‹ Thermidor: d'après les sources orginales et les documents authentiques, avec un portrait deChapitre 20 sur 123 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Le lendemain de la Fête de l'Être suprême. — Projot d'arrêter la Terreur. — La commission d'Orange. — Les commissions populaires.

— La loi de prairial. — Dénégations mensongères. — Séance du 22 prairial à la Convention. — Protestation de Bourdon (de l'Oise). — Fausses interprétations. — Bourdon apostrophé. — Tallien pris en flagrant délit de mensonge. — Mensonge historique. — Deux lettres de Tallien. — Sa mission à Bordeaux. — Thérézia Cabarrus et Talhen.

— Fouché, le futur duc d'Otrante. — Robespierre lui demande compte du sang versé par le crime. — Séance du 23 prairial aux Jacobins. — Les conjurés de Thermidor. — - Prétendues listes de proscrits.

Nous sommes au lendemain de la fête de l'Être suprême, à laquelle Robespierre, comme on Ta vu, avait présidé en sa qualité de président de quinzaine de la Convention, et où il était apparu comme un modérateur.

Si le décret relatif à l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme avait été reçu par l'immense majorité des Français comme un rayon d'espérance et le gage d'une pacification prochaine à l'intérieur, il avait indisposé un certain nombre d'hébertistes de la Convention ; mais, au fond, les ennemis de Robespierre, les Fouché, les Tallien, les Bourdon, les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de Iji déesse Raison ; ils faisaient de l'irréligion un trafic, comme plus tard quelques-uns d'entre eux mettront leurs intérêts sous la sauvegarde de la religion restaurée. Ce qui les irrita le plus dans cette cérémonie imposante, ce fut le triomphe éclatant de celui dont déjà ils conspiraient la perte. Aux marques de sympathie de la foule pour le président de l'Assemblée, aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils répondirent par des cris de haine et de fureur. « Voyez-vous comme on f applaudit » / disaient les uns en allant de rang en rang pour semer le

LE LENDEMAIN DE LA PÈTE DE l'ÊTRE SUPBÊME 27

soupçon contre lui dans le cœur de ses collègues (*). // n'y a quun pas du Capitale à la roche Tarpéienne, s'écriait celui-ci, parodiant un mot de Mirabeau; et celui-là, irrité des applaudissements qui marquaient sa présence. Je te méprise autant que je t'abhorre {^), Bourdon (de FOise) fut celui qui se fit remarquer le plus par ses grossiers sarcasmes et ses déclamations indécentes (^).

Auxinjures vomies par Tenvie, Robespierre se contenta d'opposer le mépris et le dédain. N'avait-il pas d'ailleurs une compensation suffisante dans l'ovation dont il était l'objet, et les cris d'amour poussés à ses côtés n'étaientils pas assez puissants pour étoufi'er les discordantes clameurs de la haine? Aucune altération ne parut sur son visage, où se reflétait dans un sourire la joie universelle dont il était témoin. Les chants patriotiques entonnés sur la montagne symbolique élevée au milieu du champ delà Réunion, Fhymne de Chénier à TÊtre suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours, et auquel Gossec avait adapté une mélodie savante, tempérèrent, et au delà, pour le moment, l'amertume qu'on s'était efforcé de déposer dans son cœur. Mais quand, à la fin du jour, les derniers échos de l'allégresse populaire se furent évanouis, quand tout fut rentré dans le calme et dans le silence, il ne put se défendre d'un vague sentiment de tristesse en songeant à l'injustice et à la méchanceté des hommes. Revenu au milieu de ses hôtes, qui, mêlés au cortège, avaient eux-mêmes joui du triomphe de leur ami, il leur raconta comment ce triomphe avait été flétri par quelques-uns de ses collègues, et d'un

(*) Discours de Robespierre à la séance du 8 thermidor.

p) Lecointre a revendiqué l'honneur de cette insulte ; il faut le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque, le grand crime de Robespierre, c'était « les applaudissements qui marquaient sa présence ». (Conjuration formée dès le 5 prairial, p. 3.)

(3) Notes de Robespierre sur certains députés. Papiers inédits, t. II, p. 19.

accent pénétré, il leur dit: «Vous ne me verrez plus longtemps (*). » Lui, du reste, sans se préoccuper des dangers auxquels il savait sa personne exposée, ne se montra que plus résolu à combattre le crime sous toutes ses formes, et à demander compte à quelques représentants impurs du sang inutilement versé et des rapines exercées par eux.

Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fête à rÊtre suprême laissa dans le pays une impression de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté ('). On s'est souvent demandé pourquoi lui, le véritable héros de cette fête, lui sur qui étaient dirigés en ce moment les regards de la France et de TEurope, n'avait pas profité de la dictature morale qu'il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du gouvernement révolutionnaire? «Qu'il seroit beau, Robespierre », lui avait écrit, la veille même de la fête à l'Être suprême, le député Faure,undessoixantereize Girondins sauvés par lui «(si la politique le permettoit) dans le moment d'un hommage aussi solennel, d'annoncer une amnistie générale en faveur de tous ceux qui ont résidé en France depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement exceptés les homicides et les fauteurs d'homicide (^). » Nul doute que Maximilien n'ait eu, dès cette époque, la pensée bien arrêtée de faire cesser les rigueurs inutiles et de prévenir désormais l'effusion du sang « versé par le crime ». N'est-ce pas là le sens clair et net de son discours du 7 prairial, où il supplie la République de rappeler parmi les mortels la liberté et la justice exilées? Cette pensée, le sentiment général la lui

(*) Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le manuscrit de M"»® Le Bas. Je la mentionne d'après M. A. Esquiros, qui la tenait de M"" Le Bas elle-même.

(2) Discours du 8 thermidor.

(3) Lettre inédite de Faure, en date du 19 prairial

PROJET d'arrêter LA TERREUR 29

prétait, témoin cette phrase d'ua pamphlétaire royaliste : « La fête de TÊtre suprême produisit au dehors un effet extraordinaire ; on crut véritablement que Robespierre allait fermer Tabime de la Révolution, et peut-être cette faveur naïve de l'Europe acheva- t-elle la ruine de celui qui en était l'objet (*). » Rien de plus vrai. S'imagine-t-on, par exemple, que ceux qui avaient inutilement désolé une partie du Midi, ou mitraillé indistinctement à Lyon, ou infligé à Nantes le régime des noyades, ou mis Bordeaux à sac et à pillage, comme Barras et -Fréron, Fouché, Carrier, Tallien, aient été disposés à se laisser, sans résistance, demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de songer à supprimer la Terreur aveugle, sanglante, pour y substituer la justice impartiale, dès longtemps réclamée par Maximilien, il fallait réprimer les terroristes eux-mêmes, les révolutionnaires dans le sens du crime, comme les avait baptisés Saint-Just. Mais est-ce que Billaud-Varenne, est-ce que Gollot d'Herbois, entraînant avec eux Garnot, Barère et Prieur (de la Côte-d'Or), étaient hommes à laisser de sitôt tomber de leurs mains l'arme de la Terreur? Non, car s'ils abandonnèrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le répéter avec Barère, l'aveu est trop précieux, ce fut parce qu'il voulut arrêter le cours terrible de la Révolution (^).

11 ne se décida pas moins à entrer résolument en lutte contre les scélérats « gorgés de sang et de rapines », suivant sa propre expression. Un de ces scélérats, de sinistre mémoire, venait d'être tout récemment condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour s'être procuré des biens nationaux à vil prix en abusant de son autorité dans le district d'Avignon, où il commandait en qualité de chef d'escadron d'artillerie. C'était Jourdan Coupe-Tête, qui avait eu pour complice des vols et des dilapidations ayant

(*) Mallel-Dupan. Mémoires, t. II, p. 99.

(*) Paroles de Barère à la séance du 10 thermidor.

motivé sa condamnation le représentant du peuple Rovère^ un des plus horribles coquins dont la présence ait souillé la Convention nationale, et un de ceux dont Robespierre poursuivit en vain le châtiment (^). Jourdan Coupe- Tête avait été dénoncé par Maignet.

C'était ce même député, Maignet (du Puy-de-Dôme], qui s'était si vivement plaint, auprès du comité de Salut public, des excès commis à Marseille par Barras et Fréron; et, grâce à lui, la vieille cité phocéenne avait pu conserver son nom, |djont l'avaient dépouillée ces coryphées de la faction thermidorienne. Placé au centre d'un département où tous les partis étaient en lutte et fomentaient des désordres chaque jour renaissants, Maignet avait fort à faire pour sauvegarder, d'une part les institutions républicaines dans le pays où il était en mission, et, de l'autre, pour éviter dans la répression les excès commis par les Fouché et les Fréron. Regardant comme impossible d'envoyer à Paris tous les prévenus de conspiration dans son département, comme le voulait le décret du 26 germinal, il demanda à être autorisé à former sur les lieux mêmes un tribunal extraordinaire.

Patriote intègre, à la fois énergique et modéré, connu et apprécié de Robespierre, Maignet n'avait pas à redouter un refus. Une commission composée de cinq membres, chargée déjuger les ennemis de la Révolution dans les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, fut en

(*) Dénonce aux Jacobins le 21 nivôse de l'an II (iO janvier 1794) comme poi-sécutant les patriotes du Vaucluse, Rovére avait trouvé dans son ami Joui*dan Coupe-Tête un défenseur chaleureux. {Moniteur du le»" pluviôse (20 janvier 1794.) Il n'y a i)as à demander s'il fut du nombnî des Thermidoriens les plus acharnés. Un tel homme ne pouvait être que l'ennemi de Robespierre. Connu sous le nom de marquis de Fonvielle avant la Révolution, Rovére devint, après Thermidor, un des plus fougueux séides de la réaction. Déporté au 18 fructidor comme complice de machinations royalistes, il mourut un an après dans les déserts de Sinnamari.

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