‹ ThermidorChapitre 16 sur 17 · TIIEDMIDOB · texte numérisé non relu

TIIEDMIDOB

■' — Mes amis, dit Victorien, vous mç connaissez et je crois que vous m'estimez.

— Oui, oui, oui, murmura l'assemblée.

. — Je ne. viens pas ici comme le premier de vos magistrats, mais comme un i^itoyen qui vient ouvrir son âme à ses frères. Vous demandez que fairje, le savonsnous? Croyez-vouS' que nous n'aimions pas comme vous la liberté, la fraternité, l'égalité? Et moi, ne donneraiS'je pas tout mon sang pour le salut de la République? Mais ne vivons-nous pas sous une dictature? Cette . dictature n'est-elle pas épouvantable? Et ne pouvons-nous pas prévoir que cette dictature va être plus horrible encore, et qu'un homme, un tyran, va escamoter la République au profit de son ambition?

— Ne vous dérangçz' pas, citoyens, cria une voix champêtre dans l'autre pièce, ce sont deux nouveaux (Citoyens .qui viennent Centrer après avoir donné bien en plein le mot de passe.

— Eh bien, citoyens, continua Descluziers, que devons-nous faire? Vous parliez de conventionnels. Moi aussi, je les attendais pour me guider et apaiser mes incertitudes ^\x nom du peuple souverain. Mais voyez où va la tyrannie ! Le tyran n'a pas voulu qu'ils quittent Paris, où il veut les garder pour les égorger, il a donné ordre à ses satellites de les empêcher de s.or7 tir, et les représentants du peuple ont été obligés de rester.

— Eh bien, alors, dit le Nestor, ^i les conventionnels ne peuvent résister, qu'est-ce qu'on veut que nous fessions, nous autres pauvres paysans?

— G'esl évident, murmura Fads^nblée qui commença à regarder la poite avec quelque empresse^ ment. - , .

— ^ S'il y a des gehs qui sont les maîtres et que le peuple lès laisse faire, nous n'ayons qu'à. nouB' arranger du mieux que nous pourrons, dit Gosse.

— C'est ça, c'est bien ça, cria la masse. »

Victorien jeta sur eux uni i;^gard de pitié, haùâsa

les épaules. . ;

c( Citoyens, dit-il d'un ton où la tristesse luttait avec le dédain, j'ai embrassé là cause de la Révolution dès son origine et je n'ai cherché le bonheur individuel que dans la félicité de tous. La raison, sans doute, m'avait bien apprîs qtaè tous les hommes naissent et doivent être libres et égaux. Mais un sentiment encore plus, fort, l'àmouï de mes semblables, m'a fait' goûter le charme de cette fraternité, fille de l'égalité, qyi ne doit faire de tous les hommes qu'une même famille. J'ai senti vivement la douceur d'avoir une patrie, et la gloire d'être citoyen, membre d'une gfande république. ;Je ,m'honore de l'avoir désiré; d'avoir manifesté mon opinion à ce dujet dans le temps où le parti du tyran paraissait le plus fort. J'ai lutté contre les ennemis' du peuple soûs quelque dénomination qu'ils se soient montrés. J'ai combattu avec ses plus chauds défenseurs pou^ rétablir l'homme dans sa dignité et le citoyen dans tous ses droits.. Je porte les glorieuses cicatrices des combats pour la liberté. Eh bien, je vous tedis," un tyran se prépai'e. 11 a asservi déjà la population parisienne.' Nous avions pensé à vous et irous'

â68 THfiAHIDOR.

nous disions t « Ces hommes sont, de bons citoyens, ils sont chéris et respectés. Qu'ils viennent à la tète de leurs concitoyens, à la tête de leurs sections, protester contre le joug de la Commune ,de Paris, les vrais républicains rougiront, le génie de la liberté les éclairera et nous aurons sauvé la patrie avec la Aépablique.

i— Eh bien« non^ s'écria le maire de Meudon, tu es mon ami, et nul plus que moi n'apprécie ton amour pour la liberté. Hais tu te trompes. Nous ne pouvons pas nous révolter. Ce serait faire une Vendée aux portes de Paris.

-^ Nous savons bieo, dit le Nestor, comme la Convention a traité Lyon^ Marseille et les autres villes rebellés.

