Scène IX MARTIAL, LABUSSIÊRE
Labussiêre, refermant la porte. — Et penser que ce monstre abattu, dans deux jours il n'y aura plus d'échafaud que pour lui... et les siens.
Martial. — Mais Fabienne sera morte !
Labussiêre, gagnant la gauche pour aller regarder l'heure à la
pendule. — Deux heures cinq !... Dans une heure le tribimal entre en séance, pour finir à cinq heures. Trois heures de répit, (ii s'assied sur le bras du fauteuil.) Trois heures d'oubli. Elle serait sauvée !...
Martul, près de lui. — Ah î Labussière !... Il le faut !... Voilà ce qu'il faut !...
Labussiêre. — Et comment ?
Martial. — Ah ! je n'en sais rien ! Mais, toi qui as sauvé tant de monde, tu as bien quelque moyen ?
Labussiêre. — Mais, pas un !
Martial. — Oh ! si, si ! Oh ! cherche bien ! Il y a sûrement quelque chose ! Cherche-le !
Labussiêre. — Mais, que veux- tu que je trouve ? Il n^y a rien ! Que je supprime ou laisse son dossier, son sort est le même ! Il n'y a rien, te dis-je, rien, rienf
Un silence.
Martial. — Si !
Labussiêre. — Quoi ?
Martial, après un œup d'œll aux dossiers. — Un fauX
dossier à son nom.
Labussiêre, debout — C'est enfantin ! D'un coup d'œil, Marteau voit la fraude ! Et ces notes, ce» signatures, ces timbres, où sont-ils sur ton faux dossier ?
Martial. — C'est vrai !
Labussiêre, allant aux dossiers. — Qu'il fasse confusion entre deux liasses comme celle-ci, véritables... Ah ! parbleu, cela à tout instant !... On condamne journellement un détenu qu'une ressemblance de nom fait prendre pour un autre : Pérès pour Peyrot l Mayet pour Maille ! Et, aujourd'hui même, Vermandois, militaire, pout Vermantois, chanoine ! Mais, leur faire prendre un faux dossier pour véritable... c'est de la folie !
Il gagne la droite au-dessus de la table.
Martial. — Alors !... un vrai !
Labussiêre, se retournant — Un vrai ?
Martial. — Oui !... Tu parles de noms pareils ou
semblables... (il désigne le casier à droite.) Tu en aS ? Labussiêre, à droite de la table. — Oui.
Martial. — Choisis le plus capable de le tromper !... Marteau emporte ce dossier-là ; Fabienne n'est plus en cause, on l'oublie et c'est fait.
Labussiêre. — Et l'autre ?
Martial. — L'autre ?...
Labussiêre. — Oui !... Elle est perdue, l'autre !...
Martial. — Mais non !
Labussiêre. — Mais si ! Tu envoies une Lecoulteux à Fouquier... il la prend sans même soupçonner l'échange et, l'eût-il constaté, gue lui importe ? Celle-là ou une autre, c'est toujours une tête et, pourvu qu'il ait son compte et que ses charrettes soient pleines ?...
Martial, devant u table. — Mais celle-là n'est pas sous sa main, comme Fabienne ? Elle est dans quelque prison, loin de lui.
Labusseère. — A vingt minutes du Palais en voiture !... Fût-elle au Luxembourg ou aux Carmes. Va pour une heure, aller et retour. Et trois minutes d'interrogatoire, au plus ; avant cinq heures, c'est fait d'elle !...
Martial, à la table, appuyé sur ses mains, face au public —
Et, pour Fabienne, ce sera plus rapide encore ! Labussiêre. — Hélas ! oui !
Martial, lentement, tout à son idée, sans regarder Labussiêre,
à mi-voix. — Et il n'est pas sûr que Fouquier l'envoie chercher, l'autre !... Tandis que Fabienne, c'est fatal, inévitable... Elle est là... sous sa main !... Labussiêre. — Assurément !
Martial, de même et presque sans voix, comme n'osant pas
parler. — ... Et je balancerais entre la mort certaine de ma femme et la fin... douteuse... et même assurée... d'une créature qui ne m'est rien !... la première venue... que je ne connais pas !...
