ROUGET DE LISLE ET ROBESPIERRE
pierre à ses continuateurs; j'en passe et des meilleurs (*). Ajoutez à cela des nuées de libelles dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers, tout servit à noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si merveilleuse éclat aux yeux des républicains de l'an II. Les poètes, en effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de poètes à d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et mercenaire au service des héros thermidoriens. Hélas ! pourquoi faut-il que parmi ces insulteurs du géant tombé, on ait le regret de compter Fauteur de la Marseillaise/ Mais autant Rouget de Lisle, inspiré par le génie de la patrie, avait été sublime dans le chant qui a immortalisé son nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux composé par lui sur la conjuration de Robespierre^ suivant l'expression de l'époque (^).
(*) Nombre de ces pamphlets sont l'œuvre de Méhée fils, lequel signa : Felheniesi, anagramme de son nom. Nous avons déjà dit autre part quel horrible coquin était ce Méhée, qui ne put jamais pardonner à Robespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature à la Convention nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Méhée de la Touche, •'îi fut un des mouchards de la police impériale, et qu'après la chute de Napoléon, il tenta de se mettre au service de la Restauration.
(^) Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespiet^re et la révolution du 9 Thermidor, par Joseph Rouget de Lisle, capitaine au corps du génie, auteur du chant marseillais, à Paris, l'an deuxième de la République une et indivisible. Le couplet suivant, qui a trait directement à Robespierre, peut donner une idée de cet hymne, que par une sorte de profanation, l'auteur mit sur l'air de la Marseillaise :
Voyez-vous ce spectre livide Qui déchire son propre flanc ; Encore tout souillé de sang, De sang il est encore avide.
Voyez avec un rire affreux Comme il désigne ses victimes, Voyez comme il excite aux crimes Ses satellites furieux.
Chantons, la liberté, couronnons sa statue, etc...
Rouget de Lisle avait été arrêté avant Thermidor, sur un ordre signé de Garnot. On ne manqua pas sans doute de lui persuader que son arrestation avait été l'œuvre de Robespierre,
Le théâtre n'épargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scène Maximilien Robespierre envoyant à la mort une jeune fille coupable de n*avoir point voulu sacrifier sa virginité à la rançon d'un père (^).
Mais les œuvres d'imagination pure ne suffisaient pas pour fixer l'opinion des esprits un peu sérieux, on eut des historiens à discrétion. Dès le lendemain de Thermidor parut une Vie secrète, politique et curieuse de Robespierre, déjà mentionnée par nous, et dont l'auteur voulut bien reconnaître que « ce monstre feignit de vouloir épargner le sang » (').
Pareil aveu ne sortira pas de la plume du citoyen Montjoie, que dis-je î du sieur Félix- Christophe-Louis Ventre de Latouloubre de Galart de Montjoie, auteur d'une Ht»-
(*) Le nom de Fauteur de cette belle œuvre nous a échappé, et c'est dommage. D est bon que le nom d'Anitus vive à côté de celui de Socrate. Le roman moderne offre quelques équivalents d'inepties pareilles.
Nous ne connaissons guère qu'une œuvre dramatique» représentée au théâtre, où la grande figure de Robespierre ait été sérieusement étudiée. Elle est de M. le docteur Louis Combe, ancien adjoint au maire de Lyon, mort il y a trois ans, et auquel la population lyonnaise a fait de magnifiques funérailles.
Cette pièce intitulée Robespierre ou les Drames de la Révolution, -a été représentée en 1888 sur les théâtres Voltaire, de Datignolles et de Montmartre. Elle y a obtenu le plus légitime succès, ainsi que le constate une lettre de M. Pascal Delagarde, directeur de ces théâtres, en date du 17 juiilet 1888. « Cette œuvre, dit-il, méritait d'être représentée sur une scène du boulevard, où elle aurait obtenu, je le garantis, cent représentations ».
