‹ Thermidor: d'après les sources orginales et les documents authentiques, avec un portrait deChapitre 70 sur 123 · LES CONJURÉS ET LES DÉPUTÉS DE LÀ DROITE · texte numérisé non relu

LES CONJURÉS ET LES DÉPUTÉS DE LÀ DROITE

qui fit épouser aux futurs comtes Sieyès, Boissy-^'Anglasy Dubois-Dubais, Thibaudeau et autres la quereUe de? Rovère, des Fouché, des Tallien, des Bourdon et de leur» pardlss-

Par trois fois ceux-ci durent revenir à la charge, avoue Durand-Maillane ('), tant la conscience, chez ces députés de la droite, balançait encore l'esprit de parti. Gomment^ en effet, eussent-ils consenti à sacrifier légèrement, sans résistance, celui qui les avait constamment protégés (*), celui qu'ils regardaient comme le défenseur du faible et de l'homme trompé (') ? Mais l'esprit de parti fut le plus fort. Il y eut, dit-on, chez Boissy-d'Anglas des conférences où, dans le désir d'en finir plus vite avec la République, la majorité se décida, non sans combat, à hvrer la tête du Juste, de celui que le maître du logis venait de surnommer hautement et publiquement l'Orphée de la France (*). Et voilà comment des gens relativement honnêtes conclurent un pacte odieux avec des coquins qu'ils méprisaient.

Outre l'élément royaliste, il y avait dans la Plaine^ cette pépinière des serviteurs et des grands seigneurs de l'Empire, une masse variable, composée d'individus craintifs et sans convictions, toujours prêts, à se ranger du côté des vainqueurs. Un mot attribué à l'un d'eux les peint tout entiers.

(*) Mémoires de Durand-Maillane, p. 199.

(«) Ibid.

{?) Lettre de Durand-Maillane, citée in-extenso dans son second volume. « Il n'était pas possible de voir plus longtemps tomber soixante^ quatre-vingts tètes par jour sans horreur... » dit Durand-Maillane dans ses mémoires, qui sont, comme nous l'avons dit déjà, un mélangeétonnant de lâcheté et de fourberie. Singulier moyen de mettre fin à cette boucherie que de s'allier avec ceux qui en étaient les auteurscontre celui qu'on savait décidé à les poursuivre pmir arrêter Veffusion du sang versé par le crinie.

{*) A l'égard de ces conférences chez Boissy-d'Anglas, je n'ai rien trouvé de certain. Je ne les mentionne que d'après un bruit fort accrédité. Ce fut, du reste, à Itoissy-d'Anglas particulièrement, à Champeaux-Duplasne et à Durand-Maillane que s'adressèrent le» onjurés. {Mémoires de Durand-Maillane, p. 199^

SIS THEBlllDOH

■ Pouvez-vous nous répondre dii ventre « ? demanda unjdj Bîllaud-Tarenne à ce personnage de la Plaine. •> Oui il répondît celui-d, « si vous êtes les plus Torts ». Abattl Hobespierre ne parsissait pas chose aisée, tant la vertu exerce sur les hommes un légitime prestige.

Lui, pourtant, en face de la coalilion menaçante, restait volontairement désarmé. Dépouillé de toute influence gonvemementale, il ne songea mSine pas à tenter une démarche auprès des députés du centre, qui peut-&lre se fussent unis à lui s'il eût fait le moindre pas vers eux. Tandis que l'orage s'amoncelait, il vivait plus retiré que jamais, laissant à ses amis le soin de signaler aux Jacobins les trames ourdies dans l'ombre, car les avertissements ne lui manquaient pas. Je ne parle pas des lettres anonymes auxquelles certains écrivains ont accordé une importance ridicule. Il y avait alors, ai-je dit déjà, une véritable fabrica tion de ces sortes de productions, monuments honteux i la bassesse et de la lâcheté humaines.

J'en ai là, sous les yeux, un certain nombre adressM à Hanriot, à Hérault-Séchelles, à Danton. « Te voila doï f... coquin, président d'une horde de scélérats n, écrivaij on à ce dernier; « j'ose me flatter que plus tût que tu a penses je te verrai écarteler avec Robespierre... Vous itt à vos trousses cent cinquante Brutuse ou Charlotte CordiÇ)m Toutes ces lettres se valent pour le fond comme pour F forme. A Masimilien, on écrivait, tantôt : « Robespier Robespierre 1 Ah! Robespierre, je le vois, tu tends à| dictature, et lu veux tuer la liberté que tu as créée... K heureux, tu as vendu ta patriel Tu déclames avec tant ^ force contre les tyrans coalisés contre nous, et tu i nous Uvrer à eux... Ahl scélérat, oui, tu périras, et t périras des mains desquelles tu n'attends guère le coup qu'elles te préparent ('),.. n Tantôt : (i Tu es encore...

