AVANT-PROPOS
Le sang joue dans l’économie un rôle trop important pour ne pas avoir attiré l'attention des observateurs dès l'origine des études médicales. Les dénominations d'âme de la chair (Moïse), de caro potens (Galien) de chair coulante (Bordeu), sous lesquelles il a été successivement désigné, témoignent assez de la haute idée qu'on s’est faite de ses attributions physiologiques aux diverses époques de la science : elles font aussi comprendre pourquoi les anciens voulurent faire intervenir les altérations du sang pour une large part dans l'explication des phénomènes pathologiques. Mais l'étude des sciences exactes à peine commencée, les connaissances anatomiques et physiologiques trop peu avancées, ne leur permirent pas de procéder à la recherche directe des qualités normales du sang et de ses altérations dans les diverses maladies. Les moyens d'entreprendre et de mener à bonne fin une semblable étude leur manquaient complétement; et c’est à l'hypothèse qu'ils demandèrent la solution des plus graves problèmes de la science de l'homme. Aussi les altérations humorales furent-elles plutôt imaginées d'après des idées préconçues que décrites d’après l'observation.
Plus tard , ilest vrai , lorsque la chimie s’empara du sceptre de la médecine, il sembla que les observateurs allaient enfin procéder plus rigoureusement à l'appréciation des altérations des liquides. Mais, outre que les moyens alors employés
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n'avaient ni l'exactitude, ni la délicatesse nécessaires pour aborder de semblables questions, il est à remarquer que les chimistes n'instituèrent Jamais un corps d'expériences directes sur les liquides de l'économie. Retranchés dans leurs recherches sur la matière brute, et dans l'examen des réactions qui se passaient à l'intérieur de leurs creusets et de leurs cornues, ils n'hésitaient pas à s’en servir pour expliquer les actes de l’état physiologique et les phénomènes si compliqués de l'état pathologique. Il n’est donc pas étonnant que, malgré le progrès incessant des autres parties de la science, les erreurs de l’'humorisme se soient continuées, et aient été soutenues par les noms les plus brillants, jusqu'au dix-huitième siècle, où les doctrines mécaniques commencèrent à être instituées, et menèrent bientôt à un solidisme exclusif.
Notre intention n'est point ici d'établir le parallèle entre ces deux systèmes rivaux, ni de plaider en faveur de l'importance méconnue des altérations humorales, bien que les travaux récents où a été puisé le sujet de cette dissertation (Recherches sur les aliérations du sang, par MM. Andral et Gavarret) soient de nature à inspirer une pareille pensée, et qu'ils nous portent à admettre comme profession de foi la phrase de Bichat : « Toute théorie exclusive de solidisme et d'humorisme est un véritable contre-sens pathologique.»
Notre seul but est d'établir qu'il est certains états du sang, liés d'une manière assez constante à certains états pathologiques , pour pouvoir être considérés comme éléments morbides , et étre traduits en signes. Or cette proposition, ne préjugeant rien sur la pathogénie, ne peut être contestée, même par les solidistes les plus exclusifs. Elle n’est que la simple énonciation de
rates faits positifs, et qui peuvent être aisément vérifiés par l'observation la plus sévère.
Aussi l'esprit d'observation exacte, qui distingue la tendance actuelle des études, n’a pas laissé échapper cette source féconde, où l’on pouvait espérer de puiser des moyens d'éclairer la connaissance des maladies. L'œil attentif des investigateurs a signalé les divers phénomènes que nous nous proposons de commenter. M. Fouquier , en 1819, faisait faire par M. Ratier des recherches sur la couenne inflammatoire. M. Bouillaud, dans son Traité des fièvres , en 1826, insistait sur l’état du sang dans certaines fièvres dites essentielles, qu'il proposait de localiser dans le système vasculaire. M. Gendrin, à la même époque, consacrait un chapitre de son Histoire anatomique des inflammations à des considérations intéressantes sur le sang. En 1829, M. Andrai, dans son Ænatomie pathologique, démontrait quelle importance avaient à ses yeux les altérations du sang, et faisait pressentir tout le parti que la science pourrait tirer un jour d’une étude approfondie de ce liquide. Plus récemment encore, M. Magendie cherchait, par des expériences directes, à vérifier l'influence des altérations du sang sur l'organisme , et M. Piorry consacrait ses recherches cliniques à constater les modifications imprimées aux qualités physiques de ce liquide dans les divers états morbides.
Mais ces observateurs distingués n'ayant pas appelé à leur secours les moyens d'investigation précis et rigoureux que nous fournissent les progrès des sciences dites exactes, 1l a pu leur arriver de voir d’une manière imparfaite; et à côté d’un fait vrai, a pu être placée une interprétation erronée, parce qu’elle manquait d'une base certaine.
Pour nous, plus heureusement placé, aidé des travaux récents de M. Le Ganu, sur la composition du sang humain, ayant vu, pour ainsi dire, notre éducation médicale s’effectuer au milieu des belles recherches de MM. Andral et Gavarret, nous croyons pouvoir arriver à une explication plus sûre des phénomènes. Entre l’état pathologique et l’inspection des qualités physiques du sang, nous pourrons placer, comme intermédiaire, la connaissance de l'altération de composition du liquide.
Ainsi, c'est à l'aide de faits nouveaux fournis par l'analyse . élémentaire du sang dans l’état normal et dans l'état pathologique que nous entreprendrons de donner la véritable interprétation des modifications de ses qualités physiques dans les diverses maladies. Et s'il est vrai que ces modifications soient déjà depuis longtemps signalées dans la science, nous croyons cependant que les éléments ont manqué pour interpréter leur véritable signification, et déterminer la valeur que le praticien doit leur accorder au lit du malade.
Ne laissons pas oublier que notre but est essentiellement pratique, et que nous devons uniquement chercher à expliquer les diverses qualités physiques du sang dans les maladies. Pour y arriver aisément, nous nous proposons d'exposer d'abord le phénomène de la coagulation à l'état normal ; puis, nous étudierons comment sa composition peut changer avec les divers états morbides; enfin, des deux premières parties, nous pourrons déduire l'interprétation des qualités physiques du sang dans les diverses circonstances pathologiques, et la connaissance de leur valeur séméiologique, et des indications thérapeutiques qu'on peut en faire dériver.