PRÉFACE
Galilée affirmait, il y a trois siècles, T impossibilité de créer du travail. Les machines le transforment. Quiconque, disait-il, en espère autre chose, ne comprend rien à la Mécanique. Lorsque les étudiants de Padoue répétaient sur la foi du maître : Jamais machine n'a créé de force ! ils auraient pu, avec autant de raison, sonder à l'œil nu de leurs regards curieux et décrire de confiance le champ lointain de sa lunette.
Les principes et les lois de la Mécanique ne reposent nullement sur Tévidence. Dans le partage, autrefois célèbre, des vérités en nécessaires et contingentes, la Mécanique appartient à la seconde classe. On peut, sans déraison, imaginer un monde où les machines produiraient de la force. Le mouvement perpétuel y serait possible. Il n'existe, a priori^ aucune preuve qui l'interdise.
J'ai connu un mécanicien dont l'esprit se refusait à imaginer une action sans réaction égale et contraire. L'aimant attirant le fer, il semblait fier de ne pas comprendre que le fer pût ne pas attirer l'aimant. Quelques-uns l'en admiraient. Mais aurait-il, quarante ans plus tôt, au début de ses profondes études, trouvé l'hypothèse contradictoire? Assurément non. La certitude, pour lui, avait précédé et créé l'évidence. Lorsque Ampère découvrit l'attraction des cou-
VI PREFACi:.
rants, on radmira, c'était justice; on le déprécia, c'était inévitable. Quand on a su, disait l'un des détracteurs, que deux courants agissent sur un même aimant, n*était-il pas évident, dès lors, (ju'ils agiraient Tun sur Tautre?
Ampère cherchait à comprendre, cjuand Arago tira deux clefs de sa poche. Toutes deux, dit-il, attirent un aimant; elles ne s'attirent pas, cependant. La fausse évidence s'évanouit.
Les principes de la Mécanique doivent être allégués avec ])récaution. Ils ont besoin de commentaires. Le principe des forces vives est de ce nombre. Il faut, pour avoir droit de l'appliquer, des conditions souvent passées sous silence dans des études faites trop rapidement.
L'n vieux professeur m*a raconté que, il y a cinquante ans environ, un étudiant, qui déjà se croyait un maître, avait choisi pour sujet de thèse, à la Faculté des Sciences de Paris, les applications du principe des forces vives. La démonstration du principe fut la première question qu'on lui adressa; il parut fort surpris. On ne peut pas, dit-il, démontrer un axiome. Les juges, fort surpris à leur tour, lui refusèrent le diplôme.
L'étonnement serait moindre aujourd'hui. Un grand nombre de savants, instruits avec moins de peine et devenus intolérants, traiteraient volontiers d'ignorants ceux que de plus sérieuses études conduisent à faire des réserves.
(l'est sur le principe des forces vives que reposent les travaux admirés auxquels on a donné le nom, fort mal choisi, de Théorie mécanique de la chaleur.
Le travail interne des molécules d'un corps ne dépend, dans une transformation quelconque, que de l'état initial et de l'état final. Telle est la base de la théorie. On allègue le principe des forces vives et Ton passe outre.