CHAPITRE XÏX
Le lendemain du jour où Thérèse avait juré à M. de Montai de ne jamais appartenir qu'à lui , la jeune fille, mandée par son père vers les deux heures après midi , descendait chez sa mère accompagnée de miss Hubert.
Contre son habitude, madame Héloïse se trouvait dans le cabinet de son mari.
M. Achille ayant dit à la gouvernante qu'il avait à parler à Thérèse, celle-ci resta seule avec sa mère et son père, assez intimidée de la manière solennelle, presque sévère, avec laquelle on l'accueillait.
M. Dunoyer, après s'être assuré que personne ne pouvait l'entendre, ferma la porte de son cabinet, revint auprès de Thérèse, et lui dit d'un air grave et sentencieux :
a Quoique vous n'ayez pas toujours mérité ce que, moi et votre mère, nous avons fait pour vous, nous allons vous donner une nouvelle marque de notre intérêt.
— Fit Dieu veuille que mademoiselle ne soit pas
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ingratp pour cela comme pour le reste ! « dit aigrement madame Héloïse,
Certains incidents de la conférence qui allait avoir lieu pouvant éveiller de idcheux souvenirs dans l'esprit du banquier, au sujet de la naissance de Thérèse, madame Héloïse voulait apaiser les ressentiments de AI. Achille en se montrant très-dure envers sa fille.
Thérèse était habituée depuis trop longtemps aux brutahtés de sa mère pour s'en affecter ou même s'en étonner ; selon son habitude elle baissa la tète et garda le silence.
a Quand je vous le disais ! — s'écria madame Héloïse ; elle reste muette comme une tanche ! C'est ainsi qu'elle est sensible aux bontés qu'on a pour elle.
— Le fait est , Thérèse , que vous avez la détestable habitude de ne jamais répondre aux reproches qu'on vous fait ; il n'y a rien de plus impertinent que cela.
— Entendez-vous ce qu'on vous dit? — s'écria madame Héloïse; — voyez la sournoise, si elle lèvera seulement le nez de dessus ses genoux ? s
Thérèse redressa la tête et regarda tristement sa mère..
« Hum ! — dit celle-ci avec ironie , — quand il s'agit de prendre une mine hypocrite , vous êtes bonne là, c'est sûr.
— Vous êtes bien sévère pour moi , ma mère, — dit Thérèse d'une voix émue.
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— Pourquoi pas injuste, lonl de suite?
— Calme-toi, Héloise, calme-toi, — dit AI. Achille; — si elle avait eu rinteiition de te manquer , elle le regretterait tout à l'heure, en apprenant combien nous sommes bons pour elle. «
Il est une espèce de gens (M. et madame Dunoyer étaient de ce nombre) qui font le bien avec tant de mauvaise grâce qu'ils semblent le faire à regret ; la suite de cet entretien prouvera que, malgré l'amertume de ces premières paroles, le banquier et sa femme croyaient annoncer à leur fille une chose qui lui serait agréable. Peut-être même faudrait-il attribuer l'aigreur de madame Héloïse à l'envie que lui inspirait le sort futur de sa fille , quoiqu'elle vît cependant arriver avec satisfaction le moment de se séparer de Thérèse , et d'être ainsi délivrée d'une comparaison peu flatteuse.
M. Dunoyer continua en redoublant de solennité : tt Vous allez bientôt avoir dix-huit ans, Thérèse ; vous êtes en âge d'être mariée. ;;
La jeune fille sentit son cœur se serrer; elle rassembla toutes ses forces, afin de pouvoir lutter contre l'orage qu'elle prévoyait. In pressentiment l'avertissait qu'il ne s'agissait pas de M. de Montai. M. Achille Dunoyer reprit :
a Vous êtes en âge d'être mariée, et, par le plus arand hasard, nous avons réussi à trouver pour vous un parti,... mais un parti inespéré.
Pour ça, oui, bien inespéré, — répéta madame
Héloïse ne pouvant cacher sa jalousie.
l.V. M.\UlA(iK. J'O
— Le temps de publier vos bans, — reprit j^I. Dunoyer, — et vous serez mariée. J'espère que vous êtes satisfaite ? i
M. et madame Dunoyer s'attendaient à une explosion de reconnaissance de la part de Thérèse; ils furent d'abord surpris, puis irrités de son silence.
a Kb bien ! tu vois , Acbille , voilà la reconnaissance de cette demoiselle! Pas un mot, pas un signe... Quand je te le disais, Acbille , qu'elle était indigne d'un pareil bonheur!... Mais bah! bah! tout cela ce sont des frimes. Elle grille d'être mariée , mais mademoiselle veut faire la duchesse ; elle croit sans doute que ce serait mauvais genre de paraître heureuse d'attraper un mari.
— Avant de me trouver heureuse , ma mère , il faut au moins que je sache à qui vous prétendez me marier, — dit Thérèse en regardant fixement madame Héloise.
Je prétends ! — s'écria madame Héloise indignée , — je prétends ! l'entends-tu , Achille , je prétends !
