‹ Thérèse DunoyerChapitre 43 sur 71 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

PROPOSITIOX.

M. de Ker-Ellio revint chez lui plus calme. Après sa conversation avec M. de Montai , il conservait peu d'espoir, mais au moins il n'avait pas renoncé à son vœu le plus cher sans en tenter la réussite.

Au moment où le haron rentrait à son hôtel , un des garçons lui dit :

tt Monsieur, il y a ici un monsieur qui vous attend ; il a demandé à quelle heure vous rentriez hahituellement, j'ai répondu que vous rentriez sur les cinq heures ; il en était quatre et demie. Ce monsieur a voulu vous attendre. Il est là dans le salon. »

Très-étonnc de cette visite , car il ne connaissait personne à Paris, excepté M. de >Jontal, ^I. de Beauregard et M. Dunoyer, Ewen se rendit au salon commun. Quelle fut sa surprise d'y trouver... le banquier !

Quoique la venue du père de Thérèse n'eût rien de bien extraordinaire pour Euen , il ne put s'empêcher d'être frappé de la bizarrerie de cette rencontre en songeant à la démarche dont il sortait de charger M. de Montai.

ôi ï m: Ri; SE ulnoveu.

a Vous m'excuserez, monsieur, d'avoir insisté pour vous attendre, — dit le banquier à Eu en ; — mais ayant quelque chose d'assez important à vous communiquer, je n'ai pas voulu remettre à demain le plaisir de vous voir.

— Monsieur , je suis à vos ordres ; je regrette seulement d'être obligé de vous faire monter bien haut et dans un bien modeste logement, — dit Evven.

— Allons donc, monsieur, vous plaisantez : à la guerre comme à la guerre , en voyage comme en voyage, ii

{.'ne fois entré et assis dans la chambre de AI. de Ker-Kllio, AI. Dunoyer lui dit avec autant de gaieté (jue de cordialité.

a Je viens, mon cher client, vous faire gagner beaucoup d'argent.

— Et comment cela, monsieur? — dit Evven trèssurpris.

— D'une manière bien simple ; vous avez deux cent et treize mille francs placés chez moi à cinq pour cent. Je devais vous rembourser cinquante mille francs il y a quinze jours , et le reste de la somme en trois payements égaux , de deux en deux mois.

— Oui , monsieur , mais je vous ai prié de vouloir bien garder ces fonds , étant dans l'intention de retirer la somme tout à la fois pour acheter quelques métairies à ma convenance.

— Sans doute ; mais permettez-moi de vous le dire , au nom de l'intérêt que vous méritez , vous

PROPOSITIOX. r.:j

l'proz li'i lin piloyablp placompnt. Los (pitps nr rapportent pas au delà de deux et demi pour cent l)irn nets , tandis que je vous propose de vous associer avec moi dans une entreprise qui, en quatre ou cinq ans , doublera nos capitaux. )>

Evven avait été élevé par son père dans l'horreur des spéculations , et il était resté fidèle à ces principes. Les fonds placés chez AI. Dunoyer provenaient d'une très-ancienne créance dont feu M. de Ker- EUio avait hérité.

Malgré sa défiance et son antipathie pour les affaires , Eweu crut faix-e un coup de maître en acceptant la proposition du banquier. Il répondit à AI. Dunoyer :

« J'avais songé, monsieur, à un autre placement; mais j'y renonce, moins, je vous assure, par l'espérance du gain que vous m'offrez, que pour continuer et resserrer des relations que vous m'avez jusqu'ici rendues très-agréables. »

M. Dunoyer s'attendait si peu à cette aveugle facilité de la part de M. de Ker-Ellio , qu'il ne put s'empêcher de lui dire :

a Gomment! vous acceptez sans savoir seulement ce que je vous propose , sans me demander les garanties que je puis vous offrir ?

— Vous m'avez dit, monsieur, que cela était avantageux ?

— Sans doute, et je vous le prouverai...

— Puisque vous me l'affirmez , monsieur, cela m'est prouvé.

ô4 THERKSE DUN'OYER.

— Ma foi , monsieur, sans complimonl , Ips j^pns comme vous sont rares ; je n'en reviens pas... Diable ! saiez-vous que vous auriez tort de jouer ce jeu-là avec tout le monde ? Dieu merci , ma maison est solide et connue ; mais...

— Croyez-moi , monsieur, — dit Evven en interrompant le banquier, — je n'agis pas par étourderie, par insouciance , je sais en qui je place ma confiance.

— Ah ! monsieur, ce que vous me dites là me touche au delà de toute expression — dit le banquier avec effusion ; — c'est l'occasion de répéter ce que je disais tout à l'heure : les hommes comme vous sont rares... On est maintenant si avide, si happechair, si rapace î

— Dans votre profession, monsieur, avec vos relations d'affaires , vous devez être mieux que personne à même de vous apercevoir chez les autres de cette cupidité ?

— A qui le dites-vous, monsieur ! ^la position est double à cet égard-là, et comme banquier et comme père d'une fille à marier, v

Euen tressaillit, devint pourpre, baissa les yeux , et ne répondit rien.

M. Dunoyer s'aperçut de l'embarras d'Evven , sourit et reprit :

« Ainsi, moi, par exemple, j'ai ma fille... qui n'est pas une beauté, c'est vrai , qui est un peu sauvage, un peu originale , c'est encore vrai ; mais elle a reçu la meillenre éducation du monde ; elle a eu

l'ROPOSFTIOX. 55

iiiic c|oiupniante anf|Iaise ; elle est enfin plutôt bien que mal. J'en appelle à votre franchise bretonne , monsieur de Ker-EUio ? «

Eu en avait repris son sang-froid, il répondit sincèrement et naïvement :

u Je trouve mademoiselle votre fdle beaucoup plus que belle... Je n'ai jîfmais vu une physionomie à la fois plus touchante et plus expressive.

