RAR NE
même oublier leur personnalité. Véritable sacerdoce laïque, qui les remplit souvent d'amertume, mais qu’ils ‘acceptent -cepéndant, malgré les retours douloureux sur leur jeunesse. — Il fallait un médecin pour écrire cette servitude et cette
grandeur.
Tcheboutykine noie dans l'alcool ie regrets de ses rêves morts, et 1] marmonne: « Que le diable les emporte tous! On croit que Je sais guérir toutes les maladies, et je ne sais absolument rien. Que le diable les emporte! Mercredi dernier J'ai soigné une femme à la Zassyp: elle est morte et je suis cause de sa mort. Oui... je savais quelque chose il y a trente-cinq ans; maintenant jè ne sais plus rien. .. Rien... » et 1] boit.
Même plainte, chez Dorn: « Les femmes aimaient en moi un excellent médecin. IL y a dix ou vingt ans, j'étais dans tout le gouvernement le seul accoucheur passable... En trente ans de dure pratique, en ne m'appartenant ni jour ni nuit, je n'ai réussi à mettre de côté que deux milles roubles, et encore je les a dépensés. di n'y a pas longtemps, à l’étranger: je n'ai rien ».
Il n'est pas vain de noter qu'il découvre le premier que Treplev a du talent. Ce médecin à du goût.
- Mais dans l’Oncle Vania, le caractère étrange d’Astrov : nous retient plus longuement. Je me rappelle qu’à la première représentation de cette pièce, à Paris, Comédie Montaigne, il y a quelques années, j'avais été bouleversé par ce personnage qui valait mieux que sa terrible vie de médecin de campagne et qui pourtant tirait son charme de son renoncement héroïque, allié à des révoltes, à de brusques échappées vers l'idéal qui le transfiguraient d’une beauté sauvage. Et je reconnaissais en fui nombre de médecins, vieillis dans nos chefs-lieux de canton, dont leur clientèle avait exigé à la fois la vie et l'âme, et qui, leur ayant tout donné, gardaient encore une fierté, une bonté brusque et désabusée, un juge-
DE 6 a | ment aigu, une cruelle science des autres et d'eux-mêmes, bref ce caractère séduisant et complexe que l’on ne voit qu’à eux, Français ou Russes, et que Tchekhov excellait à rendre. Ses amis prétendent, d’ailleurs, qu'il a mis beaucoup de lui-même dans le personnage d’Astrov.
Ecoutons ce dialogue entre le-médecin et une vieille femme:
Martina. — « Alors, c’est que douze ans se sont passés, et peut-être plus ».
Astrov. = « d’ai fortement changé depuis ce jour-la? » Marina. — « Fortement. Tu étais jeune, beau’ maintenant tu as vieilli. Et tu n'as pas la même beauté. IL faut
dire aussi que tu bois. » ; Asirov..-—,Q Out... depuis dix ans je suis devenu un
‘autre homme. Et quelle en est la raison? Je me suis surmené, ma bonne. Du matin au soir, toujours sur pied. Je ne connais même pas le repos. La nuit, même sous sa couverture, on a peur qu’on ne vienne vous prendre et vous trainer chez un malade. Depuis tout lé temps que nous nous connaissons, je n’ai pas eu un jour de libre. Comment ne pas vieillir? Et en soi-même, la vie est ennuyeuse, bête, sale... Autour de soi rien que des originaux. En vivant avec eux deux ou irois ans, on devient peu à peu, sans s’en apercevoir. un oti-. ù ginal. Destin inévitable... Je suis devenu un original. Bête, Je ne le suis pas encore devenu; Dieu est miséricordieux; mon cerveau est en place. Mes sentiments se sont comme émoussés. de ne veux rien, n'ai besoin de rien; je n’aime personne... sauf toi, peut-être... Dans mon enfance j'ai eu une bonne qui te ressemblait ».
Marina. — « Veux-tu manger, peut-être? »
Astrov. — « Non... la troisième semaine du God catème je suis à à Malitskoé, où il y avait une épidémie: le typhus exanthématique. Dans les isbas, tout le monde gisait de tous côtés... Saleté, puanteur, fumée. Les veaux,