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CHAPITRE PREMIER

ÉTIOLOGIE

Le chancre du cuir chevelu constitue un accident dont on ne saurait méconnaître la rareté. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter deux statistiques : celle de Fournier publiée en 1895 et celle de Rudolf Krefting.

La statistique de Fournier comprend 10.000 cas qui ont été recueillis dans la clientèle de ville.

Sur ces 10.000 cas, 6,33 0/0 sont représentés par les chancres extra-génitaux. Fournier en a réuni 11 4 observations.

Les chancres extra-génitaux sont surtout des chancres céphaliques. Fournier en compte 849 ; or, parmi ces chancres céphaliques, 2 seulement affectent le cuir chevelu.

Rudolf Krefting emprunte sa statistique à la clinique de l’Université de Christiania. Sur un total de 2916 chancres observés entre 1867 et 1891, il mentionne 539 chancres extra-génitaux.

Voici comment on peut répartir ces derniers :

Lèvres et commissures ..... 142 cas (rencives. PR RAIN I — Langue 7 SNUNENSeE IL — Gorge Te Re 58 — Mamelles remets me 58 — Menton Aie ANR Re hi — Front Er ER IR PEER I — Jarret 4 0e I — Abdomen: ete I — D'OISE SERRE TRES & — Cuir CheveRi AR NRA 2 —

Si nous envisageons maintenant non plus la statistique d'ensemble des chancresextra-génitaux, mais le pourcentage des chancres du cuir chevelu que nous avons établi, différents points méritent d’être mis en relief à la lecture de nos observations.

Leur chiffre en est de 38.

Sur ces 38 cas, 27 intéressent l’âge adulte ; ils se rapportent à l’enfance ou ont trait au nouveau-né.

C’est là une particularité qui mérite d’être soulignée.

Le chancre du cuir chevelu s’observe à tout âge, aussi bien chez l'enfant que chez un sujet adulte, et les conditions même de son étiologie nous permettent de comprendre cette particularité qui comportera, nous le verrons, diverses déductions prophylactiques.

Lorsque l’on cherche à élucider le mécanisme de cette contagion, on voit que chez le nouveau-

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né il existe un chancre du cuir chevelu d'origine obstétricale, qui doit être nettement imputé à l'infection extra-utérine ; ce chancre se contracte en effet durant l’accouchement même ; à cet égard le cas de Grunfeld de Vienne est des plusinstructifs : « Je me rappelle, écrit Grunfeld, le cas d’une mère qui fut infectée pendant sa grossesse et qui présentait après l’accouchement des syphilides papuleuses sur le tronc et sur les organes génitaux. Son enfant examiné trois semaines après l’accouchement était exempt de toute infection syphilitique. J’eus l’occasion de revoir cet enfant à l’âge de huit semaines; à cette date, il présentait un exanthème qu’un de mes confrères attribuait à l'hérédité. Ce ne fut point mon avis, comme je pus m’en convaincre en retrouvant sur le cuir chevelu de l’enfant près de papules et de pustules recouvertes de croûtes, un chancre induré des plus caractéristiques.

Ce chancre établissait nettement que l'infection avait été transmise non point pendant la vie fœtale, mais durant la vie extra-utérine, et de fait la maladie évolua suivant le cycle habituel de la syphilis primaire et secondaire ; elle ne rappela nullement les différentes élapes de la syphilis héréditaire.»

Le cas de Grunfeld n’est pas isolé. L’infection syphilitique se produisit dans des circonstances analogues chez le petit malade de Poncelet et chez celui dont Pellizari a rapporté l’histoire.

Ce dernier, âgé de cinquante jours, fut contaminé

Re Ne par sa mère qui était porteuse de papules végétantes humides localisées au pourtour de l’anus. L'enfant contracta un chancre indurè de la région pariétale gauche, chancre formant feuille de trèfle et accompagné de ganglions cervicaux du côté correspondant.

Weiss rapporte également un exemple du même ordre. Ïl s’agissait d’un enfant de neuf semaines, qui avait présenté, vingt et un jours auparavant,de petits boutons plus ou moins agglomérés au niveau de la partie postérieure du cuir chevelu. L'enfant. au dire de sa mère, avait l'habitude de se gratter ces boutons et de se frotter la tête contre le drap de son lit.

Bientôt on remarqua que les boutons gagnaient en surface et se confondaient en une plaie unique. Cette plaie s’indura, se compliqua d’une adénopathie et secondairement apparut un exanthème syphilitique.

