Scène VII
Les mômes, POURVOYEUR
Pourvoyeur paraît en haut de Tescalier avec deux ou trois autres gens du peuple, et descend.
Mariotte. — Eh ! c'est Pourvoyeur !
Voix. — Voilà Pourvoyeur !
Françoise. — Avance ici. Pourvoyeur... v'ià du gibier pour toi !
Labussiére, bas à Martial et Fabienne, tandis qu'on se retourne vers le nouveau venu. — Un agent, laissez-moi faire. (A Mar*
tiai.) Et toi, pas un mot !
Pourvoyeur, descendu en scène. — Eh bien, voyons, voyons, qu'est-ce qu'il y a ?
Françoise. — Crois-tu que voilà une morveuse qui refuse de crier : « Mort aux aristocrates ! p
Pourvoyeur. — Oh ! oh !
Toutes. — Oui, oui.
Mariotte. — Et son galant qu'est militaire.
Françoise. — Et c't' autre qui prend sa défense ! Si ça fait pas mal au cœur qu'la nation soit trahite à ce point-la !
Elle saute à terre.
Jeannette. — Faut les m'ner à la section. Mariotte. — C'est des agents de Pitt et Cobourg ! Françoise. — Pour sûr qu'ils ourdissent leurs trames.
Toutes. — Oui, oui, à la section !
Labussiére, se redressant, içouailleur et effronté, en les toisant
— Ah ! nous avons bien le temps d'aller jabot^r làbas, avec des laveuses de linge sale.
Cris de stupeur et d'indignation.
Pourvoyeur, faisant taire les femmes. — Allons, ouste ! Mariotte. — Demande-lui sa carte !
Tous. — Oui, oui, sa carte !
Pourvoyeur, ll leur impose silence du geste et va lentement près de Labussiére. — Ta caite !
Labussiére, qui rassurait Fabienne, feignant de ne pas voir Pourvoyeur, se retourne tranquillement vers lui, le chapeau sur l'oreille et le regardant sous le nez insolemment — Tu dlS ?
Pourvoyeur, surpris du ton et intimidé. — Je dis : Ta carte !
Labussiére. — Et de quel droit le di§-tu, mauvais chien ?
Etonnement de la foule.
Pourvoyeur. — Un insolent !... (a Françoise, inquiet) Il serait des nôtres !
Labussiére, de même, marchant sur lui. — Si je te faisais coffrer, brissotin, pour t' apprendre à qui tu parles !...
Pourvoyeur, reculant — Pardon, je...
Murmure de surpriseï Labussiére, le faisant reculer de plus en plus, menaçant en
fouillant dans sa poche. — Ah ! tu veux voir tna Carte ?
Pourvoyeur, humble. — Non, citoyen, non, à présent.
Labussiére, tirant sa carte et la lui mettant sous le nei.
— La voilà ! Sais-tu lire, seulement, reste impur du fédéralisme ?...
Pourvoyeur, après avoir lu la carte sans y toucher, obséquieux, soulevant son bonnet — Oh ! pardon ! citoyen ! Si j'avais su ! Ce sont ces fichues bêtes de femmes !
Explosion de cris des femmes.
Mariotte. — Ah ! bêtes, nous ?
Labussiére, imposant silence et serrant sa carte, — Allons!
Silence ! Remisez vos battoirs... et qu'on nous balaye la place, et plus vite que ça ! Pourvoyeur, empressé. — Oui, citoyen, oui ! (ii fait
écarter le monde pour le passage de Labussiére.) Allons! au large! (Du geste, il fait dégager les abords et les marches de l'escalier ; bousculant un enfant) Enlève-moi ça, toi, crapaud !
Le gamin enlève la brouette; la foule se range stupéfaite, faisant place à Labussiére, à Fabienne et à Martial.
Labussiére, à Fabienne, poUment — Passe devant, citoyenne, je vous suis !
Fabienne et Martial se dirigent vers l'escalier.
Pourvoyeur, à ubussiére, humblement — J'espère, citoyen, que tu ne m'en voudras pas ?
Labussiére, protecteur. — Trop de zèle ! Mais il n'y a pas de mal. (Lui tapant sur l'épaule.) Tu es un solide ! Au revoir !
Pourvoyeur, flatté. — Merci, citoyen. (Aux curieux qui
sont en haut de l'escalier.) Détalez, VOUS autres !
Martial, Fabienne et Labussiére gravissent l'escalier, suivis des yeux par tout le monde, tandis que toutes les laveuses entourent Pourvoyeur.
Françoise, à mi-voix. — Mais quoi donc qu'il est, c't homme-là?
Pourvoyeur, de même. — Maladroites !... Un employé au Comité de Salut public !
Toutes, saisies. — Ah! (Elles se tournent vers Labussiére qui, en ce moment, est en haut de l'escalier avec Fabienne et Martial qui
le précèdent) Pardon, citoyen ! Pardon ! Et salut ! Françoise. — Fraternité !
Labussiére, gracieusement — Et la mort !
Seconde d'étonnement, puis rire général.