LONGUE AGONIE DE ROBESPIERRE
chemin. Insulter le géant tombé, n'était-ce pas une manière de faire sa cour aux assassins vainqueurs? Quand Jésus eut été mis en croix, ses meurtriers lui décernèrent par dérision le titre de roi des Juifs; les courtisans thermidoriens usèrent d'un sarcasme analogue à l'égard de Maximilien. « Ne voilà-t-il pas un beau roi » I s'écriaient-ils. Allusion délicate au cachet fleurdelisé qu'on prétendait avoir trouvé sur le bureau de la Commune.
« Le lâche Robespierre est là w, dit le président Charlier en apprenant l'arrivée du funeste cortège. « Vous ne voulez pas qu'il entre ? » — Non, non, hurla le chœur des forcenés. Et Thuriot, le futur serviteur du despotisme impérial, d'enchérir là-dessus : « Le cadavre d'un tyran ne peut que porter la peste ; la place qui est marquée pour lui et ses complices, c'est la place de la Révolution (*). » Cejs lâches appelaient lâche celui qu'ils venaient de frapper traîtreusement, et tyran celui qui allait mourir en martyr pour la République et la liberté perdues.
Robespierre fut transporté au comité de Salut public, dans la salle d'audience précédant celle des séances du comité et étendu sur une table (*). On posa sous sa tète, en guise d'oreiller, une boîte de sapin où étaient renfermés des échantillons de pain de munition. Il était vêtu d'un habit bleu de ciel et d'une culotte de nankin, à peu près comme au jour de la fête de l'Être suprême, jour doublement mémorable, où tant de bénédictions étaient montées vers lui et où aussi plus d'une voix sinistre avait pu jeter dans son cœur de sombres pressentiments. Ou crut pendant longtemps qu'il allait expirer, tellement on le voyait immobile et livide. Il était sans chapeau, sans
calomnies ineptes et grossières dont toutes les brochures thermidoriennes du temps sont remplies. C'est pourquoi nous avons cru devoir y puiser quelques renseignements.
(1) Moniteur du 12 thermidor (30 juillet 1794).
(5) Cette tablç se trouve aujourd'hui aux Archives,
cravate, sa chemise entr ouverte se trouvait teinte do sang qui s^échappait en abondance de sa mâchoire firacassée. Au bout d*une heure il ouvrit les yeux et, pour étancher le sang dont sa bouche était remplie, il se servit d'un petit sac en peau blanche, qu'un des assistants lui donna sans doute, et sur lequel on lisait ces mots : Au grand monarque, Lecomrt, fourbisseur du roi et de ses troupes,, rue Saint-Honoré, près de celle des Poulies, Paris (*). Pas une plainte ne s'échappa de sa bouche ; les mouvements spasmodiques de son visage dénotèrent seuls l'étendue de ses souffrances. Ajoutez à la douleur physique les outrages prodigués à la victime par des miséreibles sans conscience et sans cœur, et vous aurez une idée du long martyre héroïquement supporté par ce grand citoyen. « Votre Majesté souffre », lui disait l'un; et un autre : u Eh bien, il me semble que tu as perdu la parole » {*). Certaines personnes cependant furent indignées de tant de lâcheté et se sentirent prises de compassion. Un des assistants lui donna, faute de linge, un peu de papier blanc pour remplacer le sac dont il se servait, et qui était tout imbibé de sang(^). Un employé du comité, le voyant
(1) Les Thermidoriens, qui ont voulu faire croire au suicide, se sont imaginé avoir trouvé là un appui à leur thèse. Courtois, après avoir montré dans son rapport sur les événements du 9 thermidor le gendarme Merda manquant Robespierre, représente celui-ci « tenant dans ses mains le sac de son pistolet, qui rappeloit à ses yeux, par l'adresse du marchand qui Tavoit vendu, et dont l'enseigne étoit Au Grand Monarque, le terme qu'avoit choisi son ambition » (p. 73), Honnête Courtois ! — Sur le revers de ce sac on pouvait lire le nom du propriétaire, M. Archier. 11 est fort probable que c'est un citoyen de ce nom, peut-être l'ancien député des Bouches-du-Rhône à la Législative, qui, ému de pitié, aura, à défaut de linge, donné ce sac à la victime.
(2) Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre et de sa faction, du 9 au 10 thermidor {uhi supra). — Voy. aussi, au sujet des mauvais traitements infligés au vaincu, les notes relatives à Maximilicn Robespierre lorsqu'il fut apporté au comité de Salut public, pièce XLI, p. 215, à la suite du rapport de Courtois.
\?) Notes relatives à Maximilien Robespierre, uhi suprà.