CHAPITRE XXIII
L E.VTREVLE.
Après avoir regardé Gxement Thérèse Dunoyer et jeté un douloureux coup d'oeil dans la misérable mansarde qu'occupait la fille du banquier, M. de Ker-Ellio dit quelques mots à voix basse à Pierre Feraud, qui était resté debout derrière lui, sa chandelle à la main.
L'ouvrier disparut après avoir remis le flambeau à Ewen. Celui-ci s'avança lentement et posa la lumière sur la table.
134 THEUESE ULNOVEK.
En soiif^canl avec quelle méprisante dureté elle avait autrefois traité le baron , Thérèse crut un moment qu'il venait insulter à son malheur; elle rougit de confusion.
Evven s'approcha d'elle sans dire un mot.
La jeune femme s'aperçut alors avec surprise que la figure de M. de Ker-Ellio, profondément creusée par le chagrin , était baignée de larmes.
» Le petit chérubin est endormi , — dit tout bas Augustine à Thérèse en se levant, — madame, si vous le couchiez ? »
En disant ces mots, la femme de l'ouvrier apporta près de la misérable couchette un joli berceau, orne de deux petits rideaux de soie verte , garni de deux coussins, d'une couverture ouatée et de draps trèsfins.
La recherche, nous dirions presque le luxe de ce lit enfantin , contrastait singulièrement avec la désolante pauvreté du reste de la mansarde.
Thérèse coucha son enfant avec autant de sollicitude que si M. de Ker-Ellio n'eût pas été là.
Evven la suivait du regard , effrayé de l'altération qu'il remarquait sur les traits de cette malheureuse jeune femme.
Après le départ d'Augustine , l'embarras de Thérèse augmenta. Elle n'avait pas revu M. de Ker- Ellio depuis le jour où elle lui avait si cruellement avoué son amour pour M. de Montai ; elle ignorait la cause du retour d'Ewen ; mais , en voyant les
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larmes qu'il versait, clic ne douta plus de l'intérêt qu'il lui portait.
Thérèse était si abandonnée , elle avait de telles craintes pour la vie de sa fille, elle avait été si longtemps sans rencontrer la moindre marque de sympathie, qu'elle remercia le ciel de la venue de M. de KGr-Ellio.
Le pen-kan-guer semblait vieilli de dix ans.
Sa taille était voûtée , ses yeux brillaient d'un feu sombre ; vêtu d'une sorte de costume de marin qu'il portait ordinairement à Treff- Hartlog , on voyait qu'il s'était mis en route sans se donner le temps de changer de vêtements.
« Il y a trois jours j'ai tout appris... Vous deviez être morte ou la plus infortunée des femmes... Je suis venu , — dit Euen ; — mais je ne m'attendais pas à voir ce que je vois ; non... oh non ! je ne m'y attendais pas... »
Et ses larmes coulèrent de nouveau.
Thérèse le regardait avec surprise.
tt Alais , monsieur , — dit-elle en tremblant , — qu'avez-vous appris il y a trois jours? »
M. de Ker-Ellio se recula brusquement.
« Gomment! — s'écria-t-il , — vous ignorez?...
— Quoi donc, monsieur?
— Montai!
— Je l'attends.
— Vous l'attendez ?
— Que voulez-vous dire ?
— Vous l'attendez?
186 THEUESE 1)L'\0VEK.
— Mon Dieu ! vous m'effrayez.
— Lui!
— Il est mort! — s'écria Thérèse avec épouvante, en étendant les mains vers M. de Ker-Ellio.
— Il n'est pas mort;... il ne court, il n'a couru aucun danger...
— Mais alors, monsieur, qu'avez-vous appris? Pourquoi avez-vous cru que je devais être morte ou la plus malheureuse des femmes ? Parlez, au nom du ciel , parlez !
— N'attendez plus M. de Montai.
— Pourquoi ?
— Vous ne devez plus le revoir.
— Ne plus le revoir.
— Jamais.
— Mon Dieu! qu'est-il arrivé? où est-il? Depuis six mois je n'ai pas reçu de ses nouvelles... j'attendais toujours... j'attends encore.
