Thermidor; drame historique en quatre actes
Martial. — Carnot me nomme et lui vante notre succès ! L'autre, de son ton rogue : « On fait trop mousser nos victoires !» Et il passe.
Labussière. — Oui ! La gloire militaire Toffus- Que. Elle fait pâlir la sienne et sa rhétorique se perd dans le bruit du canon.
Martial. — Ah ! le vilain homme avec ses petits yeux faux, son teint livide, le tic de son cou, sa voix qui grince et sa tête plate ! Et ce chat-tigre a terrassé Danton !
Labussière. — A qui d'ailleurs il écrivait : « Je t'aime jusqu'à la mort », quelques jours avant de l'y envover ; comme il affectait de plaindre ce pauvre CamfUe à l'heure même où il rédigeait avec Saint- Just son act« d'accusation.
Martial. — Cafard !
Ils se trouvent devant le canot.
Labussière. — Ah ! vous êtes heureux, vous autres soldats. Vous ne voyez de la Révolution que ses grandeurs et ses vertus, nos armes triomphantes et les aigles royales fuyant partout devant le arapeau tricolore. Retourne à l'armée, va ! C'est là qu'est le pur patriotisme ! Tu ne verras ici que de quoi désoler une âme vraiment républicaine comme est la tienne.
Martial. — Hélas ! que tu dis vrai ! Je suis allé
Martial Hugon (M. Marais).
à la Convention, j'y ai cherché vainement les grands hommes de cette Assemblée nationale qui a sapé l'ancien régime, les héros de la Constituante qui a fondé le nouveau, les girondins qui nous ont conquis la liberté, les dantonistes qui nous ont conquis la république ! (Il s'assied sur le bord du canot) TouS disparus,
fugitifs, égorgés ! Je suis allé aux Jacobins. J'y ai entendu le doucereux Couthon réclamer le supplice des indulgentSy et d'autres forcenés renchénr sur ces insanités sanguinaires. J'ai parcouru la ville... Sur tous les murs, des affiches de ventes ; à toutes les portes, des mobiliers à l'encan et partout des mendiants, des « enragés » déguisés en galériens avec leurs cheveux gras, leurs bonnets rouges, leurs carmagnoles et leurs gourdins. Dès la tombée du jour, les boutiques fermées, les places vides, les rues silencieuses et sombres; à chaque pas une patrouille exigeant la carte civique, et, pour tout bruit, la voix des crieurs hurlant la liste des gagnants du jour à la loterie de Sainte- Guillotine ; car tous les jours, à quatre heures, six, sept charrettes suivent les quais, menant à la boucherie hommes, femmes, vieillards, jeunes filles, enfants ; hier encore, un de quinze ans. Et c'est Paris cela, notre beau, notre gloneux Paris, le Paris du quatorze Juillet, le Paris de la Fédération !...
Labussière. — Ah ! mon cher Martial, il est loin le jour où, si joyeusement, nous roulions la brouette au Champ - de - Mars ! Quel enthousiasme alors de tout un peuple affranchi de ses lisières ! Et les beaux rêves d'avenir ? Plus d'arbitraire, ni de privilèges ! Plus de grands humiliant les petits, de riches oppresseurs du pauvre ! La justice pour tous, le pouvoir aux meilleurs, les honneurs aux plus dignes, la guerre à tous les abus, la place à tous les droits, l'appel à tous les devoirs ! 0 lune de miel de la liberté, où es-tu ?... Un si beau rêve finir dans l'horrible !... En être venus là!... A ces mœurs de cannibales, à ces abattoirs de chair humaine !... Quel écœurement !
li s'assied près de Martial.
Martial. — Enfin, ceux-là mêmes qui mènent à la mort ces jeunes filles et cet enfant de quinze ans ne peuvent pas les croire capables de conspirer...