Labussiêre, appuyé sur le dossier du fauteuil — Oh !
toi!... Je comprends bien!... toi!...
Martial, allant à lui jusqu'à l'angle de la table. — Mais, toî
aussi !... mon ami... l'ami de Fabienne... son sauveur!... (Brusquement.) Enfin, nous n'avons pas le choix dea moyens, n'est-ce pas ?
Labussiêre, de môme. — Non !...
Martial. — Cest bien le seul ?
Labussiêre. — Le seul !...
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Martial, résolu. — Et je ne l'emploierais pas ? Pour la sauver de l'eau, du feu, je me ferais un passage sur le corps d'un autre... j'étranglerais celle qui se cramponnerait à moi !... Et j'hésiterais ?... Et, à ma place, tu hésiterais, toi ?
Labussière. — A ta place... non, peut-être !... Mais...
Il veut s'éloigner; Martial passe vivement entre la table et le fauteuil et l'arrête.
Martial. — Mais, à la tienne, tu refuses ? Labussière. — Ah ! je ne dis pas cela ! Est-ce que
je sais ? (Il tombe assis sur le fauteuil.) Je ne sais plus OÙ
j'en suis ! Tu me presses, là, effaré... affolé... sans me donner le temps d'y penser !
Martial. — Mais ces choses-là, on n'y pense pas, on les fait ! sans réflexion, d'instinct !... Tant c'est naturel et vrai !... Son salut d'abord, le reste après !
Labussière, ébranlé. — Ah ! sans doute !... Et pourtant !...
Martial. — Enfin, tu l'as employé déjà ce moyenlà !...
Labussière, debout, protestant — Jamais !... Oh ! ça, jamais !...
Martial, suppliant — C'est que Fabienne n'était pas en cause !...
liABUSSiÈRE. — Ah ! certes ! Il faut bien que ce soit pour elle !... Et pour toi !
Il ouvre le tiroir de la table et y jette le dossier de Fabienne.
Martul. — Dépêchons ! Tl peut revenir ! Vite ! où sont les dossiers aux mêmes noms ?
Il passe pour aller au casier, à droite, demdre Labussière qui l'arrête en étendant le bras. Un grand temps. Labussière se dirige péniblement vers le casier, tire son mouchoir, s'essuie le front et arrive au tabouret où il monte, avec l'aide de Martial ; le tout en silence, puis cherche dans une case.
Labussière. — Ici!... ce casier !... Non! c'est l'M...
Là, plus bas !... (Il descend du tabouret et cherche dans la case
au-dessous.) Oui ! les voici !... Lavauguyon... Laverdy... Non, ce n'est pas cela !... Ah! voici... (ii tire un dossier.) Le Coûteux !... Vois d'abord celui-là !...
Il passe le dossier à Martial.
Martial, regardant les notes sur la couverture. — Le Cou-
teux, en deux mots !...
Labussière, cherchant d'autres aossiers. — Marteau n'y prendra pas garde !.,.
Martial, lisant — « Alexandre, Eusèbe... ci-devant notaire... quatre-vingt-un ans»...(S'arrêtant)Oh! l'âge ! Et puis, un homme !...
Labussière, prenant un autre dossier. — Oui, c'est trop dangereux. Bien qu'ils aient condamné Claude Dez comme étant un homme, — et c'était une femme !
Laisse celui-là. (Martial jette le dossier sur la table.) Celui -ci
vaudra mieux !
Il lui tend un autre dossier.
Martial. — Une femme ?
Labussière. — Oui, je cherche le troisième. Lis !...
Martial, usant — « Jeanne-Octavie Lecoutteux !...» (S'arrêtant) Deux T, au lieu de L. T.
Labussière, continuant sa recherche. — Peu importe !...
Martl\.l. — Oui, mais il y a « femme », femme Lecoutteux.
Labussière, même jeu, continuant sa recherche. — En
toutes lettres ?
Martial. — Non, en abrégé : F. E.
Labussière. — Cela peut passer pour « fille »!
N'est-ce pas la veuve d'un receveur des finances?...