— Et qu'est-ce qui nous dit, continua Testart, que nous ne tuons pas la République beaucoup mieux en renversant Robespierre qu'en lui donnant la dicta*^ ture?

— Ah ! dit Descluziersi c'est là mon angoisse.

— Lft République! dit le Boulanger. Parlez-nous donc de la liberté. Que vous importe le 'mot, si vous n'avez pas le profita ÊteS'-vous des fous, des lâches ou des idiots? Que vous importe d'être républicains, si la République n'est qu'une tyrannie.

— Citoyen, tu blasphèmes, s'écria Testart*

— Et toi, tu radotes.

— Tout ça, dit Gosse, c'est fort bien. Qu'est-ce que nous voulons? Être heureux. Bon. Et ne pas être tourmentés. Bon I Alors, si en nous révoltant contre la

IfiS BARRIÊHES DE MRIS PBlfDAirT U TEHREtR. 366

tyrannie nous sommes plus malheureux qu en patientant, eh bien quoi? Mais, d'autre part, on est Français» On n'est pas plus couards que les autres. Voilà notre dernier mot. Que la Convention parle. £h bien, le diable m- emporte si je ne cours pas sur Paris avec tous les bons b.«. du pays. Mais du moment que les con- ^ ventionnels veulent bien être tyrannisés par Robesbespierre, qu'est-ce que fera L'Union-Gosse? Eh! camarades ! Il fera le mort.

— Et il aura raison, dirent les paysans tout d^une voix. Et nous ferons le mort avec lui.

— Les conventionnels ne veulent pas de la tyrannie de Robespierre, dit un personnage qui s'avança de la chambre voisine.

— Le représentant Tallien, s'écria Descluziers.

— Seulement, dit un autre personnage en s'avançant, qui nous prouve que Maximilien veuille nous tyranniser.

— Barère, s'écria encore Victorien.

— Oui, dit ce dernier, Barras et Fréron ont été empêchés ; nous, nous avons pu prendre un autre chemin. Nous voici. On nous a dit qu'on avait à nous communiquer la preuve des projets liberticides de Robespierre. Nous voici à notre poste. Parlez.

— Ces projets, dit le Boulanger, on te les a indiqués, Barère. On t'a donné un extrait des pièces, 'Tallien. On a raconté à vos collègues des Comités...

— On ne nous a donné que des présomptions, des présomptioiis vagues, des présomptions qui cachent peut-ôtre un piège que nous tendent les aristocrates»

Il nous faut des preuves. Sans preuves, nous sommes sans droit et sans force. Si Robespierre est notre ennemi, Tennemi de la République, qui nous dit qu'il ne cherche pas à nous faire faire une fausse démarche pour nous perdre, nous, les défenseurs de la Répù* blique, et la République avec nous. S'il est Tami de la République, qui nous dit que ce n est pas l'étranger qui veut, en nous mettant en haine contre Maximilien, affaiblir la patrie en amenant la division entre ses défenseur3? Il n'y rien à répondre à cela.

— Barère, continua Batz, il y a à répondre ceci, que tu sais, au fond de ta conscience, que Maximilien prépare sa dictature. Avant-hier, à dix heures du matin, qu'a dit Saint- Just devant les deux Comités réunis? N'a-t-il pas proposé l'unité du gouvernement, la dictature une, pour remplacer lés mille dictatures qui oppriment la France?

— Tu es bien renseigné, dit Barère en tressaillant.

— Mais faut-il en conclure d'une brusque parole d'un théçricien comme- Sain t-Just, que Robespierre veut supprimer la République ? dit Tallien.

— Tallien, Barère sait bien que Robespierre veut supprimer la République, et toi, tu sais bien qu'il veut supprimerTallien, etFréron, et Barras, et Alquier, et Dubois-Crancé, et MonesLié (du Puy-de-Dôme), et Bourdon,' et Cavaignac, et Cauibon, et tout le Comité de Sûreté générale, sauf ses deux espions, et tout le Comité de Salut public, sauf ses deux complices, et toute la Montagne, même Audouin le pur, même Léonard Bourdon renihousiaste. N'as-tu pas deux espions at-

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tachés à tes pas, et oses-tu seulement coucher dans ta maison ?

