Scène VI
Les mêmes, FABIENNE, FRANÇOISE, laveuses,
ENFANTS, passants, puis POURVOYEUR
Des bruits de voix et des cris éclatent tout à coup dans le bateau; les laveuses se lèvent, s'agitent
Martial, inquiet, remontant. — Qu'est-ce donc ? Labussiêre. — On se chamaiUe là-bas !
Labussidre et Martial regardent au fond où l'agitation augmente subitement Une jeune femme s'élancs sur la planche qui relie, au fond, le bateau des blanchisseuses à la berge de l'tle, poursuivie par cinq ou six femmes, tandis que les autres redescendent la rive à droite en courant, pour lui barrer le chemin vers l'escalier ; tout cela avec des cris, des menaces, pour celle qui fuit : Françoise en tête.
Les Femmes. — A la rivière, l'aristocrat-p î Mariotte. — Jetez-la dans l'eau ! Toutes. — A la Seine ! A la Seine !
Martial, reconnaissant Fabienne qui a disparu un moment derrière les arbres de l'Ile et qui redescend en courant vers l'avant-soène
à gauche. — Mais c'est Fabienne !
Labussiêre, voulant le retenir. — Prends garde !
Martial, se dégageant — C'est elle !... te dis- je !... (Criant) Ici ! Je suis là ! Fabienne, je suis là !...
Il s'élance vers la berge, du côté des arbres, au moment où Fabienne arrive tffar^, essoufflée et, 5«ns le voir ni l'eoieodfie, court ft Labussiêre.
Fabienne, à Ubussière. — Par pitié, sauvez-moi ! Elles veulent me tuer !
Martial, descendant et la prenant dans ses bras. — Pas moi
présent!
Fabienne, saisie à sa vue, puis poussant un cri de joie. " —
Ah ! vous ! Martial ! Ici ! quel bonheur ! Vous ! Ah ! Dieu ! Ah ! quel bonheur ! Les voici ! (Elle se cramponne à lui, balbutiant de peur.) Sauvez-moi ! Martial ! J'ai peur ! Oh ! que j'ai peur !...
Pendant ce qui suit, peu à peu l'escalier et le parapet du quai se garnissent de curieux, attirés par le bruit ; toute l'avant-soèoe.
Labussiêre (M. Coquelin).
sur la berge, sur les bateaux et les piles de planches, est garnie par les laveuses ou de nouveaux venus ; un gamin est grimpé dans un arbre, d'autres sur les tonneaux. Fabienne se trouve entre Martial et Labussiêre.
Françoise, arrivant à l'avant-soène, à droite, en franchissant la
brouette. — Tenez-la bien, la coquine !
Mariotte, arrivant derrière Fablenn, par la gauche, avec d'autres laveuses. — Ccst Ça ! TeueZ^Ja.
Toutes, arrivant de ce côté. — A la Seine, l'aristocrate ! A la Seine !
Martul. — J'y jette la- piemiève qui la touche ! Hors de là ! chiennes enragées ! ou gare à vous !
Cris de stupeur ou de colère de toutes les femmes qui reculent.
Françoise. — Ah ! il nous traite de chiennes, celui-là !
Toutes, stupéfaites. — Il nous insulte !
Labussiêre. — Allons ! Allons ! doucement tout le monde... Voilà un beau vacarme ! Et qu'est-ce donc qu'elle a fait, cette jeune fille, pour la jeter à l'eau ?
Mariotte. — Ce qu'elle a fait ?
Françoise. — Une espionne !
Labussiêre, protestant — Oh !
Fabienne, — Moi !
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Toutes. — Oui, oui ! une espionne !
Jeannette. — Ça vient le matin, ça ne souf ik pas mot!...
Françoise. — Et ça écoute ce qu'on dit dans le bateau, pour le répéter aux chouans et aux Anglais !
liES Femmes. — Oui, c'est sûr, elle nous moucharde !
>Urtîal. — Et sur quelle preuve oses-tu l'en accuser, dis, sorcière?...
Exclamations.
LaBUSSIÈRE, le calmant du geste et froidement à Françoise.
— Chut ! chut !^I1 a raison, sur quoi ?
Fabienne se trouve entre Martial et Labussière.
Françoise. — Ah ! la gueuse ! C'est pas visible ! Je leur contais l'exécution du six à la barrière Renversée I Et cette vieille décrépite d'abbesse de Montmartre, avec ses béquilles... et c't'autre, paralysée, qu'il a fallu porter a l'échafaud dans un fauteuil ! Et v'ià cette mijaurée qui s'écrie : « Jésus ! Quelle horreur ! »
Jeannette. — Oui, oui, elle a dit : « Quelle horreur ! »
MaRIOTTE, derrière Martial et Fabienne, voulant passer entre
eux. — Et ; « Jésus ! » Elle a dit : « Jésus ! »
Martial, la prenant par le bras et la faisant tourner devant lui, en la rejetant à gauche. — Eh bien, après, après ?
Labusseère. — Et c'est pour cela que ?...
Françoise, passant vivement devant Labussière. — Et ça
donc ! ce n'est pas encore une preuve ! ce qui lui a sauté du cou en se sauvant !
Elle désigne une croix d'or sortie du fichu de Fabienne.
Jeannette. — Une croix !
Toutes. — Une croix !