Or,l'examen de la mère devait établir l'existence d’une réaction de Wassermann faiblement positive. Nul doute que la contagion n'avait été produite par le contact maternel. Telle fut du moins la conclusion de Weiss. Ajoutons que cette observation clinique trouve encore son intérêt dans les recherches bactériologiques dont elle fut le point de départ. Au niveau du cuir chevelu, en effet, il fut possible de recueillir des spirochètes et de les examiner à l’ultra-microscope.

Ces quatre observations que nous avons pu

réunir chez le nouveau-né, semblent relever d’une même étiologie; elles constituent autant d'exemples de la contagion obstétricale. C’est au moment de l'accouchement, el non point comme on pourrait le supposer pendant la vie intra-utérine que l’infection syphilitique a pu se réaliser.

Le rôle de cette contagion obstétricale semble bien établi encore que Fournier ait pu écrire au sujet des petits malades de Grunfeld et de Poncelet: «Le principe de la contamination dite au passage reste controversable et je ne fais que citer ces deux cas sans pouvoir dire quel degré de créance il convient de leur accorder. »

De ces quatre observations chez le nouveau-né, il convient de rapprocher 7 cas d’infection syphilitique du cuir chevelu observés chez l'enfant. Parmi ces sept observations figure le fait clinique que M. le professeur Gaucher a bien voulu nous communiquer.

Il s'agissait d’une fillette, âgée de sept ans, Raymonde R..…., dont on avait coupé les cheveux en raison dela phtyriase dont elle était atteinte. Or, la mère de cette enfant présentait depuis un mois un chancre syphilitique de la lèvre inférieure qui s'était accompagné d’une adénopathie sous-maxillaire et d’une légère roséole.

Ne voulaut point embrasser ses enfants par crainte de contagion, cette malade avait pris l'habitude de les caresser sur les cheveux. Les érosions provoquées par la phtyriase favori-

D + En.

sèrent-elles la voie d’entrée de l'infection syphilitique ; il est permis de le supposer, car six semaines plus tard, Raymonde R... présentait au sommet de la tête un bouton induré recouvert d'une croûte épaisse et secondairement ulcéré. Une adénopathie unilatérale préauriculaire indiquait la nature syphilitique de cette érosion.

La contagion syphilitique semble avoir eu comme point de départ chez cette malade les érosions de la phtyriase. Il est remarquable de noter que cette étiologie intervient chez l'enfant dans d’autres observations.

Le petit malade de MM. Sée et Druelle avait été soigné déjà à l'hôpital Saint-Louis avant son chancre pour un prurigo grave, aussi ne portat-on point attention au début à la plaie grande comme une pièce de à francs, et d'apparence irrégulière, qu'il présenta sur le cuir chevelu au niveau de l’oreille gauche.

On trouvera dans la liste de nos observations . les autres cas du cuir chevelu qui ont été mentionnés chez l'enfant en dehors de faits publiés par MM. Gaucher, Sée et Druelle, ces cas appartiennent à Pellizari, à Vajda, à Giedgwood, à Gaucher et Manne. Gaucher (obs. I), Sée et Druelle (obs. IV), Pellizari (obs. XXVII), Vayda (obs. XII), Gaucher et Manne (obs. XXIV, Gedwood, (obs. XXXIH).

Chez l’adulte nous retrouvons encore le rôle des érosions inflammatoires ; dans la pathogénie

du chancre du cuir chevelu Rille (obs. XV) incrimine une excoriation préexistante, une pustule d’acné. « Car, dit-il, dix jours après l'entrée du malade à l’hôpital on trouvait, au centre de l’ulcération, une ouverture de la grandeur d’une tête d’épingle par laquelle un stylet pouvait pénétrer dans une cavité de la taille d’une noisette. Taylor (obs. XVII) voit un chancre de la dimension d’un demi dollar d'argent près de la limite des cheveux sur le front d’un jeune homme qui présentait à cet endroit plusieurs égratignures. Le malade reconnaissail avoir eu des relations avec une femme syphilitique et s’être infecté lui-même en écorchant ces excoriations avec ses ongles contaminés. Allen (obs. XVII) a observé aussi un chancre de la bordure des cheveux pour lequel on peut invoquer la même pathogénie.

Mais l’excoriation d'origine inflammatoire n'est pas toujours en cause; le simple traumatisme peut constituer la voie d’entrée du germe.Le malade de Balzer et Burnier avait reçu sur la tête une tuile tombée d’une hauteur de 2 mètres, il en était résulté une petite écorchure que le malade avait grattée pendant la nuit. Dans la suite, l'érosion s'agrandit progressivement pour atteindre la dimension d’une pièce de 2 francs lorsquele malade entra à l'hôpital.

Ici la notion de contact fait défaut, mais nul doute que le traumatisme n’ait servi de voie d'entrée au tréponème.