— Vous dites cela pour me flatter;... mais c'est égal , en n'acceptant pour elle que la moitié de vos comphments , c'est déjà fort gentil. Eh bien ! croiriez-vous que le premier mot des jeunes gens qui pensent à ma fille , est toujours : Combien a-t-elle fu mariage ?

— Ah ! monsieur !

— Ça vous étonne , ça vous révolte , et c'est comme ça... On sait pourtant que je suis riche , et que dans le cas où je ne ferais pas beaucoup de mo^ vivant pour Thérèse,... après ma mort, il y aura sûrement un bel inventaire... Eh bien! non, on veut joiïii" tout de suite ; on ne parle que dot, on ne pense que dot, on ne rêve que dot. Ah! mon cher monsieur de Ker-Ellio, un père qui a une fille à marier est bien malheureux ! »

Et M. Achille Dunoyer poussa un souph- hypocrite en regardant sournoisement AI. de Ker-Ellio pour juger de l'effet que produirait sur lui cette tirade paterncUe.

Obtenir la main de Thérèse était pour Euen un ])oiihriir si improbable, il lui aurait semblé si Hibu-

.-,G 1 11 K lu; S K ni NO VF H.

|pii\ (]{}(' M. Diinnyrr vînt pour ainsi diro la lui offrir, quo \o baron ne saisit ancuno des allusions que le banquier hii offrait si coniplaisanimcnt , et il répondit simplement :

tt J'aurais pourtant cru, monsieur, que, possédant une fille aussi complètement douée que mademoiselle Thérèse, vous n'auriez qu'à choisir parmi les plus riches.

— Est-ce que je me serais trompé ? — pensa M. Dunoycr ; — essayons encore. Ces Bretons ont la tête si dure , qu'il faut frapper à tour de bras. — Il reprit tout haut : — Sans doute, j'ai à choisir, mon cher monsieur de Ker-KIlio ; mais jusqu'à présent , dans ce beau choix-là , je n'ai rien trouvé qui vaille. \'ous'concevez que le bonheur d'une fille qui vous est chère..., c'est important... ; aussi je n'ai jamais voulu marier Thérèse à des freluquets, à des étom-neaux , à des gens dissipés, qui la rendraient malheureuse. Ce que j'aurais voulu... — et M. I)unoyer appuya sur les mots avec tant d'intention, que le baron fut enfin forcé de comprendre les avances dn banquier — ce que j'aurais voulu pour Thérèse, mon cher monsieur de Iver-Ellio, c'aurait été un homme d'une naissance distinguée , sage , rangé , loyal , sérieux , maître de son bien , qui aurait, je suppose , passé sept ou huit mois de l'année dans sa terre , et qui serait venu à Paris deux ou trois mois d'hiver tout au plus. Car Thérèse déteste le monde, Paris..., oui, ça vous paraît singulier, à son âge..., c'est pourtant comme ca... ; en un mot pour la ren-

(Ire liPiiinisp..., mais co qui s'appollo Ii-ôs-Ikmiroiiso..., il faiulrail so résigner à passer à la campagne au moins un hiver sur deux. Alais allez donc parler de cela à un tas de farceurs qui ne connaissent que Paris, toujours Paris, rien que Paris !

— Comment ! — s'écria Ewen , — mademoiselle Thérèse a ces goûts simples et retirés?

— Si elle les a , monsieur ! c'est une vraie petite sauvage , et c'est encore cela qui la rend si difficile à établir, du moins de manière qu'elle soit heureuse. ))

ICuen n'osait se livrer encore aux espérances qui venaient en foule l'assaillir; il restait muet, oppressé.

n Infic mord pas , il ne mord pas , — pensa le banquier. — Ala foi, encore un essai, et, si celui-lù manque, c'est que je me serai trompé, n

Il reprit tout haut , en affectant un grand air de bonhomie.

(i Tenez, mon cher monsieur de Ker-Ellio, je vais vous dire quelque chose qui va vous sembler bien saugrenu ; mais comme ça n'a rien que de flatteur pour vous, vous m'excuserez... Eh bien! si j'avais à m'imaginer un mari pour Thérèse, vous m'entendez bien? un mari pour Thérèse... je n'irais pas chercher mon modèle bien loin ; je voudrais tout bonnement pour elle un mari qui vous ressemblât.

— Il serait possible!... comment!... Ah! monsieur... je n'ose croire... je n'ose vous dire que ma-

58 TFIKRKSE DIXOVER.

demoiselle Tlu'r«''se. . . a été... serait aussi à moi mon idéal !

— Allons donc! Vraiment, cette grande fille pâle et mélancolique vous plairait, malgré sa sauvagerie?... Kt pourquoi ne me le dites-vous pas?... Ce n'est pas l'usage de faire ces demandes-là soi-même, je le sais; mais, ma foi, au diable l'usage quand il s'agit du bonheur de deux êtres faits l'un pour l'autre...

— Tenez, monsieur, — dit Kvven avec une émotion profonde, — pardonnez-moi... je crois rêver... je ne puis croire...

— C'est pourtant bien simple ; si Thérèse vous convient , je vous la donne de tout mon cœur, car vous êtes le mari que j'aurais désiré pour ellç^

— Mais elle!... elle, monsieur!... Ah! je vous l'avoue, votre consentement ne serait rien sans le sien !

— Tenez, monsieur de Kcr-Ellio, — dit le banquier après un moment de silence, — avec les gens comme vous on doit jouer cartes sur table. J'étais venu ici pour vous pressentir au sujet de ce mariage.

— Il serait n-ai !