Labussière. — Le petit de Maille ! J\ n'était coupable que d'avoir jeté un hareng pourri au nez du geôlier qm l'apportait pour son repas. « Mais qu'importe ! te . dirait Herman ou Fouquier-Tin ville ! Je ne juge pas, je condamne ! Il ne s'agit pas de savoir si l'accusé est coupable ou non, mais s'il est suspect de regretter l'ancien régime. C'est assez pour qu'il meure, nous ne voulons plus rien du passé, pas un regret, pas même un souvenir !... » Et voilà, dépouillée de ses déclamations hypocrites et mise à nu, toute la théorie du despotisme qui nous écrase. « Un retour, a dit Camille Desmoulins, qui d'ailleurs est mort de l'avoir osé dire, un retour au beau temps des Néron et des Caligula », où dix mille coquins font la loi à toute une ville intimidée ; où la peur est assise à tous les foyers ; où le mari se méfie de sa femme, le père de ses enfants ; où les bandits n'ont plus à redouter la rigueur des lois ; car il leur suffit d'être du comité de leur section pour forcer ta porte sous prétexte de visite domiciliaire, te dépouiller à titre de confiscation et commettre chez toi tous les abus en s'en glorifiant comme de vertus civiques ; où ta vie est à la merci d'un valet fripon que tu chasses, d'un débiteur insolvable, d'une femme jalouse, d'un héritier impatient, d'un juge impitoyable qui, de par
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Tatroce loi de prairial, te condamne sans enquêtes, ni témoins, ni débats, ni défense ! Car tel est son bon plaisir ! Où toujours et partout le mot « suspect » te guette, te harcèle, te menace, te dénonce ! Tu vas à Vincennes sans passe port : « suspect ». Tu caches donc qui tu es ; mais ne te hâte pas trop d'en réclamer un, car, alors, « suspect », tu veux donc fuir! Tu parles poliment, ton Unge est blanc : « suspect ». Ta propreté sent trop son aristocrate !... Tu vas par les rues, silencieux et la tête basse, c'est donc que tu blâmes! « Triste », c'est donc que tu déplores! « Gai », c'est donc que tu railles! « Inquiet », c'est donc que tu as quelque raison de craindre ! Prends garde que ta pâleur ne te dénonce. Camille l'a dit après Tacite ! Tremble même d'avoir peur! Suspects, le talent, le savoir, l'esprit ; car tout cela est antiégalitaire ! Suspectes, la bienfaisance et la charité même; témoin le fils Micaut, condamné, dit le jugement, pour avoir corrompu le peuple par ses bienfaits ! Ne porte pas le deuil de ton père sup-
Elicié, affectation d'anticivisme : la mort ! N'oulie pas de retourner une plaque de cheminée fleurdelisée ! royalisme : la mort ! Ne garde pas, comme Pierre Gondier, dans un buffet, des croûtes de pain sec destinées à tes poules, accaparement, héhertisme : la mort î Ne témoigne pas, comme Capote Feuillide et Prédicant, en faveur d'un accusé, indulgence et modérantisme : la mort ! Et pour tous les cas, sans appel, ni recours, ni sursis : la mort!
Martial. — Et tout Paris subit, accepte ces horreurs ?
