‹ Thermidor; drame historique en quatre actesChapitre 15 sur 36 · Scène X MARTIAL, FABIENNE · texte numérisé non relu

Scène X MARTIAL, FABIENNE

Martial, allant à Fabienne au-dessus de la table. — Eh

bien, ma chère Fabienne, vous le voyez, tout est péril ici pour vous ! Ce n'est pas demain qu'il faut partir comme j'avais l'intention de le faire, c'est aujourd'hui même, ce soir, avant la nuit.

Fabienne, devant U table, sans le regarder. — C'est de

votre départ, Martial, que vous parlez ?

Martial, descendant à gauche, prés d'elle, qui recule un peu aissant la chaise entre eux. — Et du VÔtre ! Quoi de pluS

naturel, Fabienne, que de suivre votre mari ? Ici, notre mariage est impossible; mais, dès notre arrivée à Bruxelles...

Il fait encore un pas vers elle.

Fabienne, avec effort — Non, Martial, non !... Il faudra que vous partiez sans moi !

Elle pose sa main pour se soutenir sur le dossier de la chaise.

Martial. — Et pourquoi, mon Dieu ?... Doutezvous ?...

' Fabienne, vivement. — Oh ! Dieu, non !

Martial. — Alors, quel devoir vous oblige à rester seule en un si grand danger, quand tout vous invite au départ, votre sécurité d'abord et aussi, je pense, votre affection pour moi ?

Il pose sa main sur celle de Fabienne qui la retire vivement

Fabienne, très émue. — Oh ! Martial ! quelle peine, hélas !.,. quelle peine je vais vous faire ! j

Martial, anxieux. — Ah !

Fabienne. — Je ne peux pas vous suivre, mon ami, car je ne peux plus être votre femme !

Martial. — Vous ne pouvez plus ?...

Fabienne. — Hélas, non !...

Martial, amèrement. — Ah ! je pressentais cela, je le disais à Labussièrë à l'instant : « Elle n'est plus la . même, ce n'est plus elle ! » Vos façons d'être, la froideur de vos paroles, tout m'annonçait un désastre. Cette séparation trop longue a été fatale à notre amour. Vous m'avez cru mort. Vous vous êtes faite à cette croyance, et quelque autre...

Fabienne, vivement — Oh ! non ! non ! Martial, non ! Il n'y a rien de tel !

Martial, rassuré à demi. — Alors, si votre cœur est libre, Fabienne, en quoi ai-je démérité votre amour ?

Fabienne. — Ai-je dit cela, mon Dieu ?... Je n'ai rien à vous reprocher. Ah ! certes, non ! Et jamais vous n'avez été plus digne d'être aimé.

Martial. — Eh bien, alors ?

Fabienne. — Mais je ne peux plus vous aimer.

Martial. — Comment ?

Fabienne. — Je ne suis plus libre, Martial... J'ai prononcé mes vœux !

Elle tombe assise sur la chaise.

Martial. — Vous!... vous avez fait cela?... (Fabienne reste muette. Silence.) Oui ! oui ! je Comprends... ces femmes ne vous ont attirée chez elles que pour vous voler à moi !

Fabienne, entrecoupée de larmes. — Ne les accusez pas, Martial. Je vous pleurais jour et nuit, et pas une d'elles ne m'a reproché d'avoir déserté pour vous la sainte cause I... Mais j'étais si malheureuse !... Vous mort... rien ne me rattachait plus à ce monde.

Martial. — Et alors ?

Fabienne. — Alors... alors, un soir, un prêtre, un vieillard, est venu nous apporter la lettre de l'une de nos sœurs réfugiées à Cambrai. Et ce saint homme, qu'à ses misérables vêtements on eût pris pour un mendiant, était M*' Bonneval, évêque de Lisieux, qui allait ainsi de ville en ville, comme les premiers apôtres, porter la parole divine, relier entre eux les fidèles, dire la messe, la nuit, dans les champs, dans les granges, bravant partout l'échafaud qui l'attendait à Strasbourg hmt jours plus tard. Celle de nos sœurs qui était novice, comme moi, lui exprimant le désir d'entrer en reUgion : « Et vous, ma fille, me ditil, ne ferez- vous pas de même ? Cet amour mondain, qui, pour un temps, vous avait détournée de Dieu, le voilà rompu par la mort. C'est un signe (ju'il vous appelle à lui. Est-ce d'ailleurs quand 1a rehgion est persécutée qu'il sied à une vierge chrétienne de déserter sa foi ? C'est l'heure, au contraire, pour les grandes âmes, de s'unir plus étroitement à cette mère sacrée et de combler les vides que fait parmi nous le martyre ! »

Martial. — Oui, voilà bien par quelles paroles captieuses on séduit vos jeunes âmes .

^ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Fabienne. — ...Et le soir même, dans notre pauvre chambre convertie en chapelle, il nous consacrait à Dieu, en nous imposant 1 obligation de garder nos cheveux et nos habits mondains, pour ne pas nous signaler aux bourreaux ! Ce n'est plus Fabienne qui vous parle, Martial, mais sœur Marie-Madeleine, qui, ne pouvant plus être à vous, ne voulait être à personne qu'à Dieu !

