II. j
aa THEKESK ULXOVKH.
T \ oiti , — dit-il , — uue jeuue fille que je demande depuis bien longtemps. Allons, la belle, que je vous fasse voir toutes mes richesses ; venez avec moi de chambre en chambre compter mon or et mon argent.
•^ — J'aimerais mieux être chez ma mère à compter les copeaux à jeter au feu.
T) — Descendons au cellier ensemble goûtei' mon vin le plus doux.
■^ — J'aimerais mieux boire de Teau de la prairie dont boivent les chevaux de mon père.
• — Venez avec moi de boutique en boutique acheter un manteau de fête.
•^ — J'aimerais mieux une jupe de toile , si ma mère l'avait faite.
" — Allons maintenant au vestiaire chercher des Festons pour l'orner.
n — J'aimerais mieux la tresse blanche que ma sœur Hélène me brodait.
:> — Si j'en juge par vos paroles, petite Tina, j'ai peur que vous ne m'aimiez pas; que n'eus-je un abcès à la langue le jour que j'ai été assez fou pour von« acheter, quand rien ne peut vous consoler.
;• — Bons petits oiseaux , — disait Tina, — dans votre vol, je vous eu prie, écoutez ma voix ; vous allez au village , et moi je n'y vais pas ; vous êtes joyeux, moi bien triste. Faites mes compliments à tous mes compatriotes quand vous les verrez,... à la bonne mère qui m'a mis au jour, et au père qui
CONFIDEXCK. H"'
ma nourrie... à la bonne mère qui ma mise au
monde , et au bon vieux prêtre qui m'a baptisée ;
vous direz adieu à tout le monde.
T> Et à mon frère que je lui pardonne, d
« 0 bienfaisantes larmes sont celles-ci ! — dit Thér
rèse en essuyant ses yeux.
— Quelques mots encore, Thérèse, et j'ai fini ce récit où viennent se fondre tous les souvenirs de mon enfance.
u Deux ou trois mois après, la famille de lapelile Tina était couchée,
» Etait couchée et reposait tranquillement vers minuit.
•^ Xi au dedans, ni au dehors aucun bruit.
^ On entendit à la porte une voix douce.
1 — Mon bon père, ma bonne mère, pour l'amotir rie Dieu, faites prier pour moi... Priez aussi et pt*eiiez le deuil, car votre fille Tina est dans sa bière ^ ti
— Pauvre , pauvre petite Tina ! — dit Thérèse ; — - que ce récit est touchant !
— Je ne puis vous dire, Thérèse, ce que j'éprouve; il me semble voir encore ma vieille nourrice, il me semble l'entendre murmurer à demi-voix ce chant
A Voir l'excellent Heclieil ilex llhnnts populaires bretons, piii M. de la Viileroarqué , ouviaye rempli de faits curieux. Cette adorable lëgeude en est texlaellement rxlraife.
•228 THKHKSE DIXOVEH.
doux et plainîil , lorsque je in'endonnais sur ses genoux, -n
In assez long silence succéda, pendant lequel Ku en et Tliérèse révèrent profondément.
Le vent mugissait toujours, les heures succédaient aux heures, le jour allait paraître.
« Dans bien des années d'ici , — dit tout à coup Ku eu , — quelque poète breton fera peut-être aussi une légende sur la mort fatale du baron de Ker- Ellio et de sa femme ; récit effrayant , si l'on rappelle la prédiction qui menaçait ma famille et le sinistre mystère du portrait.
— Ah ! puisse cette légende faire couler d'aussi douces larmes que celles que je viens de répandre , notre mort sera dignement pleurée ! s
Après un nouveau silence Euen dit à sa femme : c Thérèse, à ce moment solennel , il ne vous reste
aucune pensée de haine contre... cet homme qui vous
a fait tant souffrir ?
— Aucune. . . mou dernier vœu sera son bonheur. . . Oui; et si, comme le disent quelques poètes, la récompense divine est une sorte de ressentiment éternel des plus douces impressions de notre vie terrestre,... c'est à mon amour pour Edouard que je devrai ces joies célestes, si Dieu me reçoit dans sou paradis. i>
Thérèse prononça ces mots avec tant d'exaltation que, malgré sa résignation, Ewen courba la tctc avec accablement.
CONFIDENCE. 2iJi
a Pardon, pardon , mon frère,... je vou.s fais mal, — reprit Thérèse ; — mais qne faire, que faire ?
— \ous embarquer tout à l'heure avec Mor-\a- «h^r ! » dit Evven d'un air sombre et désespéré.
