‹ Thermidor: d'après les sources orginales et les documents authentiques, avec un portrait deChapitre 50 sur 123 · PLAINTES DES AMIS DE ROBESPIER'RE · texte numérisé non relu

PLAINTES DES AMIS DE ROBESPIER'RE

Mais c'était là une bien faible victoire remportée par Robespierre, à côté des maux qu'il ne pouvait empêcher. Plus d'une fois son cœur saigna au bruit des plaintes dont il était impuissant à faire cesser les causes.

Un jour un immense cri de douleur, parti d'Arras, vint frapper ses oreilles: « Permettez à une ancienne amie d'adresser à vous-même une faible et légère peinture des maux dont est accablée votre patrie. Vous préconisez la vertu : nous sommes depuis six mois persécutés, gouvernés par tous les vices. Tous les genres de séduction sont employés pour égarer le peuple: mépris pour les hommes vertueux, outrage à la nature, à la justice, à la raison, à la Divinité, appât des richesses, soif du sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans vos mains; toutes les âmes vertueuses vous réclament... » Cette lettre était de M"*' Buissart (*), la femme de cet intime ami à qui Robespierre au commencement de la Révolution, écrivait les longues lettres dont nous avons donné des extraits. Depuis, la correspondance était devenue beaucoup plus rare.

Absorbé par ses immenses occupations, Maximilien n'avait guère le temps d'écrire à ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tué en lui l'homme privé. Ses amis se plaignaient, et très amèrement quelquefois. « Ma femme, outrée de ton silence, a voulu t'écrire et te parler de la position où nous nous trouvons; pour moi, j'avoîs enfin résolu de ne plus te rien dire (')... », lui man-

(*) Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre de M°»« Buissart, en date du 26 floréal (15 mai 1794). Supprimée par Courtois, elle a été insérée, mais d'une façon légèrement inexacte, dans les Papiers inédits,.,, t. Iw p. 254.

\^) Voy. Papiers inédits.,., t. !««•, p. 253.

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dait Buissart de son côlé. — « Mon cher Bon bon... », écrivait d'autre part, le 30 messidor, à Augustin Robespierre, Régis Deshorties, sans doute le frère de l'aDcieD notaire Deshorties qui avait épousé en secondes nocet^ Eulalie de Robespierre, et dont Maximilien avait aimé el failli épouser la fille, « que te chargerai-je de dire à Maximilien ? Te prierai-je de me rappeler à son souvenir, et où trouveras-tu l'homme privé? Tout entier à la patrie et aux grands intérêts de l'humanité entière, Robespierre n'existe plus pour ses amis...(') » Ils ne savaient pas, les amis de Maximilien, à quelles douloureuses préoccupations l'ami dont ils étaient si fiers alors se trouvait en proie au moment où ils accusaient son silence.

Les plaintes dont M"** Buissart s'était faite l'écho auprès de Robespierre wmcemaient l'âpre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que les Thermidoriens n'ont pas manqué de transformer en agent de Maximilien. « Voilà le bourreau dont se servait Robespierre » , disaient d'un touchant accord Bourdon (de l'Oise) et André Dumont à la séance du 15 thermidor (2 août 1794) {^); et GiifTroy de crier partout que Le Bon était un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Just et autres (^). Nul, il est vrai, n'avait plus d'intérêt à faire disparaître Le Bon, celuici ayant en main les preuves d'un faux commis Tannée précédente par le misérable auteur du Rougyff, Si quelque chose milite en faveur de Joseph Le Bon, c'est surtout l'indignité de ses accusateurs. Il serait, d ailleurs, injuste de le mettre au rang des Carrier, des Barras et des Fouché. S'il eut, dans son proconsulat, des formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla point de rapines, et lors de

(*) Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 17Ui). Elle porte en suscription : Au citoïen Robespierre jeune, maison du citoïen Duplay, au premier sur le devant, rue Honoré, Paris.

(*^ Moniteur du 16 thermidor (3 août 17î^i).

