‹ Thermidor: d'après les sources orginales et les documents authentiques, avec un portrait deChapitre 36 sur 123 · LE BUREAU DE POLICE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

LE BUREAU DE POLICE GÉNÉRALE

aux opérations de ce bureau de police générale (*) ; rien ne saurait mieux démontrer la vérité des assertions de Robespierre ; et, en consultant ces témoins vivants, en fouillant dans ces registres où Thistoire se trouve à nu et sans fard, on est stupéfait de voir avec quelle facilité les choses les plus simples, les plus honorables même, ont pu être retournées contre lui et servir d'armes à ses ennemis.

Quand Saladin présenta son rapport sur la conduite des membres de l'ancien comité de Salut public, il prouva, de la façon la plus lumineuse, que le bureau de police générale n'avait nullement été un établissement distinct, séparé du Comité de Salut public, et que ses opérations avaient été soumises à tous les membres du comité et sciemment approuvées par eux. A cet égard la déclaration si nette et si précise de Fouquier-Tinville ne saurait laisser subsister Tombre d'un doute : « Tous les ordres m'ont été donnés dans le lieu des séances du comité, de même que tous les arrêtés qui m'ont été transmis étaient intitulés : Extrait des registres du comité de Salut public, et signés de plus ou de moins démembres de ce comité (•). »

Rien de simple comme le mécanisme de ce bureau. Tous les rapports, dénonciations et demandes adressés au comité de Salut public étaient transcrits sur des registres spéciaux. Le membre chargé de la direction du bureau émettait en marge son avis, auquel était presque toujours conforme la décision du comité. En général, suivant la nature de l'affaire, il renvoyait à tel ou tel de ses collègues.

Ainsi, s'agissait-il de dénonciations ou de demandes concernant les approvisionnements ou la partie militaire : « Communiquer à Robert Lindet, à Carnot », se contentait d'écrire en marge Maximilien. Parmi les ordres d'arrestation délivrés sur Tavis de Robespierre, nous trouvons celui de

(*) Archives, A F 7, 4437.

(*) Voy. le rapport de Saladin, où se trouve citée la déclaration de F^uquiet-Tinviite, p. 10 et 11.

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l'ex-vicomle de MaiHy, dénoncé par un officier municipal de Laon pour s'Clre livré A des excès dangereux en mettanl la Terreur à l'ordre du jour (').

Chacune des recommandations de Robespierre ou de Saint-Jupt porte l'empreinte de la sagesse et de la véritable modération. L'agent national du district de Senlis rend compte du succès de ses courses républicaines pour la destruction du fanatisme dans les communes de son arrondissement; on lui fait répondre qu'il doit se borner à ses fondions précisées par la loi, respecter le décret qui établit la liberté des cultes et faire le bien tans faux zèle i^). La société populaire du canton d'Épinay, dans le département de l'Aube, dénonce le ci-devant curé de Pelel comme un fanatique dangereux et accuse le district de Bar-sur-Aube défavoriser la caste nobiliaire; Robespierre recommande qu'on s'informe de l'esprit de cette société populaire et de celui du district de Bar [^]. L'agent du district national de Compiègnedénonce desmalveillants cherchant à plonger le peuple dans la superstition et dans le fanatisme ; réponse : n Quand on envoie une dénonciation, il faut la préciser autrement ». En marge d'une dénonciation de la munidpalité de Passy contre Reine Vindé, accusée de troubler la tranquillité publique par ses folies, il écrit: (i On enferme les fous » ('). Au comité de surveillance de la commune de Dourdan, qui avait cru devoir ranger dans la catégorie des suspects ceux des habitants de cette ville convaincus d'avoir envoyé des subsistances à Paris, il fait écrire pour l'instruire des inconvénients de cette mesure et lui dire de révoquer son arrêté. La société populaire de Lodève s'étant plainte des abus de pouvoir du citoyen Favre, délégué des représentants du peuple Milhaud et

(') 8 prairial (27 iaa\Vm). An-h\ce.s, F, 1, 4137. [") 13 prairial (l"juin). Ibid, P) 10 lloreal [29 avril). Ibid.

l') 19 noréal [8 mai;. IlUd.