— Et vous comprenez que je n'am-ais pas tenté cette démarche sans être sur de l'agrément de Thérèse.

— Elle consent, monsieur! elle consent!

— Je vous réponds de son consentement, et elle sera parfaitement heureuse avec vous, c'est moi qui

VOUS lo (lis... Vous concevez néanmoins que, ignorant vos intentions, et craignant qu'elle ne vous convînt pas, je n'avais pas dû d'abord vous parler plus clairement que je ne l'ai fait.

— Et vous êtes sur, monsieur, que mademoiselle Thérèse consentira?

— Ecoutez-moi : elle n'a toute sa vie eu qu'un rêve, qu'une pensée; c'est de vivre dans une espèce de solitude, loin dn monde, avec ses livres, sa musique et son mari, si elle en trouvait un qui put s'arranger de ces goùts-là. Elle est romanesque en diable ; je vais même vous dire quelque chose de bien plus fort : elle a une passion, mais une folle passion pour la Bretagne.

— Il serait vrai ! . . .

— Romanesque comme elle est, c'est tout simple. Enfin , l'automne dernier, elle rabâchait toujours du bord de la mer, des bruyères, des rochers, etc. Vous comprenez que ça me rendait très-inquiet , car parler de bruyères et de rochers à nos dandys , à nos lions...

— Monsieur, — dit Evven en interrompant le banquier, — si mademoiselle Thérèse consent à me donner sa main...

— Je vous dis que c'est tout consenti.

— Je vous devrai... je lui devrai plus que la vie... Lorsque vous saurez les circonstances mystérieuses qui se rattachent à ce mariage, auquel je n'ose encore croire... vous verrez, monsieur, qu'il y a là quelque chose de providentiel ponr mon bonheur,

f.O TUKRKSE nrXOYEH.

pt , j'oso le (lii'P, pour cpliii <]o madpmnisollo Tlii'rrsc.

— Comment! quelles circonstances?

— Permettez-moi de vous les taire jusqu'au moment où vous me présenterez à mademoiselle votre fdle ; là, devant vous, je lui dirai tout, et, je l'espère, elle jugera de ma reconnaissance passionnée par le bonheur que je lui devrai. Ce qui vous prouvera encore, monsieur, combien j'ai le droit d'être à la fois heureux et Surpris de ce bonheur inattendu, c'est que tout à l'heure j'avais prié M. de Montai, mon cousin , de vous demander mademoiselle Thérèse en mariage ; il devait, demain, tenter auprès de vous cette démarche.

— Voyez un peu, mon cher monsieur, comme ça se rencontre... J'étais allé hier chez Montai pour le prier d'être mon intermédiaire auprès de vous, mais il était à la campagne, \e sachant pas qu'il dût revenir si tôt, et préiérant, après tout, m'en rapporter à moi-même, trouvant un prétexte tout naturel dans l'affaire dont j'avais à vous entretenir, je me suis adressé directement à vous, et, ma foi, je m'en loue fort.

— ^ïaintenant, monsieur, un mot, un seul mot, si désagréable qu'il soit, sur les affaires d'intérêt, pour n'y plus revenir. La seule, mais l'inexorable condition que je mets à mon mariage, est de ne rien accepter de vous. Mes terres me rapportent quinze mille francs environ ; joignez à cela les fonds que j'ai chez vous ; soixante mille francs , je crois,

PROl'USITIUX. (il

d'économies chez mon notaire de Rennes , et qui serviront à remeubler ma vieille maison d'une manière di|{ne de madejnoiselle Thérèse. Telle est ma fortune, bien modeste sans doute, mais, je le vois avec un plaisir indicible , suffisante pour satisfaire aux goûts de mademoiselle Thérèse.

— Avec des gens délicats comme vous, l'on s'entend toujours parfaitement , mon cher monsieur de Ker-EIIio... Voulez-vous me laisser dire mon cher gendre ?

— Tenez , monsieur, — dit Ewen presque avec

effroi, — cela est trop beau trop heureux; — je

ne puis croire,... non, je ne puis croire que cela soit.

— Alais qu'y a-t-il donc de si étonnant? Vous êtes un excellent parti pour Thérèse ; elle vous plaît, vous me convenez...

— Oui, oui ; mais quand vous saurez combien mon bonheur doit me paraître extraordinaire...

— Eh bien ! ma foi , ce sera tant mieux. Après ça, je m'étais bien aperçu que fous en teniez la première fois que vous avez vu Thérèse... à dîner. .. oui... Oh! moi, je suis un liuaud;... mais j'étais loin de penser que ça tournerait en jjassion... Ah çà! après-demain soir, à neuf heures, je vous présenterai à ma famille comme mon gendre futur; d'ici là, je vais faire dresser un projet de contrat et régler quelques autres formalités sur lesquelles nous nous entendrons facilement, je n'en doute pas... Adieu donc, mon cher monsieur de Ker-l'jJlio... Ma foi, en

(J2 THEIIKSE DL'XOVER.

entrant dans cette maison, j'avais un espoir... bien vague,... et je ne croyais pas qu'il dût se réaliser si promptement.

— Ainsi, monsieur, vous croyez que mademoiselle Thérèse. . .

— Vous m'en feriez trop dire... pour la modestie de cette pauvre fdle, séducteur que vous êtes ! — dit W. Dunoyer en souriant. — Ainsi donc, à après-demain neuf heures. »

Kt il sortit.

Xous renonçons à peindre la joie , la stupeur de M de Ker-Ellio.

Quoiqu'il ne crût pas avoir manqué à la parole donnée à M. de Alontal, il courut chez lui pour le prévenir qu'un incident aussi heureux qu'inattendu rendait son intervention inutile. Il ne rencontra pas le comte ; on lui dit même qu'on ne savait pas s'il rentrerait coucher.

