‹ Thermidor: d'après les sources orginales et les documents authentiques, avec un portrait deChapitre 24 sur 123 · TALLIEN CONVAINCU DE MENSONGE · texte numérisé non relu

TALLIEN CONVAINCU DE MENSONGE

nerre d'applaudissements. Merlin (de Douai), craignant qu'on n'eût mal interprété le sentiment auquel il avait obéi en s'interposant la veille, voulut s'excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour l'éminent jurisconsulte, s'empressa de déclarer que ses réûexions ne pouvait regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but d*atténuer et de combattre celle de Bourdon. «Ceux que cela regarde se nommeront», ajouta- t-il. Aussitôt Tallienseleva. Le fait, prétendit-il, ne s'était pas passé l'avant-veille, mais bien la veille au soir, et les individus avec lesquels une collision s'était engagée n'étaient pas des agents du comité de Salut public. « Le fait est faux », dit Robespierre; « .mais un fait vrai, c'est que Tallien est de ceux qui affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et troubler la Convention ». — « Il n'a pas été du tout question de vingt mille espions » , objecta Tallien. — Citoyens, répliqua Robespierre, vous pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le mensonge : il est aisé de prononcer entre les assassins et les victimes » . — (( Je vais... » balbutia Tallien.

Alors Billaud-Varenne, avec impétuosité : « La Convention ne peut pas rester dans la position où l'impudeur la plus atroce vient de la jeter. Tallien a menti impudemment quand il a dit que c'était hier que le fait était arrivé; c'est avant-hier que cela s'est passé, et je le savais hier à midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comité de Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les hommes qui veulent l'avilir et l'égarer. Mais, citoyens, nous nous tiendrons unis ; les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée. » Oui, oui ! s'écria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs applaudissements (1).

(*) Voyez, pour cette séance, le Moniteur du 26 prairial (14 juin 1794), et le Journal des débats et des décrets de la Convention^ numéros 630 et 631.

TBEBMIDOR

Qf.^ les paroles de B i lia ud -Va renne prouvent surabontam"^®"*^ ''^"'' '^^'^^^^ '■ d'abord, que ce jour-là, 24 prai- ■j-i /l2 J"'" '^^^}' la désunion n'avait pae encore été ^se »" ^^'" '''' "^"'"'té de Salut public; ensuite que lea iappo'"'^^ "^^ police n'étaient pas adressés à Robespierre

^icul'^'"^"'^"'-' "«^'s bien au comité tout entier. On sen- ) tîraioo'' ^ l'^i^ure l'importance de cette remarque.

Barère ?■■'' ensuite la parole pour insister sur la suppression '*'' considérant voté la veille, sur la demande J de Merlio {de Douai), aux intentions duquel lui aussi, du I reste, s'empressa de rendre jiommage; seulement ce considérant lu' paraissait une chose infiniment dangereasi cour le gouvernement révolutionnaire, parce qu'il étef de nature à faire croire aux esprits crédules que Tin tenlion du comité avait été de violer une des lois fondamentales de la Convention, Et, afin d'entrainer l'Assemblée, il "^'^^ '^^ manœuvres indignes auxquelles nos ennemis avaient recours pour décrier la Révolution et ses pl"s dévoués défenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d'une feuille anglaise, intitulée rÉMle (the Star), envoyée de Brest par Prieur {de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces contre les hommes de la Révolution, contre Jean-Bon Saint-André, entre autres, et dans laquelle on rendait compte d'un bal masqué récemment donné à Londres au Ranelagh. A ce bal une femme, déguisée en Charlotte Corday, sortie du tombeau et tenant à la main un poignard sanglant, avait poursuivi toute la nuit un individu représentant Robespierre, qu'elle jurait de maraliser en temps et lieu. A cette citation, un mouvement d'horreur se produisit dans l' Assemblée. Jouera l'assassinat des républicains français, c'étaient là distractions de princes et d'émigrés, i

Ha n'était pas la Terreur qu'on voulait tuer en Robes- :'étail la République elle-même. Après avoir flétri ux passe-temps de laristocratie et montré le

MENRONGE IIISTORIOUK

r sort réservé par nos ennemis aux membres du gouverne-

Vment révolutionnaire, Barére termina en demandant le

[rapport du considérant de la veille et l'ordre du .jour sur

«lies les moliona faites à propos du décret concernantle

Ibunal révolutionnaire. Ce que l'Assemblée vota au milieu

s plus vifs applaudissements (').

Tout cela est-il assez clair, et persislera-t-on à représenter [décret de prairial comme ayant été soumis i\ la Convens qu'il ait eu l'assentiment de tous les membres du oaité? L'opposition dont il fut l'objet de la part de deux K-tPcns représentants vint des moins nobles motifs et naquit ans toutes personnelles. Quant à l'esprit génc- I décret, il eut l'assentiment général ; pas une voix ne réclama, pas une objection ne fut soulevée. La responsabilité de cette loi de prairial ne revient donc pas seulement à Robespierre ou à Couthon en particulier, ou au comité de Salut public, mais à la Convention nationale tout entière, qui l'a votée comme une loi de salut.

ËBl-iivrai que, dés le lendemain même du jour où cette loi fut votée, c'est-à-dire le 25 prairial, Robespierre ait, m plein comité, demandé la mise en accusation ou, eomme on dit, les létes de Fouché, de Tallien et de sept deleurs amis, et que le refus de ses collègues amena sa retraite volontaire du comité? C'est ce qu'a prétendu le duc d'Otrante; mais quelle âme honnête se pourrait ré- Miudre à ajouter foi aux assertions de ce scélérat vulgaire, dont le nom restera éternellement flétri dansThisloire comme celui de Judas ? La vérité même paraîtrait Suspecte venant d'une telle source.

