‹ Thèse de zoologieChapitre 1 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

l.\ DIGKSTION DRS CORPS GRAS NE s’ekFECTUE PAS DANS lTnTESTIN

PAU l’intermédiaire de la bile ou du suc pancréatique.

( ioiisidérées au point de vue de la digestion, les matières alimentaires sont généralement classées par les fihysiologistes de notri' <‘|)oquo en trois catégories, savoir: les matières protéiques ou alliuminoïdes, les matières amylacées et les matières grasses. Dans ces derniers temps aussi, on avait admis que, de ces trois classes, la première seule est digérée dans l’estomac par l’action du sue gastrique , tandis que les deux autres seraient élaborées hors de ce viscère par la salive, la bile ou le suc pancréatique.

Déjà , dans le dernier mémoire que j’ai eu l'honneur de jiréscnter à l’Académie des sciences (1), je crois avoir démontré combien c(Mte opinion est dépourvue de fondement, en ce qui concerne les matières amyloïdes. J’ai fait voir, en effet, que la fécule, sous quelque forme qu’elle se présente , subit dans l’estomac exclusîveijient loutes les modilications qu’elle doit éprouver dans le travail digestif. Or, je me propose aujourd’hui d’établir qu’il en est encore de même pour les matières grasses , et qu’ici , comme en tant d’autres cirronslances, la nature sait concilier la multi[ilicité des résultats avec la simplicité des moyens.

(Test, comme on sait, à la bile qu’on a attribué pendant longtemps la propriété de digérer les corps gras en les émulsionnant. Du toutes les vertus chimériques dont l’imagination des auteurs s’était généralement complu à gratifier cc Iluide, celle-là est même la plus constante; toutefois, à différentes époques, il s’était rencontré (pielques esprits sévères qui avaient élevé des doutes légitimes sur son intervention comme agent essentiel dans les fonctions digestives en général, et en particulier dans celle des corps gras (2;.

(I II est intitulé : Recherches sur la digestion des matières armj/acées, et a été inséré dans les Mémoires de l'Académie de Nancy, 1 853 ; il s’en trouve aussi un extrait dans les Annales de physique et de chimie, 1 855.

(2) On ne lira pas sans intérêt , à celte occasion , le passage suivant d un au-

SUR l,A DIGESTION DES MATIÈRES GRASSES. */

Sans ivvcMiir sur les discussions qui se sont élevées à ccl éjjfard , je dirai de suite que la question me semble aujourd’hui tranchée par une e.xpériencc sans réplique. Je veu.x parler des listulcs biliaires, que je suis parvenu à établir sur des Chiens , dontrnn a conservé l’état de santé le plus complet pendant ciiuj ans, bien qu’il perdît la totalité de sa bile par celte voie anormale. Or, je me suis assuré par l’analyse chimique (jue, chez ces animaux, les matières grasses contenues dans les aliments disparaissaient, comme d’halétude, pendant leur passage à travers le tube digestif (1).

En présence d’un pareil fait, le doute n’était plus possible ; aussi un grand nombre de physiologistes renoncèrent-ils à la doiîlrinc

leur qui fut ridiculisé pour avoir combattu les préjugés de son époque. — Hecquet, De la digestion, t. II, p 20) ; « Il se présente, dit-il , un furieux doute contre la bile, qui rabattrait bien de son crédit et de l’inquiétude qu'on se donne a son sujet. Est-il aussi certain qu'on le pense communément , que la bile soit une liqueur si précieuse , un baume fait pour préserver le chyle et le sang ? L’antiquité, qui a senti la plupart des vérités essentielles à la médecine, n’en avait pas si bonne opinion, et peut-être a-l*on un peu trop légèrement prononcé en faveur de cette liqueur. On ne voudrait point ici décider contre le préjugé public; mais, comme elle ne perdra rien de sa dignité par un nouvel examen , si elle est bien établie, il est permis de la renfermer dans de justes bornes , si on lui a plus accordé qu’il n& lui appartient. Peut-être donc la bile n’a-t-elle pas une aussi belle destination que celle qu’on lui attribue; du moins le lieu de sa décharge paraîtrait-il assez peu propre à illustrer cette liqueur. Elle tombe dans les intestins, qui sont l’égout du corps, où du moins il ne se porte rien que d'imparfait, et le seul endroit où se font des dépurations et de vraies sécrétions, c esta-dire des séparations du pur d’avec l’impur ; aussi n’a-t-il pas d’autres parties dans le corps où il se fasse des résidences, et où il s’amasse des impuretés. La bile elle-même ne serait-elle donc pas un résidu de suc qui aurait besoin de dépuration et de sécrétion ? »

