SUR LA NATURE ET LES AGENTS DU TRAVAIL DIGESTIF
presque imperceptible, il s’ensuit qu’en ramollissant cet enduit, le suc gastrique leur permet de se séparer avec facilité (1).
Quant aux substances grasses, nous avons vu dans le préseni mémoire, quel rôle important les matières albuminoïdes et amylacées, réduites en pulpe chymeusc, sont appelées à jouer dans l’émulsionnement; de sorte que, en définitive, la môme cause qui dispose les premières à se scinder en molécules, permet aux secondes de se désagréger en granules, et favorise indirectement, chez les troisièmes, la disposition à prendre l’élat de globules.
N’est-ce pas ici le lieu de faire remarquer avec quelle puissante simplicité de moyens la nature sait atteindre son but, à travers des complications qui, au premier aperçu, sembleraient inextricables? Voyez, en effet, combien les aliments dont se nourrissent les différentes espèces zoologiques présentent de variété sous le rapport de leurs propriétés soit physiques soit chimiques ; à combien de réactifs divers l’art ne devrait-il pas avoir recours, s’il s’agissait de les amener tous à l’extrême atténuation nécessaire pour qu’ils puissent pénétrer dans l’organisme, à travers l’enveloppe poreuse qui le limite intérieurement? Eh bien ’ la nature, fidèle au grand principe d’unité qui caractérise ses œuvres , sait arriver à ses fins, soit directement, soit indirectement, au moyen d’un seul et même fluide ; encore, ce réactif unique présente-t-il, au premier abord, des propriétés si peu saillantes que, pendant longtemps, non-seulement on a douté de sa vertu, mais (ju’on a été jusqu’à méconnaître son existence.
Vis conterens. — Des considérations qui précèdent, il résulte que le suc gastrique lui-même n’est, à bien prendre, que la cause prédisposante de la chymification ; car enfin, quel que soit le degré de ramollissement auquel cet agent chimique ait amené la matière alimentaire par son action intestine, il faut toujours qu’une force mécanique vienne terminer le travail dans ce qu’il a d’essentiel, en amenant cette matière à un degré d’atténuation suffisant pour qu’elle puisse être absorbée par les orifices des chylifères. Or, cette intervention d’une force triturante {vis conterens) est également
(1) Voir mon Mémoire sur la Dige$lion des matières amylacées.
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nécessaire pour les trois classes d’aliinenls; car, sans elle, les matières protéiques et amylacées, quelque ramollies qu’elles soient, resteraient sans se désagréger, et, de même aussi, les matières grasses manqueraient de l’agent aclif, sans lecpiel elles ne peuvent s’émnlsionner. C’est donc à bon droit que, dans mon Traité delà digestion^ j’ai pu m’exprimer ainsi ;
« On le voit, considérée d’une manière généi’ale, la chymification n’est, en dernière analyse, (lu’nne dissolution ou une division de la matière, qui ne subit, dans ce changement d’état, aucune espèce de décomposition. Pris dans un sens large, le système des mécaniciens était donc, de tous les systèmes anciens, celui qui s’approchait le plus de la vérité ; car, en définitive, il aboutissait à ce principe, que les matières alimentaires s’introduisent dans l’organisme avec toute leur intégrité de composition, et sans subir aucune de ces métamorphoses chimériques auxquelles les chimistes d’autrelbis avaient recours pour expliquer la digestion. Au surplus, et ce lait est digne de remarque, les découvertes les plus récentes des chimistes modernes viennent ici prêter leur appui an système que leurs devanciers ont combattu avec tant de persévérance, en prouvant, de la manière la plus péremptoire, que l’on rencontre tout formés dans le règne végétal, une jiartie des princiiies azotés qui constituent l’organisme animal, etqu’cn conséquence, le travail digestif doit se borner à leur faire subir un simple changement d’état ou de forme qui les rende absorbables , sans en altérer la nature. On peut notamment consulter, sur ce [)oint, lebrillantEwai de statique chimique des corps organisés, j)ublié par M. Dumas; on y verra que, considérant la digestion sons un point de vue général, ce célèbre chimiste ne lui attribue, en définitive, d’autre* effet que de dissoudre ou de diviser les aliments, de façon, dit-il, que les matières solubles passent dans le sang, inaltérées pour la plupart; tandis (jue les matières insolubles arrivent dans le chyle, étant assez divisées pour être aspirées par les orifices des vaisseaux chylifères (1). »
(1) Il est intéressant, à plus d’un titre, de comparer ces lignes, qui datent d hier, avec le passage suivant, extrait du Traité de la digestion, par Hecquet, qui vivait, comme on sait, il y a plus d’un siècle et demi. — Tome II, page 3 : a L»
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Or, celte théorie si simple, à laquelle railleur a été eonduit par de hautes considérations philosophiques, est précisément celle à laquelle je suis arrivé moi-même par la voie de l’expérience ; et , je l’avoue, ce n’est pas sans quelque satisfaction que j’ai vu le résultat de mes recherches confirmer ainsi les heureuses insjiirations d’un savant aussi distingué.
