‹ Thérèse DunoyerChapitre 68 sur 71 · C. «> X F 1 1) F. \ C F. oou · texte numérisé non relu

C. «> X F 1 1) F. \ C F. oou

s'adiTssant k W. i\e Ker-E!lio, sans quillei- des yeux le foyer qu'elle regardait machinalement :

t AIor-\'ader reviendra-t-il demain..., malgré les menaces de l'ahhé ? -n

Kucn releva la tète, sourit avec amertume et répondit :

(i Mor-\ader reviendra.... nous sommes dans le i/toh noir.

— Il avait prédit cette tempête... Durera-t-elle jusqu'à demain ? — continua la jeune femme sans chanacr de position.

— Il n'y a pas à en douter, Thérèse. »

Puis Ewen se leva, marcha quelque temps dan.s le salon, et s'approchant de sa femme, il lui dit doucement :

>. Si vous vouliez écrire... à quelqu'un ,... il est temps.

— Le silence est plus digne.

— C'est vrai... Quant à moi, en serrant la main de l'abhé de Kcrouëllau , au fond de mon cœur je lui ai dit adieu.

— Combien j a-t-il d'ici à la pointe de Kergal , par mer, mon ami?

— Deux lieues.

— Et ce vent... est contraire pour s'y rendre?

— Avec ce vent , aucun pilote ne tenterait celte traversée... On est sur d'y périr. •

Puis M. de Ker-Ellio ajouta d'un ton solennel : fl. u

210 THKRKSE DI'XOYER

u \'ûus avez réfléchi, Thérèse?

— J'ai réfléchi,

— Vous le voulez?

— Je le veux.

— Je suis criminel de consentir à cela.

— Cette résolution nous est commune , mon ami... Qui de vous ou de moi l'a mise en avant?.., H serait difficile de le dire... Ce qui vous appartient, c'est l'idée de choisir le jour anniversaire de notre mariage.., pour...

— Pour notre délivrance, Thérèse... Ai-je mai fait ?

— Oh! non... Mais vous-même, avez-vous réfléchi?... Etes-vous décidé?

— Je voudrais être à demain... Quelquefois seulement une préoccupation...

— Laquelle ?

— Le suicide encourt les peines éternelles.

• — Yous ne nous tuons pas, mon ami ; Alor-Xader nous propose une promenade en mer... nous acceptons...

— C'est juste nous laisserons aux casuistcs

une question intéressante à débattre, — dit Evvén en souriant tristement. — \otre fardeau est trop lourd, un passant nous en débarrasse, voilà tout...

— A qui faisons-nous du mal, Ewen? à personne.

— A personne , Thérèse.

— Vous m'avez généreusement donné votre main pour assurer l'avenir de ce pauvre enfant qui n'est

COVFIDKNCK. -211

plus ; jp VOUS ai aimi'... je vous ainio commo le plus tendre des frères..., et cependant... quelle a été notre vie ?

— Misérable... oh! bien misérable...

— L'amitié n'a pu nous consoler. Je ressens à cette heure, aussi douloureusement que jamais , l'abandon de l'homme à qui j'ai tout sacrifié... Il a été inljime, et je ne puis l'oublier... \ ous m'aimez toujours, et, malgré votre admirable dévouement..., je ne puis vous aimer d'amour... Cela est fatal... Que laire ?

— Ce que nous faisons, Thérèse. Ce malheureux enfant vous rattachait à la vie... par vous il m'y rattachait aussi ; sa mort a brisé nos dernières espérances. Depuis ce funeste événement, nous ne nous sommes rien caché Cruelles et amères confidences! nous nous sommes tout dit, tout..., nos lâches regrets, notre incurable faiblesse, notre honte de ne trouver qu'amertume dans notre union et de succomber aux chagrins d'un amour impossible... Nous a\ons mis une sorte de joie farouche à nous désespérer de sang-froid... Infirmité de notre nature ! Il nous manque l'énergie nécessaire pour accepter notre position, offrir notre douleur à Dieu, et continuer notre triste vie , appuyés l'un sur l'autre.

