‹ Thèse pour le Doctorat en MédecineChapitre 10 sur 17 · L'ŒUVRE LITTERAIRE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE LITTERAIRE

Alors qu’il était seulemênt âgé de trente-neuf ans et qu’il lui restait encore cinq ans de vie et de travaux littéraires, Antone Tchekhov, comme nous l'avons vu, écrivait à Rossolimo que « sans compter les chroniques, les feuilletons et les articles dispersés dans les journaux, il avait donné, pendant les vingt années de sa carrière littéraire, plus de trois cents bon-ü-tirer, pour des contes et des nouvelles ». Si l'on ajoute ses pièces de théâtre et sa production jusqu’à 1904, on s'aperçoit de l’œuvre immense laissée par ce médecin, mort prématurément, dans l'épanouissement de son âge et de son génie. Et comme chaque conte, chaque nouvelle, même les plus brefs, fourmillent de personnages, c’est une. galerie innombrable, une véritable société, débordante de naturel et de vie, que nous voyons penser et se mouvoir, dans la pile de ces livres que Tchekhov composa, page par page, entre deux consultations ou deux enquêtes pour le zemstvo.

Nobles, clercs, bourgeois et moujiks, marchands, officiers, fonctionnaires hauts ou petits, travailleurs manuels ou intellectuels, gens pratiques ou visionnaires, Tchekhov , fait défiler devant nous tout un monde, varié sans cesse, non pas tant parce que changent les conditions sociales de ses héros, mais surtout parce qu’à chacun appartiennent une

tête et un cœur qui lui sont propres. ,

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Pourtant, malgré cette extrême variété, ce qui frappe dans l’œuvre de Tchekhov, c'est la grande proportion de médecins et de malades. Non pas qu'il ait eu une prédisposition exceptionnelle à dépeindre des anormaux. Mais le Docteur Antone Tchekhov ne pouvait manquer de noter chez les gens soi-disant bien portants leurs tares, leurs diathèses, leur constitution, de même qu'il oubliait rarement de nous renseigner sur leur hérédité. Il serait possible d'établir pour presque tous une fiche médicale. Qu’on me pardonne. si ces sortes d'observations cliniques, je ne les donne pas toutes! Ce serait terriblement fastidieux, — et mal servir Tchekhov que préoccupations médicales et théories n’ont jamais rendu monotone ni doctoral. |

Quant aux médecins, il est tout naturel qu'ils aient particulièrement intéressé Tchekhov, non seulement parce que chacun de nous aime un peu à se raconter, mais encore parce. que dans le courant de sa carrière il a sans doute compris tout le parti qu’un homme de lettres pouvait tirer de leur vie, en lutte continuelle contre les forces du mal, existence magnifique et décevante, et toujours dramatique.

Tchekhov n’a pas idéalisé ses confrères. Ethyliques pour la plupart, quelques-uns même ivrognes, assez grossiers, parfois brutaux, ils ont cependant presque tous un air de famille, fait de bonté bourrue, de dévouement grognon et que n’abat aucune lassitade, un air de grandeur un peu triste, non sans panache.

. Passons-les rapidement en revue. Débarrassons-nous d'abord des figurants, quelques-uns assez vilains sires, — comme si Tchekhov, qui connaissait nos brebis galeuses et ve voulait pas les oublier, par esprit de justice peut-être, avait répugné à nous donner de longs détails sur eux. Voici le maigre et misanthrope D' Oustimovitch, dans Un Duel, et qui, sur le prié, tient aux adversaires ce petit discours: « On n’a probablement pas eu le temps de vous communi-

quer mes conditions. Chaque parti me donne quinze roubles, et, en cas de mort d’un des adversaires, le survivant doit me payer les trente roubles ». Tchekhov ajoute: « Laieuski le connaissait déjà, mais n’avait encore jamais vu de si près ses yeux. ternes, ses moustaches raides et son cou décharné de phtisique; ce n'était pas là le docteur, mais un usurier. Son haleine avait une odeur désagréable de viande de bœuf ».