Mais si pareille demande eût été faite, est-ce que les membres des anciens comités ne s'en fussent pas préva-

l'I Moniteur du '26 prairiiil an II.

: Lecoîûtï%^B

48 THEHMIDOIl

lus dans leur réponse aux imputations de Comment I ils auraient arraché neuf représentants du peuple âla férocité de Robespierre, et ils ne s'en seraient pas fait un titre d'honneur aux yeux de la Convention, & l'heure oii on les poursuivait comme des proscripleursî Or, à quoi attribuent-ils le déchirement qui eut lieu au comité de Salut public? Uniquement aux discussions — très problématiques — auxquelles aurait donné lieu la loi de prairial. « Robespierre », disent-ils, « devint plue ennemi de ses collègues, s'isola du comité et se réfugia aux Jacobins, où il préparait, acérait l'opinion publique contre ce qu'il appelait les conspirateurs connus et contre . les opérations du comité {'). » *

Eh bien ! la scission ne se produisit pas le 2a prairîali,p mais seulement au commencement de messidor, comme: cela résulte des propres aveux des membres du comité, rapprochés de la déclaration de Maximilien. En effet, ceux'là limitent à quatre décades la durée de cequ'ikont appelé la retraite de Hobespierre [^), et celui-ci dit très haut, à la séance du 8 thermidor, que la force de la calomnie et l'impuissance de faire le bien l'avaient obligé de renoncer en quelque sorte depuis six semaines à bbb fonctions de membre du comité de Salut public. Quatre décades, six semaines,' c'est la même chose. Ce fut donc vers le 1" messidor que la désunion se mit parmi leaj membres du comité. Chaque jour ici a son importai

Quelle fut la cause positive de cette désunion et coi ment les choses se passèrent- elles ? A cet égard, noi sommes réduits à de pures conjectures, les vaincus Thermidor ayant eu la bouche fermée par la mort, et anciens membres du comité s'étant entendus commeh rona en foire pour se donner une apparence de raii

(') Réponse des nieinln'es dei deux anciens vomités mtc ÎJ iolton» de Laurent Lecointre, p. 39 et 109.

(=) Ibid., p. ii.

DEU\ LETTHES DE TALLIIÎN 49

lontre leurs victimes. Kncore doil-on êlre étonné du wide de leurs accusations, qui tombent d'ellea-mômes par uite des contradictions étranges et grossières échap- B à leurs auteurs. Nous dirons tout à l'heure à quoi Pon doit attribuer vraisemblablement la brouilJe survelae parmi les membres du comité, mais il faut ranger au lombre des plas lourds mensonges historiques, la lé- (ende des neuf têtes — d'aucuns disent trente — deman- ■ées par Robespierre à ses collègues, légende si légèrement acceptée.

La vérité est que le nombre des misérables auxquels' il aurait voulu qu'on demandât compte de leurs rapines el du sang criminellement versé par eux, f^'élevait à peine à cinq ou six ('), et que les quelques membres menacés s'ingénièrent, comme on le verra bientôt, pour grossir indéfiniment ce chilFre, el firent circuler des listes fabriquées afin de jeter l'épouvante au milieu de la Convention et de recruter par la peur des ennemis a Maximilien. Nous allons bientôt tracer le tableau des machinations infernales tramées dans l'ombre contre ce patriote intègre; je ne sais s'il y a dans l'histoire exemple d'un aussi horrible complot. Mais, auparavant, il convient de dire comment llobespierre avait mérité l'animadversion de cette horde de scélérats, à la tête desquels on doit ranger l'atroce Fouché, le mitrailleur de Lyon, et le héros Tallien.

Robespierre professait depuis fort longtemps, un souverain mépris pour Tallien, ce véritable histrion de la Révolution. Une lettre qu'il reçut de lui, le lendemain même du jour oii il l'avait si hautement flétri eu pleine Convention, n'était pas de nature à le relever dans son opinion. «L'imposture soutenue par le crime..., ces mots terribles et injustes, Robespierre, retentissent encore (1) Voyez à ce\ égaiil te ilisicours de Saiiit-Just dans lii franco ilii

dans mon âme ulcérée. Je viens, avec la franchise d'un homme de bien, te donner quelques éclaircissements..* )> écrivait Tallien, le 25 prairial. — La franchise d'un homme de bien!... Ces mots, sous la plume de Tallien, durent singulièrement faire sourire Robespierre. Dans cette lettre, dictée par la frayeur, Tallien se donnait comme un ami constant de la justice, de la vérité et de la liberté. Les intrigants seuls avaient pu, disait-il, susciter des préventions contre lui, mais il offrait sa conduite tout entière à Texamen de ses concitoyens. Ce n'était pas la crainte qui lui inspirait ce langage, ajoutaitil, par une sorte d'antiphrase où il essayait vainement de dissimuler sa lâcheté, mais bien le désir de servir sa patrie et de mériter l'estime de ses collègues (*). . Robespierre ne répondit pas. Trois jours après, le même Tallien s'adressait en ces termes à Gouthon : « Je t'adresse, mon cher Gouthon, l'exposé justificatif dont je t'ai parlé dans ma lettre d'hier. Je te prie de bien vouloir le mettre sous les yeux du comité. Si tu pouvois me recevoir à l'issue de ton dîner, je serois bien aise de causer un instant avec toi et de te demander un conseil d'ami. La trop confiante jeunesse a besoin d'être guidée par l'expérience de l'âge mûr (^). » Au moment où Tallien s'exprimait ainsi, il conspirait la perte de Maximilien. Il est bon de dire maintenant par quelle série de méfaits cet ancien secrétaire de la commune de Paris s'était rendu suspect, non pas seulement à Robespierre, mais au eomité de Salut public tout entier.

(*) Courtois s'est bien gardé de publier cette lettre. Voyez-la dans les Papiers inédits, 1. 1, p, 145.

