‹ Thermidor: d'après les sources orginales et les documents authentiques, avec un portrait deChapitre 107 sur 123 · UÉSITATION SUPRÊME DE ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

UÉSITATION SUPRÊME DE ROBESPIERRE

une proclamation aux armées, convint qu'on ne pouvait écrire au nom de la Convention ; mais il engagea Robespierre aie faire au nom du peuple français, ajoutant qu'il y avait encore en France des amis de l'humanité, et que la vertu finirait par triompher (*). La longue hésitation de Maximilien perdit tout.

Pendant ce temps, les émissaires de la Convention proclamaient, à la lueur des torches, le décret de l'Assemblée. Des fenêtres de l'Hôtel de Ville on en aperçut plusieurs au coin de la rue de la Vannerie, laquelle débouchait sur la place de Grève. Ils cherchaient à ameuter le peuple contre la Commune. Quelques membres du conseil général s'offrirent d'aller les arrêter, partirent et revinrent bientôt, ramenant avec eux deux de ces émissaires. Fleuriot-Lescot donna à l'assistance lecture de la proclamation saisie sur les agents de la Convention. Parmi les signatures figurant au bas de cette pièce, il remarqua celle de David. « C'est une scélératesse de plus de la part des intrigants » I s'écria-t-il ; « David ne l'a pas signée, car il est chez lui malade » (').

la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. 408.) Un officier municipal était venu le chercher et lui avait remis un billet ainsi conçu : « Couthon, tous les patriotes sont proscrits, le peuple entier est levé; ce seroit le trahir que de ne pas te rendre à la Maison commune, où nous sommes. » Ce billet, signé Robespierre et Saint- Just, fut trouvé sur lui au moment de son arrestation.

(*) Déclaration de Jérôme Murou et Jean-Pierre Javoir, gendarmes près les tribunaux. Ils avaient accompagné l'officier municipal qui était allé chercher Couthon et étaient entrés avec lui à FHôtel de Ville •dans la salle du conseil général. {Archives, F. 7, 32.)

(^) Renseignements donnés par les employés au secrétariat, sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor. (Pièce de la collection Beuchot.) Dans une note placée à la suite de son rapport sur les événements du 9 thermidor (n« 37, p. 56), Courtois prétend que ce fut Payan qui donna lecture du décret mettant hors la loi les membres du conseil général et autres, et qu'il ajouta au texte du décret ces mots perfides: ce et le peuple qui est dans les tribunes », espérant par là augmenter l'exaspération contre la Convention. Mais cette note, en désaccord avec les pièces authentiques où nous avons puisé nos ren-

Le grand peintre , avons-nous dit déjà, avait, sur le codseil (le Barère, prudemment gardé la chambre.

Ce formidable décret de mise hors la loi ne laissa pas que de produire dans les rues un très-fâcheux effet. L'ardeur d*un certain nombre de membres de la Gommuoe, ne se trouvant pas soutenue par une intervention directe de Robespierre, se ralentit singulièrement. Beaucoup de citoyens, ne sachant ce qui se passait à cette heure avancée de la nuit, rentrèrent tranquillement chez eux. 11 n'est pas jusqu^au temps qui ne vint en aide aux conjurés delà Ck)nvention. Le ciel avait été triste et sombre toute la journée. Vers minuit, une pluie torrentielle tomba et ne contribua pas peu à dissiper la foule. Quand, deux heures plos tard, les colonnes conventionnelles débouchèrent sur la place de Grève, elle était presque déserte. Tandis qu'une escarmouche insignifiante s'engageait sur le quai, entre la force armée dirigée par Barras, et les canonniers restés autour d'lIaiu*iot, Léonard Bourdon, à la tête de sa troupe^ put pénétrer sans obstacle dans l'Hôtel de Ville, par le grand escalier du centre, et parvenir jusqu'à la porte de la salle de l'Egalité. Il était alors un peu plus de deux heures du matin (*).

En ce moment, Robespierre, vaincu par les obsessions de ses amis et songeant, un peu tard, à la gravité des circonstances, se décidait enfin à signer l'adresse à la section des Piques. Déjà il avait écrit les deux premières lettres de son nom, Ro, quand un coup de feu, parti du couloir séparant la salle du conseil général de celle du corps municipal, retentit soudainement {*). Aussitôt on vit Robespierre s'affaisser, la plume lui échappa des

seigiiements, ne repose sur aucune donnée certaine, et Courtois, par lui-môme, ne mérite aucune espèce de confiance.

(*) Voir le procès- verbal de la séance de la Commune dans VHistovre parlei7ientairey t. XXXIV, p. 56.