Dans Ma Vie, il y a un passage édifiant: « Pendant l'appel de la classe les médecins militaires touchaient de l'argent. Le médecin de la mairie et le vétérinaire avaient mis un impôt sur les bouchers et les restaurants. À l’école du district on trafiquait des certificats qui donnent une exemption de service militaire de troisième catégorie... »

Dans le Bas-Fond, où une tannerie aurait dû être fermée : par mesure d'hygiène, « elle travaillait en secret. au su du commissaire rural et du médecin de district, à chacun desquels le propriétaire payait dix roubles par mois ».

Le médecin de la Princesse est bassement injuste.

Au Pays Natal, le docteur Nechtchapov, devenu propriétaire d'usine, sans renoncer complètement à a clientèle, ne s'intéresse plus à la médecine. Il ne lit rien depuis longtemps. « Sérieux, sans expression, tel un portrait mal part, constamment en gilet blanc, il se tait toujours et est incompréhensible ».

lonytch a une figure plus sympathique. Généreux, plein de foi en l'avenir de l'humanité, une déception sentimentale J'abat. Et plusieurs années après, « apparemment parce que sa gorge est infiltrée de graisse, $a voix a changé. Le docteur est devenu rude, icritable. Pendant sa consultation, il se fâche ordinairement, frappe impatiemment le parquet de sa canne et crie, de sa voix désagréable:

« — Veuillez ne répondre qu’à mes questions. Ne parlez pas ».

Histoire triste. Et véridique.

Voici encore, dans Trois Ans, l'étrange et hirsute docteur Serguey Boussytch, joueur, égoïste, « médecin extrêmement susceptible et soupçonneux. Il lui semblait toujours qu’on n'avait pas confiance en lui, qu’on ne reconnaissait pas sa valeur, qu'on ne l’estimait pas assez, que le public l’exploitait, et que ses collègues étaient malveillants à son égard. Il disait, se raillant lui-même, que des sots comme lui étaient faits pour que le public leur grimpât sur le dos ».

Aniouta est l’histoire mélancolique d’une pauvre fille qui gâche sa jeunesse, et d’un étudiant en médecine de troisième année, carabin uniforme, qui passe son temps entre la satisfaction égoïste de ses plaisirs et la préparation de ses examents. Tchekhov nous le montre qui repasse son cours d'anatomie, dans une misérable chambre. d'hôtel meuble:

« — Le poumon droit se compose de trois lobes... Limites! Le lobe supérieur atteint, sur la paroi antérieure du thorax, la quatrième ou la cinquième côte, sur la partie laté-

ralé la quatrième côte... sur la partie postérieure, il atteint j la spina scapulæ... » ,

Le père des Deux Volodyas est médecin militaire, ainsi que .celui de Sofia. Chez la Maréchale de la noblesse, le médecin du zemstvo, Dvorniaguine, fleure l’iodoforme. De Service est l'histoire d'un médecin de district qui va faire l'autopsie d’un suicidé. Dans La Steppe, le fils de Christophore est médecin de zemstvo, au gouvernement de Tchernigov. Dans Bouleversement, le médecin de Ia maison observe de sa voix sucrée: « La santé est préférable à deux mille roubles... », etc., etc.

Laissons là ces fantoches, pour en arriver à des types plus caractéristiques et plus intéressants, comme le médecin de La Compagne, marié à une femme légère, meriteuse, aimant l'argent, et qui le trompe. Ses collègues, six mois avant, l'ont averti qu’il faisait de la tuberculose et qu’il

or

devait cesser tout travail et partir pour la Crimée. Mais sur. es dix mille roubles qu'il gagne par an, il ne peut jamais en sauver dix pour envoyer à sa vieille mère. Sa maison est ‘dévastée et sa vie irrémédiablement ruinée par la présence de cette femme. Un jour, épuisé, sentant s’aggraver son mal, il Jui offre le divorce, en lui promettant de prendre auprès de la justice tous les torts pour lui. Mais elle refuse, pour ne pas perdre sa place dans la Société, Et lui, cet homme sincère, rude et droit, rivé à une créature fausse et vulgaire, il continue sa route, dépouillé même du secours amer de la solitude, sa route terne, où les profanes seuls oseraient parler du bonheur du devoir accompli.