(3) Cette lettre, également supprimée par les Thermidoriens, faisait partie de la collection Portiez (de l'Oise). On y lit en post-scriptum : « Si le comité désire quelques explications verbales, je suis prêt à les lui donner; je resterai à la Convention jusqu'à la fin de la séance. » M. Louis Blanc en a donné un extrait dans son Histoire de la Révolution, t. XI, p. 171.

MISSION DE TALLlEiN A BORDEAUX 51

Envoyé en mission à Bordeaux, Tallien s'y était montré tout d'abord, comme son collègue Baudot, un des plus terribles agents de la Terreur. Non content de faire tomber les têtes des meneurs contre-révolutionnaires, et « de saigner fortement la bourse des riches égoïstes, » il montait à Tassant des clochers, dépouillait les églises de leur argenterie, arrachait aux prêtres des actes d'abjuration (*), et jetait l'épouvante dans toutes les consciences, en violant effrontément la liberté des cultes.

Tout à coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zèle exagéré. Le farouche proconsul se fît le plus doux des hommes, et bientôt, à la place d'un austère envoyé de la Convention, Bordeaux posséda une sorte de satrape asiatique. Sous quelle mystérieuse influence s'était donc opéré ce changement subit ? Ah I c'est que, dans le cœur du patriote Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la République. Fasciné par les charmes de Thérézia Gabarrus,qui, après avoir habité successivement Boulogne-sur-Mer et Paris, s'était rendue à Bordeaux afin de terminer l'affaire de son divorce avec son premier mari, le terrible Tallien était devenu en quelque sorte l'espoir des contre-révolutionnaires et des royalistes. Le régime de la clémence succéda aux barbaries passées; mais clémence pour les riches surtout; la liberté devint vénale. S'il faut en croire l'espion Scnar, la Cabarrus tenait chez elle bureau de grâces où Ton traitait à des prix excessifs du rachat des têtes (^). Ce

• (') Voy. à ce sujet une lettre curieuse d'Ysabeau et de Tallien au club des Jacobins, en date du 29 brumaire, dans le Moniteur du 12 frimaire (2 décembre 1793).

{^) Ménwi7*es deSensLTj p. 201. Nous avons dit ailleurs pourquoi la seule partie des Mémoires de Senar qui nous paraisse mériter quelque créance est celle qui concerne Tallien. Voy. notre Histoire de Saint- Ju8t, livre V, chapitre 11.

qu'il y a de vrai peut-être, selon nous, dans cette accusation terrible, c*est que la citoyenne Thérézia acceptait de magnifiques présents des familles riches auxquelles elle rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire sur Taliien était sans bornes. Par lui elle obtint une concession de salpêtre, source de revenus considérables (^). Ne fallait-il pas subvenir au faste tout à fait royal dans lequel vivaient Tamant et la maîtresse ? Taliien, comme son collègue Ysabeau, avait chevaux et voitures, l'équipage d*un ci-devant noble ; il avait sa loge au théâtre, et sa place marquée dans tous les lieux publics (^). Les denrées les plus exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige étaient mis en réquisition pour le service des représentants (^). Théâtrale dans toutes ses actions^ la citoyenne Thérézia Gabarrus aimait à se montrer en public auprès du tout-puissant proconsul. YétneàTantique, la tète affublée d'un bonnet rouge d'où s'échappaient des flots de cheveux noirs, tenant d'une main une pique, et de l'autre s'appuyant sur l'épaule de 'son amant, elle se plaisait à se promener en voiture découverte dans les rues de la ville et à se donner en spectacle à la population bordelaise (^). Gela n'étonne guère quand on se rappelle les excentricités auxquelles se livra plus tard M"« Taliien lorsque, reine de la mode, elle habita Paris, où l'on put admirer, aux Tuileries, ses charmes nus livrés à la curiosité obscène du premier venu.

Les deux amants n'étaient pas moins luxueux dans leur intérieur. Un personnage de l'ancien régime, le marquis

(*) Rapport de Boulanger sur l'arrestation de la citoyenne Gabarrus. Papiers inédits, t. I. p. 269.

(*^) Voy. ce que dit Jullien dans une lettre à Saint-Just en date du 25 prairial, publiée sous le numéro GVII, à la suite du rapport do Courtois, et dans les Papiers inédits, t. III, p. 37.

(^) Rapprocher à cet égard les Ménmres de Senar, p. 199, et YHis- Inire impartiale, par Prudhomme, t. V, p. 436, des lettres de Jullien à Kohespien*e sur l'exislciice des représentants à Bordeaux.

(^) Mémoires de Senar, p. 499. . .

THEREZIA CABABRUS ET TALLIEN 53

de Paroy, nous a laissé une description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de Fontenay qu'il avait eu Toccasion de voir en allant solliciter auprès d'elle en faveur de son père, détenu à la Réole. « Je crus », dit-il, « entrer dans le boudoir des muses : un piano entr ouvert, une guitare sur le canapé, une harpe dans un coin... une table à dessin avec une miniature ébauchée, — peut-être celle du patriote Tallien — un secrétaire ouvert, rempli de papiers, de mémoires, de pétitions ; une bibliothèque dont les livres paraissaient en désordre, et un métier à broder où était montée une étoffe de satin (^)... »

Dès le matin, la cour de Thôtel où demeuraient les deux amants était encombrée de visiteurs, qui attendaient le lever du fastueux commissaire de la Convention. La belle Espagnole — car Thérézia était Espagnole — avait imaginé, afin de distraire Tallien de ses occupations patriotiques, de paraître désirer vivement son portrait. Le plus habile peintre de la ville avait été chargé de l'exécution, les séances avaient été adroitement prolongées, et par cet ingénieux artifice Thérézia était parvenue à si bien occuper son amant qu'il avait oublié l'objet de sa mission.

