QUESTION
Jusqu’à quel point V Anatomie, la Physiologie et la Chimie ont-elles éclairé l’étude des inflammations ?
Considérée dans ses variétés et dans son ensemble, l’étude de l’inflammation représente l’une des questions les plus compliquées et les plus difficiles que le médecin puisse se proposer de résoudre. L’inflammation est l’élément du plus grand nombre des maladies chirurgicales; son importance et son intérêt dans les affections internes ne pourraient rester un instant méconnus. Aussi les théories les plus élevées de la science semblent s’être donné rendez-vous sur cette question fondamentale pour s’y heurter et s’y contredire , et le nom seul de
V inflammation brilla long-temps sur la bannière systématique qui divisait la médecine en deux camps opposés.
Mais si l’examen approfondi de cette altération morbide s’environne de difficultés sans nombre , la question qui m’est soumise est évidemment d’une solution un peu plus simple, puisque, maintenue dans de plus étroites limites , elle ne forme guère qu’un chapitre particulier de cette étude générale. Acceptant comme fait les connaissances étendues et précises que nous possédons aujourd’hui sur les inflammations, je dois rechercher quels sont, au milieu du concours commun des sciences, les services que l'anatomie , la physiologie et la chimie peuvent revendiquer à juste titre dans l’élucidation du sujet, et déterminer avec soin quelles ont été , dans cette circonstance , les bornes de leur utilité relative.
La distribution bien indiquée de la question arrête elle-même le plan suivant lequel ce travail se trouvera naturellement divisé. On examinera dans trois parties successives jusqu’à quel point ont éclairé l’étude des inflammations :
1° L’anatomie ;
La physiologie ;
3° La chimie.
Avant d’entrer dans le développement de ces trois divisions générales , il sera indispensable , pour bien
fixer la nature des points sur lesquels doivent reposer les discussions qui vont suivre , d’établir en peu de mots ce qu’il faut entendre par inflammation ; de présenter ensuite une analyse rapide des phénomènes qui caractérisent cet état pathologique , et servent à le distinguer de tous les autres.
Il est à peu près impossible de trouver à l’inflammation une définition satisfaisante. Ce mode pathologique est si varié, si général dans ses manifestations diverses, si peu connu dans sa nature , qu’il échappe nécessairement à l’analyse du langage. Broussais l’a définie Y augmentation de Y action organique , d’autres médecins l’ont appelée une exaltation des propriétés vitales ; mais ces définitions n’ont aucune valeur. Peut-on sérieusement avancer que la gastrite consiste dans un simple accroissement survenu dans l’activité organique de l’estomac, puisque ses fonctions physiologiques se trouvent perverties , troublées ou complètement abolies ? « L’exaltation des » propriétés vitales , a dit avec raison Berard , ne consti- » tue pas la nature de l'inflammation ; il y a , en outre de » cet état, une modification propre. La douleur de l’in- » flammation n’est pas seulement une augmentation de » la sensibilité physiologique ; c’est un mode different , et » qui lui est évidemment opposé pour la conscience et le » sens commun. »
Pour être exacte , la définition de l’inflammation doit
être purement descriptive , et rappeler seulement les caractères essentiels qui constituent ce mode pathologique.
Celse a , le premier , indiqué qu’une surface qui présente la réunion de ces quatre symptômes : rougeur , tumeur, chaleur et douleur, est une surface enflammée.
Mais il est important de fixer avec exactitude le sens de quelques expressions involontairement confondues quelquefois avec celle de l’inflammation. M. Lallemand a clairement signalé les différences qui les séparent.
L 'excitation n’est que l’accroissement de l’activité normale fonctionnelle.
L 'irritation est déterminée par l’excitation. Les fonctions sont accrues , mais elles s’exécutent avec désordre, avec irrégularité , en déterminant un véritable état pathologique.
La fluxion présente les quatre éléments symptomatiques de l’inflammation ; mais elle en diffère , à son tour, en ce qu’elle ne détermine ni effet plastique , ni désorganisation des tissus : tendance essentielle et véritablement caractéristique de l’état inflammatoire.
La rougeur, la tumeur , la chaleur et la douleur ne se présentent pas dans un ordre constant et avec une égale intensité dans les inflammations diverses.