— A quoi bon vivre ? — reprit Thérèse ; — vous ne pouvez pas plus renoncer à votre amour pour moi que je ne puis oublier cet homme... \os forces sont à bout, la lutte nous écrase. Partons. ^

212 TUKRKSE DIX 0 VER.

Après un moiiipnl do silencp , Vax ou dit Ijimisquement :

a Je serais curieux de sa\ oir ce que M. de Montai fait et pense eu ce moment, lui qui a poussé deux créatures de Dieu dans l'abîme. \'oyons, il est dix heures..., il doit èlre ù l'Opéra ou dans quelque bal, avec la créature méprisable et méprisée dont il a fait sa femme parce qu'elle était riche... — Puis, se levant, Kvven s'écria avec une explosion d'ironie amère ; — Pardieu, Thérèse, nous méritons bien uotre sort... \ ous êtes jeune et belle, je suis jeune et riche... Xotre cœur est mort, le genre humain nous est si odieux que nous voulons à jamais fermer les yeux pour ne plus le voir ; au lieu de mourir d'une mort stérile, usons donc de notre jeunesse, notre or, notre dédain à rendre le mal pour le mal, cela nous aidera peut-être à vivre.

— Pauvre Evven ! — dit Thérèse en souriant avec douceur, — tel n'est pas notre rôle ici-bas ; nous serions gauches à ces vengeances.

— C'est vrai, — dit Eu eu en souriant à son tour, — je n'aurais pas la force d'être méchant. Les ressorts de mon âme sont brisés, j'ai perdu tout espoir. Et pourquoi vous le cacherais-je à cette heure suprême?... J'avais espéré... en vous, Thérèse.

— \'ous deviez espérer, non par présomption , mais par conscience de votre valeur, ilalheureusenient j'étais indigne d'un si noble attachement. Je dirai comme vous , mon ami : à cette heure su-

t:ONFII)E\<;E. '2\:',

prèiiîc... pourquoi niciitirais-jp?... VA\ bien! oui, sans éj^ard pour la vie paisible , opulente , honorée , que je devais à votre fjcncrosité , toujours, au fond de l'àrne, je regrettais ce temps... ce beau temps... où l'amour me faisait oublier la honte et chérir la misère.

— C'est juste. V otre amour pour cet homme ne mérite l'intérêt et la pitié que parce que cet amour est invincible, Thérèse... Oh! l'àme humaine! ■ — reprit Euen après un moment de silence , — l'àme humaine ! abîme impénétrable ! que de contrastes ! Obtenir votre amour, elï'acer de votre cœur le souvenir de votre bourreau , tel était mon vœu le plus ardent; et pourtant, si vous aviez légèrement oublié cet homme, je vous aurais moins estimée. Que de ("ois je me suis dit , avec une sorte d'admiration désespérée : Hélas ! jamais Thérèse ne m'aimera ! elle est de ces vaillantes femmes qui n'ont qu'un seul amour, et qui vivent et meurent de cet amour.

— Et cependant , Evven , voyez la fatalité , si je vous avais connu avant AI. de Montai, sans doute je vous aurais aimé, tendrement aimé. Quelle vie eût été la nôtre alors, partagée entre les exaltations de l'amour et la contemplation de ces belles solitudes que j'avais toujours rêvées !

— \'ous auriez pu m'aimer, Thérèse; oui, cette pensée m'a rendu mon malheur incurable.

— Maintenant par quel phénomène suis-je incapable de jouir du bonheur que vous m'avez offert , Euen? Comment, à cette heure dernière, l'inlluencc

m THERESE ULXOVER.

maudite d'un homme qui m'a accablée de chagrins cA d'outrages subsiste-t-elle encore ? Comment ai-jc pu résister aux admirables preuves de tendresse que vous me donniez chaque jour? Je ne le sais pas, et je dis comme vous... quel abîme que notre âme !

— C'est que vous ne 7n aimez pas d'amour, Thérèse..., mots terribles, irrévocables comme la destinée.

— Cela est vrai ! non, je n'ai pu \ous aimer d'amour, mou bon, mon noble frère !

— La dilîérence qui existe entre une tendre amitié et un sentiment plus vif a causé seul notre malheur. Est-ce faiblesse? est-ce grandeur?