Elle a été imprimée, après la mort de son auteur, par les soins pieux de sa fille, M^^» Marie Çombe, avec cette épigraphe de M. Louis Çombet : « Ce livre n'est point une œuvre de parti, c'est un essai de réparation et de justice. C'est un appel à l'impartiale histoire pour la revision d'un jugement hâtivement rendu contre l'homme le plus pur de la Révolution française, et que la calomnie et la haine n'ont cessé de poursuivre jusqu'au delà de la tombe. »
(*) Vie secrète, politique et curieuse de Maximilien Robespierre, mivoie de plusiewrs anecdotes 8ur la conspiration sans pareille, par L, Duperron, avec une gravure qui représente une main tenant par les cheveux la tête de Maximilien, in-12 de 36 pages.
l'historien SALART de ItONTJOIE 187
ioire de la conjuration de Robespierre qui est le modèle du genre, parce qu'elle offre les allures d'une œuvre sérieuse, et semble écrite avec une certaine modération. On y lit cependant des phrases dans le genre <ie celle-ci : « Chaque citoyen arrêté étoit destiné à la mort. Robespierre n'avoit d'autre soin que de grossir les listes de proscription, que de multiplier le nombre des assassinats. Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite à son gré. On lui parla d'un , glaive qui frapperoit neuf têtes à la fois. Cette invention lui plut. On en fit des expériences à Bicêtre, elles ne réussirent pas; mais l'humanité n'y gagna rien. Au lieu de trois, quatre victimes par jour, Robespierre voulut en avoir journellement cinquante, soixante, et il fut obéi (*)• » Il faut, pour citer de semblables lignes, surmonter le dégoût qu'on éprouve. C'est ce Montjoie qui prête à Maximilien le mot suivant : « Tout individu qui avait plus de 15 ans en 1789 doit être égorgé (*). » Cest encore lui qui porte à cinquante-quatre mille le chiffre des victimes mortes sur l'échafaud durant les six derniers mois du règne de Robespierre ("). Y a-t-il assez de mépris pour les gens capables de mentir avec une telle impudence ? Eh bien I toutes ces turpitudes s'écrivaient et s'imprimaient à Paris en l'an II de la République, quand quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le jour où, dans une heure d'enthousiaste épanchement, Boissy-d'Anglas appelait Robespierre V Orphée de la France et le félicitait d'enseigner aux peuples les plus purs préceptes de la morale et de la justice.
Il n'y a pas à se demander si un pareil livre fit fortune (*).
(*) Histoire de la conjuration de Robespierre, par Montjoie, p. 149 de redit. in-8o de 17^ (Lausanne).
(«) Ibid., p. 154.
(3) Ibid., p. 158.
(*) Collaborateur au Jowmal général de France et au Journal des
DébatSy Montjoie reçut du roi Louis XVIII une pension de trois mille
. francs et une place de conservateur à la Bibliothèque Mazarine. Bon
panégyriste n'a pu s'empêcher d'écrire : « Le respect qu'on doit à la
Réaction thermidorienne, réaction girondine, réaction royaliste battirent des mains à l'envi. Les éditions de cet ouvrage se trouvèrent coup sur coup multipliées ; il y en eut de tous les formats, et il fut presque instantanément traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C'était là sans doute que l'illustre Walter Scott avait puisé ses renseignements quand il écrivit sur Robespierre les lignes qui déshonorent son beau talent.
Est-il maintenant nécessaire de mentionner les histoires plus ou moins odieuses et absurdes de Desessarts, la Vie et les crimes de Robespierre par Leblond de Neuvéglise, autrement dit Tabbé Proyard, ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imité de nos jours par un autre abbé Proyard ? Faut-il signaler toutes les rapsodies, tous les contes en l'air, toutes les fables acceptés bénévolement ou imaginés par les écrivains de la réaction? Et n'avions-nous pas raison de dire, au commencement de notre histoire de Robespierre, que, depuis dix-huit cents ans, jamais homme n'avait été plus calomnié sur la terre? Ah! devant tant d'infamies, devant tant d'outrages sanglants à la vérité, la conscience, interdite, se trouble; on croit rêver. Heureux encore, Robespierre, quand ce ne sont pas des libéraux et des démocrates qui viennent jeter sur sa totnbe l'injure et la boue.
On voit à quelle école a été élevée la génération antérieure à la nôtre. Nous avons dit comment l'oubli s'était fait dans la masse des admirateurs de Robespierre. Gens simples pour la plupart, ils moururent sans rien comprendre
vérité oblige de convenir que Montjoio n'était qu'un écrivain médiocre ; son style est incorrect et déclamatoire, et ses ouvrages historiques ne doivent être lus qu'avec une extrême défiance .» (Art. Montjoie, par Weiss, dans la Biographie universelle).
LE VÉRITABLE SENTlMEÎÎT POPULAIRE 189
au changement qui s'était produit dans l'opinion sur ce nom si respecté jadis.