Martial. — Oui !... (Lisant) « Quarante-deux ans, aristocrate endurcie, p
Labussière, prenant un autre dossier. — Mets-le de
côté !... (Martial pose le dossier sur le fauteuil.) Nous verrons!... Voici le troisième... Oui!... (Il s'assied sur la chaise
et lit) « Lecoulteux », même orthographe exactement, « Marie-Clotilde ». Et Fabienne, c'est ?...
MARTLA.L. — Marie-Fabienne !
Labussière. — Bien !...
Martial. — Oui !
Labussière, de même. — « Fanatique. Plante des lis dans son jardin. Vingt-six ans ».
Martial. — Celle-là ! Marteau s'y tromperait tout à fait...
Labussière. — Oui.
Martlal. — Alors, vite !... Il peut venir !...
Il veut prendre le dossier que Labussière retient
Labussière. — Pas encore !... Attends !... Martul. — Quoi ?...
Labussière. — Ah ! mon Dieu, attends !... Pas si vite !... Il n'est pas là !...
Silence.
Martial. — A quoi penses-tu ?
Labussière, à lui-môme. — Vingt-six ans ! !... Martlil. — Fabienne en a vingt-deux !
Labussière, indiquant le premier dossier sur la table. —
Cet autre encore : quatre-vingts ans !... Ses jours sont pleins !... Il n'a peut-être plus six mois à vivre !... Mais, vingt-six ans !... Pense donc, cette malheureuse ! Vingt-six ans ! !...
Martial. — Ah ! Dieu, si nous pensons à cela nous ne ferons rien ! Dépêchons, je t'en suppUe!...
Labussière, se levant et déposant le dossier sur la chaise. —
Non ! pas celle-là ! Plutôt la première... Martial. — La femme Lecoutteux ?
Labussière, prenant le dossier posé par Martial sur le fauteuil et gagnant un peu vers la gauche, au milieu. Martial va à lui. — Oui !
Quarante-deux ans ! (Ouvrant le dossier.) Veuve de Stanislas Savinien... (S'arrêtant) Ah !
.Martial. — Quoi ?
Labussière, mettant le dossier sous les yeux de Martial. —
Deux enfants !...
Martial, vivement — Ah ! non ! alors !...
IjABUSSIÈRE, rejette le dossier sur le coin de la table ; Martial reprend celui qui a été posé sur la chaise et le lui repasse. — Oh ! non !
non ! Revenons à l'autre î-
Martial. — Il n'y a qu'elle, je te dis qu'il n'y a qu'elle.
Labussière, ouvrant le dossier. — Du moins, elle n'a pas d'enfants !
Martial, penché pour lire. — Mariée ?
Labussière, lisant — Non, et sans profession !
Martial, vivement — Quelque fille !...
IjABUSSIÈRE, même jeu. — C'cst probable !... (Usant)
Oui î...
MaRTLAL, satisfait — Ah !...
Labussière, même jeu. — Fille galante ! Martial. — Tu vois !...
Labussière, usant — « Ci-devant maîtresse du général Byron. »
Martial. — Une créature quelconque !...
Labussière. — Une créature humaine !... Enfin !
Il passe à gauche pour aller placer le dossier sur les autres. Martial, remontant et passant à gauche, au-dessus de la tabler
— Oui ! ne perdons pas de temps !
Labussière, ll va pour poser sur le tas le dossier qu'il tient à U
Martial, à Labussidre ;
« Nzus sommes forcément assassins de Fune ou ds Vautre Allons, décide et choisis/... Laquelle tuons-nous?... »
FMêdne ou attî femm:.
main, puii s'arrête. — Mais, c'est effroyable, ce que nous faisons là !...
Martial. — Ah ! mon Dieu, je le sais bien, pourquoi le dire ?
Labussière. — Nous la tuons aussi sûrement que fii nous regorgions de nos mains.
Martial. — Soit ! Mais, à l'instant, tu étais résolu à le faire.
Labussière. — Ah ! pour une inconnue qui n'existait pas encore ! Mais une créature réelle, vivante, que je tiens là et vais glisser sous le couteau, même pour Fabienne et pour toi, je ne peux pas faire cela ! Voyons, est-ce que je peux ? Comprends donc que je ne peux pas !