LERRN dee

Le malade de M. Jacquet (obs. VII),rapporta lui aussi son infection à un traumatisme. Il avait reçu trois mois auparavant sur la tête un morceau de brique qui lui fit une petite plaie dont il ne se préoccupa nullement. Quelques semaines plus tard, la plaie sembla s'envenimer et devint croûteuse. Le malade vint alors demander conseil à la consultation de chirurgie de l'hôpital Saint-Louis, puis quinze jours après à Saint-Antoine,oü ilestexaminé par M. Macaigne qui l'adresse à M. Jacquet. Le diagnostic est alors nettement élabli,mais bien que M. Jacquet ait trouvé le traumatisme comme portée d’entrée, l’étiologie n’en reste pas moins pour lui insolite et obscure.

C’est encore un traumatisme qui paraît être incriminé dans l'observation 11 de M. Gaucher.

Mais, dans certains cas, il est possible de serrer le problème de plus près et de retrouver ,en même temps que les voies d'inoculation, la connaissance de l’agent infectant.

Chez le malade de Watson c’est durant unerixe, survenue deux mois auparavant, que l’inoculation s'était effectuée, l'adversaire dû malade l’ayant mordu au niveau du cuir chevelu. Une rixe était également en cause dansl’observation de Vaughan, les ongles de l'adversaire avaient égratigné la partie antérieure du cuir chevelu en un point atteint de calvitie, or l’adversaire était un syphilitique qui présentait des ulcérations sur le corps et qui était atteint d’alopécie partielle.

Parmi toutes ces observations, la plus démonstrative apparlient à MM. Rollet et Grange elle a été rapportée par eux à la Société médicale des hôpitaux de Lyon, sous le titre de : Double chancre syphilitique du cuir chevelu contracté pendant une rixe. Il s'agissait d’un homme de vingt-huit ans qui n’avait pas d’antécédents vénériens, lorsqu'il fut contaminé de la façon suivante. Le 12 mars, rentrant chez lui, il rencontra une personne de connaissance avec laquelle il se prit bientôt de querelle. Son adversaire cherchant à lui prendre les mains, le malade se défendit à coups de tête portés sur la figure, etilse fit ainsi une double blessure siégeant sur le milieu du cuir chevelu. Or, le 12 avril, trente et un jours après la rixe, le malade remarqua une augmentation de volame du cou,et lorsqu'il entra à l'hôpital de la Croix-Rousse le 0 avril, on put constater une adénopathie bilatérale très volumineuse le long de la carotide et sur le bord antérieur du trapèze.

Cette adénopathie était symptomatique de deux ulcérations qui avaient pour siège la région occipitale. Dans la plus interne de ces plaies, la palpation montra l'existence d’un corps étranger dur, enclavé, et il suffit de pratiquer une incision pour retirer un fragment de dent que la morsure de l'adversaire avait laissé.

Nul doute que cette incisive représentait le corps du délit; c'était là la pièce à conviction, et d’ailleurs on devrait apprendre dans la suite que

l'adversaire était un syphilitique, qu’il présentai dés plaques muqueuses de la bouche et de la gorge, et qu’enfin sa femme était entrée peu de temps auparavant à l’hôpitai de l’Antiquaille pour y subir le traitement mercuriel.

Un autre mode de traumatisme est celui qui relève de la piqûre d’une épingle. Cette étiologie est invoquée dans l’observation de M. Sée (obs.XIV) ; lechancre siégeait au-dessus de l'oreille gauche, en un point où la chevelure était peu épaisse et cette érosion était attribuée par la malade à une piqûre qu’une épingle aurait occasionnée. |

Mauriac a eu également l’occasion d'observer un gros chancre syphilitique du cuir chevelu situé sur la tempe,à l’endroit précis où le malade s’était piqué quelque temps auparavant avec une épingle à cheveux de sa maitresse.

Non moins précises sont les conditions étiologiques que nous allons maintenant envisager, car à côté de la nature très vague du traumatisme et de l'érosion, elles mettent en lumière l'importance du contage immédiat.

Tout particulièrement, il convient d’insister sur le rôle du peigne, de la tondeuse, du rasoir, des objets de toilette. C’est ainsi que Pelligari et Griedwod (obs. XXXIT) citent le cas de deux jeunes enfants contagionnés par un peigne ayant servi à deux petits malades qui étaient atteints de syphilide pustuleuse du cuir chevelu.Boerck(obs. XXX),

no IR—

Profeta (obs. XXXVI), mentionnent des exemples du même ordre et Tzitrin (obs. XXX VII), va même jusqu’à publier plusieurs cas de chancres syphilitiques du cuir chevelu, causés chez des soldats par l'usage d’un peigne employé en commun.