C'est du moins ce qu'a bien voulu nous apprendre un admirateur enthousiaste de la citoyenne Cabarrus. Ordre exprès de ne laisser entrer personne avait été donné aux domestiques. Cependant, un jour, le directeur du théâtre, Lemayeur, parvint à forcer la consigne, et il trouva « Tallien mollement assis dans un boudoir, et partagé entre les soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé pour la belle Cabarrus » (^). Ainsi la République entretenait quatorze armées, le sang de toute la jeunesse française coulait à flots sur nos frontières dévastées. Saint- Just et Le Bas sur le Rhin et dans le Nord, Jean-Bon

(*) Voy. la Biographie universelle, à l'art. Princesse de Chimay. (') Les Femmes célèbres de 1789 à 1795, et de leur influence dans In RévolutioUy par G. Lairtullier, t. II, p. t286.

54 TIIEUMIDOK

Saint- André sur les côtes de l'Océan. Gavaignac dans le Midi, Bô dans la Vendée, et tant d'autres, s'épuisaient en efforts héroïques afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comité de Salut public se tenait jour et nuit courbé sous un labeur écrasant, la Convention nationale enfin frappait le monde d'épouvante et d'admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oubliât dans les bras d'une femme aux mœurs équivoques les devoirs sévères imposés par la République aux députés en mission.

Ah ! ces devoirs, le jeune envoyé du comité de Salut public, l'ami dévoué de Maximilien, le fils du représentant Jullien (de la Drôme), les comprenait autrement. « J'ai toujours suivi dans ma mission », écrivait- il de Bordeaux à Robespierre, le l"* floréal (20 avril 1794), « le même système, que, pour rendre la Révolution aimable, il falloit la faire aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages, associer les femmes à l'amour de la patrie et les lier par de solennels engagements (*). »

La conduite de Tallien n'avait pas été sans être dénoncée au comité de Salut public. Obligé d'obéir à un ordre de rappel, l'amant de Thérézia Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la femme à laquelle il avait sacrifié les intérêts de la patrie. Il se plaignit à la Convention d'avoir été calomnié (^), et, pour le moment, l'affaire en resta là. Mais, tremblant toujours pour sa mattresse, qui, en sa quahté d'étrangère et de femme d'un exnoble, pouvait être deux fois suspecte, il eut recours à un singulier stratagème afin de la mettre à l'abri de tout soupçon. Il lui fit adresser de Bordeaux, où il l'avait provisoirement laissée, une longue pétition à la Convention nationale, pétition très certainement rédigée par lui, et dans laquelle elle conjurait l'Assemblée d'ordonner à toutes les

(*) Voy. cette lettre dans les Papiers inédits, t. III, p. 5, el à la suite du rapport de Courtois sous le numéro CVII a. (2) Séance du 22 ventôse (42 mars 1794). Moniteur du 25 ventôse.

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jeunes filles d'aller, avant de prendre un époux, passer quelque temps « dans les asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malheureux ». Elle-même, qui était mère et déjà ri était plus épouse, mettait, disait-elle, toute son ambition à être une des premières à se consacrer à ces ravissantes fonctions (*),

La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au Bulletin et la renvoya aux comités de Salut public et d'instruction. La citoyenne Thérézia Cabarrus s'en tint, bien entendu, à ces vaines protestations de vertu républicaine. Quant au comité de Salut public, il n'eut garde de se laisser prendre à cette belle prose, où il était si facile de reconnaître la manière ampoulée de Tallien, et, voulant être complètement renseigné sur les opérations de ce dernier, il renvoya à Bordeaux, par un arrêté spécial, son agent Jullien, qui en était revenu depuis peu (*). Les renseignements recueillis par lui furent assurément des plus défavorables, car, le il prairial, en adressant à Robespierre l'extrait d'une lettre menaçante de Tallien au club national de Bordeaux, Jullien écrivait : « Elle coïncide avec le départ de la Fontcnay, que le comité de Salut public aura sans doute fait arrêter » ; et quatre jours plus tard, le 15 prairial, il mandait encore à MaximiUen : « La Pontenay doit maintenant être en état d'arrestation. » Il croyait même que Tallien l'était aussi (^). Il se trompait pour l'a-

(*) Voyez cette pétition dans le Moniteur du 7 floréal an II (26 [avril 1794), séance de la Convention du 5 floréal.

(î) Arrêté du 29 floréal an II, signé : Carnot, Robespierre, Billaud-Varenne et Barère {Archives, A F, II, 58).

(3) Voyez ces deux lettres dans les Papiers inédits, t. III, p. 32 et 90, et à la suite du rapport de Courtois, sous les numéros CVII h et CVII g. Si Jullien fils ne monta pas sur 1 échafaud au lendemain de Thermidor, ce ne fut pas la faute de Tallien, qui, lorsqu'il fut entré dans le comité de Salut public, s'empressa de le faire jeter en prison. <( Paris, le 28 thermidor. Le comité de Salut public arrête que le citoyen Jullien fils, adjoint à la commission de l'instruction publique, et précédemment agent du comité de Salut public, est destitué de f5es fonctions, qu'il sera mis en arrestation, ot que les scellés seront

mant; mais quant à la maîtresse, elle était en effet arrêtée depuis trois jours.