Euen lui écrivit ce qu'il voulait lui dire.

Maintenant quelques mots expliqueront la brusque proposition de mariage que le banquier avait faite à Euen.

]\Ialgré sa fortune , M. Dunoyer était quelquefois gène ; ses immenses spéculations absorbaient tous ses capitaux disponibles , et le remboursement considérable qu'il devait faire à Evven, dans un espace de temps rapproché, l'embarrassait un peu, quoiqu'il eût mis la totalité de la somme à sa disposition au terme des échéances.

l'HUl'USlTlUX. fia

Xous l'avons dit, ^I. Achille Dunoyor avait deviné l'impression profonde qne Thérèse avait faite sur M. de Kor-EUio. Un projet qui lui avait paru fou d'ahord , mais bientôt très-exécutable , était subitement venu à la pensée du banquier.

Il s'agissait de marier Euen à Thérèse.

Cette union présentait plusieurs avantages à ^I. Achille Dunoyer : — marier Thérèse sans dot ; — le débarrasser de cette jeune fille dont la vue lui rappelait souvent d'odieux souvenirs ; — avoir le libre maniement des fonds du baron au lieu de les lui rembourser très-prochainement.

M. Achille Dunoyer appartenait à une famille où l'on s'était livré à des spéculations si diverses qu'il avait eu très-jeune, et par tradition, une sorte de connaissance des hommes , qui se bornait à les ranger en deux classes : — dupes et fripons. — Du premier coup d'oeil il avait rangé ^1. de Ker-Ellio dans la catégorie des dupes.

Or, selon M. Achille , en supposant qu'en effet le baron eût été vivement frappé de la beauté de Thérèse, il devait être enchanté de l'épouser et se montrer très-accommodant sur les questions d'intérêt ; (|uant aux renseignements sur la moralité d'Eucn, c'avait été la dernière préoccupation de M. Dunoyer. D'ailleurs les gens qui appartenaient à la classe où il plaçait le pen-kan-guer étaient toujours ])ii(s qu'IioniK'tcs , comme le disait feu le père Dunoyer.

On voit (jue les piévisions de W. Dunoyer ne le

«54 T II E U i: S li DLNUVEU.

tronipèi-ent en rien , et que AI. de Ker-EUio alla audevant de ses vœux les plus cliers.

Alallieureusement les projets du banquier devaient rencontrer de grands obstacles. Tbérèse Dunoyer aimait passionnément M. de Montai ; elle était en correspondance avec lui ; sa perte , son déshonneur, ne dépendaient plus que d'une occasion et de l'audace de riiOHime dont mademoiselle Julie n'avait pas voulu pour mari.

Xous croyons avoir sulTisamment exposé le caractère romanesque de la fille du banquier , sa funeste éducation , l'injuste dureté de ses parents à son égard, pour expliquer, sinon pour excuser sa conduite coupable. Lors de sa première entrevue avec elle , M. de Montai n'avait pas justifié par ses manières cavalières la réputation de don Juan que AI. Achille Dunoyer lui avait faite. Ce fut un adroit calcul de la part du comte ; il eût sans cela excité l'antipathie de Thérèse, qui, nous l'avons dit, éprouvait alors pour René un naïf et chaste amour, et qui eût quitté avec délices la bruyante vie parisienne pour les austères solitudes de la Bretagne.

Xous avons encore dit comment AI. de Alontal, surprenant le secret des lectures de Thérèse, avait pris une physionomie pensive, mélancolique, dont la pauvre enfant fut d'autant plus touchée que AI. Dunoyer lui avait fait un tout autre portrait de son nouvel ami.

AI. de Alontal ne manquait ni de finesse ni de pénétration ; il devina bientôt que Thérèse avait plu-

tôt (les instincts nobles et ffénrrenv que des principes arrêtés ; que son esprit était exalté par de danaerenses lectures , son àme aigrie par les mauvais traitements ; qu'elle ne pouvait avoir enlin ni confiance ni vénération pour son père ou pour sa mère : le comle vit d'un coup d'œil toute l'influence qu'il pouvait prendre sur cette jeune fille absolument livrée à elle-même et que rien ne défendait contre les pièges qu'il lui tendait.

Il voulut plaire, séduire; il plut, il séduisit. Jamais , dans la société de sa mère , Thérèse n'avait rencontré un lionîme qui put être comparé à M. de Montai , et puis il la regardait d'un air si doux et si triste, il comprenait, il s'assimilait si bien les poétiques inspirations de René, la vie mondaine lui était devenue tout à coup si à charge ! n'avait-il pas abandonné une jeune femme dont les hommes le plus à la mode se disputaient la conquête, pour venir passer des journées entières dans le petit appartement qu'il avait loué dans la maison de M. Dunoyer ? Cet homme si recherché ne délaissait-il pas le monde pour venir goûter le souverain bonheur de demeurer sous le même toit que Thérèse? Enfin son amour n'était-il pas aussi ardent qu'honnête? S'il n'avait pas d'abord fait sa demande au banquier, c'est qu'avant tout il avait voulu s'assurer de l'agrément de Tbérèse , car il ne comprenait qu'un mariage d'amour,... d'amour aussi passionné que partagé.

I! est inutile de dire que l'homme que nous avons H.

fin THERKSE ni'XOVER.

VU si bas, si insinuant, si souple, si rampant auprès de mademoiselle Julie , et qui était parvenu à tromper cette fille à force de flatteries et de feintes tendresses ; que l'homme qui n'avait pas recule devant l'indigne prostitution du souvenir sacré de sa mère ; que M. de Montai , en un mot , rompu à toutes les dissimulations , à toutes les ruses , à toutes les perfidies, devait facilement s'emparer d'un cœur jeune, ardent, sincère, qui, comprimé, blessé depuis tant d'années , croirait aux premières assurances de tendresse qui lui seraient faites , et serait aussi reconnaissant de l'amour qu'il éprouverait que de celui qu'il inspirerait.

