I. MÉCANISME
Les anatomistes ont apporté une grande attention à l’examen des phénomènes qui se passent dans l’intimité des tissus où s’établit une inflammation parcourant les périodes successives de son développement. Les résultats des recherches microscopiques et des vivisections ont amené à une connaissance précise de ces actes, au moins en ce qu’ils ont de physiquement appréciable. Puisque l’inflammation est le résultat de l’afflux du sang dans les tissus , ou pour mieux dire , puisque dans toute inflammation on peut constater un état physique de l’organe qui en est le siège , on conçoit que le secours de l’anatomie , ainsi placée dans son domaine naturel , de-
vienne très- utile pour étudier ces faits. Les résultats auxquels elle conduit sont d’une importance incontestable , non-seulement pour la connaissance de ces phénomènes locaux , mais aussi pour la théorie générale de l’inflammation. La thérapeutique peut également en faire son profit , puisque , en définitive , la congestion inflammatoire joue le rôle d’un élément morbide important , dont l’élimination suffit souvent pour amener la guérison.
Wilson Philips , en Angleterre , a le premier étudié à l’aide du microscope les phénomènes qui se passent dans l’intimité des tissus, lorsque la congestion sanguine vient à se déclarer. Il a reconnu que le premier effet de l’irritation mécanique , susceptible de développer des phénomènes inflammatoires , est d’activer la circulation locale. Quand l’inflammation est une fois déclarée , le sang s’arrête au contraire et stagne dans les capillaires. Si l’on examine au microscope la membrane inter-digitale d’une grenouille, sur laquelle on a versé de l’alcool ou bien une substance irritante quelconque , on observe un resserrement , une contraction véritable dans le calibre des vaisseaux , et la circulation du sang s’accélère en vertu d’un principe de physique bien connu. Mais si l’on examine une autre patte de grenouille manifestement envahie par l’inflammation , on reconnaît que le mouvement circulatoire est pour ainsi dire aboli , et que les capillaires présentent une dilatation remarquable. Ce
phénomène est facile à expliquer : le sang arrivant en excès dans la partie, et la circulation étant accélérée d’une manière notable, la tonicité des vaisseaux se trouve vaincue , le liquide stagne dans leur intérieur , et ils se laissent dilater peu à peu par l’afflux du liquide circulant aux environs de ces stases. C’est Kaltenbrunner qui a le mieux remarqué que la tonicité abolie des capillaires peut se ranimer, si l’on fait usage d’excitants d’une autre nature t Le sang qui s’arrêtait d’abord dans les capillaires, reprend son cours par l’action d’un excitant nouveau , de telle sorte que la résolution peut être obtenue sous cette influence. Cette observation sur la diversité des effets des stimulus , selon leur nature ou la succession de leur emploi , est d’une grande importance en thérapeutique; elle explique, en effet, l’action des résolutifs.
Thomson, dans son Traité médico- chirurgical sur V inflammation , a confirmé les expériences de Wilson Philips , et en a étendu les résultats.
Les recherches les plus récentes sur cette question appartiennent à Kaltenbrunner (1). Il a singulièrement varié ses expériences ; il a examiné avec beaucoup d’attention le mécanisme de la formation des stases , et a reconnu combien la nature de l’agent de l’irritation a une influence marquée sur l’intensité de la congestion et sur ses effets ultérieurs. Il a vu se former sous ses yeux la
(1) Répertoire général d'anatomie , tom. iv.
matière purulente ; mais aucun résultat positif n’a été obtenu à cet égard.
Un point très-digne d’intérêt a été examiné avec un soin particulier par cet anatomiste : je veux parler de la production si remarquable des vaisseaux nouveaux aux dépens de la lymphe coagulable. Il a pour ainsi dire assisté à la formation de ces canaux , au sujet desquels il a présenté des observations un peu différentes de celles de Gruithuisen.