Martial, se rapprochant d'elle. — Est-ce tout, Fabienne ? Vous m'avez fait redouter pis que cela ! Et s'il n'est rien de plus entre nous que ces vœux clandestins et sans valeur aucune...

Fabienne. — Ah ! Martial !... ces promesses sacrées !

Martial. — Pour qui sacrées ?... Pour les hommes qui les ont abolies ?... Pour moi qui les en félicite ?

Fabienne. — Pour moi, du moins.

Martial. — Pas même pour vous, ma chère Fabienne. Sans partager vos croyances, je les respecte, et je reconnais bien à toute femme le droit de disposer d'une vie dont elle est seule maîtresse ; mais ce n'est pas là votre cas... (Fabienne le regarde.) Non, Fabienne, non, vous n'étiez plus libre de disposer de la vôtre. Vous vous êtes crue dégagée par ma mort de tout ce qui vous unissait à moi, et seule, sans appui, la religion vous offrant \m refuge, vous l'avez accepté ! Soit ! Mais, ces vœux imprudents, ma mort seule vous les a dictés. C'est elle que le prêtre invoquait, comme une marque infaillible aue Dieu vous appelait à lui. Elle était donc la condition même de votre pacte avec le ciel ! Eh bien, me voilà, je suis là, il est donc nul ! Fort de nos serments que rien n'a pu rompre, je vous réclame et vous reprends ! Car vous étiez à moi avant d'être à Dieu ! Et, si vous pouviez lui céder ma veuve, vous n'aviez pas le droit de lui donner ma fiancée.

Fabienne. — Tout cela fût-il vrai, Martial, puis- je faire que ma faute ne soit irréparable, que mes vœux ne soient étemels ?...

Martial. — Eh ! ma chère Fabienne, il n'est plus de vœux étemels. C'est un abus du vieux temps aooli par nos lois. Toute alliance a droit à la mpture ; tout mariage, au divorce; tout être qui se donne doit pouvoir se reprendre.

Fabienne. — Accordez-moi donc ce droit-là, mon ami !

Martial. — Tout de suite !... Dis que tu ne m'aimes plus, et que c'est la seule raison qui nous sépare ! Et je m'éloigne pour toujours ! Allons, dis-le, dis !

Fabienne, douloureusement. — Puis- je dire cela ?

Martial. — Tu m'aimes donc ?

Fabienne, de même. — Je n'en ai plus le droit !...

Martial. — Et pourtant, tu m'aimes !...(Eiie se tait,

cachant sa figure de ses mains.) Enfin, si c'était à refaire,

le ferais-tu ?

Fabienne, vivement — Ah ! Dieu, non !

Martial, tout pràs d'elle, prenant ses deux mains. — Eh

bien, le voilà ton devoir ! Il est dans ce cri-là ! Quelle valeur a-t-il, ton serment, que ton cœur désavoue, que tu ne ferais plus, que tu déplores ? (ii u fait lever, l'attirant à lui.) La belle Offrande à Dieu que celle d'une créature qui ne se donne à lui qu'à regret.

Fabienne, se dégageant et remontant à gauche de la table.

— Hélas ! oui, mais sans pouvoir m'en défendre !

Martial, u suivant — Allons donc ! Tu n'as qu'à vouloir pour être libre.

Fabienne. — Ah ! non ! non !

Martial. — Et ce serait déjà fait, si tu étais de bonne foi !

Fabienne. — Ah ! Martial !

Martial. — Mais sois donc franche ! Avoue la vérité ! Le retour aux pratiques religieuses a rallumé ta dévotion mal éteinte, et, ma mort te dégageant envers moi, tu l'as accueillie comme une délivrance !

Fabienne. — Ma délivrance... ta mort ?

Martlll. — Oui !

Fabienne. — Oh 1 ne dis pas cela, tu ne le crois pas !

Martial. — Je le crois !

Fabienne. — Non !... non, tu ne le crois pas. Tu ne peux pas le croire ! C'est trop iniiiste et trop cruel !

Martial. — Moins que la douleur que tu m'imposes !

Fabienne. — Ta douleur ! Et la mienne ? Ah ! malheureux ! Mais vois donc où j'en suis. Aie donc pitié de moi. Je ne suis donc pas bien à plaindre aussi, moi ? Ce n'est donc pas affreux de ne t'avoir retrouvé que pour te perdre encore ?... A présent que, par ma faute, c'est moi qui suis morte pour toi ?

Martial. — Non, si tu m'aimais comme je t'aime.

Fabienne. — Si je l'aimais!... Et, depuis que je l'ai revu, je me désole à la pensée de la vérité qu'il faut lui dire ! ! ! Je fuis oes regards... je me défends de lui parler, de l'entendre, je me fais mdifférente et glacée pour lui dérober mon angoisse et mes pleurs ! Plût au ciel que ce fût vrai ! Je ne crierais pas à Dieu pour lui demander la résolution qu'il me refuse ! Pour un instant d'épouvante qui m'a jetée follement dans tes bras, je ne serais pas là toute frémissante encore de ton baiser sacrilège dont j'ai gardé la brûlure. (Elle

gagne la gauche devant le fauteuil.) Je ne SOuf frirais pas Ce

que je souffre, à me débattre entre ma passion et mon devoir, infidèle à l'une, parjure envers 1 autre, amante désolée, religieuse indigne, et, dans ma détresse, où je n'ose même pas invoquer le ciel que j'outrage, la plus misérable créature qui soit au monde !...

