ; mais que puis-je à cela?

— J'ai été vingt fois sur le point d'aller trouver M. Dunoyer et de lui demander la main de sa lille. »

M. de ^lontal resta impassible, et dit :

a Eh! qui vous en a empêché, mon cousin?

— L'immense fortune de ^I. Dunoyer, l'excessive

hotuili- (le sa fille, — répondit Eu en avec accablempi\\. — Jusqu'ici je n'ai pu me résoudre à une démarclie qu'on attribuerait sans doute à la cupidité ou ù une prétention ridicule; mais à cette heure, cette fatale passion me domine à ce point que je veux tenter un coup désespéré , au risque de passer pour le plus stupide ou le plus présomptueux des hommes , car je n'ai à offrir à mademoiselle Dunoyer qu'une fortune modeste.

— Honorable , vous voulez dire , mon cher cousin ; sans compter votre nom , bien connu en Bretagne.

— Je ne m'abuse pas , — dit Ewen en secouant la t(^te : — je n'ai aucun moyen de séduction, mais j'ai pour moi un amour sans bornes , un cœur loyal et dévoué. Espérer de plaire à mademoiselle Dunoyer, ce serait fou. L'intéresser, c'est peut-être possible. Voici mon projet , sauf l'avis que j'attends de vous. J'irai trouver ^l. Dunoyer, je lui exposerai franchement ma position : l'intérêt ne me guide pas, car je renoncerai d'avance aux avantages qu'il peut faire à sa fille ; je lui demanderai à avoir en sa présence un entretien avec elle. Alors je raconterai tout , et mon amour idéal , et l'histoire de ce portrait de famille , et sa ressemblance si fatale avec mademoiselle Dunoyer, et mes vœux aussi ardents qu'insensés.

— Votre projet est bizarre.

— Je le sais ; ma franchise passera peut-être pour de la folie , M. Dunoyer et sa fille me refuseront, à moins qu'ils ne devinent ((ue, malgré ma rude écorce,

44 THKRKSE DUNOYER.

jp suis digne du bonlieur que j'ambitionne , si ce bonheur peut se payer par un dévouement av eufjle , par une tendresse sans bornes. ]llaintenant, mon cousin, dites-moi; vous connaissez intimement M. Dunoyer ; sera-t-il touché de la francliise de mon aveu? dois-je plutôt lui demander officiellement la main de sa fille? Dans ce cas , vous parlerez pour moi , sinon j'écrirai ce soir à il. Dunoyer, et je tenterai moimcme cette démarche , si étrange qu'elle soit. >

La manière nette , précise , dont s'exprimait Evven ne laissait pas le moindre doute à M. de ]lIontal sur la résolution de son cousin.

Avant toute chose, il importait au comte de gagner du temps; nous verrons plus tard le funeste progrès qu'il avait fait dans le cœur de Thérèse ; l'amour de cette malheureuse jeune fille était pour lui un avenir assuré , une fortune brillante. On comprend ainsi de quelle importance étaient pour lui les confidences de AI. de Ker-Ellio ; elles lui montraient le péril et lui donnaient presque le temps de l'éviter. Après quelques minutes de réflexion , il répondit à son cousin , eu lui témoignant l'intérêt le plus cordial et en lui serrant la main :

a \'otre confiance en moi sera justifiée , mon cherEuen... laissez-moi dire : mon cher ami; de telles confidences appartiennent à l'amitié.

— Oh ! je ne m'étais pas trompé , — dit Eu en en serrant à son tour avec effusion la main de AI. de Alontal.

— Vous me consultez , — répondit celui-ci , —

je VOUS parlerai francliemcnt. Votre premier moyen , le récit de voire amour idéal , l'aventure du portrait , sembleront , je le crains , un peu insolites et romanesques à un homme aussi positif en affaires que ^I. Dunoyer. Un état bien en règle de votre fortune lui plairait davantage.

— I']t sa fille... sa fille..., serait-elle aussi insensible que son père à cet amour, romanesque sans doute , mais auquel le romanesque note rien de son ardeur et de sa sincérité ?

— Je connais assez peu mademoiselle Dunoyer, mon cher cousin, mais je lui crois dans l'esprit, dans le caractère , quelque chose du positif de son père.