— ,Tu sais beaucoup de choses, citoyen, dit Tallien ému. Alors, tu dois savoir que sans preuves sures nous ne pouvons rien contre Robespierre. D'abord, parce que la Plaine ne sauvera pas la Montagne si nous ne lui montrons pas qu'elle est aussi destinée aux proscriptions ; et sans elle nous n'avons pas la majorité. Puis, parce que si nous ne pouvons pas frapper de lumière le peuple, jamais nous ne pourrons lutter contre la Commune, les sections, les Jacobins. Tu as entendu ce que ces citoyens viennent de dire. Crois-tu que ce soient des alliés aussi timorés qui puissent nt)us donner confiance? »

— Les soldats sontdignes dés généraux, dit le Bou- Tanger. Ils sont timorés parce que les généraux sont timides;, et la France s'en va dans les bras ensanglantés du monstre et du génie de la tyrannie.

— Mais pourquoi ne pas nous communiquer ces papiers?

— Ah ! je ne les ai pas, mais je sais où ils sont. Je vous en ai fait envoyer un. J'ai fait tomber hier soir entre vos mains l'extrait d'une correspondance entre Robespierre et Benjamin Vaughan, espion de Pitt. Qu'en avez- vous fait?

— C'était bien vague.

— Vague I Maximilien offrait de partager la France avec l'étranger, à condition qu'il fût maître d'une partie de la patrie I Vague! Vous êtes comme des gens qui reculent de poste en poste devant l'ennemi qui les

épouvante, aimant mieux tomber dans un précipice que de se défendre.

— Mais enfin, pourquoi ne pas nous communiquer complètement...

— Pourquoi? parce que justement vous êtes si prudents, citoyens, dit le Boulanger avec mépris, que je crains que vous n'utilisiez ces papiers non dans Tintérêt de la patrie, mais dans le vôtre. Je crains qu'ils ne servent à la rançon non pas de la Liberté, non pas de la France, mais de votre vie. Je crains que vous ne les remettiez à Robespierre po\ir partager avec lui la tyrannie, et que ce qui peut sauver la France en épouvantant un tyran, serve uniquement à lui donner quelques tyrans de plus. •

— Citoyen, dit Tallien avec colère, tu sais beaucoup de choses. Comment te nommes-tu?

— Je sais plus de choses encore. Et toi, sais- tu camment on nomme, comment on nommera dansThistoire Thomme qui reçoit de sa femme ce mot : u On m'égorge, accours I » et qui se sauve? Sais-tu, Tallien, comment Thistoire le nommera? Un Ucbe I »

Tallien avait bondi, puis il s'était arrêté.

« Comment te nomme-t-on? Tu sais trop de choses I II faut que le supplice. . .

— Tu me menaces ! Les misérables I dit le Boulanger, avec un ineffable mépris, ils sont sous la tyrannie et sous la guillotine, et ils ne pensent qu'à tyranniser et à supplicier les autres. »

Un grand coup se fit entendre au volet d'une des

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« I ■ - - I II ' I ■■ Il I p^^— ^^— ^— — I III I ■ i iii — ^■— — . I . — — ^

fenêtres qui donnaient sur la routOi en face du bois dQ Meudon. Une voix s'écria :

« Le Boulanger est-il là?

— Voilà comment on me nomme, dit celui-ci en approchant. Que veut-on au Boulanger?

— Ouvrez à Aristobule. Il y va de la vie pour vous tous. »

Batz ouvrit la porte. Lozembrune pauta dans la pièce. Batz referma vite le contrevent. Au même ins-tant, un coup de feu se fît entendre. Une balle traversa le volet qui venait à' être ouvert et brisa une vitre.

« Citoyens, dit Aristobule en respirant à grand bruit. Voilà ce qu'on gagne à vouloir vous avertir.

— Le voleur de la voiture, dirent quelques paysans qui l'avaient vu descendre de la charrette.

— Lui-même, qui était sauvé et qui revient vous dire, après avoir bien couru, je vous en réponds, que vous êtes trahis, cernés par la garde nationale de Meudon, par des sectionnaires parisiens et par les gardes du bois. »

Le premier dénoument*

Un moment de silence avait succédé à cette brusque invasion d' Aristobule. L'air narquois avec lequel il avait prononcé les quelques mots qui avaient suivi le coup de fusil portèrent d'abord les membres du cond-

liàbule à prendre pour la plaisanterie d'un braconnier aux abois ces paroles fort inquiétantes d'ailleurs.