— Lui porter ce dernier coup ! — se dit \l. de Ker-Ellio; — faible , souffrante comme elle est,... c'est la tuer !
— Je vous en conjure , monsieur , dites , que savez-vous?... Parlez franchement! maintenant rien ne peut plus m'atteindre que dans mon enfant , mon sort à moi ne saurait être plus affreux. Si je conserve une lueur d'espérance de revoir M. de Montai , c'est que , tant qu'il leur reste un souffle de vie , les malheureux espèrent.
— Il faut renoncer à cet espoir, y renoncer à tout jamais , je vous l'ai dit.
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— Il est mort!... Vous voulez me le cacher... Ah ! vos ménagements sont bien cruels.
— Il n'est pas mort, je vous le jure, mais il est perdu pour vous.
— Perdu pour moi ?
— Oui.... maintenant il ne peut plus vous épouser
— Il ne peut plus m'épouser? « — répéta machinalement Thérèse.
M. de Ker-Ellio voyait avec épouvante combien elle s'attendait peu au coup qui allait la frapper. Il avait en vain employé toutes les transitions , toutes les allusions possibles pour l'y préparer : Thérèse ne comprenait pas , car on dirait qu un secret instinct prolonge l'ignorance des malheurs que l'on redoute le plus.
Eu en , voulant terminer cette scène cruelle , dit d'une voix émue, en songeant au désespoir qu'il allait causer :
» Xon , M. de Montai ne peut plus vous épouser;... oubliant les engagements sacrés qui le liaient avons, oubliant les plus saintes promesses entraîné par la cupidité...
— Achevez.
— Ayant rencontré une femme méprisable , mais riche. . .
— Il est marié !
On ne peut rendre l'expression déchirante avec laquelle Thérèse prononça ces paroles. La figure
bouleversée , les mains jointes avec force , elle levait les yeux au ciel dans un muet désespoir.
Puis , tout à coup , plutôt que de croire à cette atroce déception , elle fut un moment assez aveugle pour accuser la bonne foi de \l. de Kcr-EUio, et s'écria presque en délire :
ft Cela n'est pas vrai !
— Hélas ! vous ne pouvez croire à tant d'infamie... je le conçois.
— Xon , cela n'est pas vrai... vous voulez me tromper. . .
— Et dans quel but , pauvre femme ?
— Pour vous venger de M. de Montai... de moi peut-être , oui , de moi, qui autrefois vous ai accablé de mépris. ]\Iarié. . . non. . . je ne vous crois pas. . . Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! Et ma fille, elle serait comme moi, bâtarde... bâtarde... Gomme moi, sans famille et sans appui!... i
Cette idée étant plus affreuse encore à Thérèse pour sa fille que pour elle , elle reprit avec une nouvelle violence :
« Xon, je vous dis que ça n'est pas vrai... M. de Montai n'est pas marié ! s
Ewen contemplait douloureusement Thérèse ; est-il besoin de dire qu'il ne ressentit pas un moment ces accusations , ces démentis, dont elle l'accablait dans l'exaspération de la douleur; cette explosion déchirante ne le surprenait pas; il reprit d'une voix douce mais ferme , et avec un tel accent de conviction, que Thérèse n'osa plus douter cette fois :
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i' Sur l'honneur et sur Dieu ! madame , je vous jure que M. de Montai est marié. »
Thérèse , accablée , poussa un gémissement doulourojix , cacha son visage dans ses mains, et resta quelques moments dans un morne silence , puis elle releva la tète.
De pâle , elle était livide ; elle dit d'une voix fébrile et saccadée :
« Pardon, monsieur, d'avoir douté... maintenant, je vous crois... je vous crois. Parlez, monsieur... j'aurai du courage.
— Oui, je parlerai , oui , vous aurez du courage, oui , vous oublierez un infâme , vous rassemblerez tout ce qui vous reste de force et de vie pour ne songer qu'à votre enfant.
— ]Marié.... marié, — répéta machinalement Thérèse , — et avec qui?
— Avec la marquise de Beaurcgard... à Xaples... il y a deux mois.
— Cette femme que le monde avait repoussée?... Oh ! je devais m'y attendre ! Aveugle , insensée que j'étais ! tout m'est expliqué maintenant : c'est pour aller l'épouser qu'il m'a quittée.