Une foule de ceux qui auraient pu le défendre étaient morts ou proscrits; beaucoup se laissaient comprimer par la peur ou s'excusaient de leurs sympathies anciennes, en alléguant qu'ils avaient été trompés. Bien restreint fut le nombre des gens consciencieux dont la bouche ne craignit pas de s'ouvrir pour protester. D'ailleurs, dans les quinze années du Consulat et de l'Empire, il ne fut plus guère question de la Révolution et de ses hommes, sinon de temps à autre pour décimer ses derniers défenseurs. Quelle voix assez puissante aurait couvert le bruit du canon et des clairons? Puis vint la Restauration. Oh I alors, on ne songea qu'à une chose, à savoir, de reprendre contre rhomme dont le nom était comme le symbole et le drapeau de la République la grande croisade thermidorienne, tant il paraissait nécessaire à la réaction royaliste d'avilir la démocratie dans l'un de ses plus purs, de ses plus ardents, de ses plus dévoués représentants. Et la plupart des libéraux de l'époque, anciens serviteurs de l'Empire, ou héritiers plus ou moins directs de la Gironde, de laisser faire.
Eh bien I qui le croirait? toutes ces calomnies si patiemment, si habilement propagées, ces mensonges inouïs, ces diffamations éhontées, toutes ces infamies enfin, ont paru à certains écrivains aveuglés, je devrais dire fourvoyés, l'opinion des contemporains et l'expression du sentiment populaire (*). Ahl l'opinion des contemporains, il faut la chercher dans ces milliers de lettres qui chaque jour tombaient sur la maison Duplay comme une pluie de bénédictions. Nous avons déjà mentionné, en passant, un certain nombre de celles qui, au point de vue historique, nous ont paru avoir une réelle importance. Et, ceci est à noter, presque toutes ces lettres sont inspirées par les senti-
(*) MM. Michelet et Quinet.
ments les plus désintéressés. Si dans quelques-unes, à travers Fencens et l'éloge, on sent percer Tintérêt personnel, tfest l'exception {*).
En général, ces lettres sont l'expression naïve de Tenthousiasme le plus sincère et d'une admiration sans bornes. « Tu remplis le monde de ta renommée ; tes principes sont ceux de la nature, ton langage celui de l'humanité ; tu rends les hommes à leur dignité... ton génie et ta sage politique sauvent la liberté; tu apprends aux Français, par les vertus de ton cœur et l'empire de ta raison, à vaincre ou mourir pour la liberté et la vertu...», lui écrivait l'unC). — « Yoiisrespîrez encore, pour le bonheur de votre pays, en dépit to scélérats et des traîtres qui avoient juré voire perte. Grâces immortelles en soient rendues à FÊtre suprême... Puissent ces sentiments, qui ne sont que Fexpression d'un cœur pénétré de reconnaissance pour vos bienfaits, me mériter quelque part à votre estime. Sans vous je périssois victime de la plus affreuse persécution (')... », écrivait un autre.
Un citoyen de Tours lui déclare que, pénétré d'admiration pour ses talents, il est prêt à verser tout son sang plutôt que de voir porter atteinte à sa réputation (*). Un soldat du nom
(*) Voy. notamment une lettre de Cousin dans les Papiers inédits, t, m, p. 317, et à la suite du rapport de Courtois, sous le n» LXXTV. Volontaire à l'armée de la Vendée, Cousin avait avec lui deux fils au service de la République. Robespierre, paraît-il, avait déjà eu des bontés pour lui ; Cousin le prie de les continuer « à un père de famille qui ne veut rentrer, ainsi que ses deux fils, dans ses foyers que lorsque les tyrans de l'Europe seront tous extirpés ». Quelle belle occasion pour les Thermidoriens de flétrir un solliciteur ! Voy, p. 61 du rapport.
(2) Lettre de J.-P. Besson, de Manosque, en date du 23 prairial ; citée sous le n® 1, à la suite du rapport de Courtois. Vide suprà.
(3) Lettre de Hugon jeune, de Vesoul, le 11 prairial, citée à la suite du rapport sous le n» IV. L'honnête Courtois a eu soin de supprimer le dernier membre de phrase. Nous l'avons rétabli d'après l'original conservé aux Archives, et en marge duquel on lit de la main de Courtois : Flagorneries. Voy. Archives, F. 7, 4436, liasse X.
{*) Lettre en date du [28 germinal, citée à la suite du rappport de
de Brincourt, en réclamant rhcMinear de verser son sang pour la patrie^ s'adresse à loi en ces termes : a Fondateur de la République^ ô vous^ incorruptible Robespierre, qui cou* vrez son berceau de l'égide de votre éloquence )>(*)!...