LE COMITÉ DE L'INDIVISIBILITÉ iOl

Soubrany, lequel, avec les manières d'un intendant de l'ancien régime, avait exigé qu'on apportât chez lui les livres des délibérations de la société, il IBt aussitôt mander le citoyen Favre à Paris (^). Un individu, se disant président de la commune d'Ëxmes, dans le département de l'Orne, avait écrit au comité pour demander si les croix portées au cou par les femmes devaient être assimilées aux signes extérieurs des cultes, tels que croix et images dont certaines municipalités avaient ordonné la destruction, Robespierre renvoie au commissaire de police générale la lettre de l'homme en question pour s'informer si c'est un sot ou un fripon. Je laisse pour mémoire une foule d'ordres de mise en liberté, et j'arrive à Tarrestation des membres du comité révolutionnaire de la section de l'Indivisibilité^ à cette arrestation fameuse citée par les collègues de Robespierre comme la preuve la plus évidente de sa tyrannie.

A la séance du 9 thermidor, Billaud-Yarenne lui reprocha, par-dessus toutes choses, d'avoir défendu Danton, et fait arrêter le meilleur comité révolutionnaire de Paris ; et le vieux Yadier, arrivant ensuite, lui imputa à crime d'abord de s'être porté ouvertement le défenseur de Bazire, de Chabot et de Camille Desmoulins, et d'avoir ordonné l'incarcération du comité révolutionnaire le plus pur ùe Paris.

Le comité que les ennemis de Robespierre prenaient si chaleureusement sous leur garde, c'était celui de l'Indivisibilité. Quelle faute avaient donc commise les membres de ce comité? Étaient-ils des continuateurs de Danton? Non, assurément, car ils n'eussent pas trouvé un si ardent avocat dans la personne de Billaud-Varenne. Je supposais bien, que ce devaient être quelques* disciples de Jacques Roux ou d'Hébert ; mais, n'en ayant aucune preuve, j'étais fort perplexe, lorsqu'en fouillant dans les papiers encore inexplorés du bureau de police générale, j'ai été assez heureux pour découvrir les motifs très graves de l'arrestation de iîe confite.

{}) 21 prairial (9 juin 1794) Archives, 7, 7, 4437,

102 TUEHMIUOU

Elle eut lieu sur la dénonciation formelle du citoyen Périei'. employé de la bibliothèque de l'Instruction publique, et président de la section même de Vlndivmbilicé, ce qui ajoutait un poids énorme fi la dénonciation. Pour la troisième fois, h ladate du 1" messidor, il venait dénoncer les membres du comité révolutionnaire de cette section . Mais laissons ici la parole au dénonciateur : (i Leur promotion est le fruit de leurs intrigues. Depuis qu'ils sont en place, on a remarqué une progression, dans leurs facultés pécuniaires. Ils se donnent des repas splendides. Hyvert a étouffé constamment la voix de ses concitoyens dans les assemblées gêné* raies. Despote dans ses actes, il a porté les citoyeQH k s'entr'égorger à la porte d'un boucher. Le fait est constaté par procès-verbal. Grosler a dit hautement que les assem" blées sectionnaircs éloient au-dessus de la Convention. 11 a rétabli sous les scellés des flambeaux d'argent qu'on l'accusoit d'avoir soustraits. Grosler a été prédicateur de l'athéisme. 11 a dit & Testard et à Guêrin que Robespierre^ malgré son foutu décret sur l'Être suprême, seroit guillo» Une... Viard a mis des riches à contribution, il a insulté des gens qu'il mettoil en arrestation. Laine a été persécuteur d'un Anglais qui s'est donné la mort pour échapper & sarage; Allemain, commissaire de police, est dépositaire d'une lettre de lui... Fournier a traité les représentants de scélérats, d'intrigants qui seroientguillotioés... » En marge de cette dénonciation on Ht de la main de Robespierr&ï Il Mettre en état d'arrestation tous les individus désignée dans l'article ('). " Nous n'avons point trouvé la minute dtt mandat d'arrÉt, laquelle était probablement revêtue des signatures de ceux-là même qui se sont fait une arme contre Robespierre de cette arrestation si parfaitement motivée. On voit en effet maintenant ce que Billaud-Varenne et Vadier entendaient par le comité révolutionnaire le meilleur et le plus pur de Paris.