(1) Voyez mon Essai sur les fonctions du foie, etc. Nancy, 1846, et le Mémoire complémentaire, publié en 1 851 , sous le titre de: Inutilité de la bile dans la digestion. Dans ce second Mémoire se trouvent les détails de l’autopsie du Chien, qui a vécu cinq ans avec une fistule biliaire. Or, cette autopsie, faite avec le plus grand soin, en présence des professeurs de l’École de médecine de Nancy, a démontré, de la manière la plus évidente, qu’il n’existait aucune espèce de communication entre les voies biliaires et le tube digestif , contrairement aux assertions hasardées par certains auteurs, qui ont cru pouvoir critiquer sur ce point, mes travaux , sans même prendre la peine de les lire.

BLOKDLOT.

RKCIlKRCniiS

classique qui attribuait à la bile la fonction spéciale de digérei graisses. Malheureusement, cette erreur était à peine détruite, qu’une autre erreur prenait sa place, et que le suc pancréatique succédait aux prérogatives de la bile. Or, l’espèce de parenté organique qui existe entre les glandes qui sécrètent ces deux lunneurs est loin, ce me semble, de légitimer une telle substitution. On sait, en effet, (pie le pancréas est, en quelque sorte, une dépendance du foie, ou, autrement dit, son organe complémentaire. Leur liaison anatomiiiue est même tellement étroite que souvent, dans les différentes espèces zoologiques, ils s’abouchent dans l’intestin par un conduit commun, ou que, quand cette confusion n’a pas lieu, leurs canaux s’ouvrent généralement à une si faible distance l’un de l’autre, qu’on ne saurait méconnaître l’intention manifestée par la nature d’opérer immédiatement le mélange des deux produits. On est donc en droit de penser qu’à ces rapports anatomiques correspondent des rapports fonctionnels non moins intimes , et que , par conséquent, si la bile ne joue aucun rôle actif dans la digestion des graisses, il doit en être de même pour le fluide pancréatique.

11 est encore une autre observation générale qui domine en (pielque sorte la question, c’est que, soit qu’on les considère dans les différentes phases de leur évolution dans le même animal , soit (pj’on les examine dans les différents degrés de la série zoologiquc, on voit que la nature a toujours mis le développement des organes en rapport avec l’importance des fonctions, donnant tantôt aux uns des proportions tellement grandes que le type primitif semble disparaître , et tantôt , au contraire , amoindrissant ces mêmes organes au point de n’en plus accuser, pour ainsi dire, que la trace. Si donc le suc pancréatique était réellement destiné à agir sur les matières grasses, pareille disproportion devrait se manifester dans son organe sécréteur, selon que l’animal est voué à un régime dans lequel abondent les substances adipeuses, ou que, au contraire, les aliments dont il fait usage ne renferment que peu ou point de graisse. Les Carnassiers comparés aux Herbivores proprement dits nous offrent précisément ces deux extrêmes ; car , s’il est vrai (}u’il n’y ait pas de matière végétale, même parmi les herbacées, (jui ne puisse céder à l’éther une trace d’un corps gras

(juelconque , toujours est-il que cette quantité , souvent infinitésimale, ne saurait être comparée aux masses de tissu adipeux qui se rencontrent dans la nourriture d’origine animale. Le pancréas étant donc à peu près sans but chez les Herbivores devrait être, par cori- 'séquent, réduit aux plus faibles proportions; tandis que, chez les Carnassiers , au contraire , il devrait atteindre un développement relatif tout à fait extraordinaire ; or, rien de semblable n’a jamais été observé. Loin de là, c’est que, chez certaines espèces qui se nourrissent exclusivement de matières végétales , le jiancréas est relativement plus développé que dans les espèces correspondantes qui vivent de matières animales ; comme on le voit, par exeuqile , en comparant cette glande dans les Oiseaux de proie et dans les tiranivorcs (1).