Bien peu déjeunes filles, hélas! dans la position de Thérèse , auraient résisté à cette séduction , séduction d'autant plus dangereuse qu'elle semblait avoir le but le plus honorable.

Pour s'expliquer les succès de M. de Montai et de ses pareils , succès qui étonnent toujours profondément quand on songe aux misérables qualités des hommes qui les obtiennent , il faut chercher des comparaisons ou des analogies dans les classes les plus infimes , les plus honteuses de la société.

On verra que presque toujours ces hommes doivent leurs succès à une hjpocrisie aussi odieuse qu'adroite , qui consiste soit à invoquer comme appui, comme soutiens , des personnes faibles et confiantes, soit à valeter bassement autour des êtres flétris.

Ces ignobles femmes, honte et rebut de leur sexe ,

qui pxpinil lonr roniiption par los mrpris quVIIrs souffrent , ne sont pas les plus hideuses créatures de la fange où elles s'agitent ; il y a encore un degré au-dessous de cette infamie... Oui, il est des hommes qui sont pour ces espèces ce que M. de Montai était pour mademoiselle Julie.

Tour à tour esclaves abjects ou tyrans impitoyables de ces créatures, ces hommes les flattent et les volent, les servent et les battent , les craignent et les dominent , les consolent surtout de leur dégradation en leur prouvant qu'il est des êtres plus dégradés qu'elles , puisqu'ils recherchent leur horrible amour et qu'ils donnent à ces malheureuses l'occasion d'exercer la charitc... La charité , admirable vertu qu'on retrouve toujours au moins à l'état d'instinct dans le cœur des femmes les plus perdues.

M. de Montai n'était pas autre chose qu'un de ces types repoussants, mais dégrossi, mais poli, mais façonné aux usages du monde ; du reste même servilité , même égoisme , même flatterie basse et intéressée quand il espérait assouvir sa cupidité ; même insolence brutale lorsqu'il éprouvait une d(''ception ou un refus ; enfin même habitude de jouer le hou pauvre en s'adressant toujours à la charitc , à la pitir des femmes , en exploitant habilement ses malheurs , malheurs sans noblesse et sans dignité , infortune méritée par le désordre le plus égoïste ; chez ^I. de Montai enfin, comme chez les hommes dont nous parlons, même profanation des sentiments les plus saints, des paroles les plus sacrées, en les

fis THERKSE DIXOYER.

]iiirodiant dans leurs cupides et immondes tendresses.

Si méprisables que soient ces hommes, à quelque classe qu'ils appartiennent, il résulte même de leurs détestables mœurs une habitude de dissimulation dangereuse, quelque chose d'humble, de plaintif, de doucereux, d'insinuant, de servilement dévoué, qui plaît aux femmes de l'espèce de mademoiselle Julie, parce qu'elles les utilisent comme des Montai ou qui trompe des enfants comme Thérèse,

parce que les âmes bonnes et sincères s'intéressent toujours à ce qui semble souffrir.

On verra tout à l'heure que c'était surtout en s'adressant à la pitié , à la charité de Thérèse , que AI. de Montai avait fait dans son cœur les progrès les plus tiécisifs.

M. de Beauregard avait justement prédit au comte lissue de ses rapports avec le banquier. AI. Achille et madame Héloïse se glorifièrent pendant quelque temps de recevoir dans leur intimité un homme d'un certain monde. M. Dunoyer prêta même environ deux cents louis à AI. de Montai, qui trouva charmant de subvenir avec cet argent aux dépenses qu'il avait faites pour mettre en œuvre son plan de séduction à l'égard de Thérèse; mais, ne retirant pas de la connaissance du comte les avantages qu'il en avait espérés pour s'introduire au sein de \di jeunesse dorée , le banquier se lassa d'être ce qu'il appelait dans son langage une vache à lait, et il témoigna peu à peu beaucoup de refroidissement à M. de Montai.

PHUI'OSITIUN. <i'J

Si indifférent que fût M. Dunoyer pour Thérèse , il ne l'eût jamais mariée à M. de Montai, qu'il savait ruiné complètement; le banquier, d'accord avec madame Héloïse , qui cachait de moins en moins son aversion pour sa lille, ne voulait lui donner qu'une dot des plus minimes; or, un (jendrc pauvre lui eût été à charge.

Le comte fut satisfait des obstacles qu'il prévoyait, ils devaient irriter encore la passion de Thérèse et la pousser à sa perte. Bien certain de l'amour profond qu'il inspirait , il dévoila un jour à Thérèse le prétendu secret qu'il lui avait caché jusque-là.

Fondant en larmes , le comte avoua à la jeune fdie qu'il était pauvre , qu'il touchait à la misère. Longtemps il avait, disait-il, compté sur le gain d'un procès, mais il lui fallait renoncer atout espoir, le procès était perdu. C'était non la misère , l'affreuse misère à laquelle il allait être réduit qu'il craignait, non, le suicide le mettrait à l'abri de ces souffrances ; mais ce qu'il déplorait , c'était la nécessité de renoncer à la main de Thérèse. Elle était trop riche... pour que lui , maintenant si pauvre, pût songer à l'épouser : sa délicatesse s'opposait à un tel mariage.

Ces scrupules venaient sans doute un peu tard , mais mademoiselle Dunoyer était incapable de faire cette rétle\ion. Au contraire , sa généreuse lierté s'indigna de ce que M. de ^lontal osât faire un pareil calcul. Elle lui reprocha amèrement de songer

70 THERKSE ULXOVER.

à d'autres intérêts qu'à ceux de leur amour. Etaitce sa faute, à lui, si elle était riche?