Descluzîers s'avança vers une des fenêtres de la route et il l'ouvrit. Une troupe armée de fusils dont les canons miroitaient, avec des reflets livides, à la lune, accourait et occupait déjà la voie. Il referma le valet ' et revint silencieusement près de la porte. Gosse et le Nestor s'étaient penchés sur les fenêtres donnant du côté de la vallée. Ils avaient vu une troupe immobile et sombre qui se tenait au pied de la muraille. Ils rentrèrent leur tête. Un grand murmure s'éleva parmi les paysans, un murmure de crainte, de colère et de menaces contre les scélérats qui les avaient amenés dans ce péril.

Testart s'était précipité vers la porte d'entrée. La salle du cabaret était pleine de soldats armés de piqucî».

Avant qu'il eût le temps de refermer cette porte, elle fut poussée violemment. Pourvoyeur entra et s'avança jusque dans la deuxième salle à la suite de Testart.

Il promena son regard cynique et perçant sur cette bande effarée. Quand il eût constaté la présence d'Arîstobule, un sourire de triomphe traversa son visage.

Puis sa physionomie prit une expression calme, solennelle, presque digne, qui tranchait avec son air habituel de pied-plat.

« Citoyens, dit-il, la République triomphe de tous ses ennemis. Et quand ses ennemis ne sont qu'égarés, elle peut être magnanime à leur égard. On vous

pardonne parce qu on est victorieux. Robespierre est clément parce qu'il a déjoué toutes les trames. On veut bien être persuadé que vous êtes réunis ici pour causer de la moisson prochaine; partez, sauf un seul que je désignerai.

— Eh bien, Gosse, dit le Nestor, Robespierre est un brave homme. C'est bien vrai que nous étions réunis ici pour causer de la récolte ; mais on aurait peut-être bien voulu nous faire des misères, le monde est si méchant. Tu peux faire mes compliments à Robespierre, de la part de Jacques Tilmant, conclut le vieux madré en donnant le nom de son plus cruel ennemi. Partons, en souhaitant le bonsoir à cet hommelà. »

, Les deux conventionnels s'étaient cachés dans le coin le plus obscur.

— Un instant, dit Descluziers, nous sommes rassemblés ici et nous avons le droit d'y être.

— Crois-tu? dit Pourvoyeur en ricanant.

— Je le crois d'autant plus que c'est moi qui l'ai donné, ce droit.

— Je ne te demandais pas un pareil aveu, dit Pourvoyeur en se frottant les mains. Dame Rose sera veuve de bonne heure si tu t'amuses à répéter cela à Fouquier-Tînville.

— Je méprise tes allusions, je ne crains pas tes menaces et j'ai toujours en moi quelque chose qui m'élève au-dessus de toute crainte, c'est ma volonté d'être, de vivre et de mourir libre. Tu as parié d'une exception. Ce serait une lâcheté à nous de permettre

qu'on (ït une exception, nous sommes tous coupables ou tous innocents, étant tous ici réunis pour un même but. <

'- — Excepté ce scélérat-là, j'espère, dit Pourvoyeur en montrant Aristobule.

— Citoyen espion, dit Aristobule en riant, n'oublie pas de me rappeler que c'est un soufflet que je te dois quand tu auras fini ton discours majestueux.

— Eh bien, c'est ce scélérat-là même que je veux garder.

— ' Ce n'est pas notre compagnon, dit Gosse, c'est le voleur de la voiture.

•*— Eh ! dit Nestor en fouillant les poches de ses culottes, il est peut-être venu ici pour nous dévaliser.

— Ce n'est pas notre compagnon, dit le Boulanger, mais il est plus, il est notre sauveur. Il était libre, et pour nous avertir il est revenu ici au risque de sa vie. L'abandonner serait de l'ingratitude.

— Une lâche ingratitude, dit Descluziers.

— Ma foi citoyens, dit Aristobule, vous me comblez et me couvrez de confusion. J'espérais arriver un peu plus tôt, mais ces gaillards courent comme s'ils avaient l'habitude de fuir, et l'un d'eux m'a jeté une grosse pierre qui m'a fait trébucher , «i bien qu'il faut , soyons de bon compte, me savoir gré uniquement de ma bonne volonté.

— Qu'importe, dit Gosse, on n'est pas plus couard qu'un autre, et je^ dis qu'en effet çà ne serait pas beau à nous.