En effet , la formation de vaisseaux nouveaux avait déjà été mise hors de doute par Hunter , et surtout par Gruithuisen. Voici comment ce dernier anatomiste rend compte de ces phénomènes curieux :
« Au milieu d’une matière demi-liquide qui s’échappe des capillaires , où le sang s’est arrêté par le fait de la seconde période de l’inflammation , on voit apparaître des globules rouges, affectant peu à peu la forme d’étoiles. Leurs rayons s’accollent bientôt avec ceux des globules voisins , et cette réunion donne promptement naissance à un très-beau réseau capillaire qui se remplit de sang et recouvre toute la surface enflammée. »
Rasori , dans son ouvrage sur la Théorie de la phlogose , a longuement examiné la question de la production des vaisseaux nouveaux , qu’il a résolue par la négative. 11 admet que les vaisseaux observés existaient déjà sur la partie , mais que leur vacuité les rend alors invisibles. Lorsque l’inflammation accroît l’activité cir-
culatoire , le sang les pénètre , et permet alors de les apercevoir.
Cette théorie est inexacte ; car , en dehors de l’observation microscopique qui conduit tous les expérimentateurs au même résultat, l’existence démontrée aujourd’hui des régénérations ne laisse aucun doute sur la production des vaisseaux nouveaux dans un organe enflammé. Elle repose d’ailleurs sur une erreur manifeste. Rasori admet que la congestion n’a lieu que dans les capillaires veineux , conséquemment à cette opinion que l’activité circulatoire ne réside que dans le cœur et les artères , les vaisseaux veineux restant toujours complètement passifs dans la progression du sang. Or, rien ne peut faire admettre cette inactivité des veines ; la dilatation inflammatoire des artères ne peut être indépendante de la dilatation des veines. Quand on examine au microscope la circulation dans un réseau capillaire , on voit , et c’est un spectacle très -curieux et plein d’intérêt , l’artériole qui se répand dans le tissu, s’infléchir et revenir sur elle-même , sans changer de calibre ni de forme ; seulement le vaisseau artériel qui s’était distribué dans la partie , après cette inflexion , remonte en constituant une véritable veinule. Le système capillaire veineux fait donc simplement suite au système capillaire artériel, et rien ne peut nous expliquer la nature de cette curieuse transformation. Cette observation ne peut s’effectuer aisément , si l’on examine, comme on le fait d’ordinaire ,
la membrane inter-digitaire de la grenouille ou de la chauve-souris , car la vascularité de ces parties est trèspeu développée ; mais elle se reconnaît avec une facilité remarquable , en portant le microscope sur la langue d’une grenouille vivante , que l’on a tendue et développée en la fixant par quelques épingles , pour en former ainsi une sorte de voile transparent.
Le système capillaire artériel et veineux ne constituant, comme on le voit , qu’une simple continuité vasculaire , il n’est aucunement probable que l’activité de l’un d’eux corresponde à une passivité de l’autre. L’opinion de Rasori , qui se fonde uniquement sur cette idée , est donc complètement inexacte.
Tels sont les résultats auxquels ont amené les recherches des anatomistes modernes au sujet des phénomènes qui se passent dans l’intimité des organes en l’état de phlogose. Il est évident que le mécanisme physique de
l’inflammation a reçu de ces travaux des éclaircissements précieux.
Il est cependant de mon devoir de faire connaître ici un fait qui , s’il était exact , remettrait complètement en question toutes les recherches des micrographes , rapportées plus haut. Le docteur Latour a essayé de démontrer, par des expériences nombreuses , que dans les animaux à sang froid les maladies inflammatoires ne peuvent jamais se développer, de quelque genre d’excitation que l’on fasse usage ( Revue médicale , 1839).
On comprend toute la gravité de ce fait ; il reste à désirer que la question se trouve nettement décidée par des recherches nouvelles spécialement dirigées dans ce sens.
Ce ne serait point , du reste , la première fois que l’on aurait démontré tout le vice de la méthode qui consiste à rapporter à l’homme tous les phénomènes observés sur les animaux , et à tirer une conclusion applicable aux êtres les plus parfaits de l’organisation, de faits empruntés aux habitudes vitales des espèces les plus éloignées.