Enfin , et ce fait est, sans contredit, très signifieatif, chez les Poissons, le pancréas manque généralement, à de rares exceptions près. 11 est vrai que, dans un bon nombre d’espèces, cette glande paraît remplacée, sous le rapport physiologique, par des eœcums pyloriques plus ou moins nombreux ; mais , en admettant même cette substitution, qui n’est pas acceptée par tous les zoologistes , toujours est-il que ces appendices ne renferment que de simples mucosités , en tout semblables à celles qui sont secrétées par les parois intestinales dont ils ne sont qu’une exsertion. Quoiqu’il en soit, il y a dans la classe des Poissons, non-seulement un certain nombre d’espèces, mais des ordres entiers qui sont même absolument dépourvus de ces pancréas rudimentaires ; tels sont notamment le Tuyau de plume ^ plusieurs plusieurs Bandouillères^ la

plupart des 6’oèîoït/es eldesLabroïdes; parmi les Malacoplérygiens abdominaux, il n’y a que les deux familles des SaJmones et des Cluqui en soient pourvus, Les Cyprins en manquent tous; les Siluriens de même, ainsi (pie les Ésoces, sauf les Mormyres ; enfin, les Malacoplérygiens apodes^ les Lopiwbranches et les IHulognates, n’en montrent non plus aucune trace (2).

Or, s’il est de règle, en anatomie comparée, d’apprécier l’importance d’un organe d’après sa constance dans la série zoologique, on

(1) Cuvier, Analomic comparée, t. IV, p. 393,

(2) Cuvier, ibid.

BI.O!VnLOT .

nECIlKRClIES

doit en conclure que le pancréas est une glande d’un ordre trèsseeondaire , et que , par conséquent , à son produit ne saurait être confiée la haute fonction de digérer les corps gras, qui, chez un grand nomhre d’espèces, conslituent une partie considérable de ralirnenlalion.

Les arguments divers que je viens de produire ont, à mes yeux, une valeur d’autant plus grande, (pi’ils puisent leur force dans leur simplicité meme. Si donc ils devaient cire renversés par des expériences plus ou moins directes, il faudrait à celles-ci un caractère de netteté et de précision, que sont loin de présenter les faits invoqués jusqu’ici contre eux; ce dont on pourra juger par rexameh détaillé dans lequel nous allons entrer.

Lnl849, un physiologiste, haut placé dans la science , M. le professeur Bernard, publia un Mémoire fort l’emarquable dans lequel il cherche à établir expérimentalement que le tluide j)an créatique est destiné, à l’exclusion de tous les autres Iluides intestinaux, à modifier d’une manière spéciale, ou autrement dit, à digérer les matières grasses neutres contenues dans les aliments.

Les faits sur lesquels ce célèbre expérimentateur appuie sa proposition sont de deux ordres. Les uns ont ])our but de démontrer que le sue pancréatique agit sur les cor[)s gras d’une manière qui lui est propre; tandis que les autres tendent à prouver qu’en l’absence de ce liquide spécial, les matières grasses ne sont ni digérées ni absorbées. Nous allons examiner les uns et les autres successivement.

Pour étudier l’action du suc pancréatique sur les corps gras, l’auteur commence par s’en procurer sur des animaux vivants. A cet effet, il ouvre l’abdomen à des Chiens en voie de digestion, retire le duodénum et une partie du pancréas, met à découvert le plus volumineux des conduits de cette glande, et, après l’avoir incisé, y introduit un petit tube d’argent de 3 millimètres de diamètre sur 5 de longueur, qu’il assujettit {>ar des ligatures, l.es viscères étant réintégrés dans l’abdomen, celui-ci est recousu, avec la précaution de laisser sortir dehors l’extrémité libre du tube d’argent. Or, si l’animal a eu trop à souffrir pendant cette doulouleureuse opération, il ne s’écoule rien par le tube, et l’expérience