— Peûhl dit le Nestor, si c'est l'avis de k majorité,

LES BARRIÈRES DE PARIS FENDâ'NT LA TERREUR. 371

le peuple est souverain, et il vaut mieux tourrrienter un pas grand' chose d'étranger que d'honnêtes gens comme nous et nos voisins.

— Alors, dit Pourvoyeur d'une voix menaçante, si vous résistez, vous n'êtes plus, comme vous le dites, d'honnêtes gens qui vous occupez d'un commerce utile, mais, comme on vous en accuse, vous êtes des conspirateurs, et je vous arrête, et je voua fais tous, tous transporter A la Force, où vous vous expliquerez avec le citoyen Dumas.

— Tu oserais, misérable? dit Victorien d'un, ton menaçant.

— J'oserai, scélérat. Et cette fois mes papiers sont en règle, Agent national traître et perfide. Le commandant de la patrouille de la Fontaine-Grenelle a ordre d'Hanriot, approuvé par le Comité de Salut public,,et je crois bien que la signature de Barère lui-môme y est, d'arrêter les réunions de rebelles qui ont lieu dans Paris et ses environs.

— Ëh bien, moi. Agent national de ce district...

— Sectionnaires, cria Pourvoyeur d'une voix retentissante, à la besogne ! »

Les <iontre vents volèrent en éclats, une vingtaine de fusils s'abaissèrent sur le groupe, tandis qu'une masse de piquiers s'avançaient du fond du cabaret* Pourvoyeur avait saisi Victorien et l'entratna dans un coin. Il s'était placé derrière lui en lui posant un bout de pistolet sur les tempes.

— Voilà mon rempart, s'écria-t-il. Au commandement de feu, tirezt »

Il y eut un moment de trouble et d'angoisse indescriptible.

« N'importe, s'écria Victorien d'une voix calme, je maintiens que ce serait une lâcheté et une ingratitude.

^— Ma foi, dit Aristobule en s' éloignant de Batz qui voulait lui parler pour lui intimer l'ordre de fuir, il ne ser^ pas dit que je serai vaincu en générosité. Tu as bien dît, citoyen espion, que tous, sauf moi, seraient libres. Je soupçonne que tu as quelque part, en tm âme, un endroit un peu propre sur lequel tu puisses jurer un serment d'honnête homme.

— Tous, sauf toi, seront libres, je le jure sur la tête de mon fils.

— Il n'est pas possible que tu sois absolument ignoble et complètement un monstre. Je te crois donc. Monsieur, ' continua Lozembrune en s inclinant gracieusement vers Descluziers, je ne veux pas être vaincu en générosité par aii républicain.

— Infâme scélérat ! s'écria Pourvoyeur.

— Cela fait deux soufflets, mon garçon, ne me le laisse pas oublier. Messieurs, vous ne me devez rien. Je suis le vicomte de Lozembrune, le chef du parti royaliste. S'il y a quelqu'un qui ait plus de droit à.cet honneur, qu ib me pardonne. S'il y a quelqu'un qui rencontre jamais celle... que je veux dire, qu'elle sache que je meurs en pensant à elle. Vive le roi! messieurs. Monsieur Descluziers, votre main, vous êtes un brave.

— Citoyen, dit Descluziers avec colère, quand on fait votre métier de royaliste et d'ennemi de la Repu-.

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LES 'Barrières de paris pbndant la terreuii. 373

' - Il

blique, on n*a pas droit à Testime des patriotes. — Monsieur, dit gravement Vulmer, je vous demande bien pardon d'avoir touché à votre infirmité. » .

Une demi-heure après, tout était devenu silencieux. La salle, où venaient de se passer les précédents incidents, était vide,' à peu près vide, voulons-nous dire, car Vulmer était resté lié et attaché à une chaise. La chandelle brûlait toujours sur la table et sa longue mèche carbonisée répandait une lumière lugubre.

Quelques sectionnaires veillaient aux fenêtres, et on les voyait passer et repasser sur la grand' route, tantôt éclairés parla lune, tantôt enveloppés dans l'ombre que formaient çà et là les gros nuages voyageurs. La porte était gardée par la milice de Meudon.

Vulmer avait été roulé jusqu'au coin opposé à la porte d'entrée, et opposé aussi à cette partie de la muraille qui regardait la vallée, c'est-à-dire jusqu'au coin qui tenait l'extrême bout de la maison sur la route de Versailles.