M. de Moulai fut inflexible.

La scène dont nous venons de parler s'était passée dans le jardin de lionceau. Miss Hubert étant malade , mademoiselle Dunoyer sortait depuis quelques jours avec une femme de chambre et sa jeune sœur. M. de Montai, nous l'avons dit, avait gagne la femme de chambre; celle -ci emmenait Clémentine et ménageait les tête-à-tète de Thérèse.

M. de Montai laissa la malheureuse jeune fille désolée , épouvantée , maudissant les scrupules du comte. Elle passa une nuit déplorable ; elle reconnut toute la violence de son amour pour M. de Montai , en songeant qu'elle pouvait le perdre par une mort affreuse.

Xous ne savons rien de plus touchant , de plus sacré, que la pauvreté, lorsqu'elle est fière et silencieuse avec les indifférents , ou qu'elle entretient l'amitié de ses privations courageusement ou même douloureusement souffertes ; mais faire ce que faisait M. de Montai , mais forcer l'intérêt et l'amour d'une jeune fille riche en offrant incessamment à ses yeux les tableaux les plus sinistres , mais lui parler du froid et de la faim qu'on endurera un jour , des haillons dont on se vêtira , et enfin du suicide qui mettra seul un terme à cette horrible vie , cela est ignoble , cela est le dernier terme de la plus infâme jonglerie.

Le lendemain de l'entrevue du jardin de Monceau,

l'ROl'OSl 1 IU\. Tl

riiérèsc , entendant AI. de Montai marcher dans son petit appartement, écrivit ces mots à la hâte :

« Il faut que je vous parle ; attendez-moi chez vous. Ma sœur sort à trois heures. »

Puis elle monta et glissa ce billet sous la porte.

Alalgré l'effrayante gravité de cette démarche , à trois heures Thérèse entrait chez M. de Monlal pour la première fois , pâle , désespérée , suppliante ; elle le conjura de ne pas la rendre à tout jamais malheureuse , et d'aller demander sa main à M. Dunoyer, qui ne pourrait la lui refuser.

M. de Alontal se garda bien d'abuser cette fois de l'aveugle confiance de Thérèse ; il la calma , il la rassura , il lui reprocha même l'imprudence de sa visite, la supplia de redescendre en hâte , et lui promit de réfléchir à ce qu'elle venait de lui dire.

Ce fut deux jours après ce rendez-vous que AI. de Ker-Ellio vint confier à AI. de Alontal son amour pour mademoiselle Dunoyer , et qu'en rentrant chez lui Eu en trouva le banquier qui lui accorda positivement la main de Thérèse.

On a vu qu'après son entretien avec son cousin , AI. de Alontal avait écrit deux lettres , l'une à mademoiselle Julie, l'autre à Thérèse. Cette dernière lettre était mystérieuse, menaçante, et, dans les circonstances que nous avons exposées , Thérèse ne pouvait manquer d'accourir à fentrevue que lui demandait le comte.

Le lendemain , à trois heures , mademoiselle Dunoyer était chez lui.

T2 THERESE Dl .\0V EK.

L'appartement que AI. de Montai occupait dans la maison du banquier se composait de trois petites pièces, une antichambre en entrant, à jjauchc un cabinet non meuble, à droite la chambre à coucher, où le comte conduisit Thérèse.

Après avoir fermé la porte , le comte tomba à genoux devant la jeune fdle sans prononcer nne parole, cachant sa fijjure dans ses deux mains.

Thérèse, pille, épouvantée, se soutenant à peine, s'appuyait au marbre de la cheminée : ses grands yeux noirs étaient voilés de larmes, ses lèvres tremblaient convulsivement, sou sein battait avec violence.

Après quelques minutes de silence , M. de Montai releva son visage inondé de pleurs (cet homme savait pleurer) , et, joignant les mains, il s'écria d'une voix entrecoupée par les sanglots :

a C'en est fait! adieu , Thérèse ! et pour toujours adien! »

Les traits de M. de Alontal étaient jolis, réguliers ; sa douleur factice artistement ménagée, sa pâleur délicate donnaient à sa figure une expression touchante. Lorsqu'il répéta d'une voix douloureusement émue : « C'en est fait, adieu, et pour toujours adieu!... s Thérèse se sentit bouleversée jusqu'au fond de l'âme; son désespoir, sa pitié, son amour s'exaltèrent à ce point , qu'oubliant son effroi , elle s'écria avec une incroyable résolution :

« \o!i , non , jamais ! Je ne sais ce que vous allez encore m'apprendre , je ne sais ce qui nous menace ;

l'HOl'OSmoX. 73

mais rien , futcndez-vous , rien au monde ne me séparera de vous !

— Mais , Thérèse , je suis pauvre ! mais , après quelques faibles ressources bientôt épuisées, je n'aurai plus d'autre perspective que la misère , que la misère la plus afl'reuse !

— Oh I mon Dieu ! mon Dieu ! dit Thérèse en éclatant en sanglots.

— Je n'aurai pas seulement de quoi manger du pain; car, malheureusement, je n'ai aucune ressource en moi-même... je ne suis bon à rien. Elevé dans le luxe , je n'ai jamais songé à un pareil avenir. Ma santé s'oppose à ce que je gagne ma vie par un travail manuel.

— Lui , lui , réduit là, grand Dieu!

— Je l'avoue, c'est faible, c'est lâche, mais je n'aurai jamais la force de supporter la pauvreté. Songez donc , Théi-èse ! avoir froid , avoir faim , ne savoir où reposer sa tète, et cela, pendant une longue vie , peut-être. Oh! la mort! mille fois plutôt la mort que cette horrible existence.