ost manquée : ce qui est arrivé plusieurs fois à M. Bernard luimême, dont on connaît toute l’habileté comme vivisecteur. L’animal a-t il moins souffert, il ne tarde pas à suinter par la canule quelques Incultes d’un liquide filant, visipieux et à réaction légèrement alcaline. L’écoulement en est d’abord très lent ; car, dans b'.s cir- ('onstances les plus favorables, et sur des Chiens de forte taille, il n’en sort rpi’environ 15 à 16 grammes dans les douze {U’cmières heures (jui suivent immédiatement l’opération : ce (pii, en moyenne, ne fait pas 1=%5 par heure. Toutefois, la scène ne tarde pas à changer : à ce fluide visqueux, mais si rare, des premières heures, succède un liquide aqueux , à peine filant, toujours alcalin, dont l’abondance est telle qu’en une heure, on peut en recueillir jusipi’à 16 grammes. Or, le produit visqueux, agité avec des corps gras, forme une émulsion d’une certaine stabilité, tandis qu’à mesure que le li(|uide devenu plus abondant, renferme une moindre proportion de principe mucilagineux, il perd plus ou moins cette propriété. Aussi, M. Bernard n’hésite-t-il pas à appelcrnorma/ le tlnide visqueux; taudis qu’il considère comme morbide celui (pii vient ensuite ; attendu que les modifications qu’il a subies sont, dit-il, le résultat de rintlammatioii qui s’est cnqiarée du pancréas (1).

Voici maintenant, contre ces faits, ou plnlot contre l’interprétation qui leur a été donnée, des objections (pii me paraissent graves. D’abord , cette distinction du tluidc pancréatique en normal et anormal me semble tout à fait arbitraire, et je crois que l’on serait tout aussi fondé à renverser la proposition et à qualifier d’anormale la portion très visqueuse qui s’écoule dans les premiers moments, c’est-à-dire lorsque l’économie tout entière se trouve encore sous l’influence d’une opération aussi douloureuse, immédiatement après que l’organe qui le produit a été violenté de toutes les manières, et alors même qu’un corps étranger, traversant la cavité péritonéale, vient d’être engagé dans son conduit excréteur dilacéré. On peut, du reste, consulter à cet égard un habile physiologiste, M. Colin, professeur à l’École vétérinaire d’Alfort, quia

(1) Le mémoire de M. Bernard a été inséré dans Les Archives de médecine pvur IS49.

BLOIVfkLO’l'.

RRCHERCHES

l'ait, sur la sécrétion pancréatique, dans un grand nombre d’espèces zoologiques, des expériences extrêmement intéressantes. Or, selon lui, le pancréas est une glande dont l’action se trouble et se suspend sous rinlluence de rirritation la plus légère. C’est peut-être , dit-il, la glande la plus sensible de l’économie. Est-il doncétonnant, d’après cela, que le suc pancréatique prenne une consistance insolite en de telles occurrences ?

VI. Bernard reconnail que le suc pancréatique qu’il considère comme normal doit, en grande partie, sa viscosité, et, par suite, sa propriété émulsive à une proportion plus ou moins grande de matière particulière, qui ne paraît être (|ue de l’albumine plus ou moins modifiée. Mais, ne pourrait-on attribuer la présenee de ce principe à une cause morbide, analogue à celles qui l’introduisent parfois dans la salive et jusque dans l’urine?

« Ce qui me porte à croire qu’il en est ainsi, dit M. Colin, dont je me plais à invoquer le témoignage, ce sont les résultats de plus de vingt-ciiKf expériences suivies dans toutes leurs phases chez le Taureau, la Vache, le Bélier, le Cheval, l’Ane, le Porc et le Chien. Chez les grands ruminants, par exemple, la sécrétion persiste quelquefois pendant une semaine entière avec des caractères réguliers; les animaux mangent, ruminent, et, plus tard, guérissent à merveille, après la chute du petit appareil adapté à la fistule. Or, à part les petites quantités de suc recueillies pendant les premières minutes de l’expérience, tout le reste ne se prend point en masse, et donne seulement quelques flocons albumineux, sous l’influence de la chaleur. »

« Le degré de coagulabilité du fluide pancréatique , ou plutôt la proportion d’albumine que ce produit renferme, me paraît tenir à plusieurs circonstances. Les premières (pianlités recueillies se prenuent souvent en masse , mais alors l’écoulement est peu abondant; les quantités qui suivent ne possèdent pas ce privilège pour peu (pie la sécrétion soit active : de telle sorte qu’une demi-heure après le commencement de l’expérience, on n’ohtient plus qu’un fluide peu albumineux. Lorsque l’écoulement s’établit seulement un quart d’heure , une demi-heure , une heure même après que la fistule a été faite , les premières quantités sont très albumineuses ^