Elle tombe assise en pleurant sur le fauteuil à gauche. Martial, tournant le fauteuil et penché vers elle. — Et

c'est ce cœur tout plein de moi que tu veux offrir à Dieu ?

Fabienne, eUe se lève et gagne la droite, devant la table, où Martial la suit et l'aiTête en saisissant son bras. — Je prierai, je

lutterai, je mortifierai ma chair et mon âme et, quand je ne te verrai plus jamais, jamais, je triompherai de mon amour profane (EUe dégage son bras.) et je

l'arracherai de mon Cœur!(Ellecheicheàle fuir, vers la droite.)

Martial, la suivant, avec force. — Non ! Tu voudras prier, et mon souvenir obsédera ta prière. Tu mortifieras en vain ton âme indocile, ta chair rebelle !...

(Il la saisit par les deux mains et l'attire à luL) Et, Cet enfer que

tu redoutes, tu le trouveras plus affreux dans ton

propre cœur,pour le châtiment de ton crime envers moi !

Fabienne, douloureusement, le repoussant — Mon crime ?

Martial, entre la taWe et Fabienne, au-dessus d'elle. —

Oui, ton crime, oui, car c'en est un de me faire ici-bas une vie misérable pour te conquérir là-haut les joies étemelles !...

Fabienne, renwntant vers Martial. — Ah ! Tais-toi ! tais-toi ! J'atteste Dieu que je n'ai jamais fait cet horrible calcul.

Martial. — Tu l'as fait !

Fabienne. — Jamais ! Torturer ton âme pour le salut de la mienne !

Martlll. — Oui !

Fabienne. — Moi ! qui, pour faire ton bonheur en ce monde, donnerais mon éternité dans l'autre !

Martial, vivement, la prenant dans ses bras. — Fais-le donc !

Fabienne, désolée. — Ah ! mon Dieu, vous l'enten-

dez ! C'est pour vous que je combats ! Défendezmoi ! Aidez-moi ! Sauvez-moi ! (EUe tombe assise dans le

fauteuil, les deux bras sur la table, cachant sa figure.)

Martial, attirant à lui la chaise qui est au-dessus de la table, tendrement penché sur elle. — Mais il est poUT moi, ton

Dieu ! Il ne t'écoute pas. Tu seras meilleure chrétienne et plus fidèle a ses lois, épouse dévouée et mère tendre, que religieuse malgré toi, avec un autre amour au cœur que le sien !

Fabienne, faiblement — Non ! Non ! Tais-toi !... Tais-toi ! Tu es le démon !

Elle lui ferme la bouche avec une main qu'il presse contre sesldvres. Martial, relevant doucement la tôte de Fabienne. — Toi,

ime sainte ! Toi, mon adorée, dont la main frémit

sous ma lèvre, (II baise la main de Fabienne.) dont le regard

se grise au mien ! Mais je t'en défie ! Tu es bien trop femme pour cela !... (L'attirant sur son cœur.) Et tu es

trop la mienne !... (Il rapproche ses lèvm de celles de Fabienne.) Fabienne, vahicue, détournant la tête et se garant avec la main du baiser de Martial. — Ah ! Dieu m'en punira I...

Martlal. — Non !

Fabienne. — Si ! Si ! Et pourtant je m'efforce assez à ne plus t'aimer ; il le voit bien !

Martial. — Oui !

Fabienne, toute frémissante. — Mais je ne peux pas, je ne peux pas !

Martial. — Eh bien, alors ?

Fabienne, baissant la voix, toute blottie contre luL — Ah !

# si j'étais sûre qu'il ait pitié de moi !

Martial. — Mais oui, oui !

Fabienne. — Dis-le ! Dis-le bien, que je le croie !

Martial. — Crois-le !

Fabienne, la tête sur répauie de Martial — Et il pardonnera, n'est-ce pas !... Jure-le... Jure qu'il me pardonnera !

Martial. — Je le jure !

Fabienne, résolue. — Et puis ! Après tout ! Pardonnée ou non ! Qu'importe ! Je t'aime trop !

Elle passe son bras droit sur le cou de Martial.

Martial. — Ah ! ma chérie, mon amour, ma bienaimée femme !

JaCQUEUNE, dehors, à la servante. — Oui, je Vais Voir!

Martial. — On vient !

l\ se lève sans précipitation et repose sa chaise tranquillement audessus de la table, puis va au-devant de Jacqueline. Jacqueline, entr'ouvrant U porte de gauche, sans entrer. —

L'apprenti n'a pas rapporté la réponse à la lettre ?

Fabienne se lève et s'éloigne un peu du fauteuil, à droite.

Martial. — Non !

Jacqueline, à la servante. — Voyez donc si Gaspard est à la boutique. (Elle entre.) '"' .

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