LE GÉNÉRAL HANRIOT
venez'VOus, mes amis, que le temps de servir les hommes est passé. C'est à la chose publique seule que tout boa citoyen se doit entièrement... Tant que je serai général, je ne souffrirai jamais que le pouvoir militaire domine le civil, et si mes frères les canonniers veulent despotiser^ ce ne sera jamais sous mes ordres » (*).
Dans nos fêtes publiques, il nous faut toujours des baïonnettes qui reluisent au soleil ; Hanriot ne comprend pas ce déploiement de l'appareil des armes dans des solennités pacifiques. Le lendemain d'un jour de cérémonie populaire, un citoyen s'étant plaint que la force armée n'eût pas été là avec ses fusils et ses piques pour mettre l'ordre dans la foule : K Ce ne 9(mt pas mes principes », s'écrie Hanriot dans un ordre du jour; a quand on fête, pas d'armes, pas de despote; la raison établit l'ordre, la douce et, saine philosophie règle nos pas .. un ruban tricolore suffit pour indiquer à nos frères que telles places sont destinées à nos bons législateurs... Quand il s'agit de fête, ne parlons jamais de force armée, elle touche de trop près au despotisme... »{*).
A coup sûr, le moindre chef de corps trouverait aujourd'hui cet Hanriot bien arriéré. « Dans un pays libre », dit encore cet étrange général, a la police ne doit pas se faire avec des piques et des baïonnettes, mais avec la raison et la philosophie. Elles doivent entretenir un œil de surveillance sur la société, l'épurer et en proscrire les méchants et les fripons... Quand viendra-t-il ce temps désiré où les fonctionnaires publics seront rares, où tous les mauvais sujets seront terrassés, où la société entière n'aura pour fonctionnaire public que la loi (')... I Un peuple libre se police luimême, il n'a pas besoin de force armée pour être juste (*)...;
(*) Ordre du jour en date du 29 brumaire (19 novembre 1793). (*) Ibid, du 21 brumaire (11 novembre 1793)* (3) Ibid. du 6 brumaire (27 octobre 1793).
(*) Ibid. du 19 brumaire (9 novembre 1793).
I.a puissance militaire exercée despoliquement mèoe I l'eGclavage, à la misère, taudis que la puissance civile mal au bonheur, k la paix, à la justice, ît l'abondance (')... m
Aux fonctionnaires qui se prévalent de leurs titres | s'arroger certains privilèges, il rappelle que la loi est égi pour tous, n [.es dépositaires des lois en doivent fitre li premiers esclaves n (*). Un arrêté de la commune ayai ordonné que les citoyens trouvés mendiant dans les rues fussent arrêtés et conduits à leurs sections respectives, lo général prescrit à ses soldats d'opérer ces sortes d'arrestations u avec beaucoup d'humanité et d'égards pour le miilheur, qu'on doit respecter >i ['). Aux gardes nationaux sOus ses ordres, il recommande la plus grande modération dans ie service : « Souvenez-vous que le fer dont vos mains sont armées n'est pas destiné à déchirer le sein d'un père, d'un frère, d'une mère, d'une épouse chérie... Souvenez-vous de mes premières promesses où je vous fis part de l'hoireur que j'avois pour toute effusion de sang... Je ne souffrirai jamais qu'aucun de vous en provoque un autre au meurtre et à l'assassinat. Les armes que vous portez ne doivent fltre tirées que pour la défense de la patrie, c'est le comble de la folie de voir un Français égorger un Français ; si vous avei des querelles particulières, étouffez-les pour l'amour de la patrie u (').
Le véritable Hanriot ressemble assez peu, comme oo voit, à l'Hanriot légendaire de la plupart des écrivains. Le brnil a-t-il couru, au plus fort moment de l'bébertisme, que coplains bommes songeraient à ériger une dictature, il s'empresse d'écrire : « Tant que nous conserverons notre énergie, nous défierons ces êtres vils et corrompus de se mesurer avec nous. Nous ne voulons pour maître que la loi, pour
, (') Ordre du ji>ar en date du K prairial (13 juin 179i). (S) Jbid. du 4 septembre Vm.
(3)|/6id. du 21 prairial an II iH juin 1794\ {') Ibid. du 27 ventôse (17 mais ITfli).