Dymov, son collègue, le mari de la Linotte, n'eut guère une vie moins tragique. « Il travaillait dans deux hôpitaux; il était dans l’un assistant surnuméraire, et prosecteur dans l’autre. Chaque matin, dès neuf heures, il avait sa consultation et s’occupait de sa salle; après midi, il se rendait, en iramway, à l’autre hôpital, où il faisait des autopsies. Sa clientèle était nulle; elle ne rapportait que quelque cinq cents roubles par an... » Humble, simple, c'était un brave homme de médecin, qui avait l'intelligence de la bonté, Une femme fine et artiste, la Linotte, l’épousa par amour. Au bout de quelque temps, elle le trompait. Son mari ne dit rien, mais il ne put supporter l'intimité rompue et mourut de chagrin et de la diphtérie. Fut-elle très coupable? Cette histoire ne laisse qu’une impression de désenchantement et de misère. Tchekhov ne juge pas, ni Dymov. Ce sont des médecins. On ne peut en vouloir à un malade d’être malade, et à Olga Ivanovna d’être une « linotte ». : ù

Cette nouvelle mérite qu’on lui prête quelque attention. En premier lieu, le talent de Tchekhov s'y caractérise: observation objective, mais émue, la même que celle du médecin au chevet d’un malade. En second lieu, nous y voyons un. des types les plus sympathiques de docteur, réservé, d’une

st — ‘sensibilité profonde et contenue, d'un courage tranquille, héroïque, jusqu’au désespoir, et qui demande à la science de le consoler de la vie, s'il se peut. Dymov est médecin jusqu'au bout, ingénument. Il attrape l’érysipèle à l’hôpital, un autre jour il se fait une piqûre anatomique à la main, en disséquant, piqûre qui, par bonheur, n’a pas de suite grave. Réfugié, mais sans égoïsme, dans la médecine, il dine souvent avec un de ses confrères, pour n’avoir pas à changer le sujet de ses préoccupations (et permettre ac la linotte de se taire, c'est-à-dire de ne pas mentir). « Les deux docteurs disaient qu'avec une haute position du dia- Phragme il peut y avoir des battements irréguliers du cœur (lisez: arythmie) et que l’on avait constaté ces temps der- : niers des cas nombreux de polynévrites, ou que, la veille, Dymov, ayant autopsié un cadavre, portant le diagnostic d’anémie pernicieuse, avait trouvé un cancer du pancréas ». Dans cette vie lamentable, sa plus grande joie est de soutemir sa thèse de doctorat. s

Mais on ne peut impunément se retrancher du bonheur. Un jour, « il aspire par un petit tube les membranes de la diphtérie d’un petit garçon ». Cette affection l’atteint sous une forme maligne, gagne le cavum et, tandis qu’à son chevet se relaie une garde de médecins, le cœur commence à mal fonctionner, Dymov entre dans le coma et meurt. Sa femme, qui n'avait pas osé pénétrer dans la chambre, par peur de la contagion, ne le revoit que mort. « Sa figure était horriblement amaïgrie et avait une couleur gris-jaune, que n'ont jamais les vivants; on ne pouvait reconnaître Dymov qu’à son front, ses sourcils noirs et son sourire ».

Personne ne peut aussi bien que Tchekhov assembler les éléments d’une atmosphère de mort. Il le fait avec une extraordinaire et judicieuse avarice de détails. Il à si souvent guetté le dernier souffle‘et vu, après le combat de 1 ’agonie qui bouleverse des traits du mourant et révolutionne

la maison, le calme du dernier sommeil, rasséréner le visage et gagner même l'entourage abattu par le désespoir! On tâche alors, avant de le perdre à tout jamais, de fixer pour

toujours dans sa mémoire le portrait le plus beau de celui qui tout à l’heure encore était vivant.

