EXPLICATIONS AUX JACOBINS
public, c'est que vers cette époque (15 messidor) Gouthon fut investi d'une mission de confiance près les armées du Midi, et chargé de prendre dans tous les départements qu'il parcourrait les mesures les plus utiles aux intérêts du peuple et au bonheur public (*).
En confiant à Gouthon, une importante mission, les collègues de Robespierre eurent-ils l'intention d'éloigner de lui un de ses plus ardents amis? On le supposerait à tort ; ils n'avaient pas encore de parti pris. D'ailleurs Maximilien et Saint-Just, revenu depuis peu de l'armée du Nord après une participation glorieuse à la bataille de Fleurus et à la prise de Charleroi (*), n'avaient-ils pas approuvé eux-mêmes la mission confiée à leur ami ? Si Gouthon différa son départ, ce fut sans doute parce que de jour en jour la conjuration devenait plus manifeste et plus menaçante, et que, comme il allait bientôt le déclarer hautement, il voulait « partager les poignards dirigés contre Robespierre » (^).
L'horreur de Maximilien pour les injustices commises envers les particuliers, son indignation contre ceux qui se servaient des lois révolutionnaires contre les citoyens non coupables ou simplement égarés, éclatèrent d'une façon toute particulière aux Jacobins dans la séance du 21 messidor (9 juillet 1794). Rien de plus rare, à son sens, que la
(*) Séance du comité de Salut public du 15 messidor (3 juillet 1794). Etaient présents" : Barère, Carnot, Collot-d'Herbois, Gouthon, G. -A. Prieur, Billaud-Varenne, Saint-Just, Robespierre, Robert-Lindet. (Registre des délibérations et arrêtés.) L'arrêté est signé, pour extrait, de Gamot, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne et C.-A. Prieur, ArMves, A F, n, 58,
(^) Nous avons, dans notre histoire de Saint-Just, signalé Terreur capitale des historiens qui, comme Thiers et Lamartine, ont fait revenir Saint-Just la veille même du 9 thermidor. (Voy. notre Histoire de Saint-Just j liv. V, ch. v.)
(*) Séance des Jacobins du 23 messidor (11 juillet 1794).
défense généreuse des opprimés quand on n'en attend aucun profit. Or, si quelqu^un usa sa vie, se dévoua complètement à soutenir la cause des faibles, des déshérités, sans même compter sur la reconnaissance des hommes, ce fut assurément lui. Ah I s'il eût été plus habile, s'il eût prêté sa voix aux puissants de la veille, destinés à redevenir 4es puissants du lendemain, il n'y aurait pas assez d'éloges pour sa mémoire ; mais il voulait le bonheur de tous dans îa liberté et dans Tégalité ; il ne voulait pas que la France devînt la proie de quelques misérables qui dans la Révolution ne voyaient qu'un moyen de fortune ; il ne voulait pas que certains fonctionnaires trop zélés multipliassent les actes d'oppression, érigeassent en crimes des erreurs ou des préjugés pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même. Ck)mment n'aurait-il pas été maudit des ambitieux vulgaires, des fripons, des égoïstes, des spéculateurs avides qui finirent par tuer la République après l'avoir déshonorée ?
Un décret avait été rendu qui, en mettant à l'ordre du jour la vertu et la probité, eût pu sauver TÉtat ; mais des hommes couverts du masque du patriotisme s'en étaient servi pour persécuter les citoyens. « Tous les scélérats », dit Robespierre, « ont abusé de la loi quia sauvé la liberté et le peuple français. Ils ont feint d'ignorer que c'était la justice suprême que la Convention avait mise à l'ordre du jour, Q'est-à-dire le devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les opprimés, et de combattre les tyrans ; ils ont laissé à l'écart ces grands devoirs, et s'en sont fait un instrument pour tourmenter le peuple et perdre les patriotes. » Un comité révolutionnaire avait imaginé d'ordonner l'arrestation de tous les citoyens qui dans un jour de fête se seraient trouvés en état d'ivresse, et une foule d'artisans, de bons citoyens, avaient été impitoyablement incaFcérés. Voilà ce dont s'indignait Robespierre, qui peut-être avait plus que <x ces inquisiteurs méchants et