— C'est faiblesse et grandeur, Eu en. \ous sommes dignes et capables de nous faire les plus grands sacrilices, de lutter de force d'âme et de générosité. \otre union est sanctionnée par les lois divines et humaines , nous avons fait preuve de rares délicatesses..., nos amères confidences démontrent la force et la sécurité de notre affection... Et parce que l'amour nous manque, la vie nous est odieuse... si odieuse que nous attendons impatiemment qu'on nous en débarrasse.

— Eh bien!... dites, Thérèse, encore une fois, est-ce faiblesse , est-ce grandeur de se désespérer pour si peu ?

— Ce peu n'est rien pour les esprits grossiers , il est tout pour les âmes passionnées... Par quel phénomène deux cœurs comme les nôtres ne sont-ils

COXFIDEXCI':. 2ir,

pas vii'lncllement l'ini à l'autre ? Cela est impossible... Peut-être l'amour n'existe-t-il jamais entre deux cœurs de vertu pareille, Eu en; peut-être (aut-il d'un côté de i'égoïsme et de la dureté, pour mettre en valeur le dévouement et la bonté ; oui, peut-être nous abusons-nous, Ewen...; peut-être ne devions-nous pas éprouver de l'amour l'un pour l'autre. Généreux..., qu'eussions-nous fait de notre générosité ? Quels sacrifices vous aurais-je imposés? qu'auriez-vous eu à me pardonner? Et puis..., malheur à la dépravation de notre nature!... je vais vous dire quelque chose d'horrible, un accent toujours doux et tendre nous devient presque indifférent, mais nous sommes transportés de bonheur et d'orgueil lorsqu'une voix ordinairement impérieuse et rude devient, en nous parlant, émue et caressante. Et puis encore, il est si bon de pardonner ! il est si glorieux d'aimer , malgré le mal qu'on nous fait!... Aimer qui nous chérit... c'est si facile ! Où est le courage ? oij est la douleur ?

— V^ous dites vrai, Thérèse ; dans l'amour, il faut aussi faire la part de la volupté, de la douleur.... Demain cet homme vous dirait : Vie7is. . . »

Thérèse resta quelques moments sans répondre , puis, voulant éluder la question d'Eu en, elle dit en soupirant :

a La mort de mon enfant a termine ma vie !

— Cette mort a brisé en moi le dernier espoir qu'elle avait fait naître.

ilfi iUKRESH DLNOVER.

— Que voulez-vous dire , Euen ?

— A cette heure je trouve une satisfaction amcre à ue vous cacher aucune des blessures de mon cœur... Quand votre enfant est mort...

— Parlez , Ewen. . . . , quand mon enfant est mort ?

— Vous avez vu de quels soins j'ai entouré ce pauvre petit être... jusqu'à son dernier soupir...

— Je l'ai vu. . .

— Eh birn î non... iioji... Oh! cria est trop affreux !

- Eh bien ?

— Sa mort...

— Sa mort ? v

Euen resta quelques moments silencieux ; puis , comme s'il eût reculé devant l'expression de sa pensée , il dit en hésitant :

■i La vie de cet enfant était le dernier lien qui dût vous rattacher encore à AI. de Montai! Aussi , lorsque ce lien a été brisé...

— Vous n'avez pu vous défendre d'une joyeuse espérance...

— Hélas !

— Cela devait être , Euen. La mort de madame de Montai me causerait de la joie !

— Et ce n'est pas avec délices que l'on quitte une telle vie! — s'écria Euen. — Se voir entraîné par la fatalité de la passion aux vœux les plus atroces... alors qu'on est pourtant incapable d'une action me-

rhaute... Recoimaitre chaque jour l'inexorable impossibilité du bouheur que nous cherchons , moi dans votre amour, \ous dans l'umour d'un autre! »

A ce moment le vent redoubla de fureur : la mer tonnait comme la foudre.

«Quelle tempête, Kvven! On dirait qu'elle va renverser le manoir !

— Bénie soit cette nuit orageuse , Thérèse... elle présage une journée plus orageuse encore... Demain la mer sera belle pour aller à la pointe de Kergall... »

Thérèse serra la main d'Kuen dans les siennes avec émotion , et reprit :

«Courage mon frère — notre destinée s'accomplit. Il y aurait de la folie à lutter contre elle !