(2) Renseignements donnés par les employés au secrétariat, ubi suprà.

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mains, et, sur la feuille de papier où il avait à peine tracé deux lettres, on put remarquer de larges gouttes de sang qui avaient jailli d*une large blessure qu'il venait de recevoir à la joue (*). Pleuriot-Lescot, consterné, quitta le fauteuil, et courut vers l'endroit d'où le coup était parti. Il y eut dans l'assistance un désarroi subit. On crut d'abord à un suicide. Robespierre, disait-on, s'est brûlé la cervelle (^). L'invasion de la salle par la troupe conventionnelle ne tarda pas à mettre fin à Tincertitude.

Voici ce qui était arrivé. A tout prix les Thermidoriens voulaient sa débarrasser de Robespierre. C'était beaucoup d'avoir obtenu contre lui un décret d'accusation, de l'avoir fait mettre hors la loi, mais cela ne leur suffisait pas. Le peuple laisserait-il jamais mener àl'échafaud cet héroïque défenseur de ses droits ? Tant que Maximilien serait debout, les conjurés avaient tout à craindre; mieux valait en finir par un coup de couteau ou une balle. Lui mort, on était à peu prés sûr de voir tomber d'elle-même la résistance de la Commune. Restait à trouver l'assassin. La chose n'était pas difficile, il se rencontre toujours quelque coupe-jarret prêt à tuer un

(') Note fournie par M. Lerebours fils. J'ai vu chez M. Philippe de Saint-Albin, cette pièce toute maculée encore du sang de Robespierre. Rien d'émouvant comme la vue de cette pièce, qui suffît, à elle seule, à donner la clef du drame qui s'est passé. Saisie par Barras sur la table du conseil général, elle passa plus tard, avec les papiers de l'ex- Directeur, entre les mains de l'ancien ami de Danton, Roussehn de Saint- Albin.

(^) Renseignements fournis par les employés au secrétariat sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor. (Pièce de la collection Beuchot.) Entre ce récit et celui que j'ai donné dans mon Histoire de Saint- Just, il existe une légère différence ; cela tient à ce que, à l'époque où j'ai écrit la vie de Saint-Just, je n'avais rù les renseignements donnés par les employés au secrétariat ni les notes de M. Lerebours fils.

homme moyennant salaire. Or, frapper Robespierre en cette occurence pouvait être une occasion de fortune, n y avait justement parmi les gendarmes de la troupe conduite par Léonard Bourdon un jeune dr61e du nom de Merda (*), qui ne demanda pas mieux que de saisir cette occasion. Il avait à peine vingt ans.

Ce fut, à n'en point douter, Léonard Bourdon qui arma son bras ; jamais il n*eût osé prendre sur lui d'assassiner Robespierre sans Tordre exprès d'un membre de la Convention. Intrigant méprisé, suivant la propre expression de Maximilien, complice oublié d'Hébert, Léonard Bourdon était ce député à qui Robespierre avait un jour, à la Convention, reproché d'avilir la Représentation nationale par des formes indécentes. Gomme Fouché, comme Tallien, comme Rovère, il haïssait dans Robespierre la vertu rigide et le patriotisme sans tache. Il fît, c'est très probable, miroiter aux yeux du gendarme tous les avantages, toutes les faveurs dont le comblerait la Convention s'il la débarrassait de Thomme qui à cette heure encore contre-balançait son autorité. La fortune au prix du sang du Juste ? Merda n*hésita point.

Parvenu avec son gendarme à la porte de la salle où siégeait le conseil général (*), laquelle s'ouvrait à tout venant, Léonard Bourdon lui désigna du doigt Maximilien assis dans un fauteuil et se présentant de profil, la partie droite du corps tournée vers la place de Grève. Du couloir où se tenait l'assassin à la place où était la

(*) Tel était son véritable nom, que par euphémisme il changea en celui de Méda. Il avait un frère qui mourut chef de bataiUon et qui garda toujours son nom patronymique, sous lequel fut liquidée U pension de sa veuve. (Renseignements fournis par le ministère de la guerre.)

(2) « Ce brave gendarme ne m'a pas quitté », avoua Léonard Bourdon quelques instants après, en présentant l'assassin à la Convention nationale. (Voy. le Moniteur du 12 thermidor (30 juillet 1794.)

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victime, il pouvait y avoir trois ou quatre mètres au plus. Armé d'un pistolet, Merda étendit brusquement le bras et fit feu, avant que personne eût pu prévenir son mouvement (*).