Vers lui, avons-nous dit déjà, s'élevaient les plaintes d'une foule de malheureux et d'opprimés, plaintes qui retentissaient d'autant plus douloureusement dans son cœur que la plupart du temps il était dans l'impuissance d'y faire droit. « Républicain vertueux et intègre », lui mandait de Saint-Omer, à la date du 2 messidor, un ancien commissaire des guerres destitué par le représentant Florent Guyot, « permets qu'un citoyen pénétré de tes sublimes principes et rempli de la lecture de tes illustres écrits, où respirent le patriotisme le plus pur, la morale la plus touchante et la plus profonde, vienne à ton tribunal réclamer la justice, qui fut toujours la vertu innée de ton âme... Je fais reposer le succès de ma demande sur ton équité, qui fut toujours la base de toutes tes actions,.. (') » Et le citoyen Carpot : (c Je regrette de n'avoir pu vous entretenir quelques instants. Il me semble que je laisse échapper par là un moyen d'abréger la captivité des personnes qui m'intéressent. » (^)
Un littérateur du nom de Félix, qui depuis quarante ans vivait en philosophe dans un ermitage au pied des Alpes, d'où il s'associait par le cœur aux destinées de la Révolution, étant venu à Paris au mois d'août 1793, écrit à Robespierre afin de lui demander la faveur d'un entretien, tant sa conduite et ses discours lui avaient inspiré d'estime et d'affection
Courtois sous le numéro VU. L'original est aux Archives, F 7, 4436, liasse R.
{*) Lettre de Sedan en date du 19 août 1793, citée par Courtois sous le numéro VIIL
O Lettre citée à la suite du rapport de Courtois sous le numéro IX. Le dernier membre de phrase a été supprimé par Courtois.
(3) Lettre omise par Courtois, provenant de la précieuse collection Beuchot, que le savant conservateur de la bibliothèque du Louvre, M» Barbier, a bien voulu mettre à notre disposition.
pour sa personne ; et il lui garantit d'avance «la plus douce récompense au cœur de l'homme de bien, sa propre estime, et celle de tous les gens vertueux et éclairés » (*). Aux yeux des uns, c'est l'apôtre de Thumanité, l'homme sensible, humain et bienfaisant par excellence, u réputation », lui dit-on, (c sur laquelle vos ennemis mêmes n'élèvent pas le plus petit doute » (') ; aux yeux des autres, c'est le messie promis par l'Ëternel pour réformer toutes choses (^). Un citoyen de Toulouse ne peut s'empêcher de témoigner à Robespierre toute la joie qu'il a ressentie en apprenant qu'il y avait entre eux une ressemblance frappante. Il rougit seulement de ne ressembler que par le physique au régénérateur et bienfaiteur de sa patrie (^). Maximilien est regardé comme la pierre angulaire de Tédifice constitutionnel, comme le flambeau, la colonne de la République. (^) « Tous les braves Français sentent avec moi de quel prix sont vos infatigables efforts pour assurer la liberté, en vous criant par mon organe : Béni soit Robespierre » I lui écrit le cito en Jamgon (®). « L'estime que j'avois pour toi dès TAssemblée constituante », lui mande Borel l'aîné, « me fit te placer au ciel à côté d'Andromède dans un projet de monument sidéral »(')...
Et Courtois ne peut s'empêcher de s'écrier dans son rap-
(*) Lettre citée par Courtois sous le numéro X.
(2) Lettres de Vaquier, ancien inspecteur des droits réservés^ insérée par Courtois sous le numéro XI et déjà citée par nous. Vide suprà. . {*) Lettre du citoyen Chauvet, ancien capitaine-commandant de la compagnie des vétéi-ans de Château-Thierry, en date du 30 prairial, déjà citée. Dans cette lettre très-longue d'un jeune honinie de quatrevingt-sept ans, lettre dont l'original est aux Archives, Courtois n*a cité qu'une vingtaine de lignes, numéro XII.
(^) Lettre en date du 22 messidor, tronquée et altérée par Courtois, sous le numéro XIII.
(^) Lettre de Dathé, ancien maire de Vermanton, en Bourgogne, et de Picard, citées sous le numéro XV à la suite du rapport de Courtois.