— Singulière destinée que la nôtre ! Que de circonstances bizarres , mystérieuses, depuis ce portrait :

— Oh ! ce portrait ! — reprît la jeune femme ; — à sa vue, quelle impression sinistre!... Cette res- .semblance extraordinaire..., l'espèce de fatalité qui s'attachait à cette femme si funeste à votre aïeul, fout m'a dit que, malgré moi, je vous serais funeste aussi... l'jt pourtant je n'aimerais pas un frère plus tendrement que je ne vous aime.

— Et moi donc , Thérèse. Bien souvent , en rétléchissant à l'opiniâtreté de mou amour , à votre irrésistible intluence , j'épntuvais un vertige pareil à celui qui vous saisit lorsqu'on regarde au fond d'un

il8 THKRESE DLXOVEK.

j{ouff'rc. Le danger est immense... , et vous allez au-devant de lui ; malgré la conscience de votre perte... , un charme effrayant vous attire. Votre raison, vos instincts se révoltent mais une puissance invincible vous pousse à l'abîme... La mort est là..., la mort vous tente !

— Et puis les esprits les plus fermes, les plus droits , ont souvent une tendance involontaire à justifier les prédictions qui les menacent. Peut-être trouvons-nous une sombre satisfaction à nous faire les héros et 'es martyrs d'une tradition merveilleuse. "

Ce lugubre entretien fut interrompu de nouveau par un long silence qui permit d'entendre le bruit de la tempête.

Elle ébranlait la maison de Treff- Hartlog jusque dans ses fondements.

La lampe et le feu répandaient une lueui- douteuse.

La lune apparaissait de temps en temps au milieu des nuages que le vent chassait, elle jetait sur le plancher ses clartés blafardes à travers les fenêtres.

Minuit sonna dans le lointain à l'église de la paroisse de l'abbé Kérouëllan.

Xe pouvant vaincre l'inquiétude que lui causait Ewen , le bon recteur s'était mis en prières.

Il ne priait pas seuL

Lès-en-Goch et Ann-Jann priaient aussi.

Ces vieux serviteurs , déjà vivement impressionnés par les menaces de Mor-Xader , avaient remar-

CO.VFIDEXCE. iVJ

(|uc la tristesse raornc et désespérée d'Eu en et de Thérèse pendant le dîner.

Tous deux , agenouillés , priaient aussi pour leur maître et pour sa femme.

C'était un spectacle effrayant que de voir Thérèse et Ewen , face à face avec des pensées de mort , envisager leur position avec un si terrible sang-froid.

La tempête redoubla de violence.

De fortes rafales de vent et de pluie , s'engouffrant dans la cheminée , éteignirent le feu dans le foyer refroidi.

Ewen et sa femme restaient plongés dans une sombre rêverie. Thérèse rompit le silence , et dit à Ewen en souriant avec tristesse :

n Combien le vol de nos pensées est capricieux ! Mon ami , savez-vous à cette heure à quoi je songe ?

— Dites, Thérèse.

— A l'une des plus douces , des plus paisibles soirées que j'aie passées dans ma chambre de jeune Hlle. Il y a de cela deux ans environ. Après d'injustes reproches , ma mère avait cru me punir en me condamnant à passer ma soirée toute seule. J'étais alors dans le fort de ma passion pour René... mon beau héros mélancolique... Je me vois encore au coin du feu , à demi couchée sur mon canapé , bien seule chez moi , lisant les admirables pages de Chateaubriand, m'enivrant de leur poésie, soupirant ardemment après ces imposantes solitudes de la Bretagne où s'égarait le triste frère d'Amélie....

-'2(» THEUESl-; DUAOVKH.

.laiiuiis, mon ami, je n'ai verse de larmes plus douces ; jamais je ne me suis laissé bercer par une rêverie plus charmante... Qui m'aurait dit alors que, deux années après , je serais sur ces côtes de lirela«{ne si désirées par moi , ayant pour ami , pour mari un homme aussi bon , aussi tendre , aussi chevaleresque que René, mou idéal..., et que pourtant mon âme serait triste..., triste et désespérée jusqu'à la mort ! — ajouta Thérèse avec une sorte de honte el d'accablement.