(•^) Voy. notamment une lettre écrite par GulFroy à ses concitoyens d'Arras le 16 thermidor (3 août 17iH\

JOSEPH LE BON ET ROBESPIERRE i4l

son procès, il se justifia victorieusement d'accusations de vol dirigées contre lui par quelques coquins.

Commissaire de la Convention dans le département du Pas-de-Calais, Le Bon rendit à la République des services dont il serait également injuste de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et les calomnies sous lesquels la réaction est parvenue à étouffer sa mémoire. Ce qu'il y a de vrai, c^est qu'il fut le ministre implacable des vengeances révolutionnaires, et qu'il apporta dans sa mission une dureté parfois excessive. Ce fut précisément là ce que lui reprocha Robespierre.

Compatriote de ce dernier, J/)seph Le Bon avait eu, dans les premières années de la Révolution, quelques relations avec Maximilien. Il lui avait écrit à diverses reprises, notamment en juin i79i , pour l'engager à renouveler sa motion contre le célibat des prêtres ('), et un peu plus tard, en août, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arrivé au grade de capitaine, venait d'être suspendu de ses fonctions ('). Joseph Le Bon fut, du reste, nommé membre de la Convention sans autre recommandation que l'estime qu'il avait su inspirer à ses concitoyens par ses vertus patriotiques.

Chargé, au mois de brumaire de Tan II, de se rendre dans le Pas-de-Calais pour y réprimer les manœuvres et les menées contre-révolutionnaires dont ce département était le théâtre (^), il déploya contre les aristocrates de ce pays une énergie terrible. Mais par qui fut-il encouragé dans sa redoutable mission ? Fut-ce par Robespierre ? Lisez cette lettre :

(*) Voy. celte lettre dans les Papiers inédits. ..j t. III, p. 237.

{*) Papiers inédits,,. ^ t. III, p. 254. Gémirai de division et comte de l'Empire, le protégé de Joseph Le Bon était commandant de la l'* division militaire lors de la tentative du général Malet pour renverser le gouvernement impérial. Le général Hullin est mort à Paris dans un âge assez avancé.

(S) Arrêté signé : Robespierre, Barère, Ck>llot d'Herbois, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot. Archives.

« ... Vous devez prendre dans votre énergie toutes les mesures commandées par le salut de la patrie. Gontinaeis votre attitude révolutionnaire; l'amnistie prononcée lors de la Constitution captieuse et invoquée par tous les scélérats est un crime qui ne peut en couvrir d*autres. Les forfaits ne se rachètent point contre une République, ils s'expient sous le glaive. Le tyran Finvoqua, le tyran fut frappé... Secouez sur les traîtres le flambeau et le glaive. Marchez toujours, citoyen collègue, sur la ligne révolutionnaire que vous suivez avec courage. Le comité applaudit à vos travaux. Signé « Billaud-Varenne, Garnot, Barère (*). »

Lisez encore cette autre lettre à propos de la ligne de conduite suivie par Le Bon : « Le comité de Salut public applaudit aux mesures que vous avez prises... Toutes ces mesures sont non seulement permises, mais encore commandées par votre mission ; rien ne doit faire obstacle à votre marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie; vos pouvoirs sont illimités... » Signé Billaud-Varenne, Garnot, Barère et Robert Lindet (^).

Gertes, je ne viens pas blâmer ici les intentions du comité de Salut public; mais j'ai tenu à montrer combien Robespierre était resté en définitive étranger aux missions de Joseph Le Bon. Et quand on voit Garnot se retrancher piteusement et humblement derrière une excuse banale, quand on Tentend soutenir qu'il signait de complaisance et sans savoir, on ne peut s empêcher de sourire. Garnot, dans tous les cas, jouait de malheur, car on chercherait vainement la signature de Robespierre au bas d'actes du comité de Salut public recommandant aux commissaires de la Gonvention de secouer, même sur les traîtres, le flambeau et le glaive.

{^) Lettre en date du 26 brumaire an U (16 novembre 1793), Happort de Saladm, p. 68.

(^) Cette lettre est également du mois de brumaire. Rappoi*i de Saladin, p. 69.

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