Scène première
BRAULT, SIMONET, LÉCRIVAIN, TAVER- NIER, DEBUSNE, M»« BRAULT, RIVIÈRE, BOUCHARD, GAUTHIER, OLIVON, quiche-
TIERS, GARDES NATIONAUX, GENDARMES, EMPLOYÉS J)E LA CONCIERGERIE, AIDES DU BOURREAU, etc.
Au lever du rideau, M'» Brault, à droite à sa fenêtre, arrose ses •capucines avec l'aide de Debusne, lieutenant de gendarmerie. Ji gauche, au iond, les trois gendarmes achèvent de dtner autour ■d'une table placée dans l'angle. Devant le corps de garde, deux «gardes nationaux assis . l'un lisant un journal, l'autre astiquant •son sabre. Une sentinelle en haut de l'escalier. Sur le mur d'appui du haut, dans la partie faisant face aux spectateurs, deux jeunes isanssmlottes accroupis font une partie de cartes; un autre dort
étendu tout de son long; un quatrième, les jambes pendantes, mange du cervelas; devant la fenêtre du greffe, au bas de l'es* calier, et sur le milieu de la scéne,troi8 groupes entourent Brault, Simonet et Tavemier : employés de la prison, guichetiers, commis-greffiers, etc., gardes nationaux et curieux venus de la grande cour. Très agités, les groupes se forment, se reforment. De nouveaux venus descendent à chaque instant l'escalier en courant, tandis que d'autres sortent par le même chemin. Il y a une même allée et venue à droite, de la cour k la prison. Les employés du greffe causent par leur fenêtre ouverte avec ceux du dehors.
BrAULT, à Olivon, qui raconte la séance dans le groupe du
milieu. — Et alors, les conventionnels ?... Olivon. — Sont allés dîner !...
Voix. — Comme ça ?
L' I LLUSTRATI ON TH Ê ATRALE
Olivon. — Comme ça ! Et contents, fallait voir ! Ils dégringolaient et enjambaient les bancs, riant et parlant tout à la fois, comme des collégiens en vacances.
Brault. — Au lieu de rester en permanence...
Olivon. — Ah! ma foi, ils avaient bien gagné leur dîner. Ils reprendront séance à sept heures du soir !
Brault. — Et pendant ce temp8-là,Robespierre?...
Olivon. — On Ta mené aux Carmes !
Il va pour remonter.
TaVERNIER, qui l'a entendu, dans un autre groupe, élevant la
voix. — Mais non, il est à l'hôtel de Brionne, au Comité de Sûreté générale.
Les têtes se tournent vers lui. Les groupes se divisent et se reforment autour de lui.
Olivon. — Non, aux Carmes !
Tavernier, descendant. — Demande à Bouchard qui en vient ! N'est-ce pas, Bouchard, que tu as vu passer Robespierre avec les autres ?
Bouchard, du fond, dans un groupe, se retournant. — Oui,
cour des Machines...
Simonet. — Gardés ?
Bouchard. — Par les gendarmes !
Tavernier. — C'est ceux-là qui doivent être embarrassés ! Ils ne savent jamais de quel côté sont les traîtres ! (A oebusne.) Eh ! Debusne, à quoi est-ce que tu reconnais les conspirateurs ?
Debusne, sans se retourner, à la fenêtre de Brault, causant avec M"e Brault qui arrose ses fîeurs. — Les conspirateurs,
c'est ceux qu'on arrête.
On rit
Tavernier. — Avec ce raisonnement-là, vous comprenez, il arrêtera aussi bien Robespierre pour le compte de la Convention, que la Convention pour le compte de Robespierre ! Ça dépend de celui qui fait le premier arrêter l'eutre.
LÉCRIVAIN, sortant de la Conciergerie. — Eh ! Tavernier, on te demande au tribunal, première section ! Tavernier. — J'y vais !
Il entre vivement dans la Conciergerie.