— Cela est bizarre, Thérèse... \ oyez quel rapprochement ! Il y a deux ans , moi aussi je songeais à un idéal ; je ne vous connaissais pas , et c'était vous que je rêvais. Je me disais : Sans doute une femme ainsi accomplie selon mon cœur n'existe pas , et, si elle existe , malheur à moi î je ne posséderai jamais ce trésor... Qui m'eût dit alors que ce songe se réaliserait? cette femme serait la mienne, elle m'aimerait comme un frère , je pourrais passer ma vie près d'elle ! et mon àme serait , comme la vôtre , Thérèse, triste... triste et désespérée jusqu'à la mort !

— Cela doit être... à cette heure , qu'est-ce que la vie pour nous? qui nous y attache? quels sont nos liens, nos plaisirs, nos intérêts? Est-ce le peu de bien que nous faisons? Vous l'avez dit cent fois : heureux les riches! leurs aumônes leur survivent... Le bon abbé de Kérouéllan recevra vos dernières volontés, il vousiemplacera auprès de nos pauvres. . . Quant à vos vieux serviteurs...

COXFIDEN'CF.. ^1

— (Ml! nr parle/ pas d'eux, Thérèse! cela me fait mal... Je veux oublier mon ingratitude. Pauvre nourrice! pauvre I-ès-en-fioch !... Ah! si vous l'aviez vu dans cette <i[ucrre , lui , quelle fidélité ! quel courage ^.. De grâce, ne me parle/ pas d'eux!... Après son père et sa mère , qu'y a-t-il de plus vénérable pour un homme que sa nourrice et le vieux serviteur qui s'est battu à ses côtés?... Ils seront bien malheureux lorsqu'ils ne me verront plus , je le sens , mais je ne puis me sacrifier à eux. Ils m'aiment cependant ! Pauvre Ann-Jann ! que de soins elle a eus de moi!... Vous parliez, Thérèse, des singulières fantaisies de l'imagination ; dites-moi pourquoi à cette heure , qui contraste si tristement avec les riants souvenirs de ma première jeunesse, je me rappelle un chant nlélancolique dont Ann- Jann berçait mon enfance... Il y a un instant vous songiez à vos soirées de jeune fille ; moi , je croyais encore entendre ce chant et ces paroles touchantes... Thérèse, pardonnez ma faiblesse... tenez, mes larmes coulent à cette dernière souvenance de mes belles et lointaines années. i>

Eu en essuya ses yeux humides.

a Ma demande est étrange , Ewen ; dites-moi ceg paroles dont le sonvenir vous est si précieux. Vous savez combien j'aime les légendes de votre sauvage Bretagne.

— Quoi, Thérèse, vous voulez ?...

— Je vous en prie ; cela me distrait.

m THERESK DUXOVER.

— Qui croirait , Thérèse , à nous entendre parler

ainsi de légendes, que demain Allons Vous

avez raison ; au moment de quitter la vie , ce récit sera un dernier adieu jeté à mes jours de bonheur... Et puis , l'aube ne paraît pas encore, Thérèse;... et puis, j'ai besoin de pleurer, ces larmes n'auront pas d'amertume... Soyez bienveillante pour cette légende, Thérèse ; elle perdra de son charme à n'être ni chantée ni dite dans notre langue bretonne, si grave, si expressive, mais vous apprécierez du moins la douce mélancolie de ce récit, n

Ewen, d'une voix émue, dit les paroles suivantes (c'est une jeune fdle qui parle) :

li Comme j'étais à la rivière , à laver, j'entendis soupirer l'oiseau de la mort.

!) — Petite Tina, — me dit-il, — vous ne savez pas? Vous êtes vendue au baron de Janioz.

yi — Est-ce vrai , ma mère , ce que j'ai appris ? Est-il vrai que je sois vendue au vieux Janioz?

j — Ma pauvre petite, je n'en sais rien ; demandez à votre père.

n — ^Mon père , est-il vrai que je sois vendue à Loïz de Janioz ?

» — Ma chère enfant, je n'en sais rien, demandez à votre frère.

« — Lanice, mon frère, dites-moi, suis-je vendue à ce seigneur-là?