LETTRES ANONYMES 2i9

Ecoute^ Us l'arrêt de ton châtiment. J'ai attendu, j'attends

encore que le peuple affamé sonne l'heure de ton trépas..,

Si mon espoir était vain, s'il était différé, écoute, lis, te dis*

je : cette main qui trace ta sentence, cette main que tes

yeux égarés cherchent à découvrir, cette main qui presse la

tienne avec horreur, percera ton cœur inhumain. Tous les

jours je suis avec toi, je te vois tous les jours, à toute heure

mon bras levé cherche ta poitrine... le plus scélérat des

hommes, vis encore quelques jours pour penser à moi;

que mon souvenir et ta frayeur soient le premier appareil

de ton supplice. Adieu ! ce jour même, en te regardant, je

vais jouir de ta terreur (*). » A coup sûr, le misérable auteur

de ces lignes grotesques connaissait bien mal Robespierre,

un des hommes qui aient possédé au plus haut degré le

courage civil, cette vertu si précieuse et si rare. Croirait-on

qu'il s'est rencontré des écrivains d'assez de bêtise ou de

mauvaise foi pour voir dans les lettres dont nous venons

d'offrir un échantillon des caractères tracés par des mains

courageuses, des traits aigus lancés par le courage et la

vertu (*). C'est à n'y pas croire 1.

De ces lettres anonymes, Robespierre faisait le cas qu'un honnête homme fait ordinairement de pareilles pièces, il les méprisait. Quelquefois, pour donner à ses concitoyens une idée de l'ineptie et de la méchanceté de certains ennemis de la Révolution, il en donnait lecture soit aux Jacobins, soit à ses collègues du comité de Salut public, mais il n'y prenait pas autrement garde. Seulement d'autres avertissements plus sérieux ne lui manquèrent pas. Nous avons

figure à la suite du rapport de Courtois, sous le numéro LVIII ; elle a été reproduite dans les Papiers inédits, t. II, p. 151.

(*) Cette autre lettre, dont l'original est également aux Archives cubi suprâj, est d'une orthographe qu'il nous a été impossible de conserver. On la trouve arrangée à la suite du rapport de Courtois, sous le numéro LX, et dans les Papiers inédits, t. II, p, 155.

(3) Ce sont les propres expressions dont s'est servi le rédacteur du rapport de Courtois, p. 51 et 52.

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mentionné plus haut une pièce dans laquelle un ami inconnu lui rendait compte des menées de la conjuration. Dans la journée du 5 thermidor^ le rédacteur de Y Orateur du peupk, Labenette, un des plus anciens collaborateurs de Fréron, lui écrivant pour réclamer un service^ ajoutait: (( Qui sait? Peut-être que je t'apprendrai ce que tu ne sais pas ». Et il terminait sa lettre en prévenant Maximilien qu'il irait le voir le lendemain pour savoir l'heure et le moment où il pourrait lui ouvrir son cœur (*). Celui-là devait être bien informé. Vit-il Robespierre, et déroula-t-il devant lui tout le plan de la conjuration? C'est probable. Ce qu'il y a de certain, c'est que Maximilien, comme on peut s'en convaincre par son discours du 8 thermidor, connaissait jusque dans leurs moindres détails les manoeuvres de ses ennemis.

S'il eût été doué du moindre esprit d'intrigue, comme il lui eût été facile de déjouer toutes les machinations thermidoriennes, comme aisément il se fût rendu d'avance maître de la situation! Mais non, il sembla se complaire dans une complète inaction. Loin de prendre la précaution de sonder les intentions de ses collègues de la droite, il n'eut même pas l'idée de s'entendre avec ceux dont le concours lui était assuré I La grande majorité des sections parisiennes, la société des Jacobins presque tout entière, la commune lui étaient dévouées ; il ne songea point à tirer parti de tant d'éléments de force et de succès. Les inventeurs de la conspiration de Robespierre ont eu beau s'ingénier, ils n'ont pu trouver un lambeau de papier indiquant qu'il y ait eu la moindre intelligence et le moindi*e concert entre Maximilien et le maire de Paris Fleuriot-Lescot, par exemple, ou l'agent national Payan (^). Si ces deux hauts fonctionnaires,

(*) Cette lettre figure à la suite du rapport de Courtois, sous le numéro XVI, p. 113. Courtois n'a donné que l'initiale du nom de Labenette. Nous l'avons rétabli d'après l'original de la lettre, qu'on peut voir aux Archives,