(1) 1" messidor (t9 juin}. ÂirlÙBes, V, 7, il37.

RAPPORTS AVEC LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE lO^i

Ainsi, dans toutes nos révélations se hianifeste la pensée si claire de Robespierre : réprimer les excès de la Terreur sans compromettre les destinées de la République et sans ouvrir la porte à la contre-révolution. A partir du 12 messidor — je précise la date — il devint complètement étranger au bureau de police générale. Au reste, les Thermidoriens ont, involontairement bien entendu, rendu plus d'une fois à leur victime une justice éclatante. Quoi de plus significatif que ce passage d'un Mémoire de Billaud- Varenne où, après avoir établi la légalité de l'établissement d'un bureau de haute police au sein du comité de Salut public, il s'écrie: <( Si, depuis, Robespierre, marchant à la dictature par la compression et la terreur, avec l'intention peut-être de trouver moins de résistance au dénouement par une clémence momerUanée, et en rejetant tout l'odieux de ses excès sur ceux qu'il aurait immolés, a dénaturé l'attribution de ce bureau, c'est une de ces usurpations de pouvoir qui ont servi et à réaliser ses crimes et à l'en convaincre. » Ses crimes, ce fut sa résolution bien arrêtée et trop bien devinée par ses collègues d'opposer une digue à la Terreur aveugle et brutale, et de maintenir la Révolution dans les strictes limites de la justice inflexible et du bon sens.

Il nous reste à démontrer combien il demeura toujours étranger au tribunal révolutionnaire, à l'établissement duquel il n'avait contribué en rien. Et d'abord, ne craignons pas de le dire, comparé aux tribunaux exceptionnels et extraordinaires de la réaction thermidorienne ou des temps monarchiques et despotiques, oÇi le plus grand des crimes était d'avoir trop aimé la République, la patrie, la liberté, ce tribunal sanglant pourrait sembler un idéal de justice. De simples rapprochements suffiraient pour établir cette vérité ; mais une histoire impartiale et sérieuse du tribunal révolutionnaire est encore à faire.

EmparoDS-nous d'abord de cette déclaration non démentie par des membres de l'ancien comité de Salut public : « Il n'y avoit point de contact entre le comité et le tribunal révolutionnaire que pour les dénonciations des accusés de crimes de lèse-nation, ou des factions, ou des généraux, pour la communication des pièces et les rapports sur lesquels l'accusation était portée, ainsi que pour l'exécution des décrets de la Convenlion nationale ('). » Gela n'a pas empêché ces membres eux-mêmes et une foule d'écrivains sans conscience d'attribuer à Robespierre la responsabilité d'une partie des actes de ce tribunal.

Assez embarrassés pour expliquer l'absence des signatures de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes d'accusés traduits au tribunal révolutionnaire en messidor et dans la première décade de thermidor, les anciens collègues de Maximilien ont dit : « Qu'importe ! si c'était leur vœu que nous remplissions » (^) ! Hélas ! c'était si peu leur vœu que ce que Robespierre reprocha précisément à ses ennemis, ce fut — ne cessons pas de le rappeler — « d'avoir porté la Terreur dans toutesles conditions, déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même » ('). A cette accusation terrible ils n'ont pu répondre que par des mensonges et des calomnies.

Présenter le tribunal révolutionnaire comme tout dévoué à Maximilien, c'était chose assez difficile au lendemain du jour où ce tribunal s'était mis si complaisamment au service des vainqueurs, et, Fouquier-Tinville en tête, avait été féliciter la Convention nationale d'avoir su distinguer les

(*) Réponse des membres des anciens comités mix imputations de Laurent Lecointre, p. 43.

(2) Réponse des membres des anciens comités aux imputations de Lecointre, p. 44.

(3) Discours du 8 thermidor, p. 8,

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