SCn LA DIGESTION DES MATIÈRES GRASSES. 13

et elles conservent ce caractère tant que la sécrétion est languissante. Or, je le demande, est-il logique de considérer comme anormal le suc obtenu une demi-heure après la fistule qui a donné dès le début, et de regarder, au contraire, comme un produit normal celui qu’on recueille au bout d’une demi-heure sur l’animal dont la sécrétion pancréatique s’est établie longtemps après le début de l’expérience (1)? »

.Mais revenons au fait en discussion ici. Je ne comprends pas comment on peut concilier l’importance attribuée à ce suc avec l’exiguïté de sa production. Nous avons vu, en effet, que dans les circonstances les plus favorables, et sur des Chiens de forte taille, il ne s’en sécrète pas par heure. Si donc on porte à ti'ois heures la durée moyenne de la digestion chez la race canine , qui d’habitude digère très vite, cela donnerait tout au jdus pour l’élaboration de toute la matière gras.se contenue dans les aliments de chaque repas. Or, pour qu’une aussi faihle proportion de suc pancréatique produisît un tel résultat, il faudrait lui supposer une activité prodigieuse, qu’il est loin de posséder, ainsi qu’on va voir.

Afin de démontrer la propriété émulsive du suc pancréatique, M. Bernard s’appuie principalement sur l’expérience suivante.

Sur 2 grammes de suc pancréatique fraîchement extrait, alcalin , visqueux, possédant, en un mot, tous les caractères du fluide pancréatique considéré comme normal, on ajoute, dans un tube de verre fermé par un bout, 1 gramme de matière grasse, telle que huile d’olives , beurre , suif ou saindoux ; et, après avoir maintenu le mélange à la température de 35 à 38 degrés, pourfendre la graisse, on agite. Il en résulte aussitôt une émulsion parfaite , ei tout se transforme en un liquide semblable à du lait , ou mieux à du chyle (2).

\ cette expérience assurément fort simple , je me contenterai , pour le moment, de faire deux objections qui ne le sont pas moins.

La première , c’est qu’au moment où le suc pancréatique se

(1) Traité de physiologie comparée, t. l,p. 64S

(2) Loc. cil., P 72,

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RECHERCHES

mel. en cniitacl avec la matière grasse du chyme, celui-ci est , eh quelque sorte , délayé dans la bile et dans le suc gastrique , qui , en l’étendant, font nécessairement perdre au premier une grande [lartie de sa viscosité, et, par conséqueid, de sa vertu ; car, d’après M. Bernard, ces deux propriétés sont corrélatives. Pour éprouver l’action émulsive que le suc pancréatique est appelé à produire dans le tube digestif, il eût donc fallu le mélanger préalablomenl avec une certaine quantité de bile et de suc gastrique , qui n’auraient pas manqué d’annibiler plus ou moins ses cffels.

La seconde objection n’est pas moins péremptoire à mes yeux. Autant la nature se montre avare de suc pancréatifpie , autant il faudrait en être prodigue dans l’bypotbèse que je combats ici ; car, pour émulsionner un gramme de corps gras , on emploie deuoo grammes de ce fluide; c’est-à-dire plus qu’il ne s’en produit en une heure, chez un gros Chien, en pleine voie de digestion. Au surplus, le suc pancréatique ne jtaraît pas jouir d’une eflicacité plus grande chez les autres espèces animales. « Quand ce fluide est très albumineux, dit M. Colin, il suffit de deux à trois parties de suc pour une partie d’huile; mais il en faut quatre, cinq, six et plus, dès que la proportion de ce prineipe diminue. En outre, l’émulsion ne demeure homogène qu’avec le fluide pancréatique du Bélier et du Bœuf, obtenu dans les premiers moments de l’expérience ; elle se sépare, au contraire, du reste du liquide, avec le suc ipii a été recueilli sur le Cheval , l’Ane et le Porc , où il semble bien moins albumineux, même au début de l’expérience, que chez les autres espèces (1). »

En définitive, de ce qui précède, on est en drojt , ce me semble , de tirer les conclusions suivantes ; ou bien on considère exclusivement comme normal le fluide vis([ueux, et alors il est évident qu’il se produit, sous cet état, en proportion trop faible pour émulsionner la totalité des corps gras qui se trouvent communément dans les matières alimentaires ; ou bien, on admet comme normal le fluide plus ou moins dépourvu d’albumine qui se produit la plupart du temps ; mais, dans ce cas, sa propriété émulsive est tellement faible