— Cet indigne choix doit vous consoler. Ce mariage est un ignoble trafic ; c'est de l'or que cet homme a voulu.
— Mais cette femme est belle et jeune, — s'écria violemment Thérèse.
— Mais elle est déshonorée , madame ; mais le monde l'a écrasée de ses dédains et de ses outrages.
140 THERESE DLXOVER.
— C'est vrai , — dit Thérèse avec abattement, — c'est vrai. Pardonnez-moi ce dernier éclair de jalousie , j'aurai du courage. Mais vous comprenez , n'est-ce pas ? le premier choc est toujours bien douloureux. Mais après on se résigne, parce qu'enfin. . . n'est-ce pas. . . mieux vaut la mort que l'agonie.
Et Thérèse essuya de nouveau ses larmes.
— Oui, — reprit Euen, — mieux vaut l'oubli que l'inquiétude. \ ous méprisez déjà , plus tard l'oubli viendra.
— ]\Iais comment avez-vous appris le mariage de M. de :yiontal ?
— Il y a trois jours , l'abbé de Kérouëllan est venu me voir ; il tenait un journal à la main ; il m'a dit : Votre cousin, M. de Montai, est donc marié avec la veuve de M. de Beaurcgard ? Je prends le journal ; en effet, cette nouvelle était officiellement annoncée de Xaples , le mariage avait eu lieu dans la chapelle de l'ambassade française. Si étranger que je fusse dans ma solitude à ce qui se passe à Paris, j'avais su , il y a un an , que vous aviez quitté la maison de votre père pour suivre M. de Montai. Je n'avais pas un instant douté que vous fussiez mariée avec lui. Il épousait madame de Beauregard , vous deviez donc être morte ou indignement abandonnée. Je partis , et j'arrivai , il y a une heure , chez votre père.
— Vous l'avez vu ?
— Je l'ai vu. a. Monsieur, lui dis-je , votre fille est donc morte , que M. de Montai se remarie ? — Ma
LEXTREVIJE. 141
fillo ! — nio (lil cet lionimo ; — jo n'ai qn'uno fille, ot, Dieu merci , elle se porte à ravir ; quant à M, de Montai , il est en effet marié à \aples , avec madame de Beauregard ; mes correspondants me l'ont appris , et j'en suis bien aise , car le comte est un charmant garçon , et il fait là un mariage magnifique. T>
— Je reconnais là M. Dunoyer, — dit amèrement Thérèse.
— Attendez , — reprit Eu en, — attendez, M. Dunoyer ajouta : — a ^I. de Montai a autrefois , il y a un an environ , enlevé de chez moi une demoiselle Thérèse que je laissais appeler ma fille, car je l'avais élevée par charité. Le comte , après avoir vécu quelques mois avec cette créature , l'a , je crois , plantée là. Si vous êtes curieux de la voir , voici justement son adresse : impasse Fournier, n" 17, barrière Vaugirard. Avant-hier, cette fille a écrit à ma femme pour avoir des secours, étant, disait-elle, dans la plus profonde misère , elle et son enfant. C'était la première fois qu'elle s'adressait à nous , c'est vrai ; mais nous n'avons rien pu faire, que voulez-vous? 710US (irons nos panrres. »
A ces atroces paroles du banquier rapportées par Ewen, Thérèse leva les yeux au ciel et s'écria :
« Ma mère ! oh ! ma mère ! me refuser du pain. Hélas ! si je m'adressais à elle , c'est que mon enfant allait mourir de faim.
— J'ai arraché votre adresse des mains de M. Dunoyer, — reprit Eu en, — je suis accouru ici. A
142 THERESE DLXOVER.
l'aspecf de cette misère... mais ne parlons pins de cela, n'en parlons plus. Ecoutez, vous le voyez , vous n'avez plus personne, ni amant, ni père, ni mère, vous êtes seule, abandonnée de tous, sur le point de mourir de besoin à côté de votre enfant : vous ne pouvez nier cela , n'est-ce pas ? vous ne le pouvez pas! vous faites pitié même aux malheureux artisans qui logent ici ! l'homme qui m'a éclairé m'a dit : — tt Madame Thérèse ? c'est ici , monsieur ; si c'est du secours, il arrive bien à point. Tout à l'heure ma femme est montée chez cette pauvre dame et l'a trouvée mourant de froid et de faim avec son petit enfant, d Vous ne pouvez pas nier cela? votre position est horrible !...