« Ma pauvre Marie-Thérèse I mûrmura-t-il , j'ai hésité un peu à cause de toi; mais il fallait à tout prix sauver Batz... Allons, je vais dormir un peu. Je suppose que maintenant rien ne s'y oppose. »

Il posa la tête contre la muraille et ferma les yeux.

Quelques instants après, une tête parut à la hauteur d'une des fenêtres qui donnaient sur la vallée, une tête étrangement coiffée. C'était la tête de ce bizarre et muet personnage qui, le matin même, avait laissé tomber un billet dans le seiad'Aristobule encjormi.

a Lozembrane, murmura-t-il ! Lozembrune ! Eteins cette chandelle en renversant la table d'un coup de pied, et viens par ici. m

Mais Vulmer dormait profondément,

« Chef, dit une voix pai-tant du pied de la muraille, descendez vite. Voilà ce coquin de Pourvoyeur, n

L'homme à la perruque extravagante sauta en bas en disant à son compagnon :

« J'ai fait ce que j'ai pu. Plus, ce serait me perdre inutilement. »

Un quart d'heure environ après, la porte de la pièce s'ouvrit prudemment et se referma, une. ombre noire se mit à ramper sans bruit le long de la muraille, de façon à n'être pas vu par les sectionnaires. Quand ce fantôme fut près de Lozembrune ; il le heurta ; celui-ci répondit par un grognement.

L'être rampant s'approcha de la table et éteignit la lumière. Puis il se redressa, s'approcha de Vulmer et le poussa vivement.

« Hein ! quoi I déjà ! Pauvre Marie.

— Réveillez-vous ! Je vais vous sauver. Êtes-vous bien réveillé?

— Parbleu 1 avec de pareilles paroles. Cela réveillerait un mort.

— Bon, attendez que je coupe vos liens... Là I Parfait. Vous êtes un brave et honnête homme, vous. Je voudrais mourir avec vous et vous sauver tous.

— Camarade, voilà un joli madrigal; maïs je ne permet? pas à tout le monde de périr pour moi.

— Taisez-vous, je suis fou T désespéré ! Je ne cours

LES BARRIÈRES DE PARIS PENDANT lA TERREUR. 375

aucun danger, hélas ! Vous allez passer par la porte. Voici le mot d'ordre : « La vertu est à l'ordre du jour, » Vous ajouterez : Je suis le fils de Pourvoyeur.

— Voilà, mon camarade, un bien vilain déguisement que vous me donnez là. Vous n'aimeriez pas aussi bien que je dise : Je suis le fils du bourreau.

— Ahl taisez-vous, dit la voix qui devint sombre. Taisez-vous! taisez-vous. Voilà que je deviens fou. Écoutez. Attendez-moi dans le voisinage, dans l'ombre, des grands arbres de la route. Approchez-vous de moi ; je chantonnerai Tair des Chemises à MaraU II faut que je vous guide toute cette nuit. J'ai encore un bien plus grand service à vous rendre. Mais partez vite et ne vous éloignez pas, si vous aimez votre femme,

— Hein !

— Partez ! partez I Je vous guiderai. ».

Lozembrune se secoua et sortit sans encombre. Un

instant après, on entendit des cris. C'était une des sentinelles qui signalait l'absence de la lumière dans la pièce. Pourvoyeur se précipita avec une chandelle.

« Ah! dit-il avec une voix de fou furieux, il est encore là! Mais quoi! quoi! quoi! rugit-il, en approchant davantage, ce n'est pas lui ! C'est mon fils! Misérable, infâme ! Cette fois, tu ne fuieras pas ma ven* geance. ».

Et il leva sur lui un pistolet.

« Ah! quelle joie, mon père, si vous pouviez me tuer, afin qu'en mourant je puisse vous maudire et vous exécrer sans remords. »

Le malheureux père tourna plusieurs fois sur lui-

même. Puis il bondit hors de la pièce en hurlant : « Arrêtez-le! arrêtez-le! il s'est enfui. »

Il y eut ufi mouvement de trouble! Chacun courut à droite et à gauche. Un gros nuage couvrait alors la terre d'obscurité.

Pourvoyeur toujours hurlant, rugissant, blasphémant, s'avança jusqu'au bord de la route.