(•) Lettre citée par Courtois sous le numéro XXIV. Vide suprà,
C) Lettre en date du 15 floréal an II, citée par Courtois sous le numéro XXIV.
port: « G'étoit à qui enivreroit l'idole... Partout môme prostitution d'encens, de vœux et d'hommages ; partout on verseroit son sang pour sauver ses jours (*). » Le misérable rapporteur se console, il est vrai, en ajoutant que si la peste avait des emplois et des trésors à distribuer, elle aurait aussi ses courtisans (^). Mais les courtisans et les rois, c'est l'exception, et les hommages des courtisans ne sont -jamais désintéressés. Robespierre, lui, d'ailleurs, n'avait ni emplois ni trésors à distribuer. On connaît sa belle réponse à ceux qui, pour le déconsidérer, allaient le présentant comme revêtu d'une dictature personnelle : « Il m'appellent tyran ! Si je rétais, ils ramperaient à mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants... (^). »
Nous pourrions multiplier les citations de ces lettres, dont le nombre était presque infini, du propre aveu de Courtois (^), avons-nous dit, et Courtois s'est bien gardé, comme on pense, de publier les plus concluantes en faveur de Robespierre (*). Or, comme contre-poids à ces témoignages éclatants, comme contre-partie de ce concert d'enthousiasme, qu'a trouvé Courtois à offrir à la postérité? quelques misérables lettres anonymes, les unes ineptes, les autres ordurières, œuvres de bassesse et de lâcheté dont nous aurons à dire un mot, et que tout homme de cœur ne saurait s'empêcher de fouler aux pieds avec dédain.
(*) Rapport de Courtois, p. 9 et 10.
(«} Ibid.y p. 12.
(') Discours du 8 thermidor, p. 16.
{*) Rapport de Courtois, p. 103.
(5) Nous avons déjà dit Tindigne trafic qu'a fait Courtois des innombrables lettres trouvées chez Robespierre.
On sait maintenant, à ne s'y pas méprendre, quelle était Topinion publique à l'égard de Robespierre. Le véritable sentiment populaire pour sa personne, c'était de Tidolâtrie, comme l'impur Guffroy se trouva obligé de l'avouer luimême (*). Ce sentiment, il ressort des lettres dont nous avons donné des extraits assez significatifs ; il ressort de ces lettres des Girondins sauvés par Robespierre, lettres que nous avons révélées et qui reviennent au jour pour déposer comme d'irrécusables témoins ; ce sentiment, il ressort enfin des aveux involontaires des Thermidoriens.
D'après Billaud-Varenne, dont l'autorité a ici tant de poids, Maximilien était considéré dans l'opinion comme l'être le plus essentiel de la République (*). De leur côté, les membres des deux anciens comités ont avoué que, quelque prévention qu'on eût, on ne pouvait se dissimuler quel était l'état des esprits à cette époque, et que la popularité de Robespierre dépassait toutes les bornes (^).
Écoutons maintenant Billaud-Varenne, atteint à son tour par la réaction et se débattant sous l'accusation de n'avoir pas dénoncé plus tôt la tyrannie de Robespierre : « Sous quels rapports eût-il pu paraître coupable ? S'il n'eût pas manifesté l'intention de frapper, de dissoudre, d'exterminer la représentation nationale, si l'on n'eût pas eu à lui reprocher jusqu'à sa POPULARITÉ même... popularité si énorme qu'elle eût suffi pour le rendre suspect et trop dangereux dans un État libre, en un mot s'il ne se fût point créé une puissance monstrueuse tout aussi indépendante du comité de Salut public que de la Convention nationale elle-même,
{*) Lettre de Guffroy à ses concitoyens d'Arras, écrite de Paris le 29 Thermidor an II (16 août 1793).
(2) Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre, p, 25.
(3) Réponse des anciens menibt^es des deux comités aux imputalions de L. Lecointre, p. 19.
Robespierre ne se seroit pas montré sous les traits odieux de la tyrannie, et tout ami de la liberté lui eût conservé son estime {*). » Et plus loin : « Nous demandera-t-on, comme o» Ta déjà fait, pourquoi nous avons laissé prendre tant d'empire à Robespierre? Oublie-t-on que dès l'Assemblée constituante, il jouissoit déjà d'une immense popularité et qu'il obtint le titre d'Incorruptible ? Oublie-t-on, que pendant l'Assemblée législative sa popularité ne fit que s'accroître... ? Oublie-t-on que, dans la Convention natiotionale, Robespierre se trouva bientôt le seul qui, fixant sur sa personne tous les regards, acquit tant de confiance qu'elle le rendit prépomlérant, de sorte que lorsqu'il est arrivé au comité de Salut public, il étoit déjà Têtre le plus important de la France? Si l'on me demandoit comment il avoit réussi à prendre tant d'ascendant sur l'opinion publique, je répondrais que c^est en affichant les vertus les plus austères, le