Il me semble en effet , Thérèse , — dit le
banquier, qui affectait de garder beaucoup de sangf,.oid^ — que vous vous servez d'expressions fort inconvenantes. Xous ne prétendons ^^d^s,... nous entendons , nous voulons vous marier , parce que ce mariage nous arrange et qu'il n'y a pas une seule objection à y faire.
— Mais au moins faudrait-il (jue je connusse la
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personne dont il sagit , et que cette personne me convînt, » dit Thérèse d'une voix ferme.
M. et madame Dunoyer se regardèrent en haussant les épaules.
tt Si ça ne fait pas pitié ! — s'écria madame Héioise en éclatant de rire ; — mademoiselle voudrait sans doute faire un mariage d'amour!
— Ne lui réponds pas, Héloïse... Vous saurez, Thérèse , que la personne dont il est question vous convient parfaitement. Il s'agit d'un homme jeune, riche et nohle.
— Baron, rien que ça! — s'écria madame Héloïse, — baron ! Et cette demoiselle qui fait des façons pour être baronne, encore.
— En un mot, il s'agit de M. le baron de Ker- Ellio, qui a dîné ici il y a quelques jours, — dit M. Achille. — ^Maintenant j'espère que vous allez enfin nous remercier. La fortune territoriale de M. de Ker-Ellio est fort belle ; il a plus de deux cent mille francs placés chez moi, et au moins quinze mille livres de rente en terres en Bretagne , ce qui est superbe. Après-demain soir, je vous présenterai formellement votre futur, et dans un mois vous serez mariée.
— Mais M. de Ker-Ellio ne me connaît pas plus que je ne le connais, — dit Thérèse, qui hésitait et sentait les larmes lui venir aux yeux. — Je ne nie pas ses qualités, seulement je n'ai pu les apprécier ; de son côté,... il ignore mon caractère... Comment a-t-il pu...
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— Kst-ce que, par hasard , vous auriez l'audace de songer à me désobéir? — s'écria M. Duuoyer d'une voix sourde en s' approchant de sa fille.
— Achille, tu le vois, elle est capable de tout, — dit madame Héloise, — Elle nous fera mourir de chagrin.
— Il s'agit du sort de ma vie entière, et je suis décidée à ne consulter que mon cœur pour m'engager éternellement, — répondit bravement Thérèse.
— L'entends-tu, Achille, l'effrontée? — s'écria madame Héloise.
— Ah çà! Thérèse, décidément êtes-vous folle? (]royez-vous que, pour vos beaux yeux, je manquerai l'occasion de vous établir à ma convenance , et mieux que je n'aurais jamais pu l'espérer?
— Mais cela fait pitié! cela fait mal! — s'écria madame Héloise. — Refuser d'être baronne avec plus de vingt-cinq mille livres de rente ! Qu'espérezvous donc trouver pour époux? un prince? Xe dirait-on pas , en vérité , que vous êtes sortie de la cuisse de Jupiter ! d
Cette délicate allusion à la naissance de Thérèse ne fut pas heureuse. M. Achille fronça les sourcils.
Madame Héloise, comme toujours, regretta, mais trop tard, ses malheureuses paroles ; heureusement pour elle, M. Achille, lui sachant gré sans doute de sa dureté envers Thérèse, fit retomber toute sa colère sur celle-ci. H s'écria, les narines gonflées de colère et l'écume aux lèvres :
« Ah! c'est une lutte que vous voulez engager
Hi< IHERKSi: DIXOVER.
avec moi, iiiadenioiselle ! Eh hien! soit, nous lutterons. Ah ! vous ne savez pas encore à qui vous avez affaire? \'ous ne savez pas que d'un mot je puis vous faire rentrer à cent pieds sous terre? Vous ne m'avez donc jamais vu en colère, hein? mais regardez-moi donc, à la fin ! — s'écria M. Achille en prenant brutalement les deux mains de Thérèse dans les siennes et en la forçant à le regarder en face.
Dans le paroxisme de sa colère, cet homme était liideux.
Madame Hcloïse, ravie de voir le courroux de son mari détourne sur Thérèse, se joignit à lui pour accabler sa lille, et s'écria :
tt Sois tranquille, Achille, nous en viendrons à bout ; il faudra bien qu'elle cède ou qu'elle dise pourquoi. Refuser un tel parti! ilais nous verrons! nous verrons! Pour commencer, elle va remonter dans sa chambre, d'oîi elle ne sortira que pour venir ici recevoir M. de Kcr-Ellio ; et malheur à elle si elle ne l'accueille pas comme il a le droit de s'y attendre d'après ce que nous avons répondu!
— Mais non, — reprit ^I. Achille en se calmant, — je ne puis croire qu'elle pousse la folie jusqu'à oser se mettre en révolte ouverte contre nous ; comme tu le dis, Héloïse, elle veut se faire prier, sans doute... Répondez donc! — s'écria-t-il durement eu s'adressant à Thérèse , — osez me dire encore en face que vous aurez le front de résister à ma volonté ?