Contrainte par le représentant du peuple Ysabeau de quitter Bordeaux à cause des intrigues auxquelles on la voyait se livrer, Thérézia était accourue à Fontenay-aux- Roses, dans une propriété de son premier mari, où elle avait reçu de fréquentes visites de Tallien. Souvent elle était venue dîner avec lui à Paris chez le restaurateur Méot. Tallien avait pour ami Taschereau-Fargues, commensal delà maison Duplay, et admirateur enthousiaste de Robespierre ; ce qui ne l'empêchera pas, après Thermidor, de le déchirer à belles dents. Ce Taschereau proposa à Tallien de logier sa maîtresse, quand elle viendrait à Paris, rue de l'Union, aux Champs-Elysées, dans une maison appartenant à Duplay, et qu'on pouvait en conséquence regarder comme un lieu de sûreté. Mais déjà le comité de Salut public avait lancé contre Thérézia Cabarrus un mandat d'arrestation. Avertie par Taschereau, elle

apposés sur ses papiers. GoUot d'Hcrbois, Tallien, Eschasseriaux, Treilhard, Bréard, C.-A. Prieur. » {Archives, A F, II, 60.) — Si terrible fut le coup d'État de Thermidor, et si violente fut la réaction pendant de longues années, que les plus chers amis de Robespierre n'osaient plus avouer leur intimité avec lui. Jullien fils, pendant la grande période révolutionnaire, avait donné, malgré son extrême jeunesse, les preuves d'un talent, d'une honnêteté et d'une modération qui l'avaient rendu cher à Robespierre, que lui-même à tout propos il appelait son bon ami. Eh bien ! lui aussi, il renia ce bon ami, si nous devons nous en rapporter à une lettre de l'ingénieur Jullien, son fils, lettre où nous lisons ces lignes : o Mon père a très peu connu Robespierre ; je crois même lui avoir entendu dire qu'il ne l'avait vu qu'une ou deux fois. C'est mon grand-père Jullien ( de la Drôme), député à la Convention, qui seul a connu Robespierre... » Or il suffit des citations par nous faites d'extraits de lettres de Jullien fils à Robespierre pour qu'il n'y ait pas de doute possible sur leur parfaite intimité, — intimité, du reste, aussi honorable pour l'un que pour l'autre. Quant aux lettres de Robespierre à Jullien, elles ont été supprimées par les Thermidoriens, et pour cause. Maintenant, on peiit voir, par l'extrait de la lettre de l'ingénieur Jullien, combien, dans la génération qui nous a précédés, les hommes mêmes les plus distingués sont peu au courant des choses de la Révolution,

THEREZIA CABARRUS ET TALLTEN 57

courut se réfugier à Versailles ; il était trop tard : elle y fut suivie de près et arrêtée, dans la nuit du 11 au 12 prairial, par les généraux La Yallette et Boulanger (^).

L'impunité assurée à Tallien par la catastrophe de Thermidor, l'influence énorme qu'il recueillit de sa participation à cet odieux guet-apens, n*empéchèrent pas, à diverses reprises, des bouches courageuses de lui cracher ses méfaits à la face. « Entrons en lice, Tallien et moi », s'écria un jour Cambon. « Viens m'accuser, Tallien; je n'ai rien manié, je n*ai fait que surveiller ; nous verrons si dans tes opérations particulières tu as porté le même désintéressement; nous verrons si, au mois de septembre, lorsque tu étais à la commune, tu n*as pas donné tagrifl'e pour faire payer une somme d'un million cinq cent mille livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t'accuse» monstre sanguinaire, je t*accuse... on m'appellera robespierriste si Ton veut... je t'accuse d'avoirtrempé tes mains, du moins par tes opinions, dans les massacres commis dans les cachots de Paris (^) I » Et cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois interrompue par les applaudissements. « Nous n'avons pas les trésors de la Gabarrus, nous » I cria un jour à Tallien Duhem indigné (^).

Maintenant, que des romanciers à la recherche de galantes aventures, que de pseudo-historiens s'évertuent à réhabiliter Tallien et Thérézia Gabarrus, c'est chose qu'à coup sûr ne leur envieront pas ceux qui ont au cœur l'amour profond de la patrie et le respect des mœurs, et qui ne peuvent pas plus s'intéresser à l'homme dont la main contribua si puissamment à tuer la République qu'à la

(*) Le mandat d'arrestation est do la main do Robespierre, et porte» uvec sa signature, celles do Billaiid-Varenne, de GoUot-d'IIerbois et de Barère.

(*) Séance du 18 hrumain» an IIJ, Moniteur du 20 brumaire (10 novembre 179i}.

P) Séance du 11 nivôse an TU. Vovez le MonUeuv du 13 nivôse* (2 janvier 1795).

femme dont la jeunesse scandaleuse indigna même l'époque corrompue du Directoire. N'est-ce pas encore un des admirateurs de Thérézia qui raconte qu'un jour qu'elle se promenait sur une promenade publique, les bras et les jambes nus, et la gorge au vent, ses nudités attroupèrent la populace, laquelle, n'aimant ni les divorces ni les apostasies, se disposait à se fâcher tout rouge ? Thérézia eût couru grand risque d'essuyer un mauvais traitement si, par bonheur, un député de sa connaissance ne fût venu à passer juste à temps pour la recueillir dans sa voiture (*). « Notre-Dame de Thermidor », disaient en s' inclinant jusqu'à terre les beaux esprits du temps, les courtisans de la réaction, quand par exemple la citoyenne Fontenay- Gabarrus, devenue M"« Tallien, apparaissait au bal des victimes. Ah I laissons-le lui ce nom de Notre-Dame de Thermidor, elle l'a bien gagné. N*a-t-elle pas présidé à l'orgie blanche, cynique et sans frein, où l'on versait, pour se désaltérer, non plus le sang des conspirateurs, des traîtres, des ennemis de la Révolution, mais celui des meilleurs patriotes et des plus dévoués défenseurs de la liberté ? N'at-elle pas été la reine et l'idole de tous les flibustiers, financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et renégats qui fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c'est bien la Dame de Thermidor, l'héroïne de cette journée où la Révolution tomba dans l'intrigue, où la République s'abîma dans une fange sanglante.