— ]\Iais , moi , moi , que deviendrai-je , si vous vous tuez ! ]\rais c'est d'un affreux égoïsme , ce que vous dites là. Comment, parce que le hasard me donne quelque bien , et que le hasard vous ruine , il faut renoncer à mon amour, à la vie...

— Thérèse , il serait infâme à moi de vous associer à mon sort misérable. La fatalité a pesé sur ma vie tout entière ; et c'est au moment où j'entrevoyais

74 THEKKSE DLXUYEH.

le bonheur, le seul vrai bonheur, qu'il faut y renoncer. Ah ! c'est horrible ! •>

Et M. de Montai répandit des larmes hypocrites.

i^ Tenez , voyez-vous , Edouard , vous me rendrez folle , — s'écria Thérèse presque avec égarement ; — votre cruelle délicatesse me poussera à quelque excès.

— Thérèse, calmez -vous ; au nom du ciel, calmez-vous !

— Ce soir, je dirai tout à mon père, — reprit Thérèse avec un ton de résolution calme et forte qui effraya le comte. C'était parler trop tôt pour ses projets.

— Thérèse, gardez-vous-en bien.'

— Soyez tranquille, Edouard, je ménagerai votre délicatesse. Vous l'avez dit vous-même , jamais vous n'avez été plus heureux que dans ce modeste réduit. Que faut-il pour vivre à la campagne, dans quelque coin ignoré? bien peu de chose. Eh bien! je ne demanderai à mon père que ce qui est strictement nécessaire pour vivre ainsi. Est-ce encore trop? — .s'écria mademoiselle Dunoyer à un mouvement de secret effroi de M. de Montai, qu'elle interpréta comme l'expression d'un implacable désintéressement. — Eh bien! je ne lui demanderai rien ,

rien, Edouard... Je travaillerai, je sais coudre, broder; notre éducation, à nous autres femmes, toute futile qu'elle semble, nous crée des ressources pour les jours mauvais. De votre côté , Edouard , vous

rnoi'osiTiox. 75

vous ingénierez , vous trouverez le moyen d'augmenter notre bien-être ; sinon , je travaillerai pour deux. Xe craignez rien , l'amour me donnera du courage, de la force; nous n'aurons d'obligation à personne , nous ferons comme tant de pauvres ménages qui vivent beureux et contents.

— Moi , vous condamner à une condition si cruelle ! vous , habituée au luxe ! oh 1 jamais î — s'écria AI. de .Montai effrayé du désintéressement de la jeune fdle. — Alais , lors même que je m'y résignerais , que j'accepterais votre offre si généreuse , il est trop tard.

— Comment?

— Ce billet que je vous ai écrit...

— Eh bien! il annonçait un nouveau malheur, c'est vrai... mon Dieu! Et ce malheur, quel est-il? quel est-il ?

— Je vous en conjure, Thérèse, tranquillisezvous , sinon je ne dis plus rien.

— Allons , je suis calme , je suis calme ; parlez , je vous écoute.

— Vous avez vu ici M. de Ker-ElHo...

— Ce Breton dont vous vous êtes tant moqué?

— Comment le trouvez-vous?

— Moi?

— Oui ; que pensez-vous de lui?

— Alon Dieu ! je ne pense rien. Vous l'avez ridiculisé ; cela m'a fâchée pour cette sauvage Bretagne, que j'ai toujours aimée d'instinct.

— Et sa figure ?

76 THEKKSE DLXOVEH.

— Quelles questions vous me faites? je ne l'ai pas remarquée ; il m'a semblé très-insignifiant. Mais à quoi bon tout cela?

— V ous allez le savoir : \l. le ])aron de Kcr- Ellio, mon cousin, a au moins vingt mille livres tle rente en propriétés en Bretagne , et une somme assez considérable placée cbcz votre père.

— Ensuite, ensuite?

— M. de Ker-EUio demande votre main.

— Ma main !

— Hier , il m'a chargé d'être son interprète auprès de votre père. Comprenez-vous , maintenant ? Vous le voyez, tout est perdu, je ne puis plus même accepter votre offre généreuse ?

— Parce que M. de Ker-Ellio demande ma main?... mais vous êtes fou?

— Que dites-vous?...

— C'est là le malheur qui nous menace?

— X'est-ce donc rien ?

— Rien... si vous m'aimez comme je vous aime.

— Thérèse, ce langage...

— Je dois le tenir, puisque vous ne le tenez pas... Qu'avez-vous répondu à M. de Ker-p]llio ?

— Que je ferais sa demande à votre père.

— Vous avez promis cela?...

— Je l'ai promis... je ne pouvais le lui refuser sans éveiller ses soupçons.

— Vous avez eu tort, il fallait lui dire : Thérèse m'aime, je l'aime... sa main est à moi.

— Tliérèse , je vous dis que votre exaltation m'é-

l'ROPOSITFOX. 77

poiivatitp... vous affrctoz un calnip que vous no rossontez pas.

— Ferez-vous celte demande à mon père?

— J'ai donné ma parole à mon cousin... je ne pouvais faire autrement... sans risquer de nuire à votre réputation.

— Ah ! vous ne m'aimez pas autant que je vous aime ! Je ne craindrais pas de la risquer pour vous , moi, cette réputation... j\Iais, si vous avez promis, il faut tenir cette promesse:.. Demandez ma main à mon père pour ce monsieur dont l'amour est venu si vite.

— On sait votre père si riche, Thérèse.

— C'est la fille du riche banquier que ce Breton veut épouser, je n'en doute pas.

— Ainsi je demande votre main à votre père pour mon cousin.

— ^lon père m'en parle... je refuse , et je lui dis que jamais je n'aurai d'autre époux que vous.