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îdolc que la liberté et l'égalité, pour autel que la justice et la raison ('). »
A ses camarades il ne cesse de prêcher la probité, la décence, la sobriété, toutes les vertus, n Ce sont nos seules richesses; elles sont^ impérissables. Fuyons l'usure; ne prenons pas les vices des tyrans que nous avons terrassés (')... Soyons sobres, aimons la patrie, et que notre conduite simple, juste et vertueuse remplisse d'étonnement les peuples des autres climats » ('),
Indigné de l'imprudence et de la brutalité avec lesquelles certains soldats de la cavalerie, des estafettes notamment, parcouraient les rues de Paris, au risque de renverser sur leur passage femmes, enfants, vieillards, il avait autorisé les gardes nationaux de service à arrêter les cavaliers de toutes armes allant au grand galop dans les rues. <i L'honnête citoyen à pied doit être respecté par celui qui est à cheval » (').
Un matin, l'ordre du jour suivant fut alBcbé dans tous les postes : « Hier, un gendarme de la 29° division a jeté à terre, il était midi trois quarts, rue de la Verrerie, au coin de celle Martin, un vieillard ayant à la main une béquille... Cette atrocité révolte l'homme qui pense et qui connaît ses devoirs. Malheur à celui qui ne sait pas respecter ta vieillesse, les lois de son pays, et qui ignore ce qu'il doit à lui-même et à la société enlière. Ce gendarme prévaricateur, pour avoir manqué à ce qui est respectable, gardera les arrêta jusqu'à nouvel ordre ('}. » Quand je passe maintenant au coin de la rue Saint-Martin, à l'angle de la vieille église Saint- Méry qui, dans ce quartier transformé, est restée presque seule comme un témoin de l'acte de brutalité si sévèrement puni par le général de la garde natio-
(') Ordre du jour du 16 venlûse an II (6 niai-s IIM).
('] Ibid. du 16 Uoréal (5 mai ITM).
(3) Ibid. du 36 prairial (l+j'uin 1794).
,<) Ibid. du 15 pluviôse (3;révrier 179t).
(=) Ordre du jour en date du 27 floréal (16 mai 1794}.
nale, je ne puis m'empôcher de songer à cet Ilanriot dont là réaction nous a laissé un portrait si défiguré.
Aux approches du 9 thermidor ses conseils deviennent en quelque sorte plus paternels. Il conjure les femmes qui* par trop d'impatience à la porte des fournisseurs, causaient du trouble dans la ville, de se montrer sages et dignes d'elles-mêmes. « Souvenez -vous que vous êtes la moitié de la société et que vous nous devez, un exemple que les hommes sensibles ont droit d'attendre de vous {*), y> Le 3 thermidor, il invitait encore les canonniers à donner partout le bon exemple : « La patrie, qui aime et veille sur tous ses enfants, proscrit de notre sein la haine et la discorde... Faisons notre service d'une manière utile et agréable à la grande famille; fraternisons, et aimons tous ceux qui aiment et défendent la chose publique (^). » Voilà pourtant l'homme qu'avec leur effronterie ordinaire les Thermidor riens nous ont présenté comme ayant été jeté ivre-mopt par Goffinhal dans un égout de l'Hôtel de Yille.
Ces citations, que nous aurions pu multiplier à l'infini, témoignent assez clairement de l'esprit d'ordre, de la sagesse et de la modération du général Ilanriot; car ces ordres du jour, superbes parfois d'honnêteté naïve, et révélés pour la première fois, c'est l'histoire prise sur le fait, écrite par un homme de cœur et sans souci de l'opinion du lendemain.
En embrassant, dans la journée du 9 thermidor, la cause des proscrits, Hanriot, comme Dumas et Goffmhal, comme Payan et Fieuriot-Lescot, ne fit que céder à l'ascendant ide la vertu. Si, vingt-quatre heures d'avance seulement, Robespijsrre avait eu l'idée de s'entendre avec ces hauts fonctionnaires, si aux formidables intrigues nouées depuis si long-
(*) Ordre du jour en date du 22 messidor (dû juillet '179i).
('^) Ibicl., du 3 thermidor (21 juillet 1794). Les ordres du jour du général Hanriot se trouvent en minutes aux ArcJàves, où nous les avons relevés. Un certain nombre ont été publiés, à Tépoque, dans le Moniteur et les journaux du temps.