Françoise. — Une croix ! Et « Jésus ! » (Elle prend le bras de Fabienne.) Et SCS mains, SCS bras ! Regardezmoi ce blanc de poulet ! Ce n'est pas de la peau d'aristocrate, ça ? (Retroussant sa manche.) V'ià des bras de
républicaine... ça ne craint pas le soleil ! (Elle tape dessus.) C'est loyal, c'est patriote !
Murmure d'approbation.
Labussière, galamment. — Oh ! pour de beaux bras... oui, voilà de beaux bras !
Il baise un bras.
Françoise, sans se fâcher. — Eh bien, ne te gêne pas, toi ! dis donc !
Labussière. — Avec des patriotes, jamais ! Je fraternise !
II récidive en baisant l'épaule de Françoise, qu'il fait passer à droite.
Françoise, Hant. adoucie. — Il est farce tout de même, c't'effronté-là ! N'empêche que c'est une suspecte, aussi vrai que je m'appelle Françoise !...
Labussière. — Eh bien, belle Françoise, tu te trompes ! C'est une bonne citoyenne comme toi^ car voici son galant, un défenseur de la patrie !...
Mariotte. — Celui-là ?
Labussière. — Martial Hugon, un vainqueur de Fleurus !
Un Gamin, perché dans un arbre, à droite. — Eh Oui ! (Toutes les tôtes se retournent vers lui.) Celui qu'est Venu à la
Convention, porter les drapeaux !
Voix. — Ah !
Labussière. — Tu entends ?
Françoise, radoucie. — Et c'est son amoureux, ce soldat-là ?
Labussière. — Et son prétendu ! Ce n'est pas une |
ci-devant qui épouserait un brave soldat républicain, le fils d'un charron.
Rumeur d'approbation.
Mariotte. — Oh ! alors, mes enfants, si c'est comme ça !
Françoise. — Il n'y a plus rien à dire... Mariotte. — Qu'ils s'embrassent !
Françoise. — Et n'en parlons plus !
Tous, gaiement — Oui, oui, qu'ils s'embrassent ! Labussière. — Ah! parbleu! s'il ne faut que ça!... Martial. — Volontiers !
Il embrasse éperdument Fabienne.
Fabienne, émue, îe repoussant doucement — Oh ! non,
non ! assez ! je vous en supplie !...
Françoise. — Eh bien ! Eh bien ! Qu'est-ce qu'elle a ?
Fabienne fond en larmes. Etonnement général.
Martul, surpris et inquiet — Fabienne !...
Françoise, voyant Fabienne prtte à défaillir. — Ah !
pauvre chatte !
Elle passe devant Labussière, soutient Fabienne et la fait asseoir sur le bord du canot
Mariotte, de même, debout dans le cano^ derrière Fabienne, à côté de qui s'assied Martial; on les entoure. — V'ià l'effet que ça
lui fait I
Labussière. — Ah! bien, cette innocente; voyons, devant tout le monde !
Françoise, à Martial. — C'est donc la première fois ?
Martial, inquiet. — Oui !
Françoise, gaiement. — Oh ! alors...
Mariotte. — Courage, va, ma fille. On s'y fait, pas vrai ? Tu t'y feras !
Toutes, riant. — Oui, oui !
Françoise, tapant amicalement dans les mains de Fabienne et la faisant lever avec l'aide de Martial — Allons, debout!...
mon petit cœur. Elle est toute glacée, tenez. Pauvre chatte ! Vivent les sans-culottes pour embrasser... pas vrai, ma fille ! Et mort aux aristocrates !
Fabienne. — Oh !
Françoise. — Allons, crie-le avec moi, va ! Ça te fera du bien ! Mort aux arist...
Fabienne. — Oh ! non, je vous en prie, madame !
Murmures.
Françoise, reculant d'un pas, exaspérée. — « Madame!» Il n'y a plus de madame, ici !...
Fabienne, troublée. — Je veux dire : citoyenne !
Françoise. — « Madame ! » Eh bien, excusez ! Est-ce que ces gens-là se gaussent de nous ? (EUe revient à Fabienne, brutalement :) VcUX-tu crier tOUt de Suite :
« Mort aux aristocrates ! »
Fabienne. — Oh ! non ! je ne souhaite la mort de personne !
Mouvement Françoise, prenant U main de Fabienne et la faisant passer à Textrôme droite en la tirant brutalement devant elle. — VeUX-tU
crier, je te dis ?
Labussière, les suivant, vivement, à Fabienne. — Bah !
Criez donc ! Qu'importe, et partons !
Françoise, exaspérée. — Et il ne la tutoie pas,
celui-là ? (Se retournant vers les autres.) Quand je VOUS le
dis, que c'est une chouanne déguisée !
Martial va pour s'élancer vers Fabienne, mais il est entouré à gaiKhe par la Mariotte et les autres femmes qui lui barrent le chemin.
Toutes. — Oui, oui, c'est une chouanne ! Labussière. — Ah ! belle Françoise, nous allons nous fâcher !
Françoise. — Ah ! tu la défends, toi ! Eh bien,
attends ! (Elle saute sur la brouette et crie à ceux du quai :) Eh !
là-haut, appelez donc un agent !
Labussiére, tandis qu'elle appelle, fait vivement passer Fabienne à gauche, du côté de Martial qui a bousculé les femmes. Elle se trouve entre les deux hommes. Mariette a couru rejoindre Françoise à la brouette.
Toutes, criant vers le quai. — Oui, oui, un agent !
Françoise, debout, triomphante sur la brouette. — En Voilà
des suspects ! En voilà, et des fameux ! Toutes. — Ah !^ oui !