Ailleurs, comme chez le malade de Hoening (obs. XXIX), c’est le port d’un chapeau qui doitêtre incriminé ; mais entre tous ces facteurs c’est sans conteste le rôle de la tondeuse et celui du rasoir qui présentent la plus grande importance.

L'observation de M. Danlos est l’une des plus complètes à cet égard, elle est intéressante, parce qu'elle réunit un double élément étiologique.

Le malade, garçon tonnelier, en remontant d’une cave, c'était heurté la tête contre une voûte et s'était fait une plaie au niveau du vertex.

Quelque temps aprèsilsefit couper les cheveux, et la croûte formée sur la plaie fut arrachée par la tondeuse. À là suite de ce deuxième traumatisme, la plaie devint ulcéreuse et prit l'apparence d’un chancre. « La tondeuse a-t-elle été comme le peigne, dans des cas analogues, l’agent de la contamination. Cette explication paraît la plus vraisemblable », écrit M. Danlos, d'autant que l’interrogatoire du malade semble exclure toute autre condition étiologique.

Tsitiakof (obs. XXXITF) cite également le cas d’un malade qui contracta la syphilis dans uné gare où il sefit couper les cheveux.

Quant au rasoir, 1l compte à son actif l’obser-

G. Rabourdin 2

vation de Gluck. Il s'agissait d’un paysan bosniaque qui s'était fait raser la tête suivant l’usage de son pays ; le rasoir qui était mal aiguisé avait déterminé plusieurs écorchures, mais au bout de quelques jours, toutes les plaies étaient guéries et on ne constatait aucune trace d’érosion. Ce fut seulement en bout de plusieurs semaines, que, sur le côté gauche du cuir chevelu, se forma petit à petit une plaie nouvelle et qu’en même temps apparut sur le corps une éruption généralisée.

Reste un dernier facteur dont il convient de signaler l'importance, et qui est de nature à expliquer les cas de contagion où on retrouve le simple traumatisme ou l'érosion banale, sans pouvoir incriminer le contage d’un objet étranger, nous

voulons parler du rôle du baiser.

Dans l’un des 2 cas de Fournier, la contagion aurait très certainement résulté de ce facteur. «Il s’agissait d’une femme mariée, d’une moralité au-dessus de tout soupçon. Son mari affecté de syphilis et notamment de syphilis buccale, ne l’embrassait plus « par précaution » que sur les cheveux. Ce fut donc par un baiser sans aucun doute, car aucune autre cause ne pul être révélée lors de l'enquête étiologique, que le mari transmit la contagion à sa femme, et cela sur le milieu du cuir chevelu, exactement au niveau de la ligne de coiffure dite vulgairement la raie ».

Mauriac et Danlos insistent également sur cette

one

condition de conlage, qui se trouve illustrée en quelque sorte dans la thèse de Manne.

CM. le professeur Gaucher eut un jour l’occasion de soigner un père de famille atteint de syphilis et en pleine période d'accidents secondaires. » Ici, nous laissons la parole à Monne qui relate le dialogue suivant :

« Prenez, monsieur, dit le professeur Gaucher, les plus grandes précautions vis-à-vis de votre entourage, veillez à ce qu’on ne se serve en aucune façon de vos objets de toilette, ayez votre couvert, et surtout n’embrassez personne.

— Mais,docteur,mon enfant,comment pourrai-je ne pas l’embrasser ?

— Il vaudrait mieux vous y soustraire; contentez-vous d’un simulacre, ne l'embrassez, par exemple, que très légèrement sur les cheveux. »

Malgré toutes ces recommandations, un mois après,le père amenait,au professeur Gaucher, son fils atteint d’un chancre du cuir chevelu.

Mauriac, lui aussi, consacre de longs développements à la contagion par le baiser. » Il est des personnes pour qui la privation de baisers et de caresses est fort pénible; elles s’en trouvent humiliées et compromises, que faire, quand elles vivent dans une nombreuse famille dont tous les membres ont l’habitude de s’embrasser ? Ce qu’on peut leur concéder, à cet égard là, c’est de ne mettre leurs lèvres qu’en contact avec les cheveux

des leurs pour ne pas rompre tout à fait avec les

doux usages de la vie intime entre parents; et cette permission, on ne la leur accorderait même pas pour peu que leurs lèvres fussent excoriées et à plus forte raison si elles étaient le siège de quelque lésion suspecte. En faisant bien pénétrer dans l'esprit de nos clients la nécessité de surveiller et de contrôler avec la plus sévère rigueur tous les actes plus ou moins intimes qu’entraînent les liens de parents qui sont d’autant plus dangeureux qu'ils s’accomplissent presque inconsciemment, je suis convaincu qu’on évitera bien des catastrophes, ces conseils constituent une excellente prophylaxie ».

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