On avait, en prairial, comme on Ta vu, songé à donner pour asile à Thérézia Gabarrus une maison des Ghamps- Élysées appartenant à Duplay. Ge nom amène sous ma plume un rapprochement bien naturel et qui porte en soi un enseignement significatif. A Theure où, libre, fêtée, heureuse, la ci-devant marquise de Pontenay payait en sourires les tètes coupées dans les journées des 10, 11 et 12 thermidor et se livrait aux baisers sanglants de son

(*) Les Femmes célèbres, par LairtuUier, t. II, p. 3 et 5.

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héros Tallien, une des filles de Du play était jetée dans les cachots de la Terreur thermidorienne avec son enfanta la mamelle : c'était la femme du député Le Bas, le doux et héroïque ami de Robespierre, une honnête femme celle-là ! Une nuit, à la prison de Saint-Lazare, où elle avait été déposée, le geôlier vint la réveiller en sursaut. Deux inconnus, envoyés par quelque puissant personnage du jour, ]a demandaient. Elle s'habilla à la hâte et descendit. On était chargé de lui dire que si elle consentait à quitter le nom de son mari, elle pourrait devenir la femme d'un autre député ; que son fils, — le futur précepteur de l'empereur Napoléon III — alors âgé de six semaines à peine, serait adopté comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui assurerait une existence heureuse. M">* Le Bas était une des plus charmantes blondes qu'on pût voir, la grâce et la fraîcheur mêmes. « Allez dire à ceux qui vous envoient », réponditelle, « que la veuve Le Bas ne quittera ce nom sacré que sur l'échafaud. » — « J étais », a-t-ello écrit plus tard, « trop flère du nom que je portais, pour l'échanger même contre une vie aisée (*). » Demeurée veuve à l'âge de vingttrois ans, Elisabeth Duplay se remaria, quelques années après, à l'adjudant général Le Bas, frère de son premier mari, et elle garda ainsi le nom qui était sa gloire. Elle vécut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont rendu témoignage de la grandeur de ses sentiments et de l'austérité de son caractère. Elle mourut dans un âge avancé, toujours fidèle au souvenir des grands morts qu'elle avait aimés, et dont, jusqu'à son dernier jour , elle ne cessa d'honorer et de chérir la mémoire. Quant à la Dame de Thermidor, Thérézia Gabarrus, ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis princesse de Chimay, on connaît l'histoire de ses trois mariages, sans compter les intermèdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants

(^) Manuscrit do M™» Le Bas.

à la fois. Comparez maintenant les deux existences, les deux femmes, et dites laquelle mérite le mieux le respect et les sympathies des gens de bien.

On sait à quoi s'en tenir désormais sur Tallien, le sauveur de la France^ suivant les enthousiastes delà réaction. N'omettons pas de dire qu'il fut le défenseur de Jourdan Coupe-Tête au moment où celui-ci fut appelé à rendre compte de ses nombreux forfaits au tribunal révolutionnaire. Du 24 prairial au 9 thermidor, on n'entendit plu& parler de lui. Pendant ce temps-là, il fit son œuvre souterraine. Courtier de calomnies, il s'en allait de l'un à l'autre, colportant le soupçon et la crainte, tirant profit de l'envie chez celui-ci, de la peur chez celui-là, et mettant au service de la contre-révolution même sa lâcheté et ses rancunes (*).

Mais Tallien n'était qu'un bouffon auprès du sycophante Fouché. Saluons ce grand machiniste de la conspiration thermidorienne ; nul plus que lui ne contribua à la perte de Robespierre ; il tua la République en Thermidor par ses intrigues, comme il tua l'Empire en 1815. Une place d'honneur lui est certainement due dans l'histoire en raison de la part considérable pour laquelle il a contribué aux malheurs de notre pays. Rien du reste ne saurait honorer davantage la mémoire de Robespierre que l'animadversion de Fouché et les circonstances qui l'ont amenée.

Ses relations avec lui remontaient à une époque anté-

(*) Un des cor^'phécs de la réaction thermidorienne, Tallien se vit un moment, sous le Directoire, repoussé comme un traître par les républicains et par les royalistes à la fois. Emmené en Egypte, comme savant, par Bonaparte, il occupa sous le gouvernement impérial des fonctions diplomatiques, et mourut oublié sous la Restauration et pensionné par elle.

FOUCHÉ, LE FUTUR DUC li'OTRANTE 61

rieure à la Révolution; il Favait connu à Arras, où le futur mitrailleur de Lyon donnait alors des leçons de philosophie. Fouché s'était jeté avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire, bien décidé à moissonner largement pour sa part dans ce champ ouvert à toutes les convoitises. Ame vénale, caractère servile, habile à profiter de toutes les occasions capables de servir sa fortune, il s'était attaché à Robespierre à l'heure où la faveur populaire semblait désigner celui-ci comme le régulateur obligé de la Révolution. L'idée de devenir le beau-frère du glorieux tribun flattait alors singulièrement son amour-propre, et il mit tout en œuvre pour se faire agréer de Charlotte. Sa figure repoussante pouvait être un obstacle, il parvint à charmer la femme à force d'esprit et d'amabilité. Charlotte était alors âgée de trente-deux ans, et, sans être d'une grande beauté, elle avait une physionomie extrêmement agréable ; mais, comme il est fort probable, Fouché ne vit en elle que la sœur de Robespierre. Charlotte subordonna son consentement à l'autorisation de son frère, auquel elle parla des avances de Fouché. Plein d'illusions encore sur ce dernier, et confiant dans la sincérité de sa foi démocratique, Maximilien ne montra aucune opposition à ce mariage (^}. La sanguinaire conduite de Fouché dans ses missions brisa tout.

Après la prise de Lyon, Couthon avait exécuté avec une extrême modération les rigoureux décrets rendus par la Convention nationale contre la ville rebelle. A la place de ce proconsul, dont les moyens avaient été trouvés trop doux, on avait envoyé Collot d'Herbois et Fouché, deux messagers de mort. Aussi le départ du respectable ami de

(^) Mémoires de Charlotte Robespien^e^ p. 123. Les relations dt» Charlotte et de Fouché ont donné lieu à d'infâmes propos, et l'on a prétendu qu'elle avait été sa maîtresse. M. Michelet, en accueillant la calomnie, aurait dû teiiir compte des protestations indignées d'une femme, aigrie et triste si l'on veut, mais à qui l'on n'a à reprocher ni dépravation, ni vénalité. (Voy. Méijwires de Charlotte, p. 125.)

Robespierre donna-t-il lieu à de longs et profonds regrets. « Ah ? si le vertueux Gouthon fût resté à la Commune- Affranchie, que d'injustices de moins! (*) « Citons également cet extrait d'une autre lettre adressée à Robespierre : « Je t'assure que je me suis senti renaître, lorsque Tami sûr et éclairé qui revenait de Paris, et qui avait été à portée de vous étudier dans vos bureaux, m'a assuré que, bien loin d'être l'ami intime de Collot d'Herbois, tu ne le voyais pas avec plaisir dans le comité de Salut public {')... » Collot d'Herbois et Fouché, c'est tout un.

Prédestiné à la police, Fouché écrivait de Nevers à son ami Chaumette, dès le mois d'octobre 1793 : « Mes mouchards m'ont procuré d'heureux renseignements, je suis à la découverte d'un complot qui va conduire bien des scélérats à réchafaud... Il est nécessaire de s'emparer des revenus des aristocrates, d'une manière ou d'une autre... » Un peu plus tard, le 30 frimaire, il lui écrivait de Lyon, afin de se plaindre que le comité de Salut public eût suspendu l'exécution des mesures prises par lui pour saisir tous les trésors des déparlements confiés à sa surveillance, et il ajoutait : « Quoi qu'il en soit, mon ami, cela ne peut diminuer notre courage et notre fermeté. Lyon ne sera plus, cette ville corrompue disparaîtra du sol républicain avec tous les conspirateurs (^). » Qui ne connaît les atrocités commises à Lyon par les successeurs de Couthon, et qui ne frémit à ce souvenir sanglant?

Collot d'Herbois parti, on aurait pu espérer une diminution de rigueurs; mais Fouché restait, et. le 21 ventôse (11 mars 1794), il écrivait à la Convention nationale : «...Il

(^) Lettre de Cadillot. Voyez Papiers inédits, t. II, p. 139, et numéro CVI, à la suite du rapport de Courtois.

(2) Lettre en date du 20 messidor, citée plus haut. (Voy. Papiers inédits, t. I. p. 144, et numéro CV, à la suite du rapport de Courtois.

(3) Les originaux de ces deux lettres, inédites toutes deux jsont aux Archives^ F 7, 1435, liasse A. . .

FOUCHÉ, LE FUTUR DUC d'OTRANTE 63

existe encore quelques complices de la révolte lyonnaise, nous allons les lancer sôus la foudre ; il faut que tout ce qui fit la guerre à la liberté, tout ce qui fut opposé à la République, ne présente aux yeux des républicains que des cendres et des décombres (*)... » Les cris et les plaintes des victimes avaient douloureusement retenti dans le cœur de Maximilien. Son silence glacial à l'égard de Gollot d'Herbois, son obstination à ne point répondre à ses lettres, tout démontre qu'il n'approuvait nullement les formes expéditives qu'apportaient dans leurs missions les sam^ges exécuteurs des décrets de la Convention. Lui cependant ne pouvait rester plus longtemps sourd aux gémissements dont les échos montaient incessamment vers lui : « Ami de la liberté, défenseur intrépide des droits du peuple », lui écrivait encore un patriote de Lyon, « c'est à toi que je m'adresse, comme au républicain le plus intact. Cette ville fut le théâtre de la contre-révolution et déjà la plupart des scélérats ne respirent plus... Mais malheureusement beaucoup d'innocents y sont compris... Porte ton attention, et promptement, car chaque jour en voit périr... Le tableau que je te fais est vrai et impartial, et on en fait beaucoup de faux... Mon ami... on attend de toi la justice à qui elle est due, et que cette malheureuse cité soit rendue à la République... Dans tes nombreuses occupations, n'oublie pas celle-ci (^). » Le 7 germinal (27 mars 1794), c'est-à-dire moins de quinze jours après la réception de la lettre où Fouché parlait de lancer sous la foudre les derniers complices de la révolte lyonnaise, 'Robespierre le faisait brusquement rappeler par un ordre du comité de Salut public (^).

(*) Lettre citée par Courtois, à la suite de son rapport, sous le numéro XXV.

(*) Lettre non citée par Courtois. L'original est aux Archives, F 7, 4435, liasse 0.

(3) Arrêté signé : Robespierre, Carnot, CoUot d'Herbois, Billaud- Varenné, Barère, C.-A. Prieur, Saint-Just et Couthon. 11 est tout entier de la main de Robespierre. Archives, A F, IT, 58.

64 TUERMIDOR

A peine de retour à Paris, Fouché courut chez Maximilien pour avoir une explication. Charlotte était présente à l'entrevue. Voici en quels termes elle a elle-même raconté cette scène : « Mon frère lui demanda compte du sang qu'il avait fait couler et lui reprocha sa conduite avec une telle énergie d'expression que Fouché était pâle et tremblant. Il babultia quelques excuses, et rejeta les mesures cruelles qu'il avait prises sur la gravité des circonstances. Robespierre lui répondit que rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s'était rendu coupable ; que Lyon, il est vrai, avait été en insurrection contre la Convention nationale, mais que ce n*était pas une raison pour faire mitrailler en masse des ennemis désarmés. » A partir de ce jour, le futur duc d'Olrante, le futur ministre de la police impériale, devint le plus irréconciliable ennemi de Robespierre.

Dès le 23 prairial (11 juin 1794), une réclamation de la société populaire de Nevers fournit à Maxîmilien l'occasion d'attaquer très énergiquement Fouché au club des Jacobins, dont Fouché lui-même était alors président. Les pétitionnaires se plaignaient des persécutions et des exécutions dont les patriotes étaient victimes dans ce département où Fouché avait été en mission. Celui-ci rejeta tout sur Chaumette, frappé après Hébert et Danton.

« Il ne s'agit pas, s'écria Robespierre, de jeter à présent de la boue sur la tombe de Chaumette... Il en est d'autres qui paraissent tout de feu pour défendre le comité de Salut public et qui aiguisent contre lui les poignards. » C'était l'heure, ne l'oublions pas, où s'ourdissait contre Maximilien la plus horrible des machinations, et déjà sans doute Robespierre soupçonnait Fouché d'en être l'agent le plus actif. Quant à lui, ne séparant pas sa cause de celle de la

CONJURATION CONTRE ROBESPIERRE fJ5

Convention nationale et du gouvernement, dont elle était le centre, disait-il, il engageait fortement les vrais patriotes, ceux qui, dans la carrière de la Révolution, n'avaient cherché que le bien public, à se rallier autour de TÂssemblée et du comité de Salut public, à se tenir plus que jamais sur leurs gardes et à étouffer les clameurs des intrigants. Aux patriotes opprimés il promit la protection du gouvernement, résolu k combattre de tout son pouvoir la vertu persécutée. « La première des vertus républicaines », s'écria- t-il en terminant, « est de veiller pour l'innocence. Patriotes purs, on vous fait une guerre à mort, sauvez-vous, sauvez-vous avec les amis de la liberté ». Cette rapide et éloquente improvisation fut suivie d'une violente explosion d'applaudissements. Fouché, atterré, balbutia à peine quelques mots de réponse (*).

Il n'eut plus alors qu'une pensée, celle de la vengeance. Attaquer Robespierre de front, c'était difficile; il fallait aller à lui par des chemins ténébreux, frapper dans Tombre sa réputation, employer contre lui la ruse, l'intrigue, la calomnie, le mensonge, tout ce qui, en un mot, révolte la conscience humaine. Fouché et ses amis ne reculèrent pas devant cette œuvre de coquins. On a parlé de la conjuration de Robespierre, et un écrivain en a même écrit l'histoire, si l'on peut profaner ce nom d'écrivain en l'appliquant au misérable qui a signé cet odieux pamphlet (^]. La conjuration de Robespierre ! c'est là une de ces bouffonneries, une de ces mystifications dont il est impossible d'être dupe si Ton n'y met une excessive bonne volonté ; mais ce qui est bien avéré, c'est la conjuration contre Robespierre, c'est cette conspiration d'une bande de scélérats contre l'austère tribun.

On chercherait en vain dans l'histoire des peuples l'exem-

(*) Voir, pour cette séance, le Moniteur du 20 prairîal an II (ié juin 1794) et le Journal de la Montagne^ numéro 47 du l. III. <*) Histoire de la conjuration de Robespierre, ])ar Montjoie.

()6 TEERMIDOR

pie d'un si horrible complot. Les conjurés, on les connaît. A Fouché et à Tallien il faut ajouter Rovère, le digne associé de Jourdan Coupe-Tête dans le trafic des biens nationaux; les deux Bourdon, déjà nommés; Guffroy, le journaliste à la feuille immonde et sanglante ; Thuriot, un de de ceux qui, avec Montant, avait le plus insisté pour le renvoi des soixante-treize girondins devant le tribunal révolutionnaire (*) ; enfin Lecointre, Legendre et Fréron.Ces trois derniers méritent une mention particulière. Lecointre était ce marchand de toiles qui commandait la garde nationale de Versailles aux journées des 5 et 6 octobre. La dépréciation de ses marchandises contribua sans doute quelque peu à refroidir son ardeur révolutionnaire ; cependant ses spéculations comme accapareur paraissent avoir largement compensé ses pertes comme commerçant (^). Extrême en tout, Laurent Lecointre fut d'abord un révolutionnaire forcené, et il devint plus tard le boule-dogue de la réaction. Toutefois, tant que vécut Robespierre, il se tint sur une réserve prudente, et ce fut seulement un mois après sa chute qu*il se vanta d'avoir pris part à une conjuration formée contre lui dès le 5 prairial. C'était du reste un des intimes de Fouquier-Tinville. Lejour oùTaccusateur public fut mandé à la barre de la Convention, après le 9 thermidor, Lecointre s'écria en le voyant : « Voilà un brave homme, un homme de mérite » (^). Les Thermidoriens étaient donc loin de

(*} Après le coup d*État de Biiimaire, Thuriot de La fiosièrê fut, par la grâce, de Sieyès, nommé juge au tribunal criminel de la Seine. 11. était en 1814 substitut de Tavocat général à la cour de Cassation.

f^) Voyez à cet égard Taccusation formelle de Billaud-Varennè dans' sa Réponse à Lecointre, p. 40. '

(3) Ce fut Louchet qui, après Thermidor, reprocha à Lecointre se» relations avec Fouquier. A quoi Lecointre répondit, après avoir avoué qu'il avait eu Fouquier-Tinville à dîner chez lui, en compagnie Ido Merlin (de Thionville), qu'il ne pouvait pas regarder comme coupable un homme proposé, trois jours ■ auparavant, comme accusateur public par le. comité de. Salut public régénéré. (Voy. les Crimes des sep^) membres des anciens œn fi inp, p. 75.) • /

jf^

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