— Horrible. C'est pour mon enfant qu'elle m'épouvante.
— Et c'est en effet pour lui qu'elle est épouvantable.
— Hélas! monsieur, pourquoi vous appesantir ainsi sur ce sinistre tableau ? cela est-il généreux ? Autrefois j'ai été bien cruelle envers vous, je le sens... mais...
— Aussi je viens me venger, a
Evven prononça ces mots avec un élan si généreux, si passionné , que Thérèse comprit l'ineffable bonté de cet homme , et s'écria :
a Oh ! pardonnez-moi , le malheur rend si défiant!— Puis, revenant à l'idée qui la dominait, elle reprit avec abattement : — Marié ! marié !
L'EVT REVUE. 143
— Que vous importe un homme assez lâche pour vous ahandonncr !
— Et ma fille, monsieur? si je ne résiste pas à tant de secousses , moi? si... — Puis, s'intcrrompant , Thérèse baissa la tête avec accablement en disant d'une voix étouffée : — Ah ! c'est affreux ; mais Dieu n'abandonnera peut-être pas cette innocente créature? .Va-t-il pas envoyé ces braves gens à mon secours ?
— Et moi , pourquoi suis-je ici ?
— En effet , je cherche...
— Et vous ne trouvez pas !
— L'intérêt qu'inspire le malheur...
— Oui , c'est cela, l'intérêt qu'inspire le malheur. . . une banale pitié... rien de plus ! — s'écria M. de Ker-EUio en souriant avec amertume. — Mais, autrefois, M. de Montai ne vous avait pas parlé d'un certain portrait ?
— D'un portrait! non ; mais que signifie...
— Rien... rien... In jour je vous dirai cela. Songeons à l'avenir. Quelles sont vos ressources? qu'espérez-vous? comment avez-vous fait jusqu'ici ?
— J'ai travaillé ; je travaillerai.
— Travailler... vous... Pauvre femme ! ah ! je le vois , nous avons tous deux bien souffert pendant cette année.
— Xous , dites-vous , monsieur ?
— Oui, moi aussi, j'ai souffert... beaucoup souffert... autant que vous peut-être.
— Et pourquoi ?
144 THERKSE Dl'XOYER.
— Pourquoi ? vous me demandez pourquoi ? et , à la première nouvelle de vos malheurs , j'accours ici ? Alais c'est juste , je n'ai rien fait encore pour changer la funeste opinion que vous avez de moi ; autrefois vous m'avez cru capable de demander votre main par cupidité , n'est-ce pas ?
— Je ne vous connaissais pas alors...
— Ce n'est pas un reproche , vous deviez penser ainsi ; j'étais indignement calomnié , et puis je n'osai pas entreprendre de me disculper... Mais aujourd'hui, à cette heure, c'est différent, oh! il faut que vous me connaissiez tel que je suis , il faut que vous ayez en moi une confiance entière , il faut que vous disiez : C'est un loj'al et noble cœur, un homme droit et sincère ; sans cela, voyez-vous, — reprit Ewen en souriant avec une adorable douceur , — je ne puis rien faire de bon.
— ^lonsieur. . . — dit Thérèse étonnée.
— Et je ne serai pas seul à vous prouver que je vaux quelque chose , je vous en préviens ; le digne abbé de Kérouëllan sera ma caution , il renforcera ces bons témoignages que je vous donne sur moi même ; et s'il le faut , pour vous convaincre , mes vieux serviteurs viendront aussi , mes fermiers aussi, mes anciens soldats aussi... Oh! il faudra bien que vous vous rendiez à toutes ces voix naïves et vraies qui vous diront : « Eu en de Ker-Ellio est un honnête homme , il a beaucoup souffert depuis un an , tant souffert qu'il nous faisait pitié , à nous , pauvres gens ; mais dans sa douleur il n'a rudoyé personne,