Hn résumé, il reste démontré pour nous que la trituration (|ui s’effectue dans l’estomac (vis conterens] est, au point de vue philosophique, la partie fondamentale di* l’opération , puisque le suc digestif lui-même n’a jiour effet ipie de lui venir en aide, en pi-oportionnant la résistance à la quantité de force dont elle dis[)ose.
C’est parliculicrenient dans la région pylorique, avons-nous dit, que le mouvement dont il s’agit offre le [dus d’activité ; aussi est- «e là ([ue le tissu musculaire est le plus épais , le [dus dense. Dans certains animaux, notamment dans beaucoup de poissons et de rep-
dig'eslion , dit-il , n’est qu’une décomposition qui doit conserver aux substances dissoutes leur caractère et leur qualité naturelle ; de sorte que la nourriture qu’elles opèrent soit une sorte de revivification de sucs déjà formés qui se trouvent en nature, et qui vont s'unir aux parties qu’ils vont nourrir. Il est donc vrai de dire que la digestion est moins une dissolution de principes que de parties intégrantes, qui, perdant leur forme sans quitter leur nature, restent propres à se corporiser ou à composer des parties semblables à celles dont elles sont comme les débris. »
« Ceci doit faire comprendre que la digestion est une opération très simple , établie uniquement par la nature pour donner de la fluidité aux aliments, et pour les mettre en état de passer en nourriture. C’est donc prêter en ceci de fausses vues à la nature, ou lui attribuer des intentions imaginaires, que de lui imputer celle de changer les aliments en des substances étrangères , essentiellement différentes de celles dont ils sont composés Cette idée de la digestion étant
simple doit la faire reconnaître pour naturelle , avec d’autant plus de fondement qu’elle remplit toutes les vues de la nature même dans cette opération. Mais elle exclut celle de transmutation . qui doit , si l’on en croit le vulgaire, s’introduire dans le chyle par la digestion, comme si les aliments, en changeant de consistance, doivent changer de nature. » — Je crois bon de faire observer ici que je n’adopte les idées de l’auteur que relativement à la digestion proprement dite ; car il est évident que, une fois absorbés, certains éléments nutritifs éprouvent des décompositions radicales, par suite desquelles ils s’assimilent aux différents éléments de l’organisme. On peut consulter, à cet égard , mon Essai sur les fonctions du foie.
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liles, cette partie du viscère forme ordinairement nn boyau étroit et peu dilatable, où l’aliment ne peut pénétrer qn’en petite quantité à la fois. On sait, en effet, que la plupart de ces animaux se repaissent d’une proie volumineuse, qu’ils avalent sans la dépecer; or, à mesure que des lambeaux ramollis par l’action du suc gastrique viennent à s’en détacher, ils arrivent dans le boyau pylorique, qui les pétrit, en quelque sorte, et ne leur livre passage qu’aprcs qn’ils ont été convertis en une pâte d’apparence homogène. Les fonctions du boyau pylorique sont donc analogues à celles du gésier, chez les Gallinacées. Or, comme, d’un autre côté, entre ce boyau et la portioit pylorique de l’estomac des Mammifères, il n’y a que des différences graduées , il faut en conclure que le pylore est une sorte de gésier rudimentaire plus spécialement chargé d’opérer la trituration des aliments, et de les convertir, par petites fractions, en cette espèce de pâte molle, mais hétérogène, qu’on appelle le chyme, etqui est le but ultime du travail digestif.