— Elle !. . . avec ce regard doux et mélancolique. . . avec cette voix touchante... c'est impossible! — s'écria Evien.

Je vous répète que je connais fort peu mademoiselle Xhérèse ; il est possible que je me trompe ; quant à son père, je suis sur de ce que j'avance. Croyez-moi donc, bornez-vous à une simple demande en mariage , et je me ferai un plaisir d'être votre interprète auprès de M. Dunoyer.

— Vous êtes généreux et bon ! — dit Ewen à M. de ^lontal avec expansion ; — hélas ! maintenant , mon sort va se décider d'une manière irrévocable. Ahî je ne serai pas assez heureux pour réussir, ce serait trop beau! Pourquoi aurais-je un tel bonheur?

:Mais pour en jouir, mon cher cousin. Ahçà!

sérieusement , il ne faut pas vous décourager ainsi ;

4«) THERESE DUXOVEH

je suis aussi loin de vous dire, espérez, que de vous dire, désespérez ; d'un cote votre naissance est élevée , votre fortune honorable , vous avez d'excellentes qualités ; mais , d'un autre côté, AI. Dunoyer est fort riche , il peut avoir d'autres vues sur sa fille , et je ne crois pas mademoiselle Dunoyer capable d'avoir d'autres vues que celles de ses parents , — ajouta hypocritement AI. de Alontal. — Vous voyez donc bien que vos bonnes et mauvaises chances se compensent tellement qu'il est impossible de préjuger le bon ou le mauvais succès de votre dessein. Permettez-moi seulement de vous faire une dernière et très-importante r»^commandation , et cela dans votre intérêt et dans celui de mademoiselle Duuoye^^

— Que voulez-vous dire?

— Rien de plus délicat et de plus confidentiel que la démarche dont vous me chargerez.

— Sans doute.

— Or, dans le cas où cette affaire manquerait, il serait désagréable pour vous comme pour mademoiselle Dunoyer que tout s'ébruitât à l'avance ; le monde est méchant, et il ne manquerait pas de...

Eu en interrompit AI. de Alontal :

— Soyez tranquille , mon cousin , personne au monde , excepté vous , ne sera instruit de la démarche que je tente ; l'abbé de Kérouëllan , mon vieil ami, serait ici, je la lui tairais, je vous en donne ma parole.

— Autre chose : AI. Dunoyer est très-méficulcux eu affaires ; il portera le même scrupule dans l'affaire

LA RESSEMHLAXCE. 41

dont il s'agit, il voudra écrire en Bretagne pour avoir des renseignements sur vous , etc. ; tout ceci amènera nécessairement des lenteurs.

— Gela n'est que trop vrai.

— Ètes-vous assez sur de dominer votre impatience poor ne pas aller auprès de M. Dunoyer terminer vous-même ce que j'aurai commencé ? Dans ce dernier cas, je préférerais ne pas m'en mêler, car vous concevez que mon rôle... -n

Ewen interrompit encore le comte.

tt Je suis incapable d'un tel manque d'égards, d'une telle ingratitude ! Je vous en ai donné ma parole ; vous seul au monde serez instruit de ce vœu ; de vous seul j'attendrai la réponse qui doit ruiner ou enconrager mes espérances; je ne verrai pas M. Dunoyer avant qu'il ait prononcé sur mon sort ; s'il refuse, je partirai sans le revoir,

— Peut-être aurez-vous raison — dit M. de Montai ; — il sera temps de songer à cela au dernier moment ; mais , Dieu merci , il ne faut pas prévoir les malheurs d'aussi loin. Dès que j'aurai parlé à M. Dunoyer, j'irai vous dire comment il a reçu votre proposition, et j'espère vous donner de bonnes nouvelles.

— Mon cousin — dit Euen d'un ton pénétré en serrant les mains de M. de Montai dans les siennes, — de ce moment, en tout et pour tout... , je suis ù

vous.

\'csl-ce pas moi qui gagne à ce marché, —

AH TIIERKSE DUXOYER.

dit AI. de Montai, — puisqu en faisant si peu je m'acquiers un ami?

— Je sais quelle est ma reconnaissance. A bientôt donc, mon cousin.

— A bientôt : courage et espoir! v dit M. de Montai.