Labussiêre. — Ah! pauvre peuple, ignorant et crédule, mais si dévoué à la République et si vaillant à la défendre. On lui disait des condamnés du premier jour : « Des conspirateurs, des traîtres qui pactisent avec l'étranger pour t'affamer et te remettre en servitude. Supprime-les, l'abondance renaîtra et ce sera l'âçe d'or! » Il l'a cru. Et, pendant des mois et des mois, il a vu passer par charretées : royalistes, feuillants, girondins, hébertistes, dantonistes, tous les partis, tous les âges, tous les rangs, tous les métiers, jetés pêle-mêle au même tombereau. Mais, plus la moisson des têtes est copieuse, plus sa misère est grande et moins apparaît l'âge d'or. Il s'étonne, il s'irrite. Les commerçants de Ta rue Honoré se sont plaints qu'à l'heure où passait le funèbre cortège le quartier se faisait désert, leurs boutiques étaient vides. Le jour de la fête de l'Etre suprême sur la place de la Révolution, les huit bœufs oui traînaient le char des Arts et Métiers refusaient a'avancer, offusqués par l'odeur du sang dont la place était imprégnée et le peuple s'est ému de cette leçon donnée a l'homme par la brute. L'échafaud menaçait de devenir impopulaire. Subitement on l'a transporté à la place de la ci-devant Bastille. Puis, sur de nouvelles plaintes, à la barrière du Trône-Renversé, aux confins de la viUe, presque dans les champs... les premières charrettes engagées dans le faubourg ont été accueillies par un silence morne, hostile, et, depuis, sur leur passage, les fenêtres se ferment, les hommes s'éloignent, les femmes se cachent. Pense qu'en quarante-neuf jours la rue Antoine a vu passer plus ae treize cents condamnés !...
Il se lève.
Martial, de même, ils descendent à l'avant-scéne. — Et,
dans cette ville indignée, il ne s'est pas encore trouvé dix hommes de cœur pour se ruer sur l'échafaud ! Pas un bon, pas un vrai républicain, comme toi et
moi, n'a protesté pour sa cause que l'on déshonore et n'a crié à ce peuple désabusé : Ça, la République ! ça, la Révolution ! ça, la Liberté ! Mais, c'est le contraire!... Mais, c'est tout ce que nous exécrons dans le passé, et que nous voulons impossible dans l'avenir! C'est la Saint-Barthélémy, les dragonnades, l'inquisition, l'autodafé... par le fer au lieu du feu ! Non, bandits, non, non, ce n'est pas la République, c'est le despotisme ! Cest la tyrannie et, de toutes, la pire : celle de la canaille !
Labussiêre, debout — Danton l'a rêvée comme toi, la fin des supplices ; lui, qui disait à Fabricius : « J'aime mieux être guillotiné que çuillotineur ! » Camille l'a crié comme toi, ce que tu dis là ! Et tous deux ont payé de leur tête le crime d'indulgence et de modérantisme, et pas une voix de la foule n'a protesté contre leur supplice, et c'était Camille, et c'était Danton!
Martial. — Ah ! bon Dieu !... Est-ce possible !
Labussiêre. — Ah ! parbleu ! si les honnêtes gens avaient la bravoure de leur honnêteté, comme les coquins ont celle de la scélératesse ! Mais la lâcheté humaine et l'égoïsme ! Chacun ne songe qu'à son propre salut, s'aplatit sur le sol, faisant le mort ! Les honnêtes gens gémissent, certes ! C'est leur fonction, à ceux-là, de toujours gémir et de ne jamais rien faire ; mais, pour se jeter au-devant de la charrette et crier : « A bas l'échafaud ! » Pas un !
Martial. — Eh bien, je le serai, moi, celui-là !
Labussiêre. — Toi ? Et seul ?
Martial. — Moi ! Et seul !
Labussiêre. — Tu ne feras qu'un égorgé de plus ! Patience, l'heure n'est pas venue.
Martial. — Et quand viendra-t-elle ?
Labussiêre, à mi-voix. — Demain, ce soir peut-être,
Martial. — Et qui te le fait croire ?
Labussiêre. — Oh ! je suis en bonne place pour tout savoir, car je ne t'ai pas encore dit mon nouvel emploi...
Martlal. — Qui est ?
Labussiêre. — Je suis commis aux écritures dans
le bureau... (Grand bruit de voix et de riree à droite.) Mais je
te conterai cela plus tard !... Voici les laveuses. Martlal. — Enfin !
n remonte un peu sur la berge à gauche pour regarder vers le bateau. Les femmes du quartier descendent l'escalier du fond et celui de droite, une à une ou par groupes, avec leurs baquets et leurs corbeilles de linge, puis s'installent au bateau en riant» jacassant ; et commencent à savonner et à battre leur linge.