‹ Thermidor; drame historique en quatre actesChapitre 31 sur 36 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

Les mêmes, LABUSSIÈRE, MARTIAL

LaBUSSIÈRE, descendant les marches avec Martial. — Surtout, n'aie pas l'air de venir ici pour la première fois.

Martlal, à mi-voix, regardant. — On dirait d'une fosse de bêtes fauves.

IxABUssière. — C'est bien cela ! Donne ta lettre. (Martial lui donne une lettre.) J'ai des intelligences dans la place. Tavernier, huissier, ci-devant comédien. Et ce

Çros homme, Braiilt, le concierge dont la femme raffole du théâtre. Et la fille surtout que tu vois là-bas coquetant avec le gendarme. J'ai conquis la famille

par les billets de spectacle. (Allant à Brault qui Ht son journal et lui frappant sur l'épaule,) Bonjour, cerbère!

Brault, se retournant et pliant son journal qu'il met dans sa

poche. — Eh ! Labussière ! Bonjour, fiston ! On ne te voit plus. Tu as donc quitté le théâtre ?

Labussière. — Ma foi, oui. J'ai pris ma retraite !

Brault. — A la campagne ?

Labussière. — Dans un endroit délicieux.

Brault. — Eh bien, en voilà du nouveau, hein ?

Id Olivon et Gauthier au fond rentrent avec des journaux qu'ils viennent d'acheter, on les entoure pour écouter la lecture.

Labussière. — Dame ! ça devait finir par là.

Brault. — Oui... mais ça n'est pas fini !

Labussière. — Bon ! Il y a de l'orage dans l'air ! Il pleuvra ce soir, et, par la pluie, il n'y a pas d'émeutes ! (Le faisant descendre k l'avant-scène.) Rends-moi donc

un service.

Brault. — Va !

Labussière. — On a dû vous amener ce matin une jeune fille, fiancée à mon ami Martial, (ii le désigne.) Un brave soldat de l'armée de Sambre-et-Meuse. Il s'agit de lui faire parvenir ce petit mot, pour la rassurer, en lui apprenant ce qui se passe.

Brault, — Tu l'appelles ?

liABUSSiÈRE. — Fabienne Lecoulteux.

Brault. — Attends, je vais m'informer au greffe.

Il remonte vers la fenêtre ouverte du greffe et, se penchant vers l'intérieur, parle au greffier, Martial et Labussière ne le perdent pas de vue. Pendant toute cette scène et la suivante, on entend au loin le rappel, des sons de cloche et la voix des crieurs qui s'éloignent

Martial. — C'est l'entrée de la Conciergerie, cette porte ?

Labussière. — Oui!... le double guichet!... Au delà, des grands corridors sinistres et des cachots !

Martial. — Et c'est là qu'elle est enfermée ?

laABUSSiÈRE. — Mais au moins en sûreté. Elle n'était signalée à Fouquier que par son dossier, et du moment qu'il ne l'a pas reçu ! (a Brault qui descend ) Eh bien ?

Brault, redescendant — Elle est ici ! Donne ta lettre, Rivière va la porter.( Appelant) Eh! Rivière! (Rivière descend ) Porte ceci tout de suite. (A ubussière.) Il y a réponse?

Martul. — Sûrement !

Brault, à Rivière. — Tu entends ?

Rivière entre dans la Conciergerie.

Labussière. — Merci!

Brault. — A ton service !

LABUs.stÈRE. — Pourquoi tout ce monde ? Le tribunal fonctionne donc, malgré ce qui se passe ?

Brault. — Comme à l'ordinaire ! Mais ce doit être fini, à présent ! Vingt-deux accusés par section, ça aura fait juste une heure, à trois minutes d'interrogatoire par t^te.

Labussière. — Et à propos ! Tu n'as pas vu passer Héron, par hasard ?

Brault. — Héron ?... Non... Tiens, voilà mon Emérance !

Il remonte, tandis que Emérance Brault sort de la Conciergerie avec une cage de serina.

Labussière, à Martial. — Tout va bien. Nous n'avons que Héron à craindre ; mais il a trop à faire aujourd'hui !... (a Emérance.) Citoyenne !

Emérance, déposant sa cage sur la table. — Tiens, Labussière, c'est vous ! On ne vous voit plus !

Labi^ssière. — Le travail ! Et maman Brault, comment va-t-elle ?

Emérance, regardant Debusne qui, debout sur le banc, enfonce un clou dans le mur pour y accrocher la cage, tandis que Martial remonte vers le guichet pour voir à l'intérieur. — Pas mal. On est

venu la chercher pour M"*« de Maillé, qui a été prise d'une attaque au tribunal, en se trouvant à la place oiH l'on a condamné son fils avant-hier, (indifféremment) Il a fallu l'emporter.

Labussière. — Pauvre femme !

Emérance, toute au travail de Debusne. — Y a-t-il

assez longtemps que vous ne m'avez donné des billets de théâtre...

Labussière. — Le fait est que vous devez avoir besoin de distractions. Ce n'est pas gai ce que vous voyez tous les jours ?

Emérance. — Quoi ?

liABUSSiÈRE. — Ces pauvres gens qu'on mène à la mort !

Pendant toute la scène, Martial guette le retour de Rivière.

Emérance. — Oh ! on s'y fait bien, allez... l'habitude ! (A Debusne, en lui passant la cage.) Accrochez-la bien,

hier un coup de vent l'a fait tomber et la serine a été tuée sur le coup ! Pauvre petite bête ! Ça m'a fait une

peine ! (Debout sur le banc, mettant de l'eau dans la cage, à Debusne.) Merci, lieutenant ! (Debusne va rejoindre ses hommes. A Labussière, sans se retourner.) Qu'est-ce qu'on joue ce soir au théâtre de la République ?

Labussière. — Néron, du citoyen Legouvé ! Il y aura des allusions.

Emérance, eiie descend. — Vous me ferez voir ça !

TjABUssiêre. — • Avec plaisir.

Emérance. — Je suis allée avant-hier au théâtre de la Cité, avec des places que nous a données le coiffeur du théâtre, Jollbon, (On voit celui-ci arriver avec ses deux aides.) qui descend l'escalier, tenez !... C'est lui qui coupe les cheveux des condamnés. Oh ! j'ai vu une pièce bien att-endrissante.

liABUSSiÈRE. — Laouelle ?

Emérance. — D'Olhau, ou le Cri de la nature. Non, nous avons pleuré, maman et moi !

Eile rentre.

Labussière, à Martial qui redescend et l'écoute à peine.

— N'est-ce pas admirable, cette créature qui s^attendrit sur des malheurs imamnaires, et qui reste froide à la plus réelle des tragédies !

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