Tout à coup il reçut un soufflet si vigoureux qu'il perdit l'équilibre.

« Pourvoyeur, vil espion, je t'avais promis deux

soufflets, jen voici un !

— Ah ! scélérat ! cria Fespîop ; et dirigeant son pistolet dans la direction de la.voix, il tira.

— Dans le tronc de l'arbre, cria de nouveau Vulmer. Pourvoyeur, continua-t-il en changeant de place à chaque membre de phrase, tu as voulu deux choses : prendre le baron de Batz ou Lozembrune, que tu poursuis depuis ce matin; le baron de Batz, Lozembrune, le chef du parti royaliste t'a échappé. Tu as voulu sauver ensuite Robespierre. Je porte avec moi 30n sort. Demain il sera décrété d'accusation parla Convention.

— Tirez, misérables; tirez !

— Je ne regrette qu'une seule chose, c*est de ne pas t' avoir payé le second soufflet que je t'ai promis.

— Lozembrune, voilà ta dette payée, cria la voix de Batz en assénant sur la joue de l'espion un soufflet

retentissant.

— Merci ami. Vive le roi !

— Tirez, infâmes ! A la guillotine celui qui ne tire pas. Voyons, toi, garde-chef, toi qui n'as jamais man-

que ton coup, tire par là, dans ces corps, lire ou je te tue.

— Je ne tirerai pas, dit une. voix lugubre et étrangement rauque, au risque de tuer un camarade.

— Eh bien ! ce sera moi qui tirerai ! »

. Pourvoyeur saisît le fusil de son voisin. Il tira dans la direction du coin du bois d'où était partie la voix.

Un cri déchirant se fit entendre.

« Qu est-ce que c'est, dit Pourvoyeur. Une lanterne; vite une lanterne. Vite^ scélérats! Voulez vous me rendre fou.

On apporta une lanterne. L'espion terroriste la saisit et se précipita vers l'endroit d'où le cri était parti.

Son fils était étendu dans l'herbe qu'il rougissait de son sang.

«Merci, mon père, dit-il, vous m'avez tué, je puis mourir en vous disant : A bas la République!

Une voix déjà lointaine criait :

« Pourvoyeur, pense à Dieu. Vive le roi ! »

L'espion jeta un regard effroyable sur le corps étendu. Puis il tendit le poing dans la direction de là voix.

Il se baissa, saisit son fils, le posa sur son épaule avec une force surhumaine, et montrant Meudon :

« Allons, camarades, nous avons à sauver la République et Robespierre. »

Un long silence descendit bientôt dans les plaines et les bois. L'auberge était vide, les champs solitaires.

Lozembrume était sauvé.

L^auteur au lecteur.

Ce 7 Thermidor, au soir, Robespierre triomphe de tous les efforts. Ses ennemis, de tout parti, sont abattus, en fuite ou épouvantés. Il tient dans sa main, avec la Commune de Paris et les Jacobins, avec les quatre cinquièmes des sections armées et l'école de Mars, presque toute la force matérielle qui existe à Paris.

Il est aussi le guide et le moteur des idées qui dominent alors; il représente le gouvernement; il a imposé ses théories personnelles, et avec une persévérance sourde, imperturbable, par une série d'efforts logiques, sans secousse, par un progrès presque insensible en ses développements, il est parvenu à transformer à son image la capitale de la France.

Nous avons essayé de montrer ce qu'étaient cette image, cette capitale et cette France de la fin du dixhuitième siècle, en peignant fidèlement le Paris de 179iii dans ses trois manifestations principales : La Ville et le Comité Révolution naire de la section ; le Faubourg et l'Auberge ; la Barrière et la Place publique.

Dans la partie romanesque de ee drame, nous voulions peindre l'odyssée de Lozembtune au milieu de la grand' ville en l'an II, à travers ce triple cercle de dangers que la Terreur avait si formidablement tracé pour emprisonner tout ce qui ne voulait ou ne

pouvait se courber sous le joug de la populace, à la fois fanatisée et exploitée par Robespierre.

Lozembrune a pu briser le cercle, et nous nous arrêtoBs-là. Nous n'ignorons pas que le lecteur peut nous demander davantage. Dans un autre roman nous retrouverons notre héros au milieu de personnages nouveaux ou déjà exquissés dans ce premier drame.

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