, — Oui , vous êtes vendue au baron , et vous

COXFIDEN'CK. *i:i

lilh'z jxulii- ù l'iiishinl, à l'instant, et vous allez partir sans tarder; le prix de la vente est reçu ; cinquante écus d'argent blanc et autant d'or brillant.

» — Ma bonne mère , quels babits mettrai-je s'il vous plaif? Ma robe rouge ou ma robe de laine blanclie que m'a faite ma sœur Hélène?

» — Mettez les babits que vous voudrez , — m'a dit mon frère, — cela importe fort peu; il y a un cheval noir à la porte qui attend que la nuit s'ouvre, un cheval noir, tout équipé de noir, pour vous emportei-. ^

Eu en s'arrêta, les larmes le suffoquaient.

Thérèse pleurait aussi.

» Merci, — dit-elle, — merci , mon ami, de ces larmes salutaires. Mes yeux sont moins brûlants, mon àme se détend. Pourquoi nous étonner de ce

lontraste? Assaillie de noirs pressentiments au

moment de périr, Desdemona ne trouve-t-elle pas une triste douceur à chanter la plaintive romance du Snulc/ Mon ami, — ajouta Thérèse en souriant avec mélancolie, — Shakspeare est un grand poète ; il nous a devinés, et, sans y songer,.... nous l'imitons.

— Que l'àme humaine soit accessible à de pareilles impressions lorsque la vie touche à son terme, cela est étrange... et cela est heureux ; plus que vous encore, Thérèse, je ressens la bienfaisante intluence de ces larmes; elles n'affaiblissent pas ma

■2i\ THF. RKSE ni'VOVF, K.

résolution, fllps la rendent plus facile. Tout eiifauf, cette légende m'attendrissait délicieusement. Qui m'aurait dit alors que je lui devrais les dernières larmes que je verserai? Ecoutez la fin, Thérèse,.... et, à propos de ce qui suit, n'oubliez-pas que pour nous autres Bretons, il n'y a rien de plus sacré que les cloches de notre paroisse : leur son éveille en nous tout un monde d'idées riantes, douces et tristes, «elles du baptême, du mariaae et de la mort.D Kuen reprit son récit :

(i Tina n'était pas loin du hameau, qu'elle entendit sonner les cloches ; alors elle se mit à pleurer.

■K Adieu, sainle Anne, adieu, cloches de mon pays ; rlocher de ma paroisse, adieu.

' En passant le lac de l'anc^oisse , Tina vit une bande de moris.

n Elle vit une bande de morts, vêtus de blanc, dans de petites barques.

• Elle vit des morts en foule.

» Sa tête tombait sur sa poitrine, ses dents claquaient.

s En passant par la vallée du sanj^ elle vit les morts s'élancer à sa suite, s

Thérèse tressaillit à ces paroles, regarda autour d'elle avec effroi et ditàExxen à voix basse:

>. Mon frère , mon frère , mon front est mouille d'une sueur froide. Demain... après notre mort.

COiVFlDEXCE. i-iô

peul-tHre en Iraversant les ténèbres éternelles, rencontrerons-nous aussi comme Tina ce lac d'angoisse.'où sont (les bandes de morts ictus de blanc ;... peutélre rencontrerons-nous la vallée du sang où les autres morts s'élanceront à notre poursuite...

— Souvent Thérèse,... bien souvent je nie suis demandé si quelque impression physique succédait à hi mort. J'ai l'ait là-dessus des rêves étranges.

— Demain, mon frère, ce mystère effrayant n'en sera plus un pour nous. Demain nous saurons ce qu'ignorent tous ceux qui sont sur la terre. Cela console de mourir, n'est-ce pas?

— Je ne regrette pas de mourir; mais vous, mais

\ DUS ?ii

Thérèse mit en souriant sa main amaigrie sur les lèvres d'Eu en et lui dit :

« Achevez l'histoire de la pauvre Tina, ri

Euen baisa pieusement la main brûlante de Thérèse.

11 continua :

.. Le baron de Janioz dit à la petite Tina (|ue sou IVèrc avait vendue :

Prenez un siège, asseyez-vous là en attendani Ibeurc du repas.

' Le baron était près du feu , aussi noir qu'un corbeau de mer, la barbe et les cheveux tout blancs les yeuv brillants cotnmc des tisons.

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