— Je dis, — répéta Thérèse avec fermeté , — je
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dis que je ne puis me décider en un moment à vous promettre d'épouser quelqu'un que je ne connais pas ; je dis que les mauvais traitements , au lieu de changer ma résolution , la rendront plus inébranlable.
— Ah ! vraiment ! Et vous croyez que je n'ai pas une tête aussi, moi ? — s'écria M. Dunoyer exaspéré par la résistance de Thérèse. — Ah ! vous croyez que, lorsque je trouve l'occasion de me débarrasser de vous, je la laisserai échapper? n
Malgré sa grossièreté naturelle , M. Acliiile regretta CCS paroles en voyant la douloureuse expression qui se peignit sur les traits de Thérèse.
Madame Héloïse, qui avait, s'il est possible, l'àme encore plus haineuse et plus basse que son mari, n'eut pas le même scrupule que lui, et s'écria :
li Oui , nous débarrasser de vous , c'est le mot ! Achille a bien raison ; oui , ce sera pour nous un bonheur que d'être délivrés d'un aussi mauvais sujet que vous ! »
Cette brutalité blessa cruellement Thérèse, mais elle lui fit envisager sa position sous un jour tout nouveau ; malgré la promesse qu'elle avait faite à ]\I. de Montai, au risque d'éveiller les soupçons du banquier, elle s'écria douloureusement :
c ^lon Dieu ! si vous ne voulez que vous débarrasser de moi , que vous importe que je me marie avec j\I. de Ker-Ellio ou avec tout autre?
— Cela m'importe beaucoup, — s'écria le banquier; — et puisqu'il faut tout vous dire, s'il s'agit
pour VOUS d'un mariage, il s'agit pour moi d'une alfairc. AI. de Ker-Ellio a des fonds placés chez moi et il entre dans mes arrangements (arrangements qu'il approuve en devenant votre mari) de garder ces fonds ou de les faire valoir comme bon me semblera ; est-ce clair?
— ]\Iais tu es mille fois trop bon d'entrer dans de pareils détails, — s'écria madame Héloise en interrompant son mari. — Est-ce que nous avons des raisons à lui donner?
— Xon, certes ; mais je veux la convaincre que ce mariage doit avoir lieu , et qu'il aura lieu nonseulement parce qu'il est convenable pour cette ingrate , mais parce qu'il est convenable pour moi. Qu'elle comprenne bien surtout que , si j'étais capable de faiblir pour ce qui la regarde, elle doit bien savoir que je n'aurais pas la même faiblesse pour ce qui m'est personnel.
— Ainsi, vous me vendez, mon père! ainsi, vous me sacrifiez à je ne sais quelle combinaison d'argent ! — s'écria Thérèse avec indignation ; — et vous croyez que je pourrai jamais non pas aimer, mais seulement estimer l'homme capable de recourir à de tels moyens pour obtenir ma main?
— Sortez d'ici , malheureuse ! — s'écria M. Du- Doyer en fureur ; — sortez d'ici ! remontez chez vous ! Après-demain soir, M. de Ker-Ellio viendra ici ; c'est moi qui irai vous chercher, et, morbleu ! nous verrons qui cédera ou de vous ou de moi ! ■»
Thérèse étendit les mains vers son père et sa mère
d'un air suppliant, les yeux baignés de larmes ; elle allait les implorer, mais elle vil sur ces deux physionomies tant de lâche mëchancelé qu'elle eut honte de s'abaisser jusqu'à la prière : elle se leva droite, le front haut, le regard altier et dédaigneux, et dit :
« C'est une lutte, ch bien! soit! Dieu ne saurait être pour ceux qui sacrifient leurs enfants !
— Quelle audace ! quelle insolence ! — se dit tout bas madame Héloïse ; — je ne lui avais jamais vu ce regard impérieux. Ah ! il ne me rappelle que trop le regard du plus exécrable des hommes.
— Ah ! vous voulez une lutte ! — s'écria le banquier avec rage. Prenez garde, vous pourriez bien y être brisée !
— Vous pourrez me briser , oui ! mais me faire ployer, jamais ! — s'écria Thérèse en se dirigeant vers la porte.
— ^Malheureuse ! — reprit le banquier pâle de rage ; — toi qui oses me parler de la sorte, sais-tu bien ce que tu es ici ? sais-tu bien que je n'ai qu'un mot à dire...
— Achille ! oh ! Achille ! pour moi du moins, » s'écria madame Héloïse avec effroi en voyant son mari prêt à laisser échapper le funeste secret de la naissance de Thérèse.
Mais celle-ci , dans sa douleur et dans son désespoir, n'avait pas remarqué la retenue de M. Dunoyer ;
THERKSK 1)1 XOVKR.
clic sortit violemment de rappartemcnt et monta chez elle ponr se livrer sans témoins à sa douleur et instruii'e M. de Montai de ces nouveaux événements.