(2) Il n'existe qu'une seule lettre de Payan à Robespierre ; elle est

LE GÉNÉRAL UANRIOT 221

sur le compte desquels la réaction, malgré sa science dans Tart de la calomnie, n'est parvenue à mettre ni une action basse ni une lâcheté, ont, dans la journée du 9 thermidor, pris parti pour Robespierre, c'a été tout spontanément et emportés par Tesprit de justice. En revanche on a été beaucoup plus fertile en inventions sur le compte d'Hanriot, le célèbre général de la garde nationale parisienne (')•

Oh I pour celui-là la réaction a été impitoyable ; elle a épuisé à son égard tous les raffinements de la calomnie. Hanriot a payé cher sa coopération active au mouvement démocratique du 3i mai. De cet ami sincère de la Révolution, de ce citoyen auquel un jour, à l'Hôtel de Ville, on promettait une renommée immortelle pour son désintéres-r sèment et son patriotisme, les uns ont fait un laquais ivre, les autres l'ont malicieusement confondu avec un certain Hanriot, compromis dans les massacres de Septembre.

On a jusqu'à ce jour vomi beaucoup de calomnies contre lui, on n'a jamais rien articulé de sérieux. Dans son commandement il se montra toujours irréprochable. Sa conduite, durant le rude hiver de 1794, fut digne de tous éloges. Si

datée du 9 messidor (2 juin 1794), Cette lettre, dont nous avons déjà parlé plus haut, est surtout relative à un rapport de Vadier sur Catherine Théot, rapport dans lequel Tagent national croit voir le fruit <l*une intrigue contre-révolutionnaire. Elle est très loin de respireiun ton d'intimité, et, contrairement aux habitudes du jour, Payan n'y tutoie pas Robespierre. (Voyez-la à la suite du rapport de Courtois, sous le numéro LVI, p. 212, et dans les Papiers inédits, t II, p. 359.)

(^) M. Thiers, dont nous avons renoncé à signaler les erreurs étranges, les inconséquences, les contradictions se renouvelant de page en page, fait offrir par Hanriot à Robespierre le déploiement de ses colonnes et une énergie plus grande qu'au 2 juin. (Histoire de la Révolution, ch. xxi.) M. Thiers, suivant son habitude, du reste, n'oublie qu'une chose, c'est de nous dire d*où lui est venu ce renseignement ; nous aurions pu alors en discuter la valeur.

la paix publique ae fut point troublée, si les attroupements aux portes des boulangers et des bouchers ne dégénérèrent pas en collisions sanglantes, ce fut grâce surtout à son énergie tempérée de douceur.

S'il est vrai que le style soit Thomme, on n'a qu'à parcourir les ordres du jour du général Hanriot, et l'on se convaincra que ce révolutionnaire tant calomnié était un excellent patriote,. un pur républicain, un véritable homme de bien. A ses frères d'armes, de service dans les maisons d'arrêt, il recommande de se comporter avec le plus d'égards possible envers les détenus et leurs femmes. € La justice nationale seule 3, dit-il, « a le droit de sévir contre les coupables (*)... Le criminel dans les fers doit être respecté; on plaint le malheur, mais on n'y insulte pas » (*). Pour réprimer l'indiscipline de certains gardes nationaux, il préfère l'emploi du raisonnement à celui de la force : « Nous autres républicains, nous devons être frappés de l'évidence de notre égalité et pour la soutenir il faut des mœurs, des vertus et de l'austérité » (^). Ailleurs il disait : « Je ne croirai jamais que des mains républicaines soient capables de s'emparer du bien d'autrui; j'en appelle à toutes les vertueuses mères de famille dont les sentiments d'amour pour la patrie et de respect pour tout ce qui mérite d'être respecté, sont publiquement connus » (*). Est-il parfois obligé de recourir à la force armée, il ne peut s'empêcher d'en gémir : « Si nous nous armons quelquefois de fusils, ce n'est pas pour nous en servir contre nos pères, nos frères et amis, mais contre les ennemis du dehors (*)... »

Ce n'est pas lui qui eût encouragé notre malheureuse tendance à nous engouer des hommes de guerre : « Sou-

(*) Ordre du jour en date du 26 pluviôse (14 février 1794).

(2) Ibid. du 1" germinal (21 mars 1794).

(3) Ibid, du 14 nivôse (3 janvier 1794).

{*) Ibid. en date du 19 pluviôse (7 février 1794).

(^) Ordre du jour en date du 17 pluviôse an II (5 février 1794).

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