Les premières clartés de l'aube éclairèrent le salon.
Vn chant bizarre se lit entendre pendant une des rares intermittences du vent et de la tempête.
Cette voix semblait venir du ciel.
«i Ecoutez , Ewen , écoutez ! ^ dit Thérèse en tressaillant.
Et l'on entendit la voix chanter des paroles bretonnes d'un ton menaçant.
t C'est la voix de Mor-\ader, — s'écria Eu en.
— Que disent ces paroles ? — demanda la jeune femme.
— Ces paroles, Thérèse, elles sont funèbres; les voici : i>
Et il traduisit ainsi la triste improvisation de Mov- \ader :
i. La niorl frappe à la poiff , Tons les cœurs tremblent d'épouvante.
La mort se présente a la porte :
Qui doit-elle emporter? "
— Voilà ces paroles, Thérèse. »
l.a voix continua.
'- Ewen, Euen, que disent ces paroles ?
■>M) THKRESE DI'XOYER.
— Ces paroles?... Elles sont toujours funèbres, Thérèse ! Les voici :
u lu drap blauc et cinq phiiiclics, l'n sac de jiaille sous la li'fo , Cinq pieds de leire par-dessus.
Voilà (eus les biens de ce moude.
La voix continua de chanter.
(i Eu en , que disent ces paroles ?
— Hélas ! pauvre femme ! ces paroles sout déchirantes pour le cœur d'une mère !
:: \olte dame Marie , sur voire trône de nt-ij^e , Vous avez votre fils entre vos bras ; Vous ("tes dans la joie ; Moi , j'ai perdu mon enfant , Je suis dans la tristesse. •;
— \'oilà ce que disent ces paroles.
— Oh ! ma fille, ma fille -d s'écria Thérèse ! avec tm long gémissement.
La voix continua de chanter.
.. Que dit-il , que dit-il ? -^ demanda Thérèse , dont toutes les douleurs maternelles étaient éveillées par ce singulier rapprochement.
Il Hélas ! pauvre mère , ces paroles sont toujours funèbres...
c: Votre saint enfant , vous l'avez girdé ,
Moi, j'ai perdu le mien.
Envoyez-moi la mort !
La mort, ô sainte-mère de la pilii-!
«ON'FllJKXr.F.. m
Oui, oui, la niorl ; oh ! la mort... (les paroles sont prophrfiques 1 » s'i'cria Thôrèse avec éj^arement ei] courautù mie des fenêtres, que l'aube eommençait à blanchir.
Kvven suivit sa femme, afin de découvrir Alor- Vader.
\ons l'avons dit, le manoir de Treff-Harllog se composait d'un corps de logis principal et d'une aile en retour, à l'extrémité de laquelle s'élevait un donjon en ruines.
Des fenêtres du salon on apercevait ce donjon. Le jour commençait à poindre.
Les nues couraient rapidement sur le ciel , leurs contours se teignaient peu à peu de reflets couleur de sang.
A l'horizon le soleil se levait derrière un immense banc de nuages gris de plomb , rayés ck et là de bandes d'un pourpre sombre.
Au loin, la mer, fouettée par le veut, déroulait
ses longues lames vertes couronnées d'écume , elles
se brisaient avec furie sur les noirs rochers de la côte.
Au levant, la tour ruinée découpait sur le ciel sa
silhouette imposante.
Debout à son sommet, semblable au génie des tempêtes, Mor-Vadcr dressait sa grande taille , elle semblait gigantesque; ses cheveux blancs flottaient au vent, ses bras étaient croisés sur sa poitrine. Le pen-kan-guer ouvrit brusquement la fenêtre. Mor-\ader l'aperçut.
•2M THKRKSF. Dl'XOYF.R.
D'un geste solennel , il lui montra sa bai'quo qui se balançait dans une petite crique.
Sa barque peinte en noir comme un cercueil....
Puis Mor-Xader chanta de sa voix retentissante les dernières paroles de son improvisation.
t Euen, Euen , que dit-il ?
— Il nous appelle, Thérèse... Il dit :
il Les clocbcs ne sonneront plus pour nous sur la terre , In prêtre ne priera pas sur nos dépouilles... .A la nier!,., à la mer !... à la mer!... «
Thérèse et Eu en échangèrent un regard désespéré.
Lès-en-Goch avait prié une partie de la nuit ; il dormait encore au matin.
Euen et Thérèse passèrent devant sa porte sans qu'il les entendît.