(4) Loc. ait., p. 649.

qu’il n’agitpas sur les graisses autrement que les autres lluides plus ou moins muqueux qui se déversent aussi dans le tube intestinal. Au surplus, lut-elle réelle, cette propriété émulsive n’aurait erîcoro rien de spécial, et serait loin de mériter l’importance qu’on \ attache , ainsi que je le démontrerai par la suite. Mais laissons provisoirement ce sujet, pour passer à l’examen d’une autre pro- })osilion.

,M. Bernard pense que le suc pancréatiipie ne se bornerait pas à émulsionner les matières adipeuses, mais (pi’il les déconq insérait c.bimiquement. Si, dit-il, on émulsionne 1 gramme de l’im des corps gras ci -dessus énoncés avec ‘2 grammes de suc pancréatique, et qu’on abandonne le mélange à la température de 35 à 38 degrés, il devient évident que la graisse n’avait pas été simplement divisée et émulsionnée. En effet, au moment du mélange, la matière grasse neutre et le suc jiancréatiqne alcalin constituaienl . un liquide blancliàtre, à réaction alcaline , tandis <jue, cinq ou six heures après, il a acquis une réaction nettement acide. Or, si l’on examine ce (jui s’est passé , il est très facile de constater que la matière grasse a été dédoublée en glycérine et en acide gras (1).

Sans m’arrêter à recbercber si la substance albuminoïde qui , dans l’expériènce précédente, produit ledédoublement de la matière adipeuse, par une sorte de catalyse, appartient on non au suc pancréatique véritablement normal, j’accepterai le fait sans discussion ; mais il ne saurait en être de même des a[iplications physiologiques qui en ont été déduites. En effet, il me sendjle évident qu’ici le suc pancréatique n’est intervenu que par l’extrême facilité avee laquelle il se décompose lui-même (2 j; de sorte qu’on pourrait comparer le dédoublement du corps gras au dédoublement du sucre dans la fermentation alcoolique '3). Or, il y a plusieurs

(1) Loc. cü., p. 73.

(2) M. Bernard considère le suc pancréatique comme le fluide le plus altérable de l’économie.

(3) La preuve que les choses doivent se passer ainsi , c’est que d’autres ma-

tières , complètement étrangères au canal gastro-intestinal, produisent le même effet; tel est. entre autres, le sperme, ainsi que M. Longet l'a démontré récemment dans une communication à l’Académie des sciences. i

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RECHERCHKS

raisons pour qu’une action de ce genre ne se produise pas dans le tube digestif. La principale , c’est que la pâte chynieuse , au moment où elle se mélange au Iluide fourni par le pancréas, est imprégnée de suc gastrique qui, tant par son caractère acide que parla vertu spécifique dont il est doué, mettrait inévitablement obstacle à l’altération spontanée dont il s’agit : circonstance majeure, dont il n’a été tenu aucun compte dans l’expérience précitée.

.Mais, supposons un moment cet obstacle levé; il s’en présente un autre dont la difficulté n’est pas moindre. En effet, dans l’expérience en question, il n’a pas fallu moins de cinq ou six heures pour que le dédoublement du principe alcalin comincnçât à se manifester. Or, il s’en faut de beaucoup qu’il y ait un aussi long intervalle entre le moment où les matières grasses sont ingérées et celui où l’absorption s’en effectue. Donnez quebpies - unes de ces substances à un animal à jeun, puis ouvrez-lui l’abdomen, un quart d’heure ou une demi -heure après, et vous trouverez déjà une partie des chylifères remplis d’un lii juide laiteux, plus ou moins riche en globules de graisse. Le célèbre physiologiste dont je combats la doctrine se trouve même , sur ce point , en contradiction avec lui-même , lorsque, dans une expérience (jue je rapporterai plus loin , il dit que chez le Lapin nourri de matières grasses, les vaisseaux chylifères ne contiennent jamais tie graisse dans la portion d’intestin comprise entre restomac.ct le pancréas; tandis qu’au niveau de cette glande, ils se remplissent d’un chyle évidemment adipeux : ce (pii supposerait que l’action transformatrice attribuée au suc en question s’exercerait, pour ainsi dire, instantanément.