Nous a.vons dit comment Robespierre s'affaissa en éclaboussant de son sang la feuille de papier contenant rappel à la section des Piques. La question a été longtemps débattue de savoir si Maximilien avait été réellement assassiné, ou s'il y avait eu de sa part tentative de suicide. Le doute ne saurait être cependant un seul instant permis. Pourquoi d'abord Robespierre aurait-il eu l'idée de recourir à ce moyen extrême quand tout paraissait sourire à sa cause, et que, tardivement, il s'était décidé à en appeler lui-même au peuple des décrets de la Convention ? Il aurait au moins fallu, pour le porter à cet acte de désespoir, que l'irruption de la horde conventionnelle eût précédé le coup de pistolet de Merda, ;et nous avons vu par un document entièrement inédit et tout à fait désintéressé (le rapport des employés au secrétariat) que c'était tout le contraire qui avait eu lieu. Le simple examen de la blessure suffit d'ailleurs pour détruire tout à fait l'hypothèse du suicide. En efi'et, le projectile

(^) De l'assassinat commis par lui Merda a laissé une relation où, sauf le coup de pistolet, tout est faux. Beaucoup d'écrivains se sont laissé prendre à cette relation si grossièrement mensongère ; mais nous ne comprenons pas comment M. Michelet a pu baser son récit tout entier sur une œuvre qui n'est, d'un bout à l'autre, qu'un tissu d'inexactitudes, d'invraisemblances et d'inepties. (Voy. Histoire de la Révolution, t. VII, liv. XXI, ch. IX.) Merda prétend qu'il s'élança sur Robespierre et qu'il lui présenta la pointe de son sabre sur le cœur, en lui disant : « Rends-toi, traître ! etc. » Comment les amis dévoués qui entouraient Maximilien eussent-ils laissé pénétrer jusqu'à lui ce polisson de dix-neuf ans. Dans son récit, publié longtemps après les événements, Merda raconte qu'ayant fouillé Robespierre, il trouva sur lui pour plus de dix mille francs de bonnes valeurs... On voit qu'on ne pouvait mentir plus bêtement ni avec plus d'impudence que ce lâche et misérable assassin. Sa relation a été précieusement recueillie et publiée par MM. Barrière et Berville dans leur collection des Mémoires relatife à la Révolution française.

dirigé de haut en bas, avait déchiré la joue à un pouce environ de la commissure des lèvres, et, pénétrant de gauche à droite, il avait brisé une partie de la mâchoire inférieure (*). Or, peut-on imaginer un homme qui, voulant se tuer, se tirerait un coup de pistolet de gauche i droite et de haut en bas ? C'est tout simplement impossible; tandis qu*au contraire le coup s'explique tout naturellement par la position de l'assassin tirant debout sur Maximilien assis et présentant son profil gauche.

A la nouvelle du meurtre de Robespierre^ les Thermidoriens éprouvèrent une joie indicible; cependant, mal' gré leur cynisme et leur effronterie, ils ne tardèrent pas à comprendre eux-mômes tout Todieux qui rejaillirait sur eux de ce lâche assassinat, et après que le président de la Convention (c'était Gharlier) eut, au milieu des . applaudissements, donné Taccolade à celui qu'on présenta hautement à TAssemblée comme le meurtrier de Maximilien, on s'efforça de faire croire à un suicide. Voilà pourquoi Barère, affectant d'oublier l'enthousiasme produit la veille par l'apparition de l'assassin, se contenta de dire dans son rapport du 10 : « Robespierre aîné s'est frappé ». Voilà pourquoi, un an plus tard. Courtois, dans son rapport sur les événements du 9 thermidor, assurait, sur le témoignage complaisant d'un concierge, que Merda avait manqué Robespierre et que celui-ci s'était frappé lui-même (^). Mais les Thermi-

(^) Rapport des officiers de santé sur les pansements des blessures de Robespierre aîné. (Pièce XXXYIl, p. 202, à la suite du rapport de Courtois sur los événemcnto du 9 thermidor.)

(2) Rapport do Courtois sur losévénomcnts..., p. 70. Rien de curieuî et do l)ète à la fois comme la déclaration du concierge Rochard : « Sur les doux heures du matin », dit-il, « un frendarme ma appelé et m'a dit qu'il venait d'enton(ho un coup de pistolet dans la salle de l'Éjïalité. J'ai entré, j'ai vu Le Ras étendu ])ar terre, et de suite Robespierre l'aîné s'est tiré un coup de pistolet dont la balle, en le manquant, a passé à trois lignes de moi ; j'ai failli être tué. (Pièce XXVI, page 201, à la suite du rapport. Ainsi il a vu Robespierre... se manquer et la

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