Eu en secoua tristement la tète , et ne chercha pas à cacher une larme qui brilla dans ses yeux ; puis , serrant encore une fois la main du comte, il sortit précipitamment.

AI. de Alontal le regarda s'éloigner ; puis , haussant les épaules avec mépris, il s'écria :

a Ah ! le triple niais... c'est à moi... à moi qu'il vient confier ce qu'il appelle ses intérêts les plus chers... Allons... allons... mon étoile resplendit de plus en plus. Si je ne me trompe , cet incident habilement exploité me servira beaucoup. Le Breton, fidèle à sa promesse, ne retournera pas chez AI. Dunoyer , il attendra ma réponse ; je le tiendrai en suspens durant huit ou dix jours , et il ne m'en faudra pas davantage, au point oîi en sont les choses avec Thérèse , pour n'avoir plus à m'inquiéter du \'endéen, dont la demande en mariage me viendra, au contraire, en aide pour tenter le grand coup... Alaintenant, un mot à Thérèse... Il me faut absolument demain une entrevue avec elle ; oh ! elle y viendra ; je vais lui écrire quelques mots terribles. Ah î — ajouta AI. de Alontal en se mettant à table, répondons aussi à Julie; — elle se repent , elle me demande pardon ; elle ne paraît pas disposée

l..\ RESSEMULANCE. i'i

davantage à me faire l'honneur de me donner sa main, — ajouta-t-il avec ironie ; — ce qui maintenant me désole , en effet , beaucoup ; mais elle m'olTrc toujours son amour... ce qui n'est pas, après tout, absolument à dédaigner... en y mettant du mystère toutefois ; car Julie peut toujours passer pour une distraction très-agréable , même pour un homme qui s'occupe de mademoiselle Dunoycr. »

Et M. de Montai écrivit la lettre suivante à Thérèse :

a II faut absolument que je vous parle... un épouvantable malheur menace notre amour... c'est-àdire ma vie. Ce soir j'irai en haut, j'y passerai la nuit; demain je vous attendrai à ma porte... Votre sœur sorl à trois heures avec miss Hubert , pour sa promenade habituelle. Prétextez une migraine pour rester chez vous... alors vous pourrez monter chez moi... il n'y aura aucun danger... Ah! Thérèse... la force me manque... quel coup affreux.'... mes larmes coulent, je ne puis que me désespérer... »

Après avoir écrit ce billet, M. de Montai le relut tout haut, et dit :

tt Oui, c'est cela... style coupé... menace aussi effrayante que mystérieuse... Elle viendra... La dernière fois, elle n'a pas osé s'aventurer au delà de quelques pas dans l'antichambre, et encore son émotion a été si violente en se trouvant seule avec moi, qu'elle a pâli... mais pâli à m'effrayer... Heureusement, unni respect l'a rassurée; aussi, demain, elle II, ^

.jO TUKUKSE DlXOVEIl.

n'hésitera pas... à s'avancer plus avant... Maintenant à Julie : autre femme, autre style.

» Tu mériterais bien , méchant démon , que je te tinsse plus lonjjtemps rigueur ; mais je suis trop bon, je ne puis résister à tes gentilles petites excuses ; oui, je te reverrai comme dans le J)on temps, mais à condition que nous ne dirons pas un mot d'une folie que toi seule pouvais inspirer, et dont je ris maintenant comme un fou. Adieu, Julie, je t'embrasserai après demain matin, attends-moi. s

Ces deux lettres écrites , M. de Montai envoya l'une à Julie, et l'autre à mademoiselle Rosalie, femme de chambre de Thérèse, qu'il avait gagnée , et sous le couvert de laquelle il écrivait à madeiTioisclle Dunoyer.

Rien de plus simple que la manière dont AI. de Montai s'introduisait dans l'immense maison occupée par M. Dunoyer , dont les portes étaient constamment ouvertes. Tantôt, après avoir fait une visite au banquier, au lieu de redescendre, il montait au quatrième ; tantôt, le soir, enveloppé d'un manteau, les yeux cachés par des lunettes vertes, il passait pour M. Bernard , le locataire supposé , gagnait le petit escalier de service, et sortait le lendemain soir à la même heure et grâce au même déguisement.

l'IlUPOSITIOX.

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