YAIMS AVERTISSEMENTS DE BÔ
leur était interdit de parler, tandis que des conjurés préparaient traîtreusement des poignards pour les assassiner? On voit avec quelle perspicacité Robespierre jugeait dès lors la situation. Fouché, ajoutait-il, « est un imposteur vil et méprisable » {*). Et comme s'il ne pouvait se résoudre à croire que la Providence abandonnât la bonne cause, il assurait, en terminant, que jamais la vertu ne serait sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à des hommes dont les mains étaient (( pleines de rapines et de crimes » (^).Mais, hélas I il se trompait ici cruellement; la victoire devait être du parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n'en produisirent pas moins une impression profonde, et, sur la proposition d'un membre obscur, Fouché fut exclu de la société.
Le futur duc d'Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables intrigues, a Je n'ai rien à redouter des calomnies de Maximilien Robespierre», écrivait-il vers la fin de messidor à sa sœur, qui habitait Nantes... « dans peu vous apprendrez Tissue de cet événement, qui, j'espère, tournera au profit de la République ». Déjà les conjurés comptaient sur le succès. Gett6 lettre, communiquée à Bô, alors en mission à Nantes, où il s'était fait bénir par une conduite semblable à celle de Robespierre jeune, éveilla les soupçons de ce représentant, homme à la fois énergique et modéré, patriote aussi intègre qu'intelligent. II crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouché au comité de Salut public, et il chargea un aide de camp du général Dufresne de le porter sans retard ('). Quelques jours après, nouvelles lettres de
(*) Fouché, avons-nous dit, a contribué activement à perdre la République au 9 thermidor, comme l'Empire en 1815. La postérité a ratifié le jugement de Robespierre sur ce personnage. « Je n*ai jamais vu un plus hideux coquin », disait de lui l'illustre Dupont (de FEure). Voyez à ce sujet VHistoire des deux Restaurations ^ par M. de Vaulabelle, t. III, p. 404.
(*) Voyez, pour cette séance, le Moniteur du 3 thermidor (12 juillet 1794).
(3) Lettres de Bô au comité de Salut public, en date du 2 thermidor. {Archives,)
Fouché et nouvel envoi de Bô. « Mon affidre... est devenue celle de tous les patriotes depuis qu'on a reconnu que c'est à ma vertu, qu'on n'a pu fléchir, que les ambitieux du pouvoir déclarent la guerre », écrivait le premier à la date du 3 thermidor. La vertu de Fouché 1 1 Et le surlendemain : «... Encore quelques jours, les fripons {sic)^ les scélérats seront connus ; l'intégrité des hommes probes sera triomphante. Aujourd'hui peut-être nous verrons les traîtres démasqués... » Non, jamais Tartufe n'a mieux dit. C'est Tartufe se signant avec du sang au lieu d'eau bénite. De plus en plus inquiet, Bô écrivit au comité de Salut public : « Je vous envoie trois lettres de notre collègue Fonehet, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut se hâter, selon moi, de confondre et punir les menées criminelles... (*) » Par malheur cette lettre arriva trop tard et ne valut à Bô qu'une disgrâce. Quand elle parvint au comité, tout ^tait consommé. Nous sommes en effet à la veille d'une des plus tragiques et des plus déplorables journées de la Révolution.
(•) Ces lettres de Bô et de Fouché, révélées pour la première fois, sont en originaux aux Archives, où nous en avons pris copie.
CHAPITR?: QUATRIÈME
Situation de la Republique en Thermidor. — Participation de Robc^ pierre aux affaires. — La pétition Magenthies. — Plaintes des amis lie Robespierre. — Joseph Le Bon et Maximilieii. — Tentatives pour sortir de la Terreur. — Comment on est parvenu à noircir Robespierre
— Les deux amis de la libertt». — Le rapport du représentant Courtois.
— Cri de Choudiou. — Les fraudes thermidoriennes. — Une lettre de Charlotte Robespierre. — Question de l'espionnage.
Avant de commencer le récit du drame où succomba l'homme dont le malheur et la gloire sont d'avoir entraîné dans sa chute les destinées de la Révolution, arrêtons-nous tm moment pour contempler ce qui fut si grand ; voyons l'œuvre des quatorze mois qui viennent de s'écouler, et comparons ce qu'était devenue la République dans les premiers jours de thermidor avec ce qu'elle était quand les hommes de la Montagne la prirent, défaillante et bouleversée, des mains de la Gironde.
A Fintérieur, les départements, soulevés l'année précédente par les prédications insurrectionnelles de quelques députés égarés, étaient rentrés dans le devoir ; de gré ou de force, la contre-révolution avait été comprimée dans le Calvados, à Bordeaux, il Marseille; Lyon s'était soumis, et Couthon y avait paru en vainqueur modéré et clément ; Toulon, livré à l'ennemi par la trahison d'une partie de ses habitants, avait été repris aux Anglais et aux Espagnols à la suite d'attaques hardies dans lesquelles Robespierre jeune avait illustré encore le nom si célèbre qu'il portait; la Vendée, victorieuse d'abord, et qui, au bruit de ses succès, avait vu accourir sous ses drapeaux tant de milliers de combat-
tants, était désorganisée, constamment battue, réduite aux abois, et à la veille de demander grâce.
Sur nos frontières et au dehors, que de prodiges accomplisl Où est le temps où les armées de la coalition étaient à peine à deux journées de la capitale ? Les rôles sont bien changés. D'envahissante, TËurope est devenue envahie ; partout la guerre est rejetée sur le territoire ennemi. Dans le Midi, Collioures, Port- Vendre, le fort Saint-Elme et Bellegarde sont repris et nos troupes ont mis le pied en Espagne. Au Nord, Dunkerque et Maubeuge ont été sauvées ; les alliés ont repassé la Sambi*e en désordre après la bataille de Wattignies ; Valenciennes, Landrecies, Le Quesnoy, Condé, ont été repris également ; enfin, sous les yeux de Saint- Just, nos troupes se sont emparées de Charleroi et ont gagné la bataille de Fleurus, qui va nous rendre la Belgique. Un port manquait à la sûreté de nos flottes, Ostende est à nous. A l'Est, grâce encore, en grande partie, aux efforts énergiques de Saint- Just et de Le Bas, Landau a été débloqué, les lignes de Wissembourg ont été recouvrées; déjà voici le Palatinat au pouvoir de nos armes ; la France est à la veille d'être sur tous les points circonscrite dans ses limites naturelles.
Etait-ce l'esprit de conquête qui animait le grand cœur de la République ? Non certes ; mais, exposée aux agressions des Etats despotiques, elle avait senti la nécessité de s'enfermer dans des positions inexpugnables et de se donner des frontières faciles à garder: l'Océan d'une part, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin de l'autre.
Le comité de Salut public, dans sa sagesse, n entendait pas révolutionner les peuples qui se contentaient d'assister indifTérents au spectacle de nos luttes intérieures et extérieures. (( Nous ne devons point nous immiscer dans l'administration de ceux qui respectent la neutralité », écrivait-il, le 22 pluviôse an II (lOJévrier 1794), au représentant Albite. « Force, iipplacabilité aux tyrans qui voudroient nous dicter des lois