— Hélas! Thérèse, votre père voyant d'un côté un homme. riche, sage, rangé, habile dans la gestion de SCS intérêts, et de l'autre un homme bientôt réduit à la misère.

— Mon père préférera votre cousin ù vous, c'est clair.

— Hélas ! sans doute.

— Mais moi , je vous préférerai à votre cousin , et comme ma main m'appartient, j'aurai raison.

— Votre père insistera.

— Je serai inébranlable.

7R THERKSE Dl XOYKR.

— Il VOUS maltraitera.

— J'y suis faite.

— Il me fermera sa porte.

— Je viendrai ici et je vous dirai : — Kdouard , je suis à vous, je suis votre femme, disposez de moi. . . vous êtes loyal et généreux, partons...

— Et si je refuse de vous associer à mon misérable sort...

— Si vous refusez...

— Oui...

— Si vous refusez... ce ne sera pas pour vivre misérable, n'est-ce pas? ce sera pour vous tuer... »

M. de Montai baissa la tête d'un air sombre , et ne répondit rien.

tt Je comprends... vous vous tuerez... plutôt que d'accepter le dévouement d'une femme qui vous demande de partager avec vous son bien si vous y consentez, votre pauvreté si vous préférez être pauvre. . .

— Thérèse... vous êtes sans pitié.

— Et vous donc... Eh bien, si vous faites cela... comme maintenant mon cœur est en vous , ma vie est en vous, le seul bonheur que je puisse prétendre est en vous... Si vous vous tuez... je me tuerai.

— Thérèse !

— Ceci n'est pas un vain mot... vous me connaissez... vous savez la résolution de mon caractère. A cette heure , je suis chez vous ; pour y venir , pour en sortir, je brave la honte, ma perte ; jugez, après cela, ce qu'il me resterait à faire, et ce que je ferais,

si l'hommf pour lequel je sacrifie autant se liiail làf lieiiient !

— Lâchement, Thérèse !

— Lâchement vous auriez peur de mon

amour! d

Il est impossible de rendre la sublime énergie de l'accent de Thérèse en prononçant ces derniers mots.

:\I. de ^lontal parut domine, vaincu par cette résolution, et il s'écria dans un transport d'amour merveilleusement feint :

u Eh bien ! oui, oui, Thérèse, je serai digne de ton admirable dévouement, je serai digne de toi, je m'élèverai à ta hauteur , fdle adorable ! j'abjurerai mes scrupules... je n'aurai qu'un vœu, qu'un but, celui de t'apparteuir par des vœux indissolubles. Oui, Thérèse, je te le jure par un serment que je n'ai jamais inioqué en vain, — reprit M. de Montai d'une voix solennelle, — je vous le jure par le souvenir de ma pauvre mère... Quoi qu'il arrive, je suis à vous et pour toujours à vous.

Et moi! — s'écria Thérèse avec exaltation, —

et moi , qui n'ai au monde rien de plus saint et de plus sacré que mon amour, au nom de cet amour, je vous jure , Edouard , quoi qu'il arrive , de n'être jamais qu'à vous ; oui, pour jamais je suis à vous! » Et la jeune fdle, le regard brillant, le front radieux, tendit ses deux mains à M. de Montai. Celui-ci leva les yeux au ciel, et eut l'exécrable

SO THERKSE DlINOYER.

impiulpiico (lp prononcorcrs paroles sacrilrjjcs d'iiiip voix qu'il sut rendre touchante :

» Ala mère , du liaut du ciel , bénis nos fiançailles. D

Puis il poussa cette odieuse comédie jusqu'à passer à l'un des doigts de Thérèse un anneau (celui qu'il avait déjà donné à mademoiselle Julie) , en lui disant d'un ton ému et eu versant quelques larmes :

tt Thérèse, dans ma pauvreté... j'ai encore un trésor inappréciable... C'est l'anneau que ma pauvre mère mourante m'a donné en me bénissant ! Que cet anneau sacré... soit le gage de nos promesses 1

— Ah! vous m'aimez comme je vous aime... puisque vous me faites un tel sacrifice. J'en serai digne et je l'accepte, — s'écria Thérèse avec ivresse en baisant l'anneau avec autant de respect que de reconnaissance ; et fondant en larmes, elle ajouta : — Devant Dieu, dev-ant votre mère, Edouard, je suis votre femme. »

A ce moment, le roulement d'une voiture retentit sous la voûte de la porte cochère.

« Mon père ! — s'écria Thérèse avec effroi, — il peut m'envoyer chercher.

— Vite, vite, descendez! — s'écria M. de Montai, — que décidons-nous ?

— Que je suis à vous.

— A toi, Thérèse, oh! oui, à toi ; seulement, laisse-moi réfléchir quelques jours à ce que nous devons faire , ne parle pas encore à ton père.

l'ROPOSITIOX. 81

— Ne (lois-jp pas vous obéir en foiif, maintenani, lùlouard?

— Demain, si tu peux, à trois heures, ma Thérèse bien-aimée , je te dirai ce que j'ai résolu. Viendrastu, dis, mon ange ?

— Si je viendrai, Edouard ? Oh ! oui, oui, maintenant, je viendrai sans remords et sans crainte , — dit la jeune fille en monti-ant à M. Montai l'anneau de sa mère qu'il lui avait donné , et en baisant encore cette bague avec vénération.

— Ange , ange adoré ! » s'écria M, de Montai en tombant à genoux et en couvrant les mains de Thérèse de baisers passionnés.

La jeune fille , par un mouvement d'une grâce charmante, se baissa, et, effleurant chastement de ses lèvres le front de M. de Montai , elle dit à voix basse :

ft i\Ion Kdouard, ce premier baiser au nom de votre mère! »

Puis, ouvrant vivenieuf la porte, Thérèse disparut.

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