Au surplus, s’il fallait un nouvel argument, plus direct encore, contre la théorie dont il s’agit, on le trouverait dans un fait assurément fort simple. Si, à l’exemple de MM. Tiedemann, Gmelin , Magendie, Sandras et Bouchardat, etc., on donne des aliments gras à différents animaux, et qu’on recueille ensuite le chyle qui en provient, on constate que le corps gras s’y rencontre avec toute son intégrité de composition, et non à l’état d’acide libre ou combiné à quelque base inorganique, comme je l’ai constaté moimême en plusieurs circonstances.

Voici, (lu reste, comment s’expriment, à eette occasion, les dei mers expérimentateurs que je viens de citer : « Le chyle des animaux dans la nourriture desquels on a fait entrer une forte proportion à.'huile d'amandes douces, est opaque, et l’on peut, au moyen de l’éther, en extraire de 10 à l/i pour 100 d'hude d'amandes. On retrouve de même le suif dont on mélange les aliments. La cire passe aussi dans le chyle, mais en petite (juanlité; toutefois, si on la dissout dans de l’huile d’olives, dans la jiroportion de (i parties d’huile pour une de cire , on la retrouvi? en quantité plus considérable. » Ces expérieiu'es, ajoutent-ils, sont bien faites pour démontrer que les matières grasses absorbées dans l’intestin se retrouvent divisées, mais non modifiées dans le chyle (1). Or, cette conclusion, à laquelle aboutissent également toutes les considérations qui précèdent , détruit dans sa base la théorie ue la transformation.

11 nous reste maintenant à examiner les faits qui ont conduit à penser qu’en l’absence du suc pancréatique, les matières giasses cessent d’être digérées, et, conséquemment, absorbées dans le tube intestinal.

L’expérience peut s’exécuter par deux méthodes différentes : ou bien,enulilisant la particularité que présente le canal du panenias dans certains animaux, tels que les Lapins, par exemple, chez Lesquels il s’ouvre plus ou moins loin de l’estomac, de manière qu’on peut examiner ce (jui arrive aux aliments avant leur mélange avec le produit de cette glande; ou bien, en liant les canaux jiancréatiques sur des animaux auxquels on donne ensuite à manger des corps gras.

Relativement au premier mode , voici comment on opère. Après avoir fait jeûner un Lapin pendant vingt-quatre ou trentc'six heures , on ingère dans son estomac, à l’aide d’une seringiie et d’une sonde de gomme élastique, 15 ou 20 grammes de saindoux tluidifié préalablement par une douce chaleur ; puis, on donne à l’animal de l’herbe ou des carottes , pour aider à faire descendre la graisse dans l’intestin. Le Lapin étant tué, au bout de trois

(1) Traité de chimie de M. Dumas, t. VIII, p. 615.

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OU quatre heures , on lui ouvre le ventre aussi rapidement que possible , et l’on constate alors que la graisse n’est émulsionnée qu’à 35 centimètres après l’ouverture du canal cholédoque , au point où le suc pancréatique s’est déversé dans le duotlénum, et que là seulement les vaisseaux chylil'ères blancs , laiteux , commencent à se montrer , pour continuer plus on moins bas dans l’intestin. Cette expérience très élégante, ajoute M. bernard, esta l’abri de tout reproche, parce qu’elle n’exige aucune mutilation préalable.

J’ai répété à plusieurs rcju’ises l’expérience dont il s’agit : or je dois à la vérité de dire qu’elle ne m’a pas spmblé plus concluante que les précédentes. D’abord ce serait se tromper que de cj'oire ({u’après une abstinence de vingt-quatre ou trente-six heures, les Lapins ont l’estomac vide. Par l’effet d’une particularité fort singulière, l’estomac du Lapin ne se désemplit jamais complètement, même après un jeûne de plusieurs jours. J’ai, de plus, remarqué qu’il conserve encore une partie des aliments anciens après l’arrivée de nouvelle substance , de sorte que l’ordre de leur sortie n’est pas toujours conforme à celui de leur entrée. Ainsi, par exemple, des Lapins nourris de tiges de carottes pendant huit jours, puis de pain et de pommes de terre exclusivement jtendant trois jours, ayant été mis à mort, j’ai trouvé leur estomac distendu par une matière verte, qui évidemment provenait des tiges herbacées de carottes , et an milieu de laquelle on distinguait une petite quantité de [>ain et de pomme de terre mâchés. Quoi qu’il en soit de celte dernière particularité, il résulte de la précédente que ni l’estomac, ni aucune partie du tube digestif ne se trouvant en état de vacuité au début de l’expérieuce, les résultats de celle-ci ne sauraient plus offrir rien d’exact et de précis.