« — Il ne se ménageait pas, et les autres ne l’épargnaient pas. | » — Oui, dit quelqu'un au salon, d’une voix basse, un

homme rarel »

Et Olga, la « linotte », saisit tout à coup que Dymov, cet « être silencieux, faible par excès de bonté », et qui avait souffert sourdement sans se plaindre, —— était plus grand que les artistes renommés qui l'avaient séduite. Et c'est au mort qu’elle crie son amour, pendant qu’on va chercher le gardien de l’église et les femmes de l’hospice pour laver et habiller le corps. à

Tchekhov à fait entrer toute la vie dans cette courte nouvelle, la vie vigoureuse et terrible, qui ne pardonne pas les fautes et qui ne connaît pas de recours en appel, cette vie, si dure à lui-même, et que, par profession et par goût, il a passionnément étudiée chez les autres. Qui nierait, en effet, . au’il n’eût pas écrit cette histoire avec cette vérité transcendantale (pas la vérité cinématographique du réaliste banal) s’il n’eût été médecin et praticien?

Il en est de même pour cette histoire de mœurs médicales: Ennemis. Le docteur Kirilov vient de perdre son fils, enlevé par la diphtérie. Quelques minutes après, on sonne, c’est un client qui le demande pour‘une malade. Le docteur exige qu'on le laisse tout à sa douleur; mais le client insiste, et Je médecin, — furieux, le regardant en « ennemi » et sans savoir refuser, — l'accompagne. Il passe auparavant dans la chambre mortuaire, où son devoir professionnel lui refuse un dernier et bien triste plaisir. Et voici comment Tchekhov nous fait voir cette chambre:

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« Sur le lit... était couché un garçon, les yeux ouverts et un air d’étonnement sur la figure... Les draps, les vêtements, les tasses, les éclaboussures d’eau sur le plancher, les pinceaux, les cuillers, jetés çà et là, la bouteille blanche d’eau de chaux, l'air même, pesant, étouffant, —— tout était calme et semblait plongé dans le repos...

» L’horreur repoussante qu'on imagine en parlant de la mort était absente de la chambre. Dans la torpeur générale, dans l'attitude de la mère, dans l’apparente indifférence du médecin, il y avait quelque chose qui attire et qui touche le cœur, cette subtile et presque fuyante beauté de la douleur humaine, que les hommes n’apprendront pas de longtemps’ à comprendre et à décrire, et que la musique seule, semblet-il; peut exprimer. Il y avait de la beauté aussi dans ce calme profond. Kirilov et sa femme restaient silencieux, sans pleurer. ». k

Lignes prodigieuses, coup de sonde d’une adatteable justesse! C’est vrai, jamais les hommes n'avaient approché autant l'essence complexe de la douleur; et comme la douleur est l'échelle de notre mesure, jamais un homme n'était entré aussi profondément dans notre cœur. Sans son expérience médicale du monde, l’eût-il fait? Mais à quoi bon poser la question puisque “I chekhov lui-même à répondu ét qu’à plusieurs reprises il a signalé tout ce que son talent devait à la médecine, — jusque, implicitement, dans cette page que des profanes étrangers à l’art d’Esculape eussent été dans l'impossibilité d’écrire?

Les médecins, héros principaux de Ma Hehime Un Duel, etc., etc, ne connaissent pas d'aussi tragiques situations; mais leur vie, usée par les courses, les veilles, les nuits pas- sées au chevet de femmes en train d’accoucher, est une vie triste où ils abandonnent, à leurs clients qui ne les paient pas, leur jeunesse, leur force, leur entrain et leur enthousiasme. Voici le docteur Sobole, aux allures de maître d'école ou de

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