Fas coercens. — L’estomac a généralement un triple rôle à remplir dans l’acte digestif : le premier est de sécréter le fluide spécial qui ramollit les aliments ; le second est d’agir sitr eux mécaniquement, de manière â les mélanger, â les broyer, et finalement â les expulser, lorsqu’ils sont réduits â l’état de molécules suffisamment ténues; et le troisième enfin est d’offrir une capacité plus ou moins spacieuse, dans laquelle ils se logent, soit pendant la cbymillcation même, ce qui a lieu chez la généralité des animaux , soit avant qu’ils soient soumis au travail digestif proprement dit, dans quelques espèces particulières. Or, il est des cas où chacune de ces trois attributions est répartie entre plusieurs organes plus ou moires distincts ; c’est ce qui a lieu, par exemple, chez les Oiseaux granivoi’es, dont les trois ventricules peuvent être considérés comme nu estomac décomposé : le premier, ou jabot, étant simplement une capacité; le second, ou ventricule succenturié, l’organe sécréteur ; et le troisième , c’est-à-dire le gésier , l’agent triturateur. I)an.s d’antres espèces, nn seul ventricule réunit deux attributions ; c’est ce qu’on remarque notamment dans quelques Échassiers et dans quelques Palmipèdes, où le jabot et le ventricule succenturié s’enti'emêlentetse confondent ; tandis qu’au contraire, chez lesCyprins,.
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à un simple anneau glanduleu.K qui représente l’organe sécréleiir, succède un boyau pylorique spacieux et à parois épaisses, (|tii réunit la capacité à l’agent de trituration. Mais ces cassent, pour ainsi dire, exceptionnels, et, dans la grande majorité des animaux, les trois fonctions sont remplies simultanément par un même organe. Toutefois, même dans ce cas, on reconnait encore assez souvent ([ue chacune d’elles est distribuée d’une manière corrélative aux différentes parties du viscère; de sorte que la portion cardiaque, qui est souvent séparée du reste par un étranglement jdns ou moins marqué , représente la capacité, le corps dn viscère ou sa parti(“ moyenne l’organe sécréteur, et la portion pylori(jue l’agent Iriturateur.
Considéré sous le rapport de la capacité exclusivement vos coercens), l’estomac se présente le [jIus ordinairement sous la l'oniu* d’une poche plus ou moins dilatable, dont la configuration est telle, dans les différentes espèces zoologiques, qu’on serait d’abord tenté de croire que la nature s’est fait un jeu de donner à cet organe les formes les plus bizarres et les plus capricieuses ; toutefois, en examinant les choses de plus près, on ne tarde pas à s’apercevoir que ces formes si variées sont partout en harmonie avec le régime alimentaire auquel l’animal est soumis , et qu’ici , comme dans toutes ses œuvres, la nature est toujours admirable.
Il n’est pas de mon sujet d’entrer plus avant dans ces détails de structure, qui concernent spécialement l’anatomie comparée. Je ferai seulement remarquer, en terminant, que, des deux ouvertures qui existent généralement à l’estomac, celle qui le sépare de l’œsophage est loin d’être constante dans la série zoologique; car, dans un grand nombre de cas, le canal œsophagien se confond avec la partie cardiaque, dont il augmente la capacité, et dont il remplit alors les fonctions, en quelque sorte, passives.
Le rétrécissement pylorique , au contraire, est remarquable f>ar sa constance, dans les estomacs les plus simples, comme dans ceux qui, parleur complication plus apparente que réelle, s’éloignent le plus de la formule générale. C’est que le pylore n’est pas, comme le cardia, une simple ouverture qui, eu se resserrant, empêche les aliments de s’échapper pendant le travail digestif; c’est aussi et
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surtout, avons-nous dit, un organe éminemment actif, qui fait subir au cliyme la dernière et la plus importante des modifications qui le coustituent.
11 suit de là que le pylore forme la limite plus ou moins tranchée (]ui sépare la portion du canal alimentaire en deux parties distinctes relativement à leurs fonctions : l’une (|ui met les matières nutritives insolubles en état d’être absorbées, et l’autre qui effectue cette absorption ; de sorte que, par suite de cette division du travail, au lieu de se faire graduellement dans les différentes sections de ce conduit, conformément à l’opinion de certains physiologistes , la digestion proprement dite s’accomplit tout entière, et pour tous les aliments à la fois, dans une seule et même capacité ft’as coercens)^ <jui, tantôt simple et tantôt multiloculaire, n’en reste pas moins toujours essentiellement identique.
Or, runitése trouvant ainsi réalisée, dans l’acte digestif, sous le rapport du lieu, comme sous celui du temps et des moyens, il ne nous reste plus , ce me semble , qu’à adopter la définition de Boerbaave : Liquor diluens, vis conterens^ vas coercens^ qui résume, en six mots, toute ma théorie.
(Extrait des Annales des sciences naturelles , 4' série, t.’ II.)
Vu et approuvé,
Le Doyen de la Faculté des sciences de Paris , MILNE EDWARDS.
Permis d'imprimer.
Le Vice- Recteur,
CAYX.
Paris, le 22 janvier 1855.