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» J'aimerais que vous entrepreniez quelque chose de Joyeux, de brillant, de vert, dans un style de pique-nique. À nous, praticiens, laissez-nous les infirmes et les moines noirs. Je commencerai bientôt à écrire des histoires humoristiques, car j'ai presque épuisé mon répertoire psycho-pathologique ».
Tchekhov fait allusion, dans ces dernières lignes, à sa nouvelle: Le Moine Noir, où il a voulu décrire la mégalomanie. Salle 6 était déjà l’histoire d’un persécuté. Nous reprendrons l’analyse de ces livres avec plus de détail.
Il y a beaucoup à dire sur cette lettre qui est un document de première main, d’une extrême importance. Avant d’étudier son œuvre littéraire, il est bon de voir le Docteur Antone Tchekhov se présenter lui-même. Personne ne niera, en effet, que cette lettre ne soit un véritable portrait par soi-même, en raccourci, du praticien, avec sa façon d'envisager les malades et les maladies, et quelques indications sommaires de traitements. Il commence, une fois de plus, par affirmer l’utilité, la nécessité d’une culture scientifique. Il sait trop ce que personnellement il lui doit, en tant qu'homme de lettres et plus généralement en tant qu'homme! Et l’on ne saurait trop insister sur cet hommage qu’il ne manque jamais une occasion de rendre à la médecine, aux méthodes des sciences naturelles et à la discipline intellectuelle et morale qu’elles entraînent.
Mais venons-en aux idées de Tchekhov sur la maladie qu'il représente par la lettre S. et pour laquelle j'aurai moins de pudeur que lui, —— la syphilis, puisqu'il faut l'appeler par son nom. (On a déjà pu remarquer que Tchekhov n’hésitait pas toujours à l'écrire en toutes lettres, soit dans sa correspondance, soit dans son œuvre.)
André Efimytch, déjà, croyait à la cure radicale de la syphilis. Et. Tchekhov partageait cette illusion. À l'heure actuelle la question est encore discutée. Aussi cette affirmation catégorique, proférée en 1893, fait-elle sourire. Cette
AE réserve faite, 1l avait raison de tenir tellement. au traitement antispécifique, qui peut, dans des cas désespérés où la syphilis est à l’origine, obtenir des résultats presque miraculeux. Crises gastriques rebelles à tout régime, fractures impossibles à consolider, ulcères, plaies qui refusent de se cicatriser, ces affections peuvent disparaître aux premières applications du traitement. Mais la question est trop connue pour qu’il soit besoin de s’y étendre. Il faut louer Tchekhov d'en avoir été si persuadé qu'il en parlait même à des profanes. Il en est de même pour l’origine fréquemment spécifique de la cirrhose, cas où, bien entendu, le traitement fait merveille. Par contre, nous n’envisageons plus le tabes de la même façon. Tchekhov ne savait pas encore qu'il faut considérer le tabes comme une affection exclusivement syphilitique, où, hélas! mercure ou arsenic sont d’un bien faible secours! |
Les autres opinions de Tchekhov sont excellentes, sur la combinaison de nombreux facteurs dans l’éclosion des maladies, sur l'influence du terrain, sur la gravité possible de l’influenza, — nous dirions la grippe. Et pourtant il ignorait alors les rapports de cette maladie avec l’encéphalite léthargique, le Parkinsonisme, ainsi que les théories sur. l'association des germes et des virus.
Tchekhov ne parle pas seulement en médecin, mais encore
il pense en médecin. Le fait de ne voir dans la syphilis qu’une maladie le prouve. Il faut encore l'en féliciter, bien qu'il puisse naître des situations où le problème moral dépasse la simple compétence du praticien.
Au travers de cette lettre, Tchekhov nous paraît comme un médecin avisé, toujours prêt à combattre énergiquement les maladies, à aider les malades, à les aimer. Généreux, enthousiaste, rêvant d’arracher tout le monde à la souffrance et de redonner à tous la santé et la dignité morale, il reste attaché aux mêmes idées qui lui faisaient écrire,
quatre ans plus tôt: « Mon saint des saints est le corps bumain, la santé, l'intelligence, le talent, l'inspiration, l'amour... » 2
Il est intéressant d’être ainsi fixé par sa correspondance sur la bonté de Tchekhov. Certes, on la devine à chacun de ses ouvrages. Mais comme il a tâché le plus possible d’être un écrivain objectif, on pourrait ne prêter à ses qualités de cœur qu'une attention insuffisante, et rester trop sur ses gardes.
Mais, sûrs de sa générosité, nous le découvrirons au contraire à chaque page, troublé d'une émotion contenue, cette émotion du médecin qu’un commerce continuel avec la misère des hommes affine et remue, sans obscurcir son talent d'observation, sans diminuer sa sage confiance dans la vie.
La règle qu'il propose à Madame E. M. Sh..., il ne manque jamais de la suivre. Il peint des hommes, il peint des malades, en observateur impartial, que la pitié et l'amour n'empêchent pas de voir, mais chez qui, comme chez le médecin, la pitié et l'amour ne sont pas tant cachés qu’on ne puisse les découvrir quand on les cherche.