Il gagne la droite et jette le dossier sur le fauteuil.
Martlal. — Ah! je comprends que, si nous discutons encore, tout est perdu !
Labussière. — Enfin, voyons!... Cette. malheureuse, oubliée dans sa prison... qui, dans deux jours, sera sauvée... c'est nous qui crions au bourreau : 4t Prends-la donc, celle-là, tu l'oublies ! » Mais c'est Affreux, cela ! c'est atroce !
Ils se trouvent séparés par la table, Labussière à droite, Martial à luche, au-dessus de la table, au milieu.
Martial. — Il y a plus affreux ; c'est de lui dire • < Voilà celle que j'aime ! Un ami pouvait la sauver et c'est lui qui te la donne ! »
Labussière. — Oh ! peux-tu ?...
Martial. — Car voilà ce que tu fais ! Labussière. — Moi !
Martial, allant à Labussière qui recule à droite. — Toi !
moins soucieux de mon salut que de celui de la première fille venue, moins ému pour une honnête fille que pour cette fille !...
Il montre le dossier dépose par Labussière sur le fauteuil.
Labussière. — Mais innocente !...
Martial. — Fabienne aussi !...
Labussière. — Et oubliée !...
Martial, entre la table et le fauteuil. — Ah ! Voilà le
crime de Fabienne ! N'est-ce pas ?... C'est qu'on ne l'oublie pas, elle !... Il faut bien la livrer à Fouquier, puisqu'il la réclame !...
Labussière. — Ah ! malheureux, ai-je dit cela ? Mais une autre doit-elle payer pour elle ? Et à celle désignée pour la mort avons- nous le droit de substituer celle qui ne l'est pas ?
Martial, descendant devant la table. — Ah ! ah ! le
droit! Ah! bien, alors, si nous parlons droit!... Il s'agit de sauver Fabienne à tout prix, à tout prix, à tout prix ! Voilà tout !
Labussière, faisant un pas vers Martial. — Même au prix d'un crime !
MaRTLAL, protestant. — Oh !
Labussière. — Enfin, c'est le mot î... Soyons donc francs avec nous-mêmes et, si nous sacrifions cette
L*I LLUSTRATION THÉÂTRALE
pauvre femme à Tégoïsme de ton amour et de mon amitié, qu'il 8oit bien entendu que c'est un assassinat !
Martial. — Eh bien, va pour assassinat ! — Je le prends à ma charge. Ce n'est pas toi qui assassines, c'est moi. (Tendant la main et indiquant le dossier sur
le fauteuil.) Donne !
Labussière. — Oh ! toi ou moi, qu'importe ♦... Nous tuons à deux I
Martial, hors de lui. — Mais nous tuerons toujours... et quoi que nous fassions ! Nous sommes forcément assassins de l'une ou de l'autre : Fabienne ou cette femme. Allons, décide et choisis !... Laquelle tuons-nous ?... Décidément. Laquelle ?
Labussière. — Ah ! Dieu !
Martial. — Est-ce l'autre ? Donne ! Est-ce Fabienne ? (Ouvrant violemment le tiroir.) Alors, tire SOU dos-
sier de ce tiroir et remets-le sur ce tas, si tu l'oses !
Labussière, reculant. — Ah ! tu sais bien que je ne ferai pas cela !
Martial. — Et qu'importe, puisqu'elle est également perdue, qu'il y soit ou n'y soit pas !
Labussière. — C'est vrai !...
Martial. — Et si tu n'en mets pas un autre à la place !...
Labussière, regardant le dossier. — C'est vrai ! Il le faut bien ! Il le faut !...
Martial. — On vient ! Au nom du ciel !... C'est lui !... Je t'en conjure !...
Labussière. — Tuons-la donc ! (ii va pour poser le
dossier sur le tas quand on entend dehors un grand éclat de voix et de riree. et des bruits de pas précipités ; au lointain, les tambours battent aux champs pour la fin de la séance et la sortie du président) Ecoute !
Attends ! C'est la fin de la séance !... Lupin, dehors. — Victoire ! Victoire ! ! Labussière et Martial, joyeux. — Victoire ?...