Olivon, à Lécnvain. — Le tribunal siège donc ?
On les entoure.
LÉCRIVAIN. — En deux sections, oui. L'une présidée par Dumas, l'autre par Scellier. Pourquoi ne siégerait- il pas ?
Olivon. — A cause des événements. Tout le monde se figure ça, dans Paris.
LecRIVAIN, regardant sa montre. — Ça tire à sa fin.
D'ailleurs, les charrettes partiront dans une demiheure.
Olivon. — Il n'y en a pas moins de sept dans la cour. Il paraît que vous avez encore une fameuse fournée.
LÉCRIVAIN. — Quarante-cinq ou quarante-six, pas moins.
Olivon. — Tu sais ça d'avance ?
LÉCRIVAIN. — Bon ! Fouquier fait son compte dès la veille, à une tête près.
Bouchard, descendant au milieu d'eux. — Est-ce que c'est vrai que les Jacobins se sont déclarés en permanence...
SiMONET. — Ah ! bien, si tu crois que ça se passera sans qu'on se cogne ?
LÉCRIVAIN. — Parbleu ! Robespierre a pour lui Henriot, et Henriot tient toute la force armée.
Olivon. — Et il fallait le voir tout à l'heure, celuilà, courant le faubourg Antoine à cheval, et appelant
les citoyens aux armes, pour délivrer V Incorruptible et faire sauter la Convention !
Bouchard. — Un beau fichu général pour faire sauter autre chose que les bouchons de bouteilles ! Il était déjà saoul à onze heures du matin ! S'il ne tombe pas de cheval, il aura de la chance.
Un Garde national. — Toujours qu'il a délivré Payen qu'on menait à la Force et qu'il vient de marcher sur les Tuileries, avec une quarantaine de gendarmes.
Mouvement de curiosité autour de lui.
Brault. — Tu l'as vu ?
Le Garde national. — Rue Honoré. Courtois, à la fenêtre d'un traiteur, criait à la foule : « Arrêtez-le î arrêtez-le ! » Mais on ne l'a pas arrêté.
Un jeune Sans-culotte, arrivant sur le mur du fond. —
Dites donc î Eh ! les autres, là-dessous ! Savez- vous que Robespierre est mis hors la loi !
Tous se tournent vers lui.
Voix. — Mais non !
Le Sans-culotte. — Si ! on le crie par les rues !
On entend les voix des crieurs tout au loin et. peu après, le rappel. Tavernier, à Gauthier qui descend vivement les marches.
— Voilà Gauthier qui revient de la Grève !
Tout le monde entoure Gauthien
Simonet, Tavernier, Olivon. — Eh bien ?
Gauthier. — Eh bien, ça sent rudement la poudre à la maison de villç !
Tous. — Ah !
Gauthier. — Le conseil de la commune a donné l'ordre de fermer les barrières et de sonner le tocsin à Saint- Paul et à Saint- Gervais.
Tambours lointains battant le rappel. Puis la générale.
Bouchard. — Écoutez !
Voix. — C'est le rappel.
Gauthier. — Eh ! oui, il fait battre partout le rappel pour appeler les sectionnaires à la Grève, d'où l'on marchera sur la Convention. Il en arrive déjà de tous les côtés, et, sur la place, il y a plus de vingt canons en batterie ! (Cloches lointaines.) Tenez, voilà le tocsin!
Olivon. — La nuit sera chaude...
Ils remontent un peu, continuant a parler par groupes. Les voix des crieurs se rapprochent, mêlées au son lointain des cloches et des tambours.
l"^r Crieur, au loin. — C'est la grande conspiration de Catilina Robespierre et de ses complices, demandez les nouvelles !
Autre crieur, enfant. — Demandez l'arrestation et la mise hors la loi du citoyen Robespierre et de ses complices, demandez l'arrestation.
Un petit marchand de journaux entre par la grille, et descend les marches. On court à lui. Il traverse la sodne entouré d'acheteurs.