Quant aux chylifères, s’il est vrai que, chez le Lapin, ils ne commeneenl généralement à se remplir d’un chyle blanc et opaque que vers l’endroit où s’insère le canal pancréatique, je ne pui.s voir là qu’un simple rapport de co'incidence , dont on peut aiséïuent SC rendre compte de la manière suivante.

J’ai remarqué que, chez cet animal , la partie supérieure des^"

l’intestin grêle est habituellement vide ou à peu près, et mérite uinsi , plus que chez aucune autre espèce , que je sache , le surnom de jéjunum dont on l’a gratifiée ; or, on comprend que les <diylifères qui aboutissent à cette partie ne pouvant y puiser que peu ou point de substance adipeuse ou autre à l’état de division, ne contiennent qu’une lymphe transparente ou peu chargée des particules hétérogènes qui , mélangées à la lymphe , constituent le <‘hyle proprèment dit. Au surplus , un effet analogue se produit <iuand l’animal a été soumis à une alimentation exempte dégraissé. Il s’en faut aussi que ce soit toujours à 3 ou i décimètres audessous du pylore que ce changement dans l’état des chylifères se manifeste ; je l’ai vu avoir lieu beaucoup plus bas , c’est-à-dii e. bien au-dessous du point où le canal pancréatique s’abouche dans l’intestin , et là seulement où la matière chyineuse eominenee à stationner.

L’expérience que nous venons d’examiner, étant loin d’etre démonstrative, voyons maintenant si l’autre méthode conduit à des résultats plus positifs.

M. Bernard pense qu’après la ligature des canaux pancréati(}ues, les corps gras ne sont plus digérés; mais il ne cite à l’appui de cette opinion aucun fait particulier, aucun détail qui mette à même de l’apprécier. Or, quelques essais que j’ai tentés ne me permettent pas de l’adopter. Je ne citerai que l<‘ •suivant.

Après avoir pratiqué sur un Chien la ligature du principal conduit pancréatique, j’opérai dans la glande même plusieurs déchirures, et je finis parla traverser dans toute sa longueur par une es[)èce de séton formé de plusieurs doubles de fil. En agis.sant ainsi, mon but était, non -seulement d’intercepter plus ou moins (‘omplétement l’arrivée du fluide pancréatique, mais aussi de déterminer dans son organe sécréteur une inflammation permanente qui, en le dénaturant, le rendît impropre à remplir le rôle attribué au produit normal. Quoique l’animal eût beaucoup souffert de l’opération, au bout de quatre ou cinq jours, il était déjà assez bien rétabli pour manger un peu de laitage et de viande chargée de graisse. Or, à partir de ce moment, j’ai vainement cherché dans

BLOKni.OT.

RECIItRCriES

ses excTi'inenls la présence de matière adipeuse ; jamais je n’en ai reneontré que des quantités insigni Hantes, et telles que j’en trouvais dans les fèces d’un autre Chien soumis au même régime. Au bout de trois mois environ, l’animal étant devenu hydropique, je Tassonnnai , a])rès un repas (*opicux de matière grasse ; et, l’ayant ouvert immédiatement, je trouvai ses chylifères remplis d’un chyle hiane et opaque, offrant, en un mot, tous les caractères d’un chyle e,raisseux. Quant au pancR'as, il était le siège d’un abcès en pleine suppuration. Cette expérience pouvant se passer de commentaires, ]e n’y insisterai j)as.

En résumé, des considérations diverses que nous venons d’exposer, il résulte, ce me semble, (pic les expériences plus ou moins directes sur lesquelles s’appuie la théorie que nous combattons, ne sauraient supporter un examen approfondi, et qu’elles laissent, par consé(|uent, toute leur valeur aux arguments que nous avons produits tout d’abord contre l’intervention du suc ])ancréatique , comme agent spécial, dans la digestion des corps gras.

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