La rougeur est un phénomène constant de l’inflammation : elle en constitue , comme nous le verrons , le caractère le plus appréciable après la mort. Due à
l’afflux anormal du sang dans les capillaires dilatés* la rougeur présente des caractères assez différents selon la nature, l’intensité de l’état phlegmasique, et selon la surface envahie. Un rouge très-vif est le signe d’une inflammation franche ; un rouge violet ou brun indique une inflammation de mauvaise nature ou spécifique , comme le charbon ou la pustule maligne. Ordinairement la couleur est d’autant plus vive , que la partie que l’on considère est plus rapprochée de la surface extérieure du corps. La rougeur est ordinairement plus prononcée au centre que sur les bords : tantôt les limites en sont vivement accusées, tantôt la teinte décroît et s’efface insensiblement du centre à la périphérie.
La tuméfaction est due à l’accumulation des liquides. Elle est apparente dans les inflammations externes ; elle peut aussi se montrer au-dehors dans les inflammations internes comme dans l’hépatite ; elle se trouve , en général , proportionnée à l’intensité de la maladie , à la quantité de liquides accumulés , et à la texture anatomique de la partie. Un tissu cellulaire lâche , une portion extensible des téguments extérieurs , se prêtent à une tuméfaction considérable. Les inflammations des paupières, du scrotum , en sont des exemples. Quelquefois, la tumeur ne pouvant se produire à cause de l’obstacle opposé par la disposition particulière de certaines aponévroses , il y a compression et mortification des tissus. Tel
est le mécanisme et la cause ordinaire de la plupart des
étranglements. Remarquons , enfin , que l’augmentation de volume s’accompagne d’un accroissement de poids , circonstance importante à connaître , à cause des applications que l’on peut en faire pour constater , après la mort, l’inflammation du testicule, de la mamelle, de l’utérus ou du rein.
La chaleur se remarque dans toutes les inflammations, mais avec des degrés variables d’intensité et de nature. Elle est toujours sensible pour le malade ; le médecin peut l’apprécier quelquefois, mais elle n’impressionne que très-faiblement le thermomètre , et Hunter a remarqué que , dans les développements les plus exagérés de chaleur interne, la partie affectée ne présente jamais une température plus élevée que celle du sang. Thomson a vérifié les expériences de Hunter, et est arrivé à cette loi que la différence de température de la partie enflammée et des tissus environnants est d’autant plus grande que le siège de l’inflammation est plus éloigné du cœur. Dans tous les cas , l’élévation de température ne va pas au-delà de 2 à 3 degrés au thermomètre. Cependant, dans plusieurs cas , la manifestation de chaleur peut être mise très-facilement hors de doute. On sait que Hunter, après avoir développé une inflammation à l’oreille d’un lapin par le fait de la congélation , ne put parvenir à congeler de nouveau l’organe enflammé , ce qu’on peut rapporter à un développement plus considérable de calorique dans le dernier cas. On sait, d’ailleurs, que les topiques s’é-
chauffent rapidement à la surface des parties enflammées. La chaleur inflammatoire semble présenter, û l’impression des sens du médecin , des variations très-appréciables de nature : ainsi , l’on a reconnu une chaleur halitueuse , douce , âcre, mordicante, etc.
La douleur a été considérée souvent comme une exagération de la sensibilité normale. Mais il n’y a pas seulement dans l’inflammation variation dans le degré, il y a encore perversion véritable dans la nature de la sensibilité. Consécutive et quelquefois antécédente à la congestion et à la chaleur, elle varie depuis l’accroissement le plus léger de la sensibilité physiologique jusqu’aux souffrances les plus aiguës; il existe meme des inflammations dont aucune douleur ne vient révéler l’existence : telle est la phlegmasie qui atteint la muqueuse du petit intestin.
La douleur est , en général , d’autant plus intense que la partie est plus abondamment pourvue de nerfs. On n’ignore pas cependant qu’elle se développe et présente un degré remarquable d’énergie, dans des organes qui en sont privés , comme les ongles , les tendons. Rien n’indique , comme l’ont avancé Thomson et Richerand , qu’il se produise alors des nerfs dans le tissu modifié par la maladie , puisque sur le cadavre le scalpel n’en retrouve pas de traces. Dugès a expliqué ce fait par la distribution du tissu des névrartères , combinaison des dernières ramifications artérielles avec les filets du grand
sympathique ; mais la démonstration anatomique de cette disposition d’organes n’a pu être obtenue jusqu’ici.
Les pathologistes ont distingué une douleur âcre , comme dans l’érysipèle , une douleur pulsative , sourde , gravative , aiguë , pongitive , etc. Enfin , il est à remarquer que la sensibilité locale est éteinte par l’inflammation de certains organes , comme on l’observe à la muqueuse nasale et buccale , tandis qu’elle est exagérée dans d’autres , ainsi qu’on le reconnaît dans l’otite et dans l’ophthalmie.
D’après les travaux et les opinions de Hunter et de Meckel , M. Lallemand a réuni aux caractères précédents de l’état inflammatoire local , la production de substances anormales et l’altération organique des tissus ; mais ces phénomènes paraissent devoir être plutôt regardés comme des effets de l’inflammation , que comme les caractères essentiels et symptomatiques de cet état morbide.
Après avoir établi dans ce qui précède les signes essentiels de toute inflammation externe ou interne , il me reste , pour présenter un résumé complet de l’histoire de ce mode pathologique à son point de vue le plus général , à passer rapidement en revue les phénomènes qui se produisent sur un organe quelconque , quand une inflammation accomplit les phases de son développement complet. Il n’entre pas dans le plan de cet examen sommaire d’examiner dans leurs détails les périodes diverses
que nous offrent les phlegmasies et les produits qui les accompagnent , ni d’étudier les variations nécessaires de ces altérations morbides avec la nature ou la spécificité de la maladie, son siège sur les différents tissus, etc. Ces considérations trouveront mieux leur place dans l’une des trois divisions de ce travail , où l’on recherchera l’influence des découvertes anatomiques , physiologiques ou chimiques sur la connaissance des inflammations.
Quand une phlegmasie s’est fixée sur un point quelconque de nos organes , il se produit bientôt dans l’économie une réaction générale ; un mouvement fébrile , variable en intensité , se développe , et porte le nom de fièvre symptomatique dans le cas d’inflammation spontanée ou par cause interne , et celui de fièvre traumatique dans le cas d’inflammation par cause externe.
Le premier effet local d'une inflammation confirmée , c’est de diminuer la sécrétion de la partie sur laquelle elle s’est établie. L’inflammation se prolongeant, survient bientôt un accroissement de sécrétion , et le fluide sécrété acquiert des propriétés irritantes. Le liquide est ordinairement aussi plus aqueux que dans l’état normal , bien qu’il ait revêtu une âcreté beaucoup plus considérable que dans les circonstances physiologiques. Ces phénomènes sont faciles à observer dans les inflammations de la glande lacrymale ou de la muqueuse des fosses nasales. Le travail sécrétoire se modère ensuite par l’abaissement ou la diminution de l’intensité inflammatoire.
La période suivante est caractérisée par la production de substances nouvelles , plastiques et éminemment concrescibles. La lymphe coagulable est , en effet , le premier produit de la sécrétion viciée de la partie malade. C’est aux dépens de cette substance organisable que se forment , dans cette phase de la maladie , les adhérences qui sont l’une des terminaisons les plus fréquentes de l’inttammation des organes internes. Quand la lymphe plastique ne s’organise pas au sein des tissus anormaux qui la fournissent , elle s’échappe mêlée aux produits de la sécrétion morbide. Fréquemment ce liquide est mêlé à du sang qui s’épanche en nature au milieu de la plaie , et colore en rouge pâle la sérosité qui s’écoule.
Poursuivant ses progrès, l’inflammation donne naissance , dans la période qui suit , à un produit nouveau et tout-à-fait particulier, qui se présente dans un très-grand nombre d’inflammations : c’est le pus , dont nous examinerons en détail les propriétés et l’origine.
A cette époque peuvent se former ordinairement toutes ces altérations de texture qui se présentent dans les tissus enflammés : le ramollissement de l’organe , son augmentation de consistance ou de densité, son induration , etc.; ces phénomènes sont considérés souvent comme de véritables terminaisons de l’inflammation.
La cicatrisation est le terme favorable de l’inflammation. C’est aux dépens de substances mamelonnées , charnues et à forme toute particulière , que la cicatrisation
s’opère. On donne à ces produits le nom de bourgeons charnus ou de granulations. Ils apparaissent d’abord au fond de la plaie , au-dessous de l’épanchement purulent , et , se réunissant bientôt , ils arrivent à former une masse charnue , homogène , à laquelle on donne le nom de cicatrice.
La terminaison funeste s’opère dans une partie enflammée parle développement de la gangrène, c’est-à-dire de la mort locale.
Tels sont, en peu de mots, les principaux traits de l’histoire générale des inflammations étudiées dans leur ensemble. Ces considérations suffisent à l’objet de ces préliminaires ; il importait seulement de tracer ici une esquisse rapide de ces phénomènes, dans le but de montrer quels sont , parmi les faits nombreux de cette maladie importante , les points essentiels que l’anatomie, la physiologie et la chimie ont pu éclairer par l’emploi de leurs méthodes relatives d’investigation.
Influence de l'Anatomie sur l’étude des Inflammations.
Avant de faire connaître les progrès que les recherches anatomiques ont introduits dans l’étude des inflammations, il est indispensable d’aller au-devant d’une objection fondamentale que quelques médecins anciens et plusieurs modernes ont cru pouvoir adresser à l’étude de l’inflammation sur le cadavre. Cette objection n’irait à rien moins qu’à mettre tout-à-fait en question la valeur et la portée des indications nécroscopiques. On a avancé que les traces de la phlegmasie pouvaient disparaître sur le cadavre , et que quelquefois , au contraire , une coloration rouge plus foncée des organes venait en simuler l’apparence , dans des cas où les signes inflammatoires n’avaient pas existé durant la vie.
Mais les dissections démontrent que , si le fait en question peut être admis dans certains cas très -peu nombreux , l’immense majorité des autres établit , de la manière la plus claire , la persistance cadavérique des lésions inflammatoires. Cet argument n’a guère obtenu la faveur dont il a quelque temps joui , qu’à l’époque et sous l’empire de la doctrine de Broussais. On conçoit, en eflet , qu’il devait présenter un refuge unique aux praticiens qui , ayant diagnostiqué une phlegmasie , n’en
trouvaient aucune trace à l’ouverture des cadavres. On se rappelle que les mécomptes de ce genre se reproduisaient souvent.
Cette première difficulté résolue , essayons d’apprécier les services rendus par les sciences anatomiques à l’histoire des inflammations.
Pour introduire quelque clarté dans l’exposition des faits assez nombreux qui se trouvent rangés dans ce chapitre, je diviserai en quatre sections principales cette première partie de mon travail. Les progrès que les secours anatomiques ont permis de faire à l’étude générale de l’inflammation , seront étudiés successivement , aux points de vue :
1° Du mécanisme de l’inflammation ;
2° De la susceptibilité inflammatoire des divers organes ;
3° De ses causes ;
4° De la terminaison et des produits de l’inflammation.
Si ce cadre ne présente , comme distribution nosologique , rien de très-régulier , il a du moins le seul avantage qu’il soit essentiel de rechercher ici, c’est-à-dire qu’il comprend et relie tous les faits que l’on se propose de
passer en revue. Il serait d’ailleurs vicieux d’adopter, pour chacune des trois parties de ce travail, la distribution nosographique , c’est-à-dire fondée sur les divisions
ordinaires de l’histoire des maladies, et de rapporter successivement nos études anatomiques , physiologiques et chimiques à l’examen des symptômes, du diagnostic, du pronostic et du traitement des inflammations.
En effet, l’anatomie , la physiologie et la chimie ne sont pas d’une égale utilité pour l’étude des diverses parties de l’histoire de la phlogose. Telle série de phénomènes ne reçoit aucune lumière des études chimiques , qui se trouve vivement éclairée par le secours des recherches anatomiques. Un ordre de cette nature ne pouvait donc convenir à l’objet de la dissertation présente : s’il eût offert l’avantage d’une régularité logique , il eût entraîné à des redites fastidieuses et à des répétitions inutiles.