LA FAMILLE DE SAINT-AMARANTUE
lluence, hélas I était déjà bien précaire à cette époque, je ne saurais le dire; mais comme il ne sortit de prison que trois «emaines après le 9 thermidor, on ne dira pas sans doute que s'il ne recouvra point tout de suite sa liberté, ce fut par la volonté de Maximilien.
Il faut avoir toute la mauvaise foi des ennemis de Robespierre, de ceux qui, par exemple, ne craignent pas d'écrire qu'tV s'inventa un assassin, pour lui donner un rôle quelconque dans ce lugubre drame des chemises rouges, ainsi nommé parce qu'il plut au comité de Sûreté générale de faire revêtir tous les condamnés de chemises rouges, comme des parricides, pour les mener au supplice. C'était là; de la part du comité un coup de maître, ont supposé quelques écrivains; on voulait semer à la fois l'indignation et la pitié : voilà bien des malheureux imipolés pour Robespierre! ne manquerait-on pas de s'écrier. — Pourquoi pas pour Collot-d'Herbois? — Ce qu'il y a seulement de certain, c'est que les conjurés faisaient circuler ça et là dans les groupes des propos atroces au sujet de.la fille Renault. C'était, sans doute, insinuait-on, une affadre d'amourette, et elle n'avait voulu attenter aux jours du dictateur que parce qu'il avait fait guillotiner son amant (*). Ah ! les Thermidoriens connaissaient, comme les Girondins, la sinistre puissance de la calomnie !
Une des plus atroces calomnies inventées par les écrivains de la réaction est à coup sûr celle à laquelle a donné lieu le supplice delà famille de Saint- Amaranthe, comprise tout entière dans le procès des chemises^rouges. Le malheur de ces écrivains sans pudeur et sans foi est de ne pouvoir pas miôme s'entendre. Les uns ont attribué à Saint-Just la
(i) Discours de Robespierre à la séance du 13 méasidor aux.Jacobiiis Moniteur du 17 messidor (5 juillet 179i).
mort de cette famille. Nous avons démontré ailleurs la fausseté et l'infamie de cette allégation (*). Les autres en ont rejeté la responsabilité sur Maximilien. Leur récit vaut la peine d'être raconté; il n'est pas mauvais de flétrir les calomniateurs par la seule publicité de leurs œuvres de mensonge.
Suivant eux, Robespierre se serait laissé mener un soir dans la maison de M"»«de Saint- Amaranthe par Trial, artiste du théâtre des Italiens. Là, il aurait soupe, se serait enivré, et < au milieu des fumées du vin », il aurait laissé échapper « de redoutables secrets » (^). D'où la nécessité pour lui de vouer à la mort tous ceux dont l'indiscrétion aurait pu le compromettre. Le beau moyen, en vérité, et comme si ce n'eût pas été là, au contraire, le cas de les faire parler. On a honte d'entretenir le lecteur de pareilles inepties.
Au reste, les artisans de calomnies, gens d'ordinaire fort ignorants, manquent rarement de fournir eux-mêmes quelque preuve de leur imposture. C'est ainsi que, voulant donner à leur récit un certain caractère de précision, les inventeurs de cette fameuse scène où le « monstre se serait mis en pointe de vin » l'ont placée dans le courant du mois de mai. Or M™® de Saint-Amaranthe avait été arrêtée dès la fin de mars et transférée à Sainte-Pélagie le 12 germinal (iw avril 1794) (^). Quant à l'acteur Trial, il était si peu l'un des familiers de Robespierre, qu'il fut, au lendemain de Thermidor, un des membres de la commune régénérée, et qu'il signa comme tel les actes de décès des victimes de ce glorieux coup d'État. Du reste, il opposa toujours le plus
(*) Voyez notre Histoire de Saint-Jusl^ liv. V, ch. II.
(^) Il faut lire les Mémoires du comédien Fleury, qui fut le commensal de la maison de M™« de Saint-Amaranthe, pour voir jusqu'où I^euvent aller la bêtise et le cynisme de certains écrivains. Ces Mémoires (6 vol. in-8o) sont Tœuvre d'un M. Laffitte, qui les a, pensonsnous, rédigés sur quelques notes informes de M. Fleur)-.
(^^) Archives de la préfecture de police.
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solennel démenli à la fable ignoble dans laquelle on lui donna le rôle d'introducteur (*).
La maison de M^^ de Saint- Amaranthe était une maison de jeux, d'intrigues et de plaisirs. Les dames du logis, la mère, femme séparée d'un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu'épousa le fils fort décrié de l'ancien lieutenant général de police, de Sartines, étaient l'une et l'autre de mœurs fort équivoques avant la Révolution. Leur salon était ime sorte de terrain neutre où le gentilhomme coudoyait l'acteur. Fleury et Elleviou en furent les hôtes de prédilection. Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et perdit beaucoup. Plus tard, tous les révolutionnaires de mœurs faciles, Proly, Hérault de Séchelles, Danton, s'y donnèrent rendez-vous et s'y trouvèrent mêlés à une foule d'artisans de contre-révolution. Robespierre jeune s'y laissa conduire un soir au sortir de l'Opéra, avec Nicolas et Simon Duplay, par l'acteur Michot, un des sociétaires de la Comédie-Française. C'était longtemps avant le procès de Danton. Quand Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blâma si sévèrement son frère et les deux ne^ veux de son hôte que ceux-ci se gardèrent bien de remettre les pieds chez M"»« de Saint- Amaranthe, malgré l'attrait
(*) Parmi les écrivains [qui ont propagé celte fable, citons d'abord les rédacteui^ de V Histoire de la' Révolution, par deux amis de la liberté, livre où tous les faits sont siûemment dénalurt^s et dont les auteurs méritent le mépris de tous les honnêtes gens. Citons aussi Nougaret, Bouchot, et surtout Georges Duval, si l'on peut donner le nom d'écrivain à un misérable sans conscience qui, pour quelque argent, a fait trafic de prétendus souvenirs de la TeiTour. Il n'y a pas à se demander si le digne abbé Proyard a dévotement embaumé l'anecdote dans sa Vie de Ma^imilien Robespierre, Seulement il y a introduit une variante. I*a scène ne se passe plus chez M™» de Saint- Amaranthe, mais chez le citoyen Sarlines. (P. -168.)
On ne conçoit pas comment l'auteur dt; V Histoire des Girondins a pu supposer un moment .que Robespierre dina jamais chez M"»« de Saint- Amaranthe^, et qu'il y « entr'ouviil ses desseins pour y laisser lire Tespérance ». (T. Vni, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-il répudié avec dégoût la scène d'ivresse imaginée par d'impudents libellistes.
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d'une pareille maison pour des jeunes gens dont l'alné n'avait pas vingt-neuf ans (•).
La famille de Saint-Amaranthe fut impliquée par le comité de Sûreté générale dans la conjuration dite de Baiz, parce que sa demeure était un foyer d'intrigues et qu'on y méditait le soulèvement des prisons (^). Vraie ou fausse, l'accusation, habilement soutenue par Elie Lacoste, établissait entre les membres de cette famille et les personnes arrêtées sous la prévention d'attentat contre la vie de Robespierre et de Gollot-d'Herbois un rapprochement étrange, dont la malignité des ennemis de la Révolution ne pouvait manquer de tirer parti.
Y eut-il préméditation de la part du comité de Sûreté générale, et voulut-il, en effet, comme le prétend un historien de nos jours C^), placer ces femmes royalistes au milieu
(^) Voyez à ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas à M. de Lamartine, citée dans notre Histoire de Saint-Just, liv. V, eh, IL — La maison de M"« de Saint-Amaranthe, désignée par quelques écrivains comme une des maisons les mieux hantées de Paris, avait été, même avant la Révolution, l'objet de plusicui-s dénonciations. En voici une du 20 juin 1793, qu'il ne nous parait pas inutile de mettre sous les yeux de nos lecteurs : « Georges-Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y domeul'ant, rue Fromenteau, hôtel de Nevers, n» 38, section des Gardes françaises, déclare au comité de Salut public du département de Paris, séant aux Quatre-Nations, qu'au mépris des ordonnances qui prohibent toutes les maisons de jeux de hasard, comme tr^nte-et-un et biribi, et même qui condamnent à des peines pécuniaires et afflictives les délinquans, il vient de s'en ouvrir deux, savoir : une de trente-et-un chez la. citoyenne Saint-Amaranthe, galerie du Palais-Royal, n® 50, et une autre, de binbi, tenue par le sieur Leblanc à l'hôtel de la Chine, au premier au-dessus de l'entresol d'un côté, rue de Beaujolloy, en face du café de Chartres, et de l'autre rue Neuve-des-Petils-Champs» en face la Ti*ésorerie nationale.
Déclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolérées par la section de la Butte des Moulins et nommément favorisées par les quatre officiers de police de cette section qui en reçoivent par jour, savoir : huit louis pour la partie de trente-et-un, et deux pour celle de biribi. » {Archives j comité de surveillance du département de Paris, 9« carton.)
(*^) Rapport d'Élic Lacoste, séance du '26 prairial (Moniteur du 27 [15 juin 1794]).
P) Michelet